‹ La France morale et religieuse au début de la RestaurationChapitre 6 sur 12 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

A ce moment, Tétat moral du peuple bien qu'amélioré par Tœuvre des missions dont il sera parlé plus loin se ressent encore des secousses des trente dernières années ; les soldats de la foi avaient encore bien des combats à livrer. « Dans beaucoup de lieux, disait Lamennais, le peuple est plongé dans une ignorance sauvage, privé de sa religion qu'on lui a ravie et qu'on paraît craindre de lui rendre, sans foi, sans frein, ardent de passions décidées à s'assouvir à tout prix. » Et ces passions sont encore attisées par la propagande effrénée des ouvrages irréligieux, des romans obscènes, de toute une littérature corrompue distribuée à vil prix, souvent même gratuitement. Il semble que pour cette tâche misérable, l'émulation grandisse en proportion des

efTorts moralisateurs. Les comités régionaux et locaux formés clandestinement, ou à ciel ouvert^ pour semer Tivraie se multiplient. C'est le catholicisme seul qu'ils visent car ils épargnent manifestement les protestants auxquels ils prodiguent leurs louanges et leurs flatteries.

La Bibliothèque du XIX^ siècle et les Résumés Historiques se signalent parmi ces publications. La première se propose de présenter sous un jour nouveau les diverses connaissances humaines, qu'il s'agisse de la morale, de l'histoire ou de la littérature ; les seconds, faussent à dessein certains faits historiques, dénaturent les événements, relèvent, en les exagérant, tous les faits capables de jeter le discrédit sur la monarchie, ou de soulever des critiques contre l'esprit de quelques membres du clergé.

Les casernes elles-mêmes ne sont pas à l'abri de ces écrits; ils y pénètrent comme par surprise et y répandent des germes d'indiscipline. « Je suis informé, écrit au mois de décembre 1819, le marquis de Latour-Maubourg aux Lieutenants généraux et Maréchaux de camp commandant les divisions et subdivi-

sions territoriales et aux colonels de toutes armes, que, dans plusieurs garnisons, des écrits séditieux ont été répandus parmi les soldats, dans Tintention coupable de les égarer et de porter atteinte à la subordination, si étroitement liée au maintien de la discipline et de l'ordre public

« J'appelle, Messieurs, toute votre attention sur ces écrits désorganisateurs qu'on cherche à introduire parmi les troupes.

« Vous ferez justice de ces productions perfides. Vous déjouerez les projets des malveil- ^ lanls, par Texemple que vous donnerez aux troupes de votre dévouement au Roi et à son gouvernement. »

« Le burin et le pinceau secondent la licence de la presse. Ainsi tour à tour, peinte et chantée, gravée et écrite, l'incrédulité parcourt les provinces et s'offre avec des prestiges qui ne trouvent que trop de complices dans nos passions. Pour colorer cette conduite, on parle de l'intérêt des arts, comme si ce qui les dégrade pouvait les honorer et les servir, de l'intérêt du commerce, comme si les meilleurs moyens de le faire prospérer n'étaient pas la probité qui rend sacrés les

LA FRANCE RELIGIEUSE DE 1818 A 1822 igS

engagements réciproques, la modération qui arrête la cupidité \ »

Le clergé qui connaissait la profondeur du mal ne cesse de protester : « Il n'est que trop vrai, disaient le 28 février 18 19, dans un mandement, les vicaires généraux du siège métropolitain de Paris, que les déserteurs de la foi ont reproduit avec faste les œuvres des premiers incrédules, qu'ils y ont ajouté, qu'ils y ajoutent chaque jour, et par torrents, des écrits modernes, les uns inspirés par Fathéisme et l'impiété, les autres par l'esprit d'hérésie, de schisme et de révolte contre l'autorité de l'Église, contre celle du Saint-Siège ; d'autres, par la haine contre les Ministres de la religion ^ »

Dans plusieurs de ses admirables conférences, l'abbé de Frayssinous signalait le danger. Sa parole ardente et persuasive impressionnait profondément son auditoire, surtout lorsqu'il faisait le tableau des ravages causés dans les campagnes par cette détestable propagande. Un des jeunes gens qui se pressaient autour de sa chaise s'écriait un

Henrion. Vie de Mgr Frayssinous.

■ Quotidienne, 1819.

jour : « Je voudrais qu'il fût possible que le côté gauche de la Chambre assistât à Tune de ces conférences ^ »

La répression des outrages aux mœurs, à Tautorité, à la religion même ne s'exerce d'ailleurs que mollement. Si, dans un grand nombre de villes, les Bourbons, dès leur retour, avaient tenu à nommer des fonctionnaires dévoués à leur cause en leur offrant des garanties, la nécessité de donner des gages aux libéraux, même avancés, de ménager les intérêts généraux, de replacer également quelques fonctionnaires de l'Empire qu'il était utile de ne pas s'aliéner, la crainte de grossir le nombre des mécontents, les tendances mêmes du ministère Decazes, toutes ces considérations, avaient motivé le maintien ou la nomination dans les corps administratifs et judiciaires d'un certain nombre d'agents aussi indifférents à la propagande antimonarchiste qu'à la diffusion des pamphlets antireligieux. « On ne peut dissimuler, écrivait dès le i3 juillet 1818 au duc de Richelieu, le comte Ferrand, pair de France-, les espé-

* Henrion. Vie de J/e*' Frayssinous.

^ Aff. élr., fonds France, n^ 347-

L\ FRAîsGE RELIGIEUSE DE 1818 A 1822 197

rances que le parti révolutionnaire a conçues en voyant nommer à tant de places ceux qu'il avait l'habitude de regarder comme ses chefs •et ses agents. Je suis loin de croire que ces espérances soient fondées, mais elles accroissent Faudace du parti dangereux qui, après avoir à peine osé se flatter de Fimpunité, s'est vu tout à coup accablé de récompenses. Cette audace a bien paru dans la dernière session. Jamais on n'avait dans une assemblée, mis en avant tant de principes incompatibles, avecuneforteetsage monarchie. » C'est à cet ensemble de causes que la criminalité, particulièrement celle de la jeunesse, doit de se maintenir au niveau que nous signalions précédemment. Elle est relevée avec inquiétude par les organes de tous les partis comme un grave symptôme des temps. Elle effraie les plus ardents, elle leur inspire des réflexions amères sur les vices de l'époque. « Yit-onjaniais, lit-on dans l'un des grands journaux d'alors, plus de crimes! Ici, c'est un époux qui épuise sur sa femme toutes les combinaisons de la plus industrieuse scélératesse; là, c'est un assassin qui fait tomber à la fois quatre viclimes sous le coup mortel; plus loin, c'est

un père qui meurt des mains de sa femme et de son fils. N'avons-nous pas tout récemment été témoins d'une horrible affaire où quinze personnes se sont réunies pour commettre le plus épouvantable des forfaits? Ces raisonnements paraissent spécieux. Mais Ton ne fait pas attention qu'autrefois l'espèce de secret qui enveloppait la procédure empêchait que les condamnations eussent l'éclat qu'elles ont aujourd'hui; la publicité donnée aux débats semble avoir multiplié les attentats. La curiosité publique a besoin d'émotions et se saisit de tout ce qui peut lui en procurer \ »

Le Constitutionnel ^ peu enclin cependant à avouer le mal, évaluait en juillet 1819, à plus de 88000, soit au huitième de la population de Paris, le chiffre des détenus ayant séjourné plus ou moins longtemps depuis la fin de l'année i8i3 au dépôt de la préfecture de police, soit une moyenne de près de i5ooo annuellement.

Les relevés effectués dans le trentième numéro des Lettres Champenoises ne sont pas moins probants. Ils signalent 4^4 con-

* Quotidienne, 7 juin 18 18.

LA FRANCE RELIGIEUSE DE 1818 A l822 199

damnations à mort en 1816, 563 en 1817.

Et reprenant, au sujet de la mentalité du peuple, une partie des considérations émises ci-dessus, Fauteur de Farticle les développait abondamment, rapprochait le retour des hautes classes à la religion de la corruption populaire, et formulait la crainte que la profondeur de celle-ci ne soit telle que le temps même ne puisse triompher de cette perversité.

Le vicomte de Bonald, dont le caractère et le talent forçaient l'admiration de ses adversaires mêmes, exhale ainsi ses craintes en voyant s'accumuler les crimes de toute sorte : « Les greffes des Cours criminelles, nous révèlent toute Tétendue de la plaie qui ronge la société... D'après les registres des tribunaux, il se commet en France plus de vols, d'attentats aux mœurs publiques, d'empoisonnements et de meurtres dans une année depuis laRévolution française qu'il ne s'en commettait en quinze années avant cette époque... Je ne parle pas encore des effrayants progrès du suicide ^ ».

^ De la Tiécesisité du rétablissement de la religion en France par H. de Donald (1820).

Cette folie exerce en effet, ses ravages dans toutes les classes de la société, entraîne les plus jeunes comme aussi ceux que la mort a déjà marqués. La presse contient alors de lugubres nomenclatures. Tous les procédés sont mis en œuvre pour accomplir le sacrifice impie. Dans certains départements, on compte un suicide par jour et à Paris, plus de 3oo en cinq mois\

On comprend alors pourquoi les initiatives individuelles se multiplient afin de remédier à tant de maux et secondent de toute leur force l'action du gouvernement qui poursuit ses négociations en vue de restaurer Téglise.

Par suite de Finsuffisance du nombre des pasteurs, il se trouvait des régions retournées en quelque sorte à Tétat sauvage. Gomment les catéchiser à nouveau?

A cette question répondit Tœuvre des missions.

Destinée à seconder le clergé et à porler dans les villes et les campagnes la parole de FEvangile, cette œuvre avait été créée sous

^ Détails donnés à la Chambre par le comte de Florac dans la séance du 2 5 mai 18 19.

LA FRANCE RELIGIEUSE DE 1818 A 1822 aoi

l'Empire. Napoléon, après Favoir autorisée, rinterdit en iSoq. L'abbé de Forbin-Janson la réorganisa en 1814. Plus tard, elle fut renforcéepar celle des missionnaires de la foi. Mais, dès le début de la Restauration, l'impulsion la plus vigoureuse est donnée à cette institution par l'abbé de Rauzan, prêtre zélé, enflammé du désir de concourir au salut des âmes assoupies dans l'indifférence. 11 fut, dans sa tâche, assisté par l'abbé Legris-Duval et par l'abbé de Guyon.

« Dès qu'il est hors de doute que 3 5oo communes manquent de pasteurs, écrivait Fiévée \ et qu'un très grand nombre de communes ont des pasteurs si vieux que l'instruction religieuse en souffre, il est impossible de nier Futilité des missions. Dès qu'elles sont utiles, il est incontestable qu'elles produisent du bien. »

L'appareil des missions était d'ailleurs fait pour frapper vivement les esprits. Chacune d'elle se composait généralement de 4 à 5 prêtres, parfois plus; le chant de cantiques entraînants, la nature des exhortations, l'ardeur passionnée des prédicateurs attiraient par

^ Histoire de la session de 1820.

la nouveauté du spectacle dans un temps où les esprits étaient tournés vers tant d'autres préoccupations. Les missionnaires avaient compris qu'il ne suffisait pas de se borner à de froides considérations s'adressant à la raison, mais qu'il fallait aussi frapper Tœil et charmer Toreille de leurs auditeurs, remuer leurs âmes, leur communiquer cette divine émotion, prélude d'un généreux mouvement, souvent même d'un retour définitif, dans le droit chemin. Et le peuple, bien que plongé dans son ignorance, pouvait encore sentir passer en lui, comme un éclair dans la nuit, le sublime frisson de la grâce.

Cette œuvre était donc appelée à prendre une grande extension et l'animosité que lui témoignèrent bientôt les adversaires de la religion et les libéraux, démontrait surabondamment que ses créateurs avaient visé juste pour atteindre et guérir l'un des maux qui accablaient la France.

Dès cette époque, les missions vont se multiplier. On les suit dans les villes comme au sein des campagnes. On les voit attaquer résolument l'indifférence, l'athéisme.

La plupart des populations accueillent avec

L\ FRANCE RELIGIEUSE DE 1818 A 1822 2o3

bienveillance les missionnaires. Elles se pressent à leurs exhortations, elles les écoutent avec respect, les commentent avec intérêt. Sans exagérer Tinfluence qu'elles exercent sur des masses plus indolentes qu'hostiles au point de vue religieux, elles ont fréquemment pour résultat de provoquer des conversions et de semer des germes vivifiants.

Dans le sud et Test de la France, les missionnaires déploient une particulière activité. « La mission a trouvé la ville un peu ravagée par le torrent révolutionnaire, écrit-on de Tournon en 1820. » La même relation, après avoir évalué à 3 000 sur une population de 45 000 habitants le nombre des conversions, ajoute : « Tous les âges n'ont pas également participé aux mouvements divins ; une portion des jeunes gens s'est ressentie encore des efforts sacrilèges qu'on avait faits pour l'égarer et pour la corrompre. »

En mars 1818, à Lyon, dès la seconde semaine de la mission, l'affluence est considérable. Les prêtres doivent s'adjoindre des collaborateurs. A Valence surtout, les craintes des missionnaires étaient grandes. Depuis plus de vingt ans, aucune mission n'y était

2o4 L\ FRANCE MORALE ET RELIGIEUSE

venue, la dernière remontant à quelques mois avant l'ouverture des Etats généraux en 1789. Pourtant, l'accueil fait aux missionnaires fut sinon empressé, au moins correct, et les conversions assez nombreuses \

Le 23 avril 1820, à Toulon, au milieu d'une foule considérable, en présence des autorités civiles et militaires, l'abbé de Rauzan plante une croix et s'écrie tout ému : « Braves Toulonnais, vous avez surpassé notre attente. Dites ! Sommes-nous ces hommes de désordre qu'on vous avait annoncés^? »

Le préfet du Var qui, dans son cercle intime, s'était montré fort sceptique sur les résultats de la mission, se rend à l'évidence et engage l'abbé de Rauzan et ses collaborateurs à partir pour Draguignan. Même spectacle à Gavaillon, près d'Avignon, où une longue file d'un millier d'hommes parcourt la ville en portant une lourde croix et se groupe ensuite autour des missionnaires, tout surpris d'un tel élan. Un professeur du collège d'Autun écrit le 27 février 18 19 : « La mis-

* Mission à Valence.

2 Mission de Toulon.

LA FRANCE RELIGIEUSE DE 1818 A 1822 2o5

sion a duré six semaines ; il y avait trois exercices par jour... L'orateur avait tellement électrisé ses auditeurs qu'après avoir dit : « Qui de vous ne pardonnerait pas à son ennemi? », tous,par un mouvement simultané, spontané se sont écriés : « Oui, nous pardonnons tous, et les ennemis se recherchaient et s'embrassaient les larmes aux yeux^ ».

Delachaise, président du tribunal d'Autun, ajoute à cette appréciation le poids de son autorité personnelle et « déclare, avec le maire et les habitants les plus notables^ que la mission a opéré des réconciliations et des restitutions importantes, qu'elle a rapproché les hommes les plus opposés d'opinion, répandu le calme dans les esprits. »

A Tarascon, où la population était divisée en deux classes hostiles dont les luttes nuisaient gravement aux intérêts de la ville, la fin de la mission fut marquée par une réconciliation générale '.

A Avignon, 4oo militaires invalides reviennent à la foi, et une véritable ovation attend à

1 LcUre sur les missions (Aulun, 1819). - Mission de Tarascon.

2o6 LA FRANCE MORALE ET RELIGIEUSE

leur départ les missionnaires. Une foule délirante dételle les chevaux de leurs voitures, en prend la place et escorte ainsi les prêtres pendant plusieurs lieues, malgré leurs efforts énergiques, pour se soustraire à ces démonstrations que leur humilité désapprouve ^

A Marseille, on note des manifestations non moins significatives et des résultats aussi réconfortants. Plus de quinze mille familles reviennent aux pratiques religieuses.

L'un des habitants de Charlieu (Loire) déclare « qu'il a vu s'approcher des sacrements des gens qui en étaient éloignés depuis cinquante ans ».

On pourrait ici multiplier les exemples, énumérer les cités conquises à la foi. Il en demeurerait bien peu pouvant projeter une ombre sur ce tableau. Dès les premières années de la Restauration, Chateaubriand avait encouragé et aidé par sa prestigieuse parole les efforts de ces apôtres pacifiques, victorieux par la seule force de la persuasion et de l'éloquence du cœur, et que favorisait aussi cette grande réserve traditionnelle de droiture,

^ Mission d'Avignon, 1819.

d'enthousiasme, qu'on retrouve toujours au fond de Fâme française, cette réserve qui pouvait être entamée, appauvrie, mais non pas tarie tout à fait, car elle s'alimentait à la source toujours vive, de dix-huit siècles de foi.

Aussi l'auteur du Génie du Christianisme écrivait-il, à cette époque : « Le succès des missionnaires étonne les hommes de parti. 11 est dur, en effet, d'avoir pendant trente ans, bouleversé la France pour déraciner la religion et d'avoir perdu son temps. 11 est dur pour ceux qui nous ont régénérés de n'avoir pu établir ni un gouvernement, ni une institution, ni une doctrine durables, et de voir d'ignorants missionnaires échappés au martyre, pauvres, nus, insultés, calomniés, charmer le peuple avec un crucifix et une parole de rÉvangile. »

Il fallait aussi songer à l'armée où l'incrédulité avait exercé des ravages d'autant plus grands qu'elle était encore favorisée par cette perpétuelle vie des camps où la fascination de la gloire militaire, les préoccupations, les dangers et aussi les vicissitudes de la guerre laissaient peu de place aux leçons de la morale . C'est donc dans ces milieux, surtout paralysés

par la crainte de la critique, que les missionnaires pénètrent et qu'ils s'appliquent à vaincre des préjugés d'autant plus forts que le mal était plus ancien. *

Ce n'est pas à dire que, dans la plupart des villes, les missionnaires n'aient été en butte aux sarcasmes, aux médisances, parfois même aux voies de fait de factions hostiles, irréductibles dans leur incrédulité, estimant que la France devait continuer sans trêve la guerre religieuse. A Brest, l'évêque ordonne la suspension de la mission au mois d'octobre 1819', le maire de cette ville lui ayant fait savoir que la continuation des exercices troublerait gravement la tranquillité publique. D'autres exemples pourraient être cités. Ces attaques sont parfois si fortes, revêtent un caractère si dangereux et si sournois que, prenant mille formes, elles ne sont pas sans exercer en maints endroits une pernicieuse influence : « On fait des chansons abominables, écrit Chateaubriand, on étale des caricatures où les missionnaires prennent pour autel un bûcher. »

^ Corbière. Trois jours d'une mission à Brest, 1819.

On agitait, en effet, aux yeux des populations ignorantes, crédules, le spectre des anciens maux endurés pendant les guerres de religion et plus tard sous Louis XIY, lors de luttes trop célèbres par ceux qui, inébranlables jusqu'à la mort dans leurs croyances, durent endurer pour elles les persécutions les plus sanglantes et tomber victimes de Fintolérance. On associait ainsi les fautes politiques de la monarchie à la religion et, en réveillant contre l'une d'anciennes animosités on atteignait l'autre en rappelant des époques de violences et d'exactions.

En plus de ces images impressionnantes, on entreprend par la presse et par la parole une campagne virulente contre les missions. On les accuse de suborner l'esprit populaire, de déployer Tétendard du fanatisme, de vouloir tout courber sous le joug religieux, de priver le paysan de sa liberté de conscience. « D'ailleurs, ajoute-t-on, elles sont infructueuses, partant inutiles. »

Néanmoins, les libéraux avouaient publiquement « qu'ils avaient plus de mal à échauffer les esprits dans les villes favorisées d'une mission », et ils les considéraient

comme « en retard au milieu de la marche générale du siècle vers l'idéal philosophique ».

Le comte de Montlosier, adversaire violent de Fœuvre des Missions écrivait de Glermont, le i4 mars 1818, au baron de Barante : « Les missionnaires continuent à faire foule ; j'ai été les entendre : aucune espèce de talent; en revanche, insolents et dominateurs au delà de ce que vous pourriez croire. Il y a parmi eux un monsieur Fayet, très couru par les dames qui le poursuivaient dans les rues l'autre jour, en le priant de les confesser : « Laissez, laissez, leur dit-il, j'ai déjà confessé trois cents femmes, je suis éreinté ! » La municipalité avait, par délibération approuvée par le préfet, choisi un emplacement pour la croix delà mission. M. Rauzan (un des chapelains du dieu Mars) a dit qu'il la voulait dans la rue des Gras et que, si elle n'était pas là, il n'y en aurait pas... Ils avaient chargé l'évêque de prononcer la formule de renouvellement du baptême... Plus haut, prélat, lui a dit l'un ; Pontife du Seigneur, plus lentement et plus majestueusement, lui a dit l'autre. Malgré cela, et peut-être à

cause de cela, tout le monde s'y précipite ^ » Tel était le ton des critiques suscitées par ces prédications; il atteste le dépit du parti libéral.

« La peur etles vives inquiétudes que nos missions occasionnent aux philosophes, disait le 24 septembre 1822 TévequedeTroyes dans une instruction pastorale, nous rappellent la grande sensation qu'excita parmi les philosophes et les ligueurs du dernier siècle la mission qui eut lieu dans la capitale, à l'occasion du jubilé de l'année sainte, laquelle opéra dans les mœurs un renouvellement sensible. » Et il ajoutait, avec un accent de tristesse profonde : (( Eh quoi ! c'est au moment où il faut agrandir les prisons tant augmente le nombre de détenus, où il faut agrandir les hospices tant augmente le nombre des enfants trouvés, où il faut multiplier les juges et les magistrats tant est grande la proportion des délits à juger... qu'on nous demande pourquoi des missionnaires pour convertir, quand il y a tant de magistrats pour punir-. »

^ Arch. du baron de Barante.

^ Quotidienne, 26 septembre 1822.

On accuse enfin les missions de susciter des désordres, de l'agitation, de troubler la paix publique, dans un pays à peine remis des commotions de la guerre étrangère. 11 est vrai que, dans quelques villes, les clameurs hostiles de certains groupes déchaînèrent des perturbations plus ou moins profondes, mais la réprobation indignée avec laquelle les foules accueillirent ces protestations, les transformèrent en une vaine et inutile démonstration. (( J'en appelle aux faits, disait Lamennais, quelles sont les révoltes qu'ont excitées les missions? On en a vu depuis trois ans éclater plusieurs. Etaient-ce les missionnaires qui conduisaient les rebelles ? Est-ce au nom de la religion qu'ils étaient armés ? Pour quelle doctrine combattaient-ils? Apprenez-le par leur cri de guerre que je ne répète qu'en frémissant : « A bas Dieu ! vive l'Enfer ! » Ainsi un tel témoignage, dominant tous les autres, venait placer les missions, dans le mouvement de renaissance religieuse, au rang que leur assignaient des faits indiscutables.

Dans les pays protestants eux-mêmes, des voix célèbres s'élevaient en leur faveur. Les

LA FRANCE RELIGIEUSE DE 1818 A 1822 2i3

attaques mêmes dont ils sont l'objet indiquent la force de leur action. Burke les glorifiait. Un ouvrage publié en Angleterre par Tun des chefs du parti protestant sur la question des religions s'indignait de ce que le nombre des catholiques eût sensiblement augmenté dans le Royaume-Uni, pendant une période de cinquante années, passant de 60.000 en 1770, à ooo.ooo en 1819 et attribuant cette recrudescence au séjour en Angleterre pendant la Révolution de nombreux prêtres français : « Ces hommes, disait-il, sont d'autant plus dangereux que la loi n'a jamais pu les atteindre et que c'est par la persuasion seule et l'exemple de leurs vertus, qu'ils ont trouvé le moyen de s'insinuer dans les cœurs ^ »

Est-ce à dire pourtant que les missions aient entièrement régénéré la France ? Rien ne serait plus loin de la réalité ! L'indifférence routinière, un amour-propre mal placé, la licence de la presse émoussent trop souvent les résultats obtenus. Fiévéele constate : « Les mœurs générales admettent sans effort l'utilité de l'enseignement religieux, mais elles ne pour-

^ Quotidienne, mai 1819.

ient être dominées par des principes religieux dont l'austérité dérangerait le mouvement de Tordre social*. »

On doit, à la vérité, formuler quelque critique contre certains prêtres des missions qui cherchaient à mêler la politique^à la religion. Cette tactique peu habile, déplorée par le Roi lui-même^ a compromis souvent les succès obtenus, surtout dans la seconde partie de son règne, et envenimait la haine croissante contre les ultras.

Aussi peut-on conclure que les effets des missions ont surtout consisté à provoquer un réveil momentané de la foi, réveil que trop d'événements contrarièrent pour qu'il pût être durable. Telle est l'impression véritable que doit aujourd'hui laisser cet effort religieux ; exagérer son action serait tomber dans la partialité.

^'Histoire de la session de iSj.o.

^ En marge de la lettre des évêques au pape (3o mai 1819), Louis Xyill avait écrit ces lignes : « Le succès des missionnaires prouve que la foi n'est pas aussi éteinte, que la corruption n'est pas aussi grande qu'on le représente et on ne peut se dissimuler que ce succès eût été beaucoup plus grand s'il n'avait pas donné le sujet ou le prétexte de mêler une opposition politique à la prédication de la parole de Dieu. » {yi/f. ctr., fonds liome^ n'^ 9^2.)

LA FRANCE RELIGIEUSE DE 1818 A l822 'ii5

En cet état de choses, que devenaitl'enfance ? Elle ne paraît pas mieux préservée par l'éducation qu'elle reçoit dans les écoles ; ses yeux sont frappés sans cesse par les gravures ou publications qui circulent souvent avec le consentement tacite des autorités. Le duc de Fitz James s'écriait au cours de la discussion de la loi sur la presse en mars 1820 : « Lorsqu'un enfant voit sur une image la croix suspendue au cou d'un âne ridiculement affublé, comprendra-t-il qu'on a voulu se moquer d'un fonctionnaire? Non, sa risée et son mépris porteront plutôt sur le signe de notre rédemption... Lorsqu'on présente à ses regards des ministres du culte frappant impitoyablement des enfants, ou préparant des bûchers ou des. instruments de torture, croit-on que le dimanche suivant, il portera beaucoup de respect à, l'homme de Dieu ? La loi est beaucoup moina coupable que le ministère public qui détourne les yeux de pareilles infamies. »

Trop souvent d'ailleurs les instituteurs sont recrutés, sans garanties, au hasard. On les choisit en partie parmi ces déclassés qui^ impatients de se soustraire aux travaux rustiques, qu'ils considèrent comme dégradants,.

I2i6 LA FRANCE MORALE ET RELIGIEUSE

se font surtout de leur profession un tremplin pour leur vanité et s'enorgueillissent d'une instruction superficielle. L'éducation n'est pour eux qu'un métier destiné à les placer audessus de leur condition primitive, à dominer ceux qui sont restés aux champs. De pareils hommes sont impropres à former Tenfance ; vicié dès l'origine, leur enseignement est sans fruit. « C'est surtout par les écoles, écrivait l'archevêque de Troyes^ que la France est malade ; c'est ici la véritable plaie de l'Etat. Observez tous ces petits philosophes, déjà infatués d'eux-mêmes, déjà doutant de tout, ne connaissant plus de vertus que le talent, de mérite que le succès, ne rêvant plus qu'indépendance et émancipation... et qui, interrogés gravement par leurs professeurs pour savoir de quelle religion ils veulent être, répondent plus gravement encore qu'ils y réfléchiront ^ »

Dans les lycées, la jeunesse est imbue des mêmes préjugés, pénétrée des mêmes idées d'indépendance. « Il s'élève derrière nous, dit Chateaubriand, une génération impa-

^ (Quotidienne, 19 mars 1822.

tiente de tous les jougs, ennemie de tous les trônes ; elle rêve la république et est incapable par ses mœurs de vertus républicaines. Elle s'avance, elle nous presse, elle nous pousse. »

Pourtant, si le Roi, préoccupé dès le début de son règne par la solution de tant de questions diverses, avait maintenu momentanément les règlements de l'Université, des efforts sérieux avaient néanmoins été tentés, dès cette époque, pour parer aux vacances ou aux décès dans le professorat par le choix d'hommes offrant au point de vue moral des garanties suffisantes. Dans quelques lycées, ils apportent une doctrine saine, dépourvue de passions, mais, dans beaucoup d'autres, le maintien de l'ancien personnel conduit à des résultats différents. Les rapports des aumôniers sont remplis de doléances. « Ils gémissent de l'inutilité de leurs soins mal secondés » des railleries qu'ils entendent sur le culte et ses ministres, de l'indiscipline qui est un nouvel obstacle à leurs efforts, « fruit de l'irréligion et de l'immoralité ». Cet état d'esprit se traduit par des menaces d'insurrection, parfois même par une rébellion ouverte contre les règlements. Au

ai8 LA FRANCE MORALE ET RELIGIEUSE

collège Louis-le-Grand, au mois de janvier 1819, treize élèves sont expulsés avec l'arrêt de ne pouvoir être admis ultérieurement dans les collèges et pensionnats de l'Université ; dix-huit sont remis aux mains de leurs familles, cinq autres doivent être l'objet d'un rapport particulier 0 d'après lequel il sera ultérieurement statué sur leur sort. »

En présence de ces résultats, peut-on s'étonner des vœux émis par un grand nombre de conseils généraux pour le remaniement de l'instruction, en vue de sauvegarder les principes religieux.

Tels sont ceux des Assemblées provinciales • de l'Ain, de l'Allier, des Bouches-du-Rhône, de l'Aude, de la Gôte-d'Or, de l'Aveyron, de l'IUe-et-Vilaine, des Deux-Sèvres, de la Vendée, de l'Yonne, etc. Toutes réclament de promptes mesures, des encouragements aux maisons des frères de la Doctrine Chrétienne, le rétablissement des corporations religieuses, l'augmentation du nombre des curés et des desservants. Des voix graves et éloquentes se font entendre dans ces réunions périodiques pour signaler le péril à la fois religieux et monarchique et demander au

gouvernement d'y remédier. Des adresses couvertes de signatures sont envoyées à Decazes ; des personnalités éminentes, en rapports particuliers avec lui, y joignent le poids de demandes spéciales, plus pressantes encore. Les sentiments pessimistes exprimés généralement reçoivent une triste confirmation par la nouvelle foudroyante de l'assassinat du duc de Berry. Un organe étranger, très lu à cette époque, le Journal de Francfort^ commentait ainsi cet attentat : « Il est le fruit de la licence qui règne dans les feuilles libérales. On y soulève toutes les passions, on excite tous les ressentiments, on y prêche ouvertement la révolte, on retrace avec éloge les premières scènes de la Révolution. D'un autre coté, les efforts que le gouvernement a tentés pour arrêter le progrès de cette licence ont échoué devant Tindifférence, pour ne rien dire de plus, des jurés. Et cependant les journaux libéraux sont constamment à se plaindre de la composition des jurys. Si, par hasard, quelque écrivain a subi une condamnation, les libéraux ouvrent une souscription en sa faveur, comme s il eût été victime d'une injustice criante. »

Le cardinal de Talleyrand-Périgord, archevêque de Toulouse, annonçant dans une lettre pastorale la célébration d'un service pour le duc de Berry, attribuait son assassinat « à ces écrits pestilentiels dont un zèle infatigable de méchanceté ne cesse d'inonder la France, portant leurs funestes poisons jusque dans les villages paisibles dont ils ont banni l'innocence et la fidélité ».

Les sociétés secrètes naissantes ne sont pas étrangères à cet état de choses. Elles cherchent déjà à enserrer la France et une partie de l'Europe en des mailles d'un réseau tissé savamment. Bien que s'exerçant dans l'ombre, leur action n'en est pas moins active, pénétrante; elle redouble à partir de i8i5; se dissimulant sous des noms multiples : Épingle noire^ Patriotes de 1816j les Vautours^ les Chevaliers du soleil^ \di Régénération universelle^ les Patriotes Européens ; elles forment un tout d une indissoluble unité et d'une redoutable énergie.

Le but de toutes ces sectes est identique: le renversement de la dynastie légitime et la lutte antireligieuse ; elles sont les instigatrices de la propagande des mauvais livres, des

LA FRANCE RELIGIEUSE DE 1818 A lS2^22l/J

chansons obscènes, des brochures à bon marché qui distillent subtilement le venin. Elles se forment bientôt en une plus vaste association, la Gharbonnerie, qui se subdivise en une infinité de « petits cercles », se ramifiant les uns aux autres, se tenant étroitement, bien qu'en apparence ils soient étrangers et semblent s'ignorer. Ceux qui s'affilient à quelqu'un de ces rameaux doivent se signaler par leur hostilité violente pour le trône et Tautel. Ces associations s'accroissent chaque jour de nouveaux membres; en 1822, on en compte plus de 60 000. Dans les quartiers populeux de Paris, leurs réunions ténébreuses y établissent une propagande continuelle. C'est qu'il fallait avant tout, sous couleur de liberté, frapper la France au cœur, agiter ces foules, préparer enfin la Révolution. Il serait facile ensuite de séduire la province et de l'entraîner. Les insurrections se multiplient, à Grenoble en 1816, puis Lyon continue ce mouvement, Paris en 1820, Saumur et Belfort en 1821, Strasbourg et la Rochelle en 1822. « C'est principalement autour des écoles et des casernes que la politique de la i^ente suprême a tendu ses filets. C'est là que cir-

Cillent et ses adulations hypocrites et ses perfides séductions et ses adroits mensonges et toutes les ruses de sa perversité.

« Déjà s'est altéré visiblement le caractère français. Déjà, je ne sais quoi d'inquiet, d'amer et de sombre, dénature ce caractère qui était offert à tous les peuples comme le type de la civilisation et de la courtoisie. Chaque jour, une grossièreté d'habitudes et de langage succède au sentiment des convenances; la modestie fait place à une présomption aveugle qui heurte avec arrogance et les dogmes de la religion, et les oracles de la vieillesse et les volontés des rois. »

Ainsi s'exprimait Marchangy, avocat général à la Cour royale de Paris, dans son plaidoyer du procès de la conspiration de la Rochelle, et ces paroles provoquèrent dans l'assemblée un sentiment d'épouvante. Il ajoutait que les rapports des préfets dénonçaient en termes désolés les agissements des carbonari.

Des personnages considérables leur sont affiliés, Dupont de l'Eure, Mauguin, Mérillon, etc., et ces hauts patronages, en stimulant leur zèle et en flattant leur orgueil, les rendent plus dangereux encore. Leurs doctrines per-

turbatrices pénètrent aussi dans les écoles universitaires, séduisent bien desjeunes gens avides de liberté et d'indépendance, qui viennent grossir les rangs déjà serrés des ennemis de l'ordre de choses établi.

Ainsi, cette savante organisation a ses chefs, ses lieutenants, ses soldats et tous combattant ensemble sous une même bannière rivalisent l'ardeur fanatique.

A ces efforts déployés par les partisans des doctrines adverses, opposonsceux de la monarchie, du clergé, et des associations privées. Voyons-en le développement et les résultats. Pendant qu'à l'ombre des sociétés secrètes se retranchaient tous ceux qui, sous l'unique étiquette de libéraux^ représentaient le parti de la Révolution, toujours agissante, toujours espérant, une armée exemple d'intrigues et de cabales politiques se préparait à leur opposer ses efforts pour le triomphe de la vraie liberté basée sur la morale de la religion attaquée. Cette lutte va remplir les dernières années de la Restauration, provoquer touslesconflits, éveillertoutes les consciences, faire retentira la tribune les accents également éloquents des partis en présence.

La force de celte armée résidait dans l'élément le plus redoutable à ses adversaires, dans une partie de celte jeunesse en laquelle la Révolution avait placé son suprême espoir, dont elle avait préparé et escompté la pensée qui lui échappait maintenant, transformée, purifiée, élevée.

Un magnifique mouvement d'idées et d'action était né, qui voulait faire justice des utopies dont on avait prétendu la nourrir. Sur les ruines politiques et religieuses croissait une génération impatiente de réédifier, mais non avec les matériaux off'erts parles théories philosophiques dont leurs pères s'étaient servis pour entreprendre de restaurer le séculaire édifice, qui s'était écroulé sous leur poids*.

Le souvenir des heures tragiques qui avaient attristé l'enfance de ces jeunes gens, les événements formidables faits de gloire et de deuil sous lesquels avait vibré leur adolescence, la sorte de miracle que fut la Restauration : devantde telles leçons de choses, que devenaient celles reçues dans les lycées,

1 M. Royer-CoUard, dès 1817, signalait aux vieux partis l'avènement de cette « Nation nouvelle » (Thureau-Dangin, le Parti libéral sous la Eestauration).

les écoles de l'université ? Si beaucoup d'entre eux, égarés par les doctrines d'un enseignement irréligieux, croyaient pouvoir chercher « sans tutelle et sans prêtre, la solution du grand problème de Dieu, de la nature et de rhomme et ne reconnaissaient d'autre souveraineté que celle de Tintelligence », combien, aujourd'hui, regardaient plus loin et plus haut ! De la plume des Chateaubriand, La Mennais, de Donald, de Maislre, une source pure d'idéal avait jailli, à laquelle cette génération avait retrempé son âme fatiguée de convulsions sociales. Les œuvres de ces prodigieux et éloquents penseurs avaient soulevé l'enthousiasme et jeté les germes qui levaient maintenant en superbes moissons.

Quand le célèbre polémiste chrétien, Louis Veuillot disait, quarante ans plus tard : « Le poignard le plus aigu, le poison le plus actif et le plus durable, c'est la plume dans des mains sales; avec cela on gâte un peuple, on gâte un siècle » ; il aurait pu ajouter, qu'en retour, avec une plume dans des mains propreson peut les régénérer. Et ce fut, en effet, une véritable résurrection qu'opérèrent des livres tels que le Génie du Christianisme^ V Essai sur Vindiffé-

23b LA FRANCE MORALE ET RELIGIEUSE

rence^ etc. Combien pâlissaient devant leur robuste beauté, la verve satirique et sceptique d'un Paul-Louis Courier, la muse grivoise et païenne du chansonnier Béranger, les articles enflammés de la presse libérale ! Pamphlets, articles et chansons ne suffisaient plus à soutenir l'héritage encyclopédique.

A la phalange des écrivains spiritualistes vint se joindre l'aide puissante d'orateurs évangéliques, et la chaire de l'Eglise de France retentit d'accents qui forçaient la raison et le cœur d'un auditoire grave et recueilli. En 1814, Mgr Frayssinous avait recommencé ses célèbres conférences que Napoléon avait brusquement interrompues ^

Etudiants, normaliens, gens du monde, toute une jeunesse intelligente et pensive, dédaignantlesfaciles plaisirs de sonâge, venait entendre la parole ardente, élégante et pure, qui servait la dialectique serrée et précise de

^ Le 14 mars 1807, sans en avoir référé ni à Portalis ni même à Fouché, Dubois manda Frayssinous à la Préfecture de police pour lui adresser un avertissement comminatoire et lui reprocher de prêcher le cagotisme et les pratiques superstitieuses, de n'avoir jamais parlé de la conscription militaire, de la gloire de l'Empereur, de celle de nos armées. (Lanzac de Laborie, Paris sous Napoléon, p. i58, Paris, 1907.

rilliistre conférencier dont Lamennais disait : a Mgr Frayssinous semble être suscité par la Providence pour confondre rincrédalité. » Des étrangers eux-mêmes se mêlaient à cette foule avide de vérité ; et que d'esprits indécis ou hostiles furent transformés au pied de cette chaire ! Il était évident qu'une remarquable inversion de courant s'était produite. Les classes élevées de la société avaient été au siècle passé, déchristianisées par le moyen du livre que, seules alors, elles pouvaient se procurer; le poison n'avait pas entamé le peuple. Ce ne fut que plus tard et lentement qu'il lui fut versé d'en haut par le moyen du journal et des publications à vil prix. Il parut alors que, libérée en quelque sorte de tout ce qui Tasservissait et la matérialisait, la pensée de Télite de la jeunesse s'élançât vers d'autres horizons pour préparer l'avenir. Retour en arrière, disaient les libéraux; non, marche en avant vers un idéal de véritable liberté, de justice universelle qu'elle se proposait d'atteindre avec le secours de la foi. Le rétablissement des institutions existant avant la révolution ! elle n'y songeait guère ; et c'est pourtant avec cette accusation qu'on a créé

iiS LA FRANCE MORALE ET RELIGIEUSE

autour d'elle, de ses généreux efforts, une atmosphère de méfiance et de haine. Sous couleur de défendre les libertés menacées de l'église gallicane, on transformera en question religieuse les questions politiques, habile confusion, destinée à atteindre plus sûrement l'unique but visé : la France monarchique.

Toutes les ambitions, toutes les préventions s^unirent alors contre le clergé qu'on accusait de servir exclusivement les royalistes dont on soupçonnait l'attachement à la Charte. La guerre au/)«/'///?/'é//'e fut ouvertement déclarée.

Mais, pour diriger les coups, il fallait trouver une cible bien déterminée : ce fut la Congrégation.

Nous n'entreprendrons pas ici de développer longuement les origines, l'extension, les gestes de cette Société célèbre qui tint une telle place dans l'histoire de cette époque et synthétisa les griefs, les alarmes, les accusations du parti révolutionnaire. Ce fut l'épouvantail qu'il agita sans cesse devant le peuple, le fantôme qu'il dressa devant toutes les incrédulités, les appréhensions irraisonnées. D'excellentes et très documentées études, telles que celle de M. Geoffroy de Grandmaison ont fait

magistralement justice des calomnies, des outrages, des injures dont la Congrégation, sorte de bouc émissaire, fut abreuvée et dont le seul nom suffisait à soulever des tempêtes. Cependant il serait impossible de faire un tableau exact de l'esprit religieux de cette période sans retracer rapidement le bien qu'accomplit cette Société et le mal qu'on lui imputa. On sait que la Congrégation de la Sainte Vierge, rétablie en 1801 par le Père Delpuits et dirigée à ce moment par le Père Ronsin, ne doit pas être confondue, comme on le fit volontairement alors, avec une autre Congrégation, politique celle-là, formée vers la fin de l'Empire, mêlée aux dissensions du Saint-Siège avec Napoléon, cherchant et préparant le retour des Bourbons. Parmi ces fidèles de la monarchie légitime, quelques-uns s'étaient agrégés à la Congrégation de la Sainte-Vierge, servant ainsi de prétexte à une confusion utile. Tout ce qui est relatif à la première appartenant au domaine politique, nous ne nous occuperons que de celle revendiquée justement par l'histoire religieuse de ces années, comme ayant exercé l'influence la plus active, la plus efficace sur les esprits travaillés par les sociétés

23o LA FRANCE MORALE ET RELIGIEUSE

occultes. Et les armes qu'elle apportait à ce combat étaient bien simples : la prière, les bonnes œuvres et Pexemple. Ces mots résument le programme de la fameuse conspiration qui, disait-on, mettait en péril toutes les « conquêtes de la Révolution )).

Pour ceux qui demanderaient d'amples documentations sur le but, le fonctionnement de la Congrégation, c'est dans les annales de toutes les œuvres de bienfaisance et d'expansion de la doctrine évangélique qui prirent naissance à ce moment qu'il leur faudrait chercher. En effet, la plupart des congréganistes faisaient partie de la Société des Bonnes Œiwres et se consacraient avec un zèle infatigable à l'extension et à la prospérité de ses charitables entreprises : Visite des prisons, des hôpitaux, soins aux enfants abandonnés, consécration religieuse de mariages, etc. M. de Alun disait d'elle : « ce fut le berceau de toute la vie religieuse à notre époque. » Elle était le tronc d'un arbre vigoureux qui étendait ses rameaux tutélaires partout où il y avait des misères à prévenir ou à soulager, des intelligences à éclairer. Le clergé qui, malgré des prodiges d'abnégation, ne pouvait suffire à une

tâche si grande, bénéficiait des victoires de cette armée auxiliaire composée de volontaires du bien, tous simples soldats, car, de chefs, en réalité, il n'en existait pas : Tégalité chrétienne qui régnait dans ses rangs ne permettait de se distinguer que par une surabondance de zèle et de dévouement. On ne saurait, d'ailleurs, mieux résumer la vie de la Congrégation, sa raison d'être, donner une réfutation plus absolue des accusations dont elle fut l'objet qu'en citant quelques parties de l'admirable discours prononcé devant la Cour Royale de Paris, par un des membres les plus distingués parmi les Gongréganistes, par un magistrat dont la vie simple et noble a été retracée avec la plus touchante piété filiale ^

« Le régime delà Société n'est pas propre

à causer beaucoup d'effroi aux pères de famille. Point de préceptes, d'austérités corporelles ; point de commandements ajoutés à ceux que la religion impose à tous les chrétiens. Point de singularités, point de signes de franc-

^ Vie de M. J. Gossin, conseille?' à la Cour Royale de Paris, fondateur de la Société de Saint-François Régis de Paris, par MM. Gossin, ses fils.

maçonnerie, point de vœux, point de serments, aucun lien en un mot, surtout, aucun but, aucun engagement politique.

Quand on parle delaCongrégation, on tombe dans une erreur, malheureusement presque générale. C'est de cette erreur que provient la malignité des jugements qui sont portés contre elle. On croit qu'elle délibère, qu'elle dirige, qu'elle gouverne. Quelques personnes vontplus loin et l'accusent même d'être en état de conspiration flagrante et permanente contre le trône et contre les libertés publiques.

Depuis huit ans que je suis avec assiduité ses exercices, je n'ai pas entendu proférer dans son enceinte, je ne dirai pas une phrase, mais un seul mot qui ait eu un trait même détourné avec la politique et les événements du jour, ou qui se soit appliqué à tout autre chose que la pratique des devoirs religieux pris dans leur sens le plus étroit !

Que deviennent ces accusations, si tout le temps consacré à nos réunions s'emploie à prier Dieu et à vaquer à des œuvres de charité ?

Que deviennent ces détestables soupçons de conspiration, si ceux qui s'appellent congréganistes, non seulement n'ont jamais déli-

LA FR.VNCE RELIGIEUSE DE 1818 A 1822 a33

béré, mais encore n'ont jamais eu la possibilité physique de le faire? Ils ont une chapelle ouverte, autorisée, bénie et prnéepar leur pasteur légitime M^"" l'Archevêque de Paris, mais ils n'ont point de salle de réunion séculière.

Ils ne se voient qu'au pied des autels, jamais ils ne se réunissent autre part. Ils entendent la messe, ils prient de tout leur cœur, je le crois, et Dieu qui les voit les jugera ; mais ils ne dirigent pas, mais ils ne gouvernent pas, mais ils ne conspirent pas.

Ils ont un autel, point de tribune, des livres

d'heures et point d'ordre du jour Ils n'ont

pas besoin de se reconnaître, ni même de se connaître.

Heureux ceux qui, nés dans un temps plus reculé ou plus voisin de nous, ont eu le bonheur de puiser dans les collèges où ils ont été admis les inébranlables principes de la foi chrétienne

Mais les hommes nés comme moi, en 1789, et élevés dans les collèges de Paris, tels que la Révolution les a faits, peuvent, dans un âge plus avancé, avoir compris la nécessité de revenir à la foi de leurs pères, sincères dans ^

leur conversion, mais justement en défiance d'eux-mêmes ; après tant d'années perdues par le néant de la religion naturelle, ils ont pu et ils ont dû chercher à soutenir leur foi recouvrée par le spectacle de la ferveur de quelques hommes du monde, vrais dans leur piété, modestes dans leurs vertus.

« Mais il y a un serment, ou du moins une promesse qui lie les membres entre eux ? C'est encore une erreur. Il y a une formule de consécration à la Mère de Dieu. Cette formule n'est pas nouvelle, elle est de l'année i563 ^

Notre congrégation est formée d'étudiants en droit, d'étudiants en médecine et de quelques gens du monde. Dans la Congrégation de Paris, la vérité tout entière se trouve dans ce peu de mots : on n'y délibère pas, on n'y a jamais délibéré, il n'y a pas de conseillers, et partant pas de conseils.

^ Sancta Maria, Mater Dei et Virgo, Ego te hodie in Dominam, Patronam et advocatam eligo, fîrmilerque slatuo ac propono me nunquam te derelicturum, nec contra te aliquid unquam diclururn aut facturum neque permissurum ut a meis subditis aliquid contra tuum honorem unquam agatur. Obsecro te igilur, suscipe me in servum perpetuum, adsis mihi in omnibus actionibus meis, nec me deseras in hora mortis.

On a parlé de l'influence de la Congrégation sur la distribution des places et des

honneurs Quelques jeunes gens se sont

élevés, mais leur mérite tout seul explique

leur avancement ils n'avaient pas besoin

de la Congrégation pour s'élever bien haut. Il leur suffisait des nobles facultés dont la nature s'est montrée pour eux si prodigue. »

Un tel témoignage, émanant d'un homme dont la vie est un exemple de toutes les vertus privées et publiques, qui fournit dans la magistrature une longue carrière d'honneur et de désintéressement, est de nature à impressionner les esprits impartiaux mieux que ne sauraient le faire les attaques sectaires qui, jusqu'à nos jours, avaient réussi à fausser l'opinion sur le véritable rôle de la Congrégation. Sans doute, comme dans toutes les institutions humaines, môme écloses sous le souffle divin, il put se glisser dans celle-ci quelques intrigants qui n'y cherchaient pas que le moyen de travailler au salut des âmes et au soulagement des misères, quelques hypocrites dont le pavillon religieux n'abritait que des visées d'intérêt personnel ; peut-être aussi quelques exaltés dans leur zèle monar-

chique prêtèrent-ils, par des actions imprudentes, des armes à ses adversaires.

Comment exiger, en effet, que cette armée du bien, composée exclusivement de laïcs, fut entièrement libérée de toute préoccupation politique et, dans ce cas, comment douter que ses vœux et ses espérances ne se tournassent logiquement vers le trône du Roi très chrétien, séculaire protecteur de la Religion ? Dans le cours de cette lutte, il fut permis de constater une fois de plus que ceux-là mêmes qui proclamaient la liberté « le premier des biens » n'entendaient la réserver qu'à leur propre usage et s'attribuer le droit de persécuter ceux qui, comme eux, mais non pas par les mêmes moyens qu'eux, prétendaient l'exercer.

Dans ces tristes conjonctures, sur quel appui pouvait compter le parti opprimé ? La magistrature, profondément modifiée dans sa constitution par la Révolution, asservie sous l'Empire, « réduite de compétence, de ressort et de poids » s'était également modifiée dans son esprit et dans le recrutement social de ses membres. Elle regrettait son ancien prestige, le vif éclat dont elle avait brillé, et espérait le ressaisir en ménageant une force dont elle

prévoyait et escomptait le triomphe. Ses arrêts portaient trop souvent la marque de cette préoccupation.

La Presse religieuse, certes, était à la hauteur de son devoir : la Quotidienne, la Gazette de France^ VAmi de la Religion^ etc., tenaient tète bravement et souvent éloquemment à ce débordement de perfidies et d'injures ; mais les attaques de la Presse libérale augmentaient de virulence, propageant les germes funestes, et nous approchons du moment où, à la tribune, retentiront ces paroles : « Il faut que le Ministère ou la Congrégation succombe. Cette société sème le trouble partout, dans le Ministère et dans les familles. Ou elle est audessus du Ministère, et alors qu'elle le prenne, ou elle est au-dessous, et alors qu'il la fasse cesser, car c'est une injure à son administration*. »

Les premières attaques contre la Congrégation dataient de i8i4, mais elles étaient jusque-là restées à l'état de guerre sourde. Ce n'est guère qu'à partir de 1820 que les passions antireligieuses se déchaîneront ouver-

^ Discours prononcé à la Chambre des députés le 37 mai 1826 par M. Casimir Périer.

tement. Pour cette guerre sans merci, on invoquera sans cesse de nouveaux prétextes, on accumulera de nouvelles munitions, des armes plus meurtrières. Celles dont on se servit pour les Gongréganistes risquant de s'émousser, on s'acharnera sur une autre bête noire, la Compagnie de Jésus ; on n'omettra pas non plus de tirer parti des tendances ultramontaines de quelques membres du jeune clergé pour proclamer la religion gallicane en péril. Chaque jour va voir naître de nouveaux écueils sur lesquels finira par se briser cette Restauration saluée par tant de saines espérances anéanties en si peu d'années.

A côté de ces tentatives, examinons celles qui furent faites en faveur du clergé. Les ressources qui lui étaient dévolues après l'augmentation dont il a été question plus haut étaient encore insuffisantes pour lui assurer une existence honorable. Une ordonnance de 1818 portait de onze à quinze cents francs le traitement des chanoines, de deux à trois mille francs celui des premiers vicaires généraux, de quinze cents à deux mille francs celui des deux autres. Beaucoup de desservants étaient âgés, affaiblis par des infirmités et des

maux de toute sorte, discrédités dans certaines communes, accomplissant cependant sans une parole de plainte et avec un zèle admirable les devoirs de leur charge. Ils ne bénéficiaient pourtant que d'un faible supplément d'appointements de loo francs au-dessus de soixante-dix ans, et de 5o francs au-dessous de cet âge. Le gouvernement avait été de la part des évêques l'objet de sollicitations pressantes ; ils lui démontraient surtout la nécessité de relever aux yeux des populations la condition de ces ecclésiastiques, de les entourer d'un certain prestige qui leur faciliterait l'exercice de leurministère,àraide de quelques secours pécuniaires qui, en soulageant les corps, seraient un adjuvant précieux pour tenter la guérison des âmes. Mais ces considérations graves n'avaient pas ébranlé la décision des ministres, inquiets de la pénurie des ressources, désireux, en outre, de ne pas susciter les reproches des libéraux, qui estimaient la situation du clergé satisfaisante, et que l'améliorer encore, pourrait donner à ce dernier une dangereuse prépotence. Théorie spécieuse, mais largement exploitée par tout un parti qui va la faire prévaloir sans trêve

■2i\0 LA FRAÎ^CE MORALE ET RELIGIEUSE

<lès le début de la loi sur la Presse, lorsqu'il •s'agira de discuter la répression des outrages ^ la religion.

On sait avec quel enthousiasme fut accueilli ipar tous les groupes politiques, à l'exception de <|uelques ultras, le dépôt de ce projet de loi. Decazes y voyait le moyen de rallier au gouvernement de Louis XVllI un grand nombre de libéraux hésitants. Mais, il répondait surtout aux aspirations de la masse toujours plus avide d'indépendance, et redoutant le frein •imposé par les lois religieuses. La commission n'avait pas jugé à propos de spécifier dans 'les articles de cette loi que les outrages à la ^religion pourraient être l'objet d'une répression particulière et s'était bornée à l'insertion des mots « la morale publique », expression vague, pleine de sous-entendus et que les tribunaux pouvaient, à leur gré, interpréter dans 4e sens le plus restrictif ou le plus extensif.

C'était le but que l'on se proposait. On voulait, en laissant à une justice souvent partiale, à des tribunaux dont une partie se composait de magistrats sceptiques ou libre-penseurs, •4jne redoutable faculté d'appréciation, leur ^permettre d'éluder ces dispositions législa-

tives à la faveur de rambiguïté des termes. Laine exprimait bien cette idée au cours de la séance du i8 avril 1819 : « On a dit que ces mots (c la morale publique » couvraient la religion comme d'un voile transparent, mais il ne faut pas pour les juges un voile transparent ; il faut que la vérité leur apparaisse plus claire que le jour... Les magistrats ne s'attachent pas à des constructions métaphysiques... Ils s'attachent uniquement à la lettre de la loi. » Laine réclamait donc une clause visant spécialement les outrages à la religion. Le comte de Marcellus ne prit pas la parole, « jugeant plus utile de garder le silence », disait-il à ceux qui s'étonnaient de cette abstention, mais il communiquait ainsi à la presse son sentiment. « Qu'est ce que la morale publique si la religion ne vient la définir en lui prêtant sa force divine ? Il est assez difficile de répondre clairement à cette question. Livré à la vanité de ses impressions, chacun entend la morale publique suivant le système qu'il a adopté. Rien n'est défini.

« Tout est incertain, vague, arbitraire. » Le garde des Sceaux s'était opposé avec énergie àTadoption de cet amendement, prétex-

tant qu'il portait atteinte à la liberté des religions formellement proclamée parla Charte. Il estimaitimpossibled'empêcherle ministre d'un culte quelconque de lancer ses critiques contre une autre confession et d'en attaquer les dogmes. Le fait s'était déjà produit dans plusieurs temples protestants où le catholicisme avait été pris à parti. Les libéraux semblaient peu disposés à sévir ; la propagande qui s'exerçait en faveur de la religion réformée étant conforme aux ordres de beaucoup d'entre eux ainsi qu'au but des nombreuses publications dirigées contre la religion de TÉtat. Ils pensaient que ces attaques la juguleraient, entraveraient une extension trop grande. C'était toujours le même sentiment qui les dominait, parfois dissimulé, sous des arguments fallacieux, tantôt se donnant libre carrière.

La proposition de Laine n'ayant pas été prise en considération, d'Hautefeuille avait alors présenté un autre texte portant qu'on réprimerait les outrages à la morale publique « ou à la morale religieuse ». Cette seconde formule n'était pas plus précise que la première, et c'est très justement que la Quotidienne écrivait : Est-ce de la morale reli-

gieiise du grand Lama ou de l'Alcoran qu'ils (ces hommes qui ont banni la religion) entendent parler? Je les défie de désigner un seul fait, un seul outrage, que les tribunaux puissent punir, en se soumettant à la lettre, et par malheur, il faut ajouter, à l'esprit de la loi. » Mais les légitimes réclamations des membres de la droite ne furent pas écoutées, et on vota finalement une disposition additionnelle stipulant une répression contre les outrages visant « la morale publique et religieuse. » Les libéraux remportaient une nouvelle victoire et, à l'heure même où l'on pouvait considérer comme définitivement abandonné le Concordat de 1817, la religion demeurait exposée aux attaques les plus violentes, et les tribunaux désarmés. Aussi, plusieurs prélats éminentsdela Chambre des pairs reprenaientils dans une déclaration publique la thèse soutenue par quelques orateurs de droite : « Pour autoriser, disaient-ils, la scandaleuse omission de la religion dans le projet de loi et repousser l'amendement qui en réclamait l'insertion, on a invoqué la liberté accordée par la Charte à tous les cultes. On a soutenu que ce serait leur interdire la défense de leurs

principes religieux. Ainsi on a la contradictoire prétention de présenter la liberté qu'ont les cultes chrétiens de défendre respectivement leur doctrine, comme une atteinte portée à la liberté du culte; on a la mauvaise foi de confondre l'outrage avec la controverse. Une loi, a-t-on dit, qui reconnaît les divers cultes chrétiens et qui protège tous les autres ne peut, sans se placer en contradiction avec son principe, prohiber à chacun d'eux la défense de ses dogmes et de ses pratiques. Si l'on punit vaguement Foutrage à la religion, n'est-il pas à craindre que cette disposition ne prépare un prétexte à l'intolérance ? Les religions vivent paisibles à côté les unes des autres, et quelle en est la cause ? c'est la liberté dont elles jouissent; mais, dès le moment où vous voulez leur imposer des limites, vous détruisez cette liberté, vous devenez tyrannique... Vous n'empêcherez pas les ministres d'une religion d'attaquer les dogmes de l'autre^ de les traiter d'odieux, d'infâmes. Voilà le langage que chaque ministre a le droit de tenir quand il veut professer son culte*. »

^ Quotidienne, mai 1819.

Non moins frappante était la protestation de l'ancien évêque de Blois qui avait continué de résider en Angleterre. Dans un mémoire qu'il adressait de Londres à Louis XVIII le 10 décembre 1819, il disait : « Le nouveau malheur, présage du plus sinistre avenir, nous a été confirmé par la déclaration faite à la Chambre des pairs par quatre de ses membres qui appartiennent également à Tordre ecclésiastique. La loi sur la liberté de la presse indique, parmi les abus à réprimer, les injures, les outrages faits à la morale publique et aux bonnes mœurs. Les Pairs disent qu'on a eu bien de la peine à arracher Tinsertion de la morale religieuse, addition qui, toute insuffisante qu'elle est, a été déclarée surabondante, et ils gémissent que, sous le règne du Roi très chrétien, l'incrédulité ait eu l'audace de réclamer le pouvoir de se donner une liberté égale*. »

Le cardinal de Périgord présentait en même temps au Roi une lettre signée par les évêques pour témoigner leur douleur « de voir la religion exclue de nos lois par les résultats d'une récente discussion ».

* Aff. éti'., fonds Rome, rP 96.

Les voix les plus autorisées du clergé s'unissaient donc pour déplorer les tendances de la majorité dans les Chambres. Il n'y avait plus d'illusion à se faire. Le mouvement anticlérical s'accentuait, malgré le bien qui s'opérait partout, malgré le retour d'un certain nombre de congrégations religieuses, malgré l'ouverture d'écoles chrétiennes, autant de digues opposées aux doctrines de l'école Universitaire. C'est que l'élément essentiel de la résistance n'était pas encore suffisamment fortifié.

Ainsi, six années après le retour des Bourbons, la situation du clergé était restée précaire; son avenir plein de menaces. L'échec du Concordat de 1817, l'insuffisance des sièges épiscopaux avaient pour effet d'entraver les vocations parmi une jeunesse livrée à ellemême jSouventpervertie... Au mois d'août 1820, des rapports de préfets signalent « des paroisses de six, sept et jusqu'à huit lieues de circuit desservies par un vieillard infirme. » Dans d'autres, soumises à d'aussi déplorables conditions, les prêtres se succèdent et succombent sous le faix. « Qu'un de ces pasteurs, si admirables aux yeux de tout homme qui conserve encore des sentiments d'homme.

qu'un de ces pasteurs, dis-je, vienne à périr sans être remplacé, on ferme Téglise, on cesse de réparer un bâtiment inutile ; et, en peu de temps, il tombe en ruine, ainsi que la foi et les mœurs du peuple. Le désordre va croissant, les crimes se multiplient; plus de sécurité, plus de paix; alors on a relevé la maison de Dieu et on en a fait une prison oli une caserne de gendarmes \ »

Le nombre total des ecclésiastiques en France n'est pas, en 1822, le dixième de celui qu'il était soixante auparavant, et de 119 millions, chiffre auquel montaient alors les revenus globaux du clergé, ceux-ci tombent à trente qui proviennent principalement des traitements ou suppléments de traitements qui leur sont distribués. On peut donc être étonné d'entendre les libéraux parler sans cesse des richesses excessives du clergé, redouter sa prédominance, le présenter comme visant à la reconstitution d'une sorte de féodalité ecclésiastique.

Malgré leur nombre infime pour un pays de l'étendue de la France, les prêtres s'effor-

^ Ami de la religion, août 1820.

cent de parer par des efforts surhumains aux difficultés de la situation.

Aumois d'octobre 1822, une revue religieuse faisait ainsi le tableau de ces tentatives souvent fructueuses :

« Dans les diocèses nouvellement établis, tout s'agite pour recréer ce que le malheur des temps avait détruit.... De grands, de petits séminaires se forment..., les diocèses les plus riches viennent au secours des plus pauvres; les églises se bâtissent.... Les prêtres consacrent leurs soins à former des maîtres d'école pour les campagnes On fonde des associations pour les ouvriers. »

Parmi les séminaires nouvellement reconstitués, domine celui de Saint-Sulpice. En posant la première pierre de cet établissement, le 21 novembre 1820, en présence de l'archevêque de Paris, le comte Siméon, ministre de l'Intérieur, célébrait en termes éloquents et pleins d'espérance cette reconnaissance « qui réparera, disait-il, les ravages d'une horrible tempête ».

L'évêque de Grenoble était en même temps l'objet d'une des plus admirables manifestations de la foi qu'il y eût eues depuis le retour

des Bourbons, quand il alla prendre possession de son siège. La population de Vienne se portait en foule à sa rencontre, l'acclamait frénétiquement, formait autour de lui un cortège immense pour l'accompagner jusqu'au palais épiscopal.

Les dons aux hospices se multiplient dans une proportion considérable. De 812 000 francs en i8i4, ils s'élèvent à i 887 000 francs en 18 17.

La lutte s'engage donc ouvertement entre le bien et le mal. Ces deux armées se mesurent, se choquent, dépensent dans la mêlée toutes leurs qualités combatives. Rarement, la France fut le théâtre d'un conflit intérieur aussi intense^ conflit mémorable qui atteint son maximum d'acuité dans les derniers mois du règne de Louis XVIII dont la mort ranimera les efforts athéistes.

Page 1