CHAPITRE YII
Nous avons vu Chateaubriand et Donald défendant par la parole à la tribune la religion catholique et les intérêts du clergé, ainsi que, dans la presse, par leurs admirables écrits. Ils sont les véritables chefs du mouvement religieux de cette époque, les porte-étendards ralliant les foules hostiles ou hésitantes; leurs arguments précis, serrés, éloquents, forment autant de traits acérés lancés dans la forteresse menaçante de l'incrédulité, et, s'ils ne parviennent pas à la démanteler, du moins Tébranlent-ils souvent. De Maistre combat brillamment à leurs côtés : Son livre sur le Pape obtint un immense retentissement; mais le découragement s'emparait parfois de son âme lorsqu'il mesurait l'effort et le succès.
« Je meurs avec l'Europe », disait-il, confessant ainsi son peu d'illusion sur l'issue de
la bataille, et le sort que les vainqueurs réservaient à la France chrétienne.
Les dernières années du règne de Louis XVllI présentent pourtant une évolution sensible de Fesprit public, marquée par quelque ralentissement dans le cours du torrent révolutionnaire; les efforts déployés depuis quelques années par les partisans de Fordre reçoivent une certaine sanction. Les membres de la famille royale donnent à ce sujet un précieux exemple. Le duc d'Angoulême ne manquait jamais une occasion de proclamer dans les discours de ses nombreux voyages à travers la France son respect religieux. La piété de la duchesse d'Angoulême était édifiante. Le comte d'Artois, dont le zèle semblait excessif, comparé à sa frivolité d'antan, donnait par sa protection des forces vives aux œuvres de régénération sociale et religieuse. Aussi Fiévée a-t-il pu dire que « ni les lois, ni les établissements ecclésiastiques publiquement discutés ne sont capables de produire sur les esprits une impression aussi forte que la piété de nos princes, que leur ardeur à courir au-devant de toutes les infortunes* ^).
^ Histoire de la session de 1820.
Louis XVIII jugeait donc le moment opportun pour reprendre les pourparlers avec Rome relativement à une augmentation des sièges épiscopaux. Il fut fortement appuyé dans ses desseins par Richelieu, puis par Yillèle qu'inquiétaient la pénurie des évoques et le désarroi moral qui en résultait. Les Chambres, où dominaient les ultras depuis les récentes consultations électorales, partageaient ces sentiments et le Roi jugeait que jamais, peut-être, il n'obtiendrait de leur part un concours plus entier et plus désintéressé. La discussion s'était eno-ao-ée à la Chambre au cours du mois de mai 1821. A la question d'augmenter le nombre des sièges épiscopaux, se joignait celle de poursuivre Tamélioration du sort du clergé. Dans ces vues, le Gouvernement proposait, « qu'à partir du i""" janvier 1821, les pensions ecclésiastiques annuellement retranchées du crédit de la dette publique, à raison du décès des pensionnaires, vinssent accroître le budget du Ministère de l'Intérieur, chapitre du clergé, indépendamment des sommes qui, par suite des décès des pensionnaires en activité, sont ajoutées chaque année au même crédit, pour
subvenir au paiement du traitement complet de leurs successeurs...
« Cette augmentation de crédit serait successivement employée :
i^ A rétablissement et à la dotation de 12 sièges épiscopaux dans les villes où le Roi le jugera nécessaire. La circonscription de leurs diocèses sera concertée avec le Saint- Siège de manière qu'il n'y ait pas plus d'un siège dans le même département ; 2^ à l'augmentation du traitement des vicaires qui ne reçoivent du trésor que 280 francs; à celui des nouveaux curés et vicaires à établir, et généralement à l'amélioration du sort des fonctionnaires ecclésiastiques et des anciens religieux et religieuses; 3° à l'accroissement des fonds destinés aux réparations des cathédrales, des bâtiments, des évêchés, séminaires et autres édifices du clergé diocésain. »
Le Ministre de l'Intérieur, retenu par la maladie, avait fait lire son discours par Delamalle, Commissaire du Gouvernement :
« 5o sièges épiscopaux, disait-il, ne sauraient suffire aux besoins spirituels d'un aussi vaste territoire et d'une si nombreuse population»
Le gouvernement du Roi vous a proposé d'en porter le nombre à 62, votre commission a pensé que ce nombre était insuffisant.
La circonscription de 1801 est annexée à la loi du 22 avril 1802 dont elle fait partie. Il faut un acte législatif pour y déroger. Le gouvernement du Roi l'a solennellement reconnu durant la session de 18 17 : c'est cette dérogation que le Roi propose pour 12 évêchés ; votre commission est loin de la refuser, mais elle veut la donner pour un nombre indéfini ; là est la difficulté. »
Nombre de membres de la droite, ultras ou modérés, étaient d'accord pour adopter comme base les propositions de la Commission, celles du Gouvernement étant trop limitatives en présence d'un clergé encore désorganisé, et d'évêques dont la juridiction s'étendait parfois sur des départements entiers, au grand détriment de leur autorité amoindrie par ce manque de cohésion. C'est ce qu'exprimait le comte de Sèze : « 5o évoques, disait-il, ne suffisent pas aux besoins de la France. Ils suffisent encore moins à son zèle. Qui de nous peut donc ignorer qu'il y a un grand nombre de départements qui, man-
L\ LOI SUR LES SIEGES EPISGOPAUX 23d
quant d'évéques qui les habitent, manquent aussi de pasteurs de second ordre qui se grouperaient naturellement autour d'eux..? Qui ignore que des générations entières subsistent encore dans quelques parties de la France ou en disparaissent sans avoir reçu une seule leçon, un seul précepte, une seule de ces consolations que la religion prodigue...? Vous en avez la preuve dans les procès-verbaux des délibérations des Conseils Généraux dont l'analyse a été présentée au Roi parle Ministre de l'Intérieur. ))
Rien n'est exagéré dans ces exposés corroborés par les rapports des préfets, les comptes rendus des Assemblées départementales, des œuvres charitables créées récemment, confirmées aussi par les chiffres mêmes que Ronald présentait à la Chambre : « Les réformés luthériens ou calvinistes, disait-il, ont en France 1 13 consistoires pourSoo ooo âmes... Les Israélites ont sept synagogues consistoriales pour 5o 000 âmes. C'est donc à peu près 7 000 âmes par consistoire... A quelque nombre qu'on porte les diocèses de France, ils auront tous, l'un dans l'autre, de 3o à 4^000 âmes... et la religion catholique est la religion d'Etat... î »
Le Gouvernement était fort embarrassé. Il n'osait proposer en faveur du clergé un sup* piément de crédits, sacrifice trop considérable pour les ressources encore précaires du trésor. La crainte des libéraux n'avait pas été étrangère non plus à la décision prise de ne demander de dotations que pour 12 sièges épiscopaux. « Ne pourrait-on pas croire que les Ministres, par ces protestations intempestives, écrivait Fiévée^ voulaient essayer si^ en s'engageant à résister au côté droit, ils ne trouveraient pas un appui dans le côté opposé de la Chambre ? Le côté gauche s'est contenté de féliciter publiquement les Ministres de ce qu'ils revenaient à leurs anciens principes, mais sans leur promettre aucun secours, de sorte que cette discussion présentait le Ministère attaqué par le côté gauche et par le côté droit, se félicitant de tenir un iuste milieu entre les extrêmes. »
Le Gouvernement avait pressenti les objections des libéraux que le général Foy précisait à la tribune : « Si Ton pouvait me donner la certitude que la religion ne pren*
1 Histoire de la session de i8iO.
(Ira pas plus de place, ou plutôt qu'elle ne prendra d'autre place que celle qui lui est assignée par nos mœurs, par nos lois civiles, parle Concordat de 1801, je voterais le projet de loi... Mais, lorsque sous le nom de religion constituée, nous sommes menacés du fléau d'une religion dominante, lorsque ■cette menace nous vient d'hommes du parti, aristocrates beaucoup plus que chrétiens, alors, messieurs, dans Fintérêt de nos libertés, je tiens à devoir de repousser par mes paroles et par mon vote raccomplisscment de cette <:orruption sacrilège. »
Ainsi, en toutes circonstances, se manifestait la terreur d'une prépondérance cléricale. La perspective d'un drame athée aurait certes moins effrayé les libéraux que celle d'une France catholique.
Benjamin Constant, ajoutait plus catégoriquement : « Ce fut lorsque le clergé fut humble et pauvre que la religion fut honorée... Votre commission veut faire sortir la religion de l'Etat qui lui avait rendu son éclat pour la replacer sous le régime qui Ta avilie. » Les applaudissements frénétiques du groupe libéral saluaient ces paroles pendant que l'ora-
teur descendait les marches de la tribune et regagnait sa place triomphalement escorté par ses partisans. Mais la majorité de la Chambre était gagnée au projet de la Commission, tout au moins en ce qui concernait les sièges épiscopaux et, après une longue discussion, brillante joute oratoire, on adopta ce texte additionnel : « L'augmentation de crédit sera employée à la dotation de 12 sièges épiscopaux ou métropolitains et successivement à celle de 18 autres sièges dans les villes où le Roi le jugera nécessaire. L'établissement et la circonscription de tous ces diocèses seront concertés entre le Roi et le Saint-Siège. »
Un pas important venait d'être effectué. Il était nécessaire maintenant de négocier avec le Saint-Siège pour lui faire accepter les nouvelles modifications que la Chambre venait d'apporter au Concordat. Une chaude discussion allait s'ouvrir, aussi fertile en incidents que les précédentes.
Dès le 1-] mai 1821, Pasquier, alors ministre des Affaires étrangères, avise Blacas de la résolution du Gouvernement d'augmenter de trente le nombre des sièges épiscopaux. Blacas avait pour mission d'exposer au
Pape les raisons financières qui ne permettaient pas de revenir intégralement au chiffre stipulé par le Concordat de 1817, d'ailleurs réduit de 12 seulement. « 11 ne s'agit donc, ajoutait-il, que de compléter de part et d'autre un arrangement pour ainsi dire déjà fait^ » Le Roi demandait, en outre, l'érection en archevêché de Févéché de Cambrai et la création d'un siège à Lille.
Le Saint-Siège, quotidiennement informé par le nonce des discussions ouvertes dans les Chambres et au sein même du Gouvernement, n'élevait pas d'objections de principe contre la nouvelle limitation du nombre des diocèses, le plan des circonscriptions transmis le i5 août à Blacas par Pasquier et les dispositions spéciales visant les sièges de Cambrai et de Lille ; mais il désirait que la fixation en eût lieu graduellement, à mesure que les Eglises seraient dotées. « Une nouvelle circonscription ex integro paraît impossible au Pape parce qu'il en résulterait, entre autres inconvénients, que les prélats déjà nommés et préconisés prendraient possession de dio-
^ Aff. étr., fonds Rome, n^ 954,
26o LA FRANCE MORALE ET RELIGIEUSE
cèses érigés en 1821, avec des bulles expédiées pour les mêmes sièges en 1817*. »
Les sentiments qui guidaient le Pape dans ces conjonctures, étaient clairs. Les clauses du Concordat de 18 17, non exécuté, l'avaient à peu près satisfait, malgré les réserves qu'il avait formulées et les concessions auxquelles il avait dû se plier dans l'intérêt de la religion. Son désir était d'en maintenir les bases, et, en demandant une réglementation progressive des circonscriptions, il nourrissait l'espoir que des circonstances, plus favorables que celles dont l'exposé a été fait ci-dessus, permettraient, par des étapes successives, de reconstituer l'Eglise de France conformément aux dispositions générales du Concordat de 18 17, qui recevrait ainsi une lente mais assurée sanction.
Au contraire, une circonscription intégrale établie dès maintenant, constituerait un règlement définitif, irrévocable, ne laissant le champ libre à aucune extension ultérieure. Consalvi l'avait laissé entendre à Blacas : « En offrant son système, il faisait observer
* LcUre de Blacas à Pasquier du 2 septembre 1821.
qu'en suivant cette méthode, on éloignerait l'éventualité, toujours fâcheuse, d'une suppression de sièges, qu'elle deviendrait insensible et que l'on remarquerait, au contraire, l'avantage de la cessation de l'État provisoire et de l'augmentation des Églises, toutes les fois qu'un nouveau siège sera érigé K »
Le Pape trouvait d'ailleurs un élément de résistance dans ce fait que, sur les trente sièges à créer, le gouvernement Français avouait ne pouvoir en doter dès maintenant que six, les autres devant l'être successivement suivant les disponibilités financières.
« Il en resterait vingt-quatre, dont le gouvernement spirituel devrait être confié provisoirement aux évêques des diocèses voisins ; les rapports métropolitains de ces sièges seraient, en même temps, réglés ci' une manière par la nouvelle bulle et d'une manière différente Q\ provisoire par des brefs ; cet établissement d'un état provisoire pour détruire un état provisoire précédemment existant ferait sans nul doute mauvais effet et détruirait tout le bien que doit produire sur l'opinion publique
i Lettre de Blacas à Pasquier, du 2 septembre 1821.
a62 L\ FRANCE MORALE ET RELIGIEUSE
une mesure favorable aux intérêts de la religion et attendue avec empressement par les fidèles ^ »
11 était tout aussi pénible au Saint-Siège de se prêter à une suppression de sièges et de porter atteinte à une œuvre remontant à quatre ans à peine, qu'il lui avait paru impossible, à cette époque, d'exiger la démission des évêques Concordataires nommés en i8oi.
Les vues du Gouvernement français et du Saint-Siège différaient donc sensiblement, le Roi tenant ou à conserver la circonscription de 1817 remaniée, la suppression de douze sièges, ou à établir sans délai une nouvelle circonscription ex integro qui aurait un caractère permanent. En adoptant une détermination irrévocable, le ministère se conformait aux vœux des Chambres et ne risquait pas de s'attirer les reproches du parti libéral qui, bien qu'amoindri dans le Parlement, n'en exerçait pas moins une influence considérable au dehors et se serait servi de Tattitude de Richelieu et des ministres pour les taxer
1 LcUrc de Blacas du 2 septembre 182 1.
de nouveau d'abdication devant Rome, ou tout au moins, de complaisance exagérée à ses volontés.
Ces arguments, d'une valeur contestable, étaient faits pour impressionner, mais, le ministère jugeait que les dispositions favorables de la Chambre devaient recevoir une exécution immédiate de manière à ne rien livrer au hasard, dans le cas où la composition du Parlement viendrait à se modifier et qu'il voulût, sous prétexte d'ambiguïté, apporter au projet actuel d'importants changements. C'est ce que Pasquier exposait à Blacas le 20 septembre : « Il est de fait, lui disait-il, qu'aucune des, fautes qu'on a pu reprocher à la Cour de Rome n'approcherait de celle qu'elle commettrait si, pour quelques considérations d'amourpropre, elle négligeait de profiter des avantages qu'offrent les conjonctures actuelles pour rendre définitive l'organisation ecclé-. siastique de la France sur les bases du Con-^ cordât de 1817^ »
Il adressait en même temps à Blacas, un mémoire rédigé par Portails qui examinait la
^ Aff. étr., fonds Rome, n» 904.
îi64 LA FRANCE MORALE ET RELIGIEUSE
queslion dans son ensemble et concluait en faveur du système préconisé par le Roi,
Les bulles concernant Tinstallation des six nouveaux titulaires à nommer sans différer, ne rencontrèrent aucune difficulté et furent aussitôt expédiées par Blacas à Richelieu. Mais la situation de notre ambassade redevenait délicate, le Saint-Siège maintenant sa volonté dans la question des circonscriptions et le gouvernement du Roi se refusant à céder.
L'élat actuel de la France justifiait le désir qu'avait Louis XVIÏI de conclure à l'encontre de la politique du Saint-Siège un accord définitif, « dont Texécution seulement serait ajournée, mais qui n'exposerait plus à aucune modification, ni aux difficultés attachées aux opérations de ce genre ». Son plan était de gagner du temps, pour mettre à profit l'attitude favorable de la majorité et l'heureuse évolution des esprits, pour parfaire une œuvre jusque-là boiteuse. C'est ce que Blacas, dans de fréquents entretiens, exposait à Gonsalvi et au Pape, les suppliant de ne pas créer de nouveaux embarras à Theure où l'horizon se rassérénait un peu, laissant entre-
LA LOI SUR LES SIÈGES ÉPISCOPAUX aôS
voir une issue à une situation si embrouillée depuis quatre années.
La marche des pourparlers était entravée par rintention du Saint-Siège de s'efforcer de maintenir « les droits résultant de la bulle de circonscription de 1817 ». Blacas multipliait ses démarches, invoquant les grands intérêts de la religion toujours en péril, démontrant avec force et éloquence Furgence d'une solution. Ses arguments impressionnent le Pape qui consent enfin à accepter les demandes du Roi, mais subordonne toutefois son adhésion à trois points spéciaux : une modification dans la formule d'enregistrement des actes du Saint-Siège, le maintien des sièges métropolitains d'Arles et de Vienne et de Tévêché de Béziers, enfin la démission de Belmas, évèque de Cambrai, contre lequel s'élevaient de nombreuses plaintes et qu'on ne pouvait sans scrupules élever à la dignité d'archevêque.
A regard du premier point, le Pape se plaignait de ce que « la dernière ordonnance qui avait autorisé la publication des bulles et brefs relatifs à l'établissement des sièges de Reims, Chartres, Nîmes était intitulée : Ordonnance
qui clélermiiie La circonscription, ensuite de ce que la loi d'avril 1802 y était citée, puis de ce qu'il y était dit que la bulle de circonscription de 18 17 n'était pas reçue dans le royaume, enfin de ce que la Charte constitutionnelle avait été mentionnée dans les réserves^ ».
Le Conseil des ministres avait aussitôt procédé à l'examen de ces questions et, dans sa longue dépêche du 4 mars à Blacas, Pasquier y répondait en détail. Le Gouvernement consentait à spécifier plus explicitement que par le passé, dans la formule d'enregistrement, que « c'était le Saint-Siège qui avait fait les circonscriptions et à éviter le mot déterminer qui avait déplu à Rome ». Il faisait justement observer que la clause relative à la bulle de 18 17 tomberait d'elle-même aussitôt après la conclusion des nouveaux arrangements, et qu'on pourrait enfin se borner à mentionner la loi de 1821, sans rappeler celle de 1802.
Mais la question des sièges que le Pape prétendait maintenir soulevait à Paris de vives objections. En établissant la liste des
^ Jff. air., fonds Rome, n'^' 9">5.
évêchés nouveaux, le gouvernement français avait tenu compte de la densité de la population et de l'importance des villes où ils seraient érigés. Or, Vienne et Béziers n'étaient plus considérées alors que comme des cités secondaires, dont les ressources suffisaient à peine à leurs besoins malgré Tappui que leur donnait l'État. Arles, déchue de sa splendeur, ne pouvait plus que revendiquer les glorieux souvenirs de l'époque romaine et des premiers âges de l'Eglise. Sa prospérité matérielle elle-même avait périclité au point de la rendre incapable de supporter les charges afférentes à un diocèse, car il ne fallait pas perdre de vue que ces dépenses incombaient en majeure partie aux départements qui subvenaient, en outre, aux suppléments de traitement pour les évêchés (chapitres, vicaires généraux). Ces frais considérables étaient donc hors de proportion avec le budget de ces villes et le Gouvernement avait le devoir de ne pas les obérer.
Pasquier ajoutait enfin qu'en ce qui concernait la démission de Févêque de Cambrai « le caractère de ce prélat pouvait offrir un obstacle qu'il ne serait pas au pouvoir du
Roi de faire disparaître^ ». Cette question n'était d'ailleurs pas nouvelle. Depuis plusieurs années, et déjà lors de la signature du Concordat de 1817, le Roi avait cherché discrètement à obtenir la démission de Belmas : l'appréhension d'attaques d'une presse hostile à la religion et de controverses dans les groupes libéraux avait seule empêché le Gouvernement d'insister auprès de ce prélat pour l'amènera céder, éventualité improbable étant donné son caractère résolu. On ne pouvait, en outre, songer à une dépossession officielle, car, écrivait déjà Richelieu à Blacas le i" juillet 1817, « l'opinion publique se réunirait pour réclamer hautement contre cette violation de nos maximes les plus chères, et des hommes qui n'ont en ce moment que l'unanimité du mépris obtiendraient des apologistes qui s'appuieraient sur des considérations très graves'. »
Il était certain qu'une mesure de ce genre créant un précédent dangereux aurait, comme question de principe, provoqué
* Aff. éti'., fonds Home, n° 96 5.
2 Aff. étr., fonds Bonic, ii"^ 948.
une émotion profonde dans tout l'épiscopat et ajouté une nouvelle cause de perturbation à tant d'autres déjà existantes.
Ces raisons rendaient le Gouvernement français irréductible sur les points énumérés ci-dessus.
Le Pape n'avait pas élevé d'autres objections contre les arguments relatifs à l'impossibilité de la conservation des sièges métropolitains d'Arles et de Vienne et de l'évêclié de Béziers; il se bornait maintenant à réclamer la démission de Tévêque de Cambrai. La réputation fâcheuse de ce prélat, les échos qui en parvenaient au Vatican avaient grandi le mécontentement du Pape contre lui. Aussi Blacas avisait-il le 21 juin 1822 Montmorency, devenu ministre des Affaires étrangères*, que si une transaction n'intervenait pas de la part du Ministère, « il serait impossible à Pie VII de procéder à la circonscription définitive des diocèses de France. L'Eglise et la morale sont vivement intéressées à arracher des mains d'un mauvais pasteur le gouvernement spirituel d'un million d'âmes. Le cardinal
^ Aff. étr., fonds Rome, toP 93 5.
Gonsalvi me dit ensuite que le seul tempérament pour éluder cette difficulté serait de créer trente nouveaux sièges, indépendamment de celui de Lille qu'on réserverait pour d'autres temps, mais qu'il sentait bien que le gouvernement du Roi ne pourrait y consentir^ ».
Après la démission de Blacas et jusqu'à l'arrivée de son successeur, Montmorency- Laval, les négociations ne se poursuivirent plus à Rome que mollement. Elles se continuèrent à Paris. Les instructions remises le 29 août à notre nouvel ambassadeur reprenaient les grandes lignes des négociations antérieures qui nous sont connues et se terminaient par des considérations qui lui permettaient de faire au Saint-Siège un exposé complet de la situation en France et des progrès déjà réalisés. On y constatait que « l'éducation devenait plus religieuse, que les séminaires s'organisent, que le nombre des pasteurs s'accroît ». On signalait l'empressement des fidèles à seconder les nouveaux prêtres, la constitution d'associations pieuses pour les
^ Aff. ctr., fonds Rome, u^ 955.
œuvres d'éducation et de charité; on notait (( que dans tous les rangs, la religion faisait de nouvelles conquêtes », fruits encore embryonnaires des efforts multipliés dans cesdernières années.
Le gouvernement du Roi et le Pape s'étaient enfin mis d'accord dans les premiers jours du mois de septembre 1822 pour substituer un autre siège à celui de Lille et renoncer à imposer à Belmas sa démission. Pie VII était revenu à sa première idée visant la création d'un archevêché à Vienne, et le Roi, dans un esprit de conciliation, avait fini par y adhérer (( pour rendre un nouveau lustre à la plus ancienne métropole des Gaules ». Le 28 octobre, Villèle pouvait enfin notifier à Corbière, ministre de Tlntérieur, la fin des négociations et lui transmettre la bulle pontificale de circonscription de 80 diocèses « qui composaient rÉglise de France » et la transcription authentique.
Louis XVllI ne dissimulait pas sa satisfaction. Il vovait dans cette demi-reconstitution de notre Eglise le couronnement d'une œuvre ardue, entravée par mille embûches, mille atermoiements, vaincus par la fermeté dans les
desseins et la constance dans l'effort. Il croyait pouvoir aujourd'hui envisager l'avenir avec plus de sérénité. Il se reposait avec confiance sur le duc d'Angoulême, son neveu de prédilection, pour la consolidation d'une œuvre dont sa clairvoyance ne pouvait manquer de comprendre la fragilité. Quoi qu'il en soit, le Roi avait tenu à associer le Pape à ses motifs d'espérances et, dans une lettre qu'il lui faisait porter par Montmorency-Laval à la fin de Tannée 1822, il traduisait ainsi ses sentiments^:
Les vœux que j'avais à former pour rorganisalion de l'Eglise de P^rance sont heureusement remphs et les mesures prises par Votre Sainteté pour l'établissement et la circonscription de quatre-vingts diocèses ont été accueillis dans mon royaume comme un nouveau bienfait ; elles y mettent les secours de la religion plus à portée de tous les fidèles et lui rendent à la fois plus d'éclat et d'influence. Je suis beureux de concourir avec Votre Sainteté à l'établissement d'une œuvre aussi salutaire. L'établissement des diocèses nouvellement circonscrits est commencé ; plusieurs ont reçu leur dotation. Je prendrai toutes les dispositions nécessaires pour compléter un travail si important et je regarderai toujours l'affermissement de la religion et les faveurs dont elle a le droit de jouir dans mes Etats comme une
^ Aff. étt'., fonds Rome, n^ 955.
source de bonheur pour mes peuples. En exprimant à Votre Sainteté combien je suis touché et reconnaissant de ce qu'elle a fait pour assurer la prospérité de l'Eglise de France, je m'empresse de lui renouveler les assurances du respect filial avec lequel je suis, etc.
Dans la pensée du Roi, il ne suffisait pas d'accroître Eautorité et Einfliience du clergé en multipliant les sièges épiscopaux ; il était urgent de sévir contre les attaques dont la religion était quotidiennement l'objet, nous avons dit plus haut les raisons de la mansuétude des tribunaux sur ce point. N'en avait-on pas une preuve dans l'arrêt célèbre rendu à la fin de Eannée 1818 par la Cour de cassation dans l'affaire du sieur Roman dont Eavocat,. Odilon Barrot, posa en principe, malgré les termes si explicites de la Charte, que la loi ne reconnaissait aucune croyance. Dans une seconde plaidoirie, poussant à Eextrême ses premières conclusions, il prétendait que « la loi était athée et qu'elle devait l'être, si on entendait par là que la loi, qui n'existe que pour contraindre, doit être étrangère à la croyance des hommes ».
Les évoques protestaient dans leurs man*
déments contre la licence des écrits. Mgr de Boulogne stigmatisait « cette nuée d'écrivains sans pudeur qui couvrent le sol de France ».
Aussi, presque en même temps que la loi sur les pensions ecclésiastiques, le Gouvernement, sur l'ordre du Roi, en faisait-il voter une seconde sur la presse, portant que « quiconque aurait, par Tun des moyens énoncés en l'article premier de la loi du 17 mai 18 19, outragé ou tourné en dérision la religion de l'Etat, serait puni d'un emprisonnement de trois mois à cinq ans et d'une amende de 3oo à 6000 francs. Il en était de même pour tout autre religion dont l'établissement était légalement reconnu en France et pour les divers ministres des cultes reconnus ».
Les termes de ces dispositions nouvelles ne présentaient plus le caractère vague de la loi précédente qui ne visait « que la morale religieuse ». « Après de mures réflexions, disait à la Chambre le garde des sceaux, nous nous sommes rangés à l'avis des personnes qui demandaient une rédaction plus explicite. » Les libéraux recommencèrent l'assaut. Benjamin Constant, Foy, Kératry, se succédèrent à la tribune, pour déclarer que, de tous les
LÀ LOI SUR LES SIEGES ÉPISCOPAUX 'l'jS
actes du Gouvernement, « surgissait la menace de l'ancien régime )>.
Benjamin Constant se montrait particulièrement agressif et ses traits lancés avec une froide précision soulevaient l'enthousiasme d'une partie de la Chambre. Pourtant, certaines invectives des orateurs de gauche apparaissaient dictées par un esprit d'opposition systématique puisque la loi s'étendait aux religions dissidentes, n'établissant ainsi aucune distinction dans sa protection. Si quelques dispositions de la loi, jugées impartialement, donnaient lieu à des critiques, on ne pouvait s'expliquer cette levée de boucliers contre celles visant les cultes reconnus, sans distinction, à l'heure même où Benjamin Constant déclarait lui-même « mépriser les productions impies ». Mais, dans leur anticléricalisme qui, chaque jour, va revêtir une forme nouvelle, les libéraux perdront toute mesure et, à l'aide de menaces chimériques d'une prépondérance de l'Eglise sur l'Etat, dénatureront les moindres actes de préservation religieuse, les représentant comme une atteinte sociale.
Le sort du clergé et son action ne préoccupaient pas uniquement Louis XVIII. Pour
mener à bien Tœuvre de reconstitution qui caractérisa cette époque, il fallait surtout développer l'instruction religieuse dans les écoles. Certes, l'enseignement scientifique, littéraire et philosophique y était brillant sous la direction de professeurs remarquables, illustres même, mais combien l'éducation religieuse y était négligée !
Lamennais et Bonald combattaient depuis longtemps pour ce relèvement et les révélations qu'ils apportaient dans leurs écrits et leurs discours sur la mentalité de tant de jeunes gens élevés dans les écoles, appuyaient les plans du Roi et son ardent désir de ne pas voir s'achever son règne sans compléter Tœuvre de restauration religieuse qu'il avait entreprise. Ce n'étaient pas seulement les collèges et les lycées qui attiraient sa sollicitude, mais aussi les écoles populaires où les humbles envoyaient leurs enfants pour y acquérir les notions élémentaires d'où, trop souvent, on excluait la morale. Lamennais avait écrit à ce sujet ^ : « Effrayé d'une immoralité si générale et si précoce, le Gouvernement a cherché
* Réflexions sur létal de VEglise de France.
le remède dans le rétablissement des écoles chrétiennes où les enfants du pauvre reçoivent gratuitement l'instruction appropriée à leur état, et où ils acquièrent surtout les principes religieux, uniques garants de la probité de tous les états, institution vraiment sociale qu'il est essentiel de protéger et d'étendre, si Ton compte pour quelque chose l'éducation du peuple. J'en dis autant des Ursulines, des dames de la Croix et de la Visitation, chez lesquelles les jeunes personnes, exercées aux travaux de leur sexe et formées à la vertu ainsi qu'à la piété, trouvaient un abri contre l'oisiveté, la misère et le libertinage. »
Un des plus importants journaux de l'époque résume de façon presque prophétique la situation ^ : « C'est un véritable sujet de terreur de songer à l'avenir de la société en France lorsqu'on étudie attentivement l'état d'abandon où la jeunesse est pour ainsi dire jetée. »
Le directeur de l'école Charlemagne, à Toulouse, souligne au nombre des travers dominants des écoliers français « une prodigieuse,
^ Quotidienne, janvier 182 1.
une incroyable vanité ». Il Tattribue à TafTaiblissement de l'autorité paternelle. La jeunesse naturellement présomptueuse et indisciplinée subit l'influence d'une certaine presse qui l'incite à l'indépendance, repousse tout conseil et se prétend seule et unique directrice de ses actes.
Les rapports de quantité de directeurs d'institutions signalent ces tendances et font juger quel esprit de sagesse guidait Louis XVI II quand il estimait, qu'au premier rang des réformes, il fallait placer celle de l'enseignement. Dès 1821, une ordonnance Royale autorisait les évoques à exercer quant au domaine religieux une surveillance spéciale sur les collèges de leurs diocèses. Ils devaient les visiter eux-mêmes ou se faire représenter par un prêtre, de préférence l'un des vicaires généraux, et soumettre ensuite au Conseil de l'Instruction publique les propositions qu'ils auraient à formuler. Ces mesures étaient identiques à celles que Napoléon avait prises jadis, car, sous l'Empire, les évêques étaient appelés à veiller sur cette partie essentielle de l'instruction. Et cette surveillance semblait si redoutable que des journaux
exprimaient la crainte de voir la philosophie « frémir de colère » à la nouvelle de ces modifications ; mais, pour essayer d'atténuer leur portée en la dédaignant, ils rappelaient Tinsuccès de l'initiative déjà prise à cet égard par Bonaparte. L'avenir leur donna raison. Au cours de la discussion du projet de loi relatif aux évoques, l'ordonnance fut attaquée avec une violence extrême. Les chefs des libéraux s'unirent pour lui lancer leurs traits. Mais elle fut défendue avec chaleur par Corbière, alors président du Conseil royal de l'Instruction publique, et par plusieurs autres ministres qui soutinrent « que dans un pays oii l'on reconnaissait une religion d'Etat, celui-ci devait nécessairement l'enseigner ». La majorité de la Chambre se rallia au projet déclarant « qu'on ne pouvait raisonnablement attaquer une ordonnance qui ne faisait que reconnaître un droit de visite qu'ont incontestablement les évoques, comme les surveillants immédiats de l'exercice du culte, comme les juges naturels de l'enseignement religieux dans toute l'étendue de leur diocèse ».
On devait, en outre, proposer pour des encouragements ou des récompenses, les pro-
28o LA FRÂ.NCE MORALE ET RELIGIEUSE
fesseurs qui, par leur exemple et leurs préceptes, auraient obtenu des résultats appréciables ; c'était créer ainsi une sorte d'émulation dans le perfectionnement de l'éducation dont bénéficiaient éducateurs et élèves.
Mais le Roi estimait encore insuffisant le contrôle exercé par les Evoques sur renseignement religieux. Il restait en effet, dépourvu de sanction si la direction imprimée par les chefs de l'Université ne répondait pas à leur action. C'est principalement contre ces chefs que s'élevaient de nombreuses plaintes dont les échos parvenaient jusqu'au trône. Ce qui importait dans l'état actuel de la France, c'était de placer à la tète de cette grande institution un homme que son passé, ses talents, ses services, sa valeur professionnelle et morale missent à l'abri de tout soupçon d'intolérance en matière de doctrine, et qui pût s'élever en pleine indépendance au-dessus des querelles des partis politiques.
Aussi le Roi avait-il jeté les yeux sur Mgr Frayssinous dont les brillantes conférences avaient exercé une si grande influence sur l'esprit de la jeunesse. En sa qualité d'inspecteur général des études, de membre de
la commission de rinstruction publique, il avait mesuré mieux que quiconque les dangers d'un enseignement sans Dieu. Quel n'était pas alors le poids de ce passage dans son remarquable discours de réception à l'Académie française, à la fin de Tannée 1822 ? « Il fut un temps où l'on comprenait mieux qu'aujourd'hui tout ce qu'il y a de force et de vie dans les sentiments religieux, tout ce qu'ils peuvent donner à l'âme d'énergie et d'élévation et répandre d'intérêt et de charme dans les productions de l'esprit. On l'a dit avec raison : les grandes pensées viennent du cœur; or, comment germeraient-elles dans un cœur desséché par l'athéisme ?
« Avec de l'esprit et des efforts, Thomme peut bien tailler, polir, façonner la statue sur la terre, mais c'est du ciel que doit descendre le feu divin qui seul peut lui donner la vie. »
Frayssinous fut nommé Grand Maître de l'Université par une ordonnance du i" juin 1822. La tâche était lourde. Aussi, dans sa modestie chrétienne, ce prélat crut-il d'abord devoir décliner le choix de Louis XVIII, et à ses amis qui s'étaient unis pour vaincre sa résolution, il avait répondu presque en larmes :
^8a Lx FRANCE MORALE ET RELIGIEUSE
« N'insistez pas, je dirai un non inflexible jusqu'à la mort. » Il finit cependant par se rendre à la volonté du Roi qui sut trouver dans sa vieille affection pour le prélat les motifs propres à toucher son cœur.
Si Louis XVIII avait pu, quelques instants après la signature de l'ordonnance, déclarer dans la satisfaction de la réussite que « sa semaine était pleine », Mgr Frayssinous, lui, disait avec tristesse : u Je me dépite contre ceux qui me félicitent ; mes amis sont ceux qui me plaignent^ ». Et il ajoutait, dans un excès d'humilité : « J'étais trop heureux. La Providence a voulu me châtier en m'accablant de ce fardeau au-dessus de mes forces. Je ne pourrai faire le bien que l'on attend de moi. »
Les premiers actes de Mgr Frayssinous remplirent d'espérances, non seulement le clergé, mais aussi tous les catholiques : ses lettres aux évêques, aux directeurs d'institutions, aux proviseurs de collèges, leur signifiaient que : « s'il importait d'ouvrir devant la jeunesse la carrière des connaissances humaines, il importait davantage encore de
^ Hcnrion. Vie de Mgr Frayssinous.
LA LOI SUR LES SIÈGES ÉPISCOPAUX -iSS
la prémunir par des habitudes vertueuses contre Fabus des lumières et des talents ». Ces paroles décelaient la connaissance de la profondeur du mal, car n'était-ce pas cet orgueil démesuré, cette confiance dans leurs lumières et leurs forces qui avaient égaré tant d'intelligences et les avaient conduites à l'oubli de toute morale? Frayssinous, les mettant en garde centre cette présomption, contre cette outrecuidance devenue la caractéristique du siècle, désignait aux conducteurs d'âmes, le mal et le remède.
Mgr Frayssinous avait trop d'esprit de justice pour ne pas reconnaître, après avoir exercé quelque temps ses fonctions que, si parmi les collèges royaux « il en est qui, par le malheur des temps, laissent bien des choses à désirer, il en est aussi qui sont dignes des plus grands éloges », ajoutant toutefois que dans les anciens lycées « le cœur n'entrait presque pour rien dans les relations des élèves avec leurs chefs et que plus d'une fois, un ordre apparent cachait une corruption trop véritable ».
Quelques évêques ne se déclaraient pourtant pas satisfaits. Dans leurs regrets de l'ancien régime, ils ne percevaient pas assez
a84 LA FRANCE MORALE ET RELIGIEUSE
l'abîme profond, qui séparait la France de 1820 de celle de 1789, Timpossibilité absolue où se trouvait le Roi de se prêter à des concessions que le pays aurait accueillies avec méfiance et dont le danger pour le trône même apparaissait aux esprits clairvoyants. Au nombre de ces prélats mécontents figurait le cardinal de Glermont-Tonnerre, archevêque de Toulouse. Dans une circulaire au clergé de son diocèse, datée de Rome, le 1 5 octobre 1 828, il préconisait plusieurs mesures législatives nouvelles et parmi elles la suppression des lois dites organiques « contre lesquelles le Saint-Siège a toujours réclamé ».
L'impression produite par cette lettre avait été si défavorable, Tirritation qu'elle avait suscitée dans les milieux libéraux, où Ton accusait le Ministère d'être « dominé par le clergé » si intense, que le Gouvernement avait donné ordre de la « supprimer » et lancé contre son auteur un appel comme d'abus devant le conseil d'Etat qui le condamna.
La décision prise contre le cardinal donna lieu à la plus ardente polémique entre les libéraux qui affichèrentbruyamment leur joie, et les ultras qui s'appuyaient sur le rapport
d'une commission ecclésiastique romaine daté du II janvier 1810, reconnaissant que les lois organiques renfermaient des dispositions contraires au bien du clergé ; ils estimaient donc que le cardinal de Glermont-Tonnerre avait pu en réclamer la suppression « sans manquer de respecta la législation du royaume » ; telle était également l'opinion soutenue à Rome où Ton ajoutait, en outre, que l'archevêque de Toulouse « avait invoqué le concours de l'autorité royale et n'attentait pas ainsi aux prérogatives et à l'indépendance de la Couronne ».
Sur ces entrefaites, Pie VII était mort et son successeur Léon XII avait encouragé l'archevêque de Toulouse pour lequel il avait une prédilection marquée, et, après avoir lu sa lettre, il lui avait donné une approbation sans réserve.
La France était au lendemain de l'expédition d'Espagne. Les royalistes purs triomphaient. Villèle redoutait les difficultés que pourrait susciter l'intransigeance de quelques évêques et qui, en alimentant les colères libérales, affaibliraient à la Chambre la force des partis de droite. Aussi, à la veille des nouvelles
élections législatives. Chateaubriand, alors Ministre des Affaires Etrangères, avait écrit à Montmorency-Laval, amljassadeur près du Saint-Siège : « La ligne de conduite que nous devons suivre est celle que nous avons déjà suivie dans la dernière élection. Je n'ai rien au moins à changer aux instructions que je vous ai données par ma dépèche du i3 septembre. Je vous disais alors que nous voulions un Pape pris dans le parti italien, mais modéré par caractère et ne cherchant pas à profiter des légères divisions qui semblent exister dans le clergé de France pour mettre le Gouvernement français dans la pénible nécessité d'avoir à réprimer des tentatives imprudentes du Pape * ».
Le nonce à Paris n'était pas resté inactif; il avait marqué à maintes reprises au Saint- Siège « le déplaisir du Roi et le projet de couvrir d'un blâme ostensible le zèle indiscret du prélat ». Le Pape avait compris qu'au moment où la religion commençait à se relever, et où chaque jour de nouveaux efforts étaient tentés par le Roi, le moment élait moins que
1 Aff. étr., fonds Rome, u° 957.
jamais opportun de raviver des querelles capables d'assaillir de nouveau Tédifice encore si chancelant.
Montmorency-Laval écrivait le 3i janvier 1824 à Chateaubriand : « Un système persévérant de modération caractérise ce pontificat, j'admets qu'on a vu avec une secrète joie Fardeur d'une première démarche à la
Cour de Rome Les conseillers l'avaient
néanmoins jugée aventureuse et téméraire... On aura la sagesse de ne se commettre dans aucune discussion sérieuse... on n'aura pas rimprudence de manifester hautement du mécontentement de l'ordonnance qui a frappé la lettre pastorale'. » L'incident paraissait clos. Mais certains prélats continuaient à se remuer, trouvant insuffisantes les lois et ordonnances récentes sanctionnées par le Roi. Ils réclamaient une politique plus énergiquement religieuse, plus conforme peut-être aussi à leurs aspirations personnelles qui ne visaient que le bien général et le relèvement moral de la France, mais qui, réalisées intégralement, auraient de nouveau déchaîné l'ir-
1 Aff. étr., fonds Borne, n*^ 957.
ritation libérale et placé le ministère dans le plus cruel embarras. Les échecs qu'ils rencontraient en France ne les décourageaient pas. Ils se tournaient alors vers Rome et y exposaient leurs doléances. Le Pape en était impressionné, mais ne perdait pas de vue le péril de la situation.
Pressé par des considérations contradictoires, il avait cru pouvoir donner à ses prélats une demi-satisfaction en écrivant au Roi, le 4 juin 1824, une lettre particulière. Il reconnaissait que le sort du clergé catholique était « tant soit peu amélioré, mais qu'iln'était pas suffisamment protégé par les lois, ni soutenu par les magistrats ».
Il parlait « d'une législation qui offense la religion sous tant de rapports et qui subsiste cependant, du Concordat de 1817, qui attend toujours son exécution inutilement sollicitée el réclamée par notre glorieux prédécesseur » et terminait ainsi : « L'on craint la trop grande influence de ce clergé qui a donné tant d'exemples de zèle et d'attachement au Monarque, qui est le plus ferme appui du trône... Au fond, tout se réduit à une crainte et à des égards pour les libéraux et les protestants.
et peut-être y entre-t-il aussi pour beaucoup l'amour-propre de ceux qui ne sont catholiques que de nom, qui ne veulent pas Fêtre en pratique et qui se plaisent à en faire une religion pratique et adaptée à leurs passions* ». La lettre du Papeavaitproduit sur Louis XVIII une impression pénible. Dans ses entretiens privés, assailli par le sombre pressentiment de sa fin prochaine, il énumérait les heureuses mesures prises déjà, dans Fintérêt de la religion, affirmait sa volonté de profiter de ce que les récentes élections avaient ramené à la Chambre une forte majorité de droite pour parachever cette œuvre. Il pouvait donc répondre sans ambiguïté à la lettre du Pape et lui marquer son étonnement de voir sa bonne volonté un peu méconnue et ses efforts mal compris. Il lui écrivait donc le 20 juillet :
Les sentiments de peine et d'amertume que Votre Sainteté m'a exprimés sur la situation de l'Eglise de France me font reconnaître la nécessité de dissiper ses inquiétudes et de répondre à la confiance qu'EUe me témoigne en m'ouvrant à Elle avec la même sincérité.
1 Aff. étr., fonds Rome, n° 96.
Nos vœux pour la prospérité de la religion sont connus de Votre Sainteté. J'ai cherché, comme le Roi, mon prédécesseur, à l'étendre, à l'affermir par l'appui des lois et des institutions, par le concours et le zèle des magistrats, par la faveur spéciale accordée à l'enseignement des saines doctrines. La prompte érection des évèchéSjleur dotation et le développement progressif de tous les établissements qui s'y rattachent, ont été l'objet de ma sollicitude. L'influence de la religion s'étend d'une manière sensible. Les temples reprennent leur splendeur et le nombre des fidèles qui s'y réunit s'accroît tous les jours. Voilà l'heureux résultat des mesures que j'ai adoptées de concert avec le Saint-Siège, pour entourer d'un nouvel éclat la religion de mes pères. Votre Sainteté approuvera que je lui témoigne ma surprise de l'inexactitude des rapports qu'EUe paraît avoir reçus de France et qui, dictés par un zèle imprudent et peu éclairé, auront trompé la religion de Votre Sainteté sur le véritable état des choses.
Qu'Elle daigne s'en rapporter à mon expérience et au zèle qu'Elle me connaît pour le bien de l'Eglise. Je saurai, en même temps, concilier ses droits avec ceux de ma couronne et aviser à ce qu'il conviendra de faire pour maintenir l'union et la concorde entre tous mes sujets.
Affermi dans la marche que j'ai suivie jusqu'à présent, puisqu'elle n'a pas trompé mes espérances et que Dieu a daigné bénir mes desseins, j'espère, avec son aide, persévérer dans la même voie. Je protégerai comme Roi et comme fils aîné de l'Eglise tous les droits, tous les intérêts qui m'ont été confiés ; et si
l'exemple de la France peut avoir, ainsi que Votre Sainteté le désire, une heureuse influence sur les autres nations, je me féliciterai encore plus du bien qu'il m'aura été permis d'accomplir^ »
En même temps, Louis XVIII donnait à Artaud, notre Chargé d'affaires à Rome, l'instruction de sonder discrètement le Cardinal Secrétaire d'Etat sur les véritables mobiles qui avaient dicté au Pape sa lettre du 4 juin. Le cardinal, fort surpris, s'en était ouvert ainsi à Artaud : « Je ne sais rien de cette lettre que par le Nonce. Le Pape ne m'en a rien dit... Le Pape reçoit tout le monde, écoute tout le monde, fait beaucoup de choses tout seul'^ ...»
Cette confidence et les termes dont s'étaient servis le Cardinal semblaient d'un bon augure. Artaud l'avait ainsi compris. Certaines assurances qu'on lui avait ultérieurement données sur la prudence du Saint-Siège et son vif désir de répondre, par les dispositions les plus bienveillantes aux vœux d'union et de concorde si souvent affirmés par Louis XVIII, l'avaient également frappé et il en témoignait ainsi, le
^ Aff. étr., fonds Rome, viP 958.
- Idem.
9 août 1824, à Damas, ministre des Affaires Etrangères : « Oui, Monseigneur, je ne sais si je m'abuse, mais depuis que le Roi a parlé et si bien parlé, je ne vois plus ici de danger et M. de Laval trouvera une meilleure position d'ambassadeur de France... Rome, plus circonspecte, ne vous tourmentera pas, et c'est après avoir vu les principaux personnages de l'Etat que je présente cette assurance *. »
Au cours d'une entrevue avec Artaud, le secrétaire d'Etat lui donnait à entendre Timpression tout particulièrement favorable qu'il avait ressentie à la lecture d'une longue lettre du Nonce sur l'état actuel de l'Eglise de France. « Les évèchés augmentent, disait-il, les Jésuites protégés, les séminaires dotés, l'Instruction publique mieux rétribuée, la religion protégée, les belles cérémonies rétablies^. »
Arrivant à des considérations sur les ministres, le Nonce ajoutait : « On ne peut pas dire qu'ils soient des saints, mais ils sont les meil-
^ Aff. étr., fonds Borne, n^ 938.
2 Idem.
leurs ministres qu'ait encore eus le Roi... Ce serait une insigne mauvaise foi que de douter de leur loyalisme, de leurs qualités religieuses, mais ils craignent trop les libéraux. Ils sont souvent incertains au milieu de la fureur des partis \ ))
C'était, en effet, la terreur du parti libéral qui para'ysait la politique du ministère Villèle, comme précédemment les Cabinets Decazes et Richelieu, comme elle le fera jusqu'à la fin de la Restauration. Mais cette appréhension dictait l'extrême circonspection avec laquelle procédait la monarchie qui devait compter chacun de ses pas, si elle ne voulait s'exposer à un recul humiliant et dangereux.
La gravité des considérations développées à cet égard par Artaud ne pouvaient manquer de frapper le secrétaire d'Etat. Il avait promis que, dorénavant, les démarches du Saint Siège auprès du Roi seraient faites sur le vu de rapports moins hâtifs. « Ce qui vous importe, disait Artaud à Damas, c'est que le Pape n'écrive plus de cette manière au Roi, et le Car-
^ A/f. étr., fonds Borne, n^ 958,
•^jl LA FliANCE MORALE ET RELIGIEUSE
dinal m'a dit bien positivement : « Il n'écrira plus. »
Louis XVIII continuait sans relâche la tâche qu'il avait entreprise. Une ordonnance du 26 août 1824 créait un ministère spécial des AfFaires ecclésiastiques et de Tlnstruction publique qui était confié à Frayssinous. Il associait ainsi sous une unique direction les deux forces régénératrices dont l'union peut seule assurer des fruits heureux.
Reprenant ensuite une ancienne tradition, le Roi faisait entrer deux évéques, Mgr de Villefrançon, archevêque de Besançon, et Mgr de Latil, archevêque de Reims, dans le Conseil d'Etat et donnait au cardinal de La Fare accès au Conseil privé.
Ces graves mesures, concertées depuis longtemps entre le Roi et les ministres, facilitées par la composition de la nouvelle Chambre, constituaient, ainsi qu'il a été justement remarqué « la dernière preuve d'attachement et d'intérêt donnée par Louis XVIII à l'Église de France. Elles furent en quelque sorte, son testament ».
Leur réalisation amenait dans les rapports avec Rome l'apaisement souhaité. Le Nonce à
Paris se montrait « plein d'effusion et de reconnaissance » et le Pape s'écriait : « Enfin, nous allons voir clair dans tous ces embarras : Dieu soit loué* ! »
Louis XVIII, qui sentait désormais ses jours comptés, pouvait contempler avec une légitime satisfaction le fruit de dix années d'efforts tenaces et habiles. Sa politique de mesure, de patience, avait triomphé d'obstacles où se serait brisée une tactique de précipitation, d'intransigeance. 11 léguait à Charles X la tâche d'affermir son œuvre à travers les écueils que lui montrait une perspicacité aiguisée.
Avait-il de grandes illusions sur l'habileté de la main à qui il remettrait le sceptre?
Le mot suivant, dit quelques mois auparavant à Tun de ses familiers qui l'entretenait des espérances conçues en France par le parti monarchiste, permet d'en douter : « Gela dépend si je survis à mon frère. »
Il laissait à celui-ci un trône qu'il pouvait à bon droit estimer consolidé. Frayant à travers des difRcultés sans nombre la voie à la monar-
* Aff. éir., fonds Rome, n*^ 938.
igô LA. FRANCE MORALE ET RELIGIEUSE
chie constitutionnelle, il lui avait, en quelque sorte, reconquis son plus ferme appui. Il ne s'agissait plus que de s'en servir avec les infinis ménagements que nécessitaient les extraordinaires perturbations morales subies par la France.
Gomment le comte d'Artois s'était-il préparé à une telle succession? Les fautes et les erreurs du nouveau règne apporteront à cette question une réponse douloureuse. Le trône et l'autel vont connaître de nouvelles et cruelles épreuves : la royauté légitime y sombrera. L'Église, abreuvée d'amertume, y trouvera l'occasion de démontrer encore que les efforts humains ne peuvent prévaloir sur ses destins éternels.