LA FRANGE
(PREMIER DISCOURS
Chambrb des Députés. — Séance du 4 janvier 1834. (Discussion du projet d'adresse.)
M. de Lamartine, élu député par le département du Nord (Bergues), entra à la Chambre dans la session de 1833-183/ï. — Voulant rester neutre entre un gouvernement dont il n'approuvait pas les tendances et une opposition systématiquement négative, il chercha une question dont rintérêt dominât cette politique et fût étranger à la tactique des partis. L'immensité de la question d'Orient le séduisit. Il aborda la tribune par deux discours qui produisirent une vive sensation. La compétence que lui donnait un voyage récent en Orient attira l'attention sur les aperçus nouveaux et hardis qu'il présenta. Mais à distance l'auteur s'accuse de n'avoir pas tenu suffisamment compte des graves intérêts qui militent en faveur de l'empire ottoman. Il ne voyait pas assez ce qu'il a établi plus tard, que si l'Europe aidait à ce grand meurtre de la Turquie, la Russie prendrait la place. Mais s'il reconnaît hautement qu'il s'est trompé en voulant précipiter une solution profitable seulement à la Russie, il entrait dans les voies d'une saine poli- I. 1
tique en demandant qu'aucune puissance n'intervînt isolément dans les affaires de Turquie , et qu'un protectorat collectif des puissances occidentales devînt la base d'un nouveau système politique en Orient. C'est ce principe que la France et l'Angleterre ont depuis soutenu par les armes en Crimée, avec l'assentiment tacite de l'Autriche et la neutralité forcée de la Prusse.
Je ne me proposais pas d'essayer sitôt la parole à cette tribune, toute pleine encore pour vous et pour moi du souvenir et des accents de nos grands hommes politiques : leur voix éteinte y retentit encore à mon esprit, et la mémoire éloquente des de Serres, des Foy, des Laine , cette mémoire, plus vivante sur ce théâtre de leurs luttes, est bien propre à inspirer une religieuse terreur à ceux que la voix du pays appelle à parler à leur place, mais non jamais à les remplacer. Pénétré, plus que personne, de ce juste sentiment de timidité et d'impuissance, si je ne dois que passer par cette tribune qui trompe et dévore tant d'espérances, que ce me soit un favorable augure de les avoir salués en passant d'un respect et d'un hommage pour tant de fortes et graves paroles qu'ils ont lancées de cette place même , pour tant d'émotions de patriotisme, de génie et de vertu qui ont fait vibrer nos âmes ! Une invocation à leur patriotisme et à leur génie est le premier élan de la pensée chez ceux qui furent dignes de les comprendre et qui seraient si fiers de les imiter.
Je n'entrerai pas. Messieurs, dans une discussion détaillée et approfondie du projet d'adresse; je reconnais avec les rédacteurs et avec vous que Tordre matériel a été rétabli, maintenu, que nos prospérités intérieures ont repris leur cours; et sans oublier que ces heureux résultats sont dus avant tout à l'instinct social, à l'universelle raison, à l'admirable intelligence de la France, et à cette classe moyenne surtout qui les a toutes remplacées, qui les a toutes sauvées, et qui s'est élevée toujours à la hauteur des graves circonstances où la révolution de Juillet a jeté le pays, j'aime à souscrire aussi aux éloges que mon hono-
rable ami, M. de Sade, a donnés à cet égard à l'administration. Une administration a toujours sa part dans le bien comme dans le mal d'un pays, et si je dois bientôt, peut-être, lui faire entendre les justes sévérités de l'opinion dans ce qui touche à notre progrès politique, à notre développement social et à nos libertés administratives, cependant. Messieurs, comme il n'y a point d'honneur à être injuste, point de générosité à être ingrat, je me plais à reconnaître qu'une armée digne de nous a été organisée, que des efforts sincères ont été tentés pour civiliser les classes inférieures par l'instruction, que nos progrès industriels ont été habilement secondés, que l'œuvre principale de toute diplomatie, la paix, a été accomplie, que la dignité et la haute probité de notre nation ont été dignement personnifiées dans l'homme qui est à la tête de vos affaires étrangères*; qu'aux jours des périls intérieurs l'administration a été la première à la brèche de l'ordre social, à la tête de votre garde nationale, et que dans ces moments où l'habileté est dans le cœur quelque chose de l'intrépide dévouement et de l'âme civique de Casimir Périer est resté et s'est retrouvé dans les conseils de la France.
Mais je passe légèrement sur ces différents points du projet d'adresse pour arriver à ce qui fait le seul objet de ce discours, pour vous présenter quelques considérations rapides et préliminaires sur la question d'Orient.
Cependant, Messieurs, comme homme de convictions sociales bien plus que comme homme de parti, il est une autre question que j'aurais voulu toucher d'abord si mes paroles ne vous étaient pas suspectes, si vous ne voyiez pas en moi, peutêtre , un ami trop prévenu pour de nobles infortunes I je veux parler de cette phrase de l'adresse qui sollicite des mesures de rigueur dans les départements de la Vendée. Je ne suis le mandataire d'aucun parti. Messieurs, je n'aurais pas accepté le mandat de défendre la folie et encore moins le crime; personne plus que moi n'a réprouvé et ne réprouve les tentatives insensées de guerre civile, personne ne fait des vœux plus sincères pour que les passions politiques se calment et laissent reposer enfin sous