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LAMARTINE EN

Nous sommes arrivés à l'époque de cette révolution du mépris, annoncée, prédite, préparée.

Lamartine, qui n'a pas voulu s'associer à la coalition parlementaire de 1838 à 1840, conséquent avec lui-même, refusera B de s'associer à la coalition parlementaire et agitatrice de 1847. Il avait un but déterminé auquel il a marché seul ; il ne convient pas à son esprit lumineux d'accepter une mêlée confuse d'opposition sans programme, et de se jeter dans l'inconnu; il

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se réserve; le peuple a le droit de Tentraîner, mais non une faction, et encore, sait-il se roidir contre le flot qui murmure, et préfère-t-il Timpopularité qui le garde pur, à la popularité qui le flatte en le corrompant.

Mais, si étranger qu'il veuille rester et qu'il reste à la campagne des banquets réformistes, quand un principe est en question, il le défend. Voilà pourquoi on Tentend à la tribune s'étonner, s'indigner (le 11 février) « que le pouvoir ose mettre. « la main de la police sur la bouche du pays. » Voilà pourquoi il évoque le nom de Manuel, comme un défi jeté aux violences réactionnaires de la majorité; voilà pourquoi, après avoir averti tant de fois le pouvoir, il le laisse tomber, en déclarant à la face du pays :

Que le Jeu de Paume fut un lieu de réunioû politique fermé par des ministres imprudents, et rouvert par la main de la nation à la représentation du pays.

Après ces paroles, la révolution était convoquée; Lamartine l'attendit.

Dans ses Mémoires, l'homme d'État, attristé par l'excès de sa prévoyance même, se repent d'avoir abandonné quelque chose au hasard, et craint, par un sôrupule minutieux de conscience, d'avoir hâté d'une minute, d'une seconde, le tocsin qui a- fait crouler la monarchie. J'ai dit, dans la première partie de cette étude, comment je ne m'associais pas à ce repentir qui pouvait être considéré comme un trait encore de ces natures instinctives perdant leur prescience, quand elles perdent leur activité, s' égarant dans la réflexion qui les éteint. Mais ce n'est pas le remords d'avoir écarté la régence, fait proclamer un gouvernement provisoire, qui saisit Lamartine ; c'est la pensée qu'il a dû pour un jour, pour quelques heures, favoriser une sorte de complot et sortir de son isolement tumultueux, pour conférer avec les chefs d'une faction. 11 voudrait maintenant que le courant seul eût emporté le trône ; et le petit efl'ort qu'il a dû faire lui gâte un peu la majesté d'un dénoûment qui fût arrivé quand même, mais qui n'eût pas rendu suspecte, du moins pour l'avenir, la force parlementaire.

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Ce scrupule constaté, Lamartine eut une part prépondérante dans les décisions prises parles députés réformistes. Il montra parfaitement à ceux-ci comment ils n'avaient pas le droit de transiger sur ce qui ne leur appartenait pas! C'était un acte de citoyen que le pays attendait d'eux, un acte et non plus des paroles. Il fallait sauver, affermir, par l'appel à la justice et non à la violence, ce que nous avons su si souvent conquérir et jamais conserver.

Je ne sais pas , disait Torateur en concluant dans une réunion qui eut lieu chez M. Odilon Barrot, je ne sais pas si les armes confiées à nos braves soldats seront toutes maniées par des mains prudentes , je le crois, je l'espère; mais si les baïonnettes viennent à déchirer la loi, si les fusils ont des balles, ce que je sais, Messieurs, c'est que nous défendrons de nos voix d'abord, de nos poitrines ensuite, les institutions et l'avenir du peuple, et qu'il faudra que ces balles brisent nos poitrines pour en arracher les droits du pays! (Bravos.)

La lutte, fatalement engagée par le coup de pistolet fatidique du boulevard des Capucines, aboutit à cette séance où Lamartine, que l'on croyait lié envers la régence de la duchesse d'Orléans, maintint les droits de la raison contre les entraînements du cœur et jeta les noms des membres d'un gouvernement provisoire à l'opinion publique, qui les ratifia et les légitima tout aussitôt.

Je ne prétends pas raconter la révolution de 1848. Ma tâche cesse ou s'interrompt à la première partie de cette période glorieuse sur laquelle tout le monde est d'accord. Que les uns regrettent le manifeste pacifique aux puissances étrangères; que d'autres, au contraire, imaginant un faux idéal, déplorent la loyauté avec laquelle Lamartine garda le fardeau quand il devint plus lourd ; tous, au moins, sont unanimes à constater qu'il y eut un élan d'abord, une confiance, un épanouissement, à cette idée que Lamartine était un des chefs, le chef, disons-le, du droit de son éloquence, de son génie, de l'enthousiasme qui l'entourait.

Le gouvernement provisoire avait assez de patriotisme, d'honneur et de talent, pour qu'il n'eût pas besoin d'en emprunter à d'autres. La gloire d'Arago, l'estime respectueuse

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dont jouissait Dupont de l'Eure, les droits révolutiçnnaires de Ledru-RoUin, l'honnêteté de Marie, de Garnier-Pagès et des autres, cette agglomération de natures diverses, de consciences égales, offrait au pays la garantie dune force d'action tempérée par des instincts et des aptitudes pacifiques. Dans toute circonstance, un gouvernement pareil suffisait à la confiance du peuple : l'élément que Lamartine, indépendamment du rôle précurseur et décisif qu'il avait joué, apporta à cette réunion de patriotes , ce fut en quelque sorte un charme qui enivrait la raison, qui mêlait un enthousiasme permanent à l'acceptation de Tesprit. Il fut, dans la sympathique effusion de son génie, le réconciliateur suprême entre l'ombre terrible de la première république et la république nouvelle. Il voila sous l'éblouissement de sa parole la transition qui répugnait aux cœurs prévenus; et c'est précisément de cette puissance fascinatrice que les passions, apaisées alors, réveillées aujourd'hui, lui gardent rancune. La rancune d'une émotion subie est la plus tenace dans les natures vulgaires; l'insensibilité paraissant du stoïcisme, et l'idéal à la portée de la sottise étant de mépriser la poésie, l'éloquence, la générosité, tout ce qu'on estima, tout ce qu'on applaudit dans la première période.

C'est cette part de séduction que Lamartine ajouta aux bonnes volontés héroïques des membres du gouvernement provisoire. La postérité qui jugera tous ces hommes et qui, leur voyant les mains pures de sang versé, d'argent gardé, les retrouvera à l'heure de la réaction dans l'exil , dans la retraite , dans la pauvreté, la postérité les amnistiera avec orgueil de quelques fautes légères, et saluera le spectacle toujours beau, toujours rare , de révolutionnaires arrivés au pouvoir sans complicité d'intrigue, sans coopération exclusive à une révolution qu'ils n'ont pas faite.

En effet, si Lamartine, avertissant le pouvoir et instruisant les masses, vit venir l'explosion, il n'eut pas à se reprocher, au delà du petit scrupule mentionné plus haut, de l'avoir facilitée. Les instigateurs sérieux, responsables de la catastrophe finale, ceux qui, non-rseulement devancèrent la justice du peuple, mais la provoquèrent et l'armèrent, ce furent les hommes d'opposition dynastique qui ébranlèrent imprudemment le sys-

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tème, sans^se douter que sa chute entraînerait la dynastie. M. Odilon Barrot et M. Thiers ne se doutèrent pas alors, et ne s'imaginent point encore aujourd'hui, qu'ils avaient livré le gouvernement de leur choix aux colères de la révolution, toujours prête à continuer son œuvre. Le premier voulait une réforme; le second, une révolution de portefeuille : ils eurent une révolution sociale. Lamartine, qui ne s'était pas mêlé à leur tactique, avait, dix-sept ou dix-huit ans auparavant, donné la formule du mouvement radical qui déconcerta les meneurs imprévoyants de l'opposition.

On peut dire que ceux qui acceptèrent le mandat du peuple le 24 février étaient dignes de le prendre, par les aspirations de toute leur vie et par leur désintéressement aux dernières heures de la lutte.

Je n'ai pas à rappeler l'action de parole , l'éloquence quotidienne de Lamartine , toujours debout , toujours prêt à ouvrir son âme à ce flot de visiteurs , de suppliants qui apportaient au gouvernement provisoire tantôt leur hommage , tantôt l'expression de leur défiance. On a applaudi ces improvisations sublimes qui désarmaient les passions haineuses, qui rendaient l'arc- en-ciel au drapeau de la révolution , qui mettaient du cœur, toujours du cœur, c'est-àdire l'audace nécessaire, dans ces délibérations entre l'émeute frémissante et le pays inquiet* Combien de traits ignorés j'aurais à ajouter à tous ceux que l'histoire a enregistrés déjà ! Combien de grandes paroles j'aurais à souligner! Mais j'abuserais de la facilité de mon sujet. Je n'oublie pas que mon but / ( ■ est seulement de faire reconnaître l'inflexible logique , l'unité qui a présidé à toutes les phases de la vie publique de Lamartine.

Le lendemain du 24 février, en face de ces deux millions de suffrages qui acclament l'orateur et qui l'envoient à la Constituante, amnistié de son rôle révolutionnaire par un vote enthousiaste, je demande quelle contradiction, quelle faute sérieuse contre la raison d'État et contre la raison universelle on peut lui reprocher! N'est-ce pas le couronnement d'une vie d'apostolat démocratique? N'a-t-il pas mérité cette faveur, et ne l'avons-nous pas vu monter lentement , avec prudence , avec

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fermeté, à ce piédestal que deux millions de voix entourent de cris enthousiastes?

Quel jour dans la vie d'un homme I Quelle apothéose I et comme on excuserait la tête de poète qui se laisserait étourdir, Fâme qui s'abandonnerait jusqu'à l'ivresse à cette louange d'une nation I

J'ai dit que Lamartine n'avait pas voulu s'associer à la campagne des banquets. Ceux qu'il présida à Mâcon étaient des fêtes de famille et n'étaient pas des conciliabules d'opposition : pourtant, il eut, au moment de la victoire, dans une heure critique, son banquet, et celui-là ne le cède à aucun autre.

Le gouvernement provisoire nommé à la Chambre des députés se rendait à l'hôtel de ville, en suivant les quais, en tête du peuple qui lui faisait escorte. Lorsque le cortège fut arrivé devant la caserne du quai d'Orsay, où un régiment de dragons venait de se retirer après une collision avec le peuple, un sourd frémissement passa sur la foule armée dont la flbre irritée palpitait encore des émotions du combat.

Lamartine comprit qu'il y avait là une œuvre de réconciliation à accomplir. Il se fit ouvrir la porte de la caserne et apporter une bouteille. Un dragon lui versa un verre de vin. Lamartine y trempa les lèvres, et levant le verre au-dessus de sa tête, il s'écria :

— Amis! voici le banquet.

Le peuple et les soldats fraternisèrent. Plus tard, on dira à l'armée qu'elle a une revanche à prendre : pourquoi n'a-t-elle pas pris sa revanche de ce banquet sublime, de cette communion?

Les actes du gouvernement provisoire appartiennent à l'examen impartial d'une muse qui n'aura été ni égarée, ni soudoyée. Elle seule dira s'il y eut jamais, le lendemain d'une révolution de mépris, plus d'honneur, plus de courage, plus de bonne volonté au pouvoir? Aujourd'hui qu'il est de mode de traiter avec dédain ces mois de grand travail, de grande effusion, on se moque agréablement des illusions naïves des révolutionnaires de 1848. J'aime ce mot : l'illusion est l'étoile du progrès; elle guide dans la nuit les cœurs vers le berceau du monde inconnu qui doit sauver le monde ancien. Reprocher I. g

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l'illusion et applaudir la rouerie, c'est nier le progrès, puisque c'est nier la foi sans laquelle le progrès ne peut être qu'une corruption de plus.

Les illusions de Lamartine ne l'entraînèrent pas à se persuader qu'il devait garder le pouvoir quand même, et qu'à l'heure de la réaction il suffirait seul à la tâche. Il n'avait rien sacrifié de sa dignité jsous la monarchie de Juillet ; il ne sacrifia rien de sa conscience sous la république ; il quitta volontairement le pouvoir; il se défit de sa popularité; il descendit et ne tomba pas, demeurant jusque dans sa retraite l'arbitre, le dominateur de toutes ses pensées; il vit venir un élément qu'il \ avait toujours redouté, mais contre lequel les résistances individuelles étaient aussi impuissantes que ces coups de verges donnés par Xerxès à la mer; il avait averti Louis-Philippe de l'aurore de 1848; il ne cessa d'avertir la République de la nuit du 2 décembre; mais il. n'eut pas la fatuité de s'interposer entre deux forces irrésistibles. Trop fier de sa grandeur pour la mesurer à des masses, il la contraignit d'abdiquer quand elle devenait inutile. Et cet homme de raison, ce patriote désintéressé, on l'accuse de poésie, comme si poésie voulait dire folie! Il a prévu le sarcasme : il y répond, le k mars, devant une dépu-

tation d'étudiants :

Permettez que je vous embrasse, et que j'embrasse en vous cette noble jeunesse!

Quant à cette épithète de poète que mes ennemis peut-être ont lancée pour me nuire, je Taccepte, Messieurs, et si la Providence voulait que quelques rayons de gloire vinssent illuminer les dernières années de ma vie, je serais encore heureux de me reconnaître coupable du crime de poésie 1

Ehl que faisons-nous donc, Messieurs, que fait aujourd'hui notre pays, si ce n'est la plus sublime de toutes les poésies?

Cette poésie de 1848 s'est évaporée depuis, à travers bien de la prose; mais elle a déposé dans le cœur des plus ingrats un parfum qui réveille à certains moments le souvenir, le regret, l'espérance, le rêve au moins qui empêche de désespérer.

Le 12 juin, quelques jours avant ce mystère d'une insurrection effroyable qu'il n'est pas possible de juger encore, Lamar-

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tine défendait le gouvernement provisoire et acceptait cette solidarité avec tous les membres indistinctement qui Ta perdu, quand un coup de feu retentit au dehors, au cri de : Vive l'Empereur! C'était comme une menace de la destinée qui avertissait l'orateur de la révolution que son œuvre allait se tourner contre lui, et qu'il allait expier enfin sa gloire, son abnégation, son patriotisme. Lamartine s'interrompit pour signaler l'incident; un officier de la garde nationale avait été blessé à la main :

Messieurs, c'est la première goutte de sang qui ait taché la révolution éternellement pure et glorieuse du 24 février. Gloire à la population, gloire aux différents partis de la République l Du moins ce sang n'a pas été versé par leurs mains ; il a coulé , non pas au nom de la liberté , mais au nom du fanatisme des souvenirs militaires et d'une opinion naturellement, quoique involontairement peut-être, ennemie invétérée de toute république.

Un décret qui suit ces paroles est immédiatement voté; il éloigne provisoirement le prince Louis Bonaparte de l'Assemblée, de la France. Ce décret fut une faute; comme la proposition des questeurs en fut une autre plus tard. On ne déclare pas suspecte une religion, sans doubler aussitôt le nombre de ses fanatiques.

Lamartine, continuant son discours, assura qu'aucune division n'aflaiblissait la commission executive, et comme on l'accusait d'avoir pactisé avec les agents ténébreux des sociétés secrètes, avec Sobrier, avec Blanqui, il se défendit par ce mot, resté célèbre :

J'ai conspiré comme le paratonnerre conspire avec la foudre, pour en dégager l'électricité.

Le mot était juste; il frappa l'Assemblée qui ne s'en souvint plus quelques jours après.

Lamartine descendit du gouvernement avec tous ses collègues, après la répression de la guerre civile , et devant le vote qui réunissait tous les pouvoirs dans la main du général Cavaignac.

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L'heure difficile, pour tout autre, de l'impopularité, de Tingratitude, était venue. Aristide entrait avec sérénité dans son exil.

J'ai démontré, par des témoignages irrécusables, la progression harmonieuse, qui amena le poète du fond de son isolement à cette grande tribune de la place publique. J'ai établi la concordance parfaite, à toutes les minutes de sa vie parlementaire, de chacun de ses discours avec ses antécédents, et je n'ai pas besoin d'entrer dans le détail de sa conduite depuis le 24 février, pour prouver que son rôle alors était une conséquence de toute sa vie. Il a accepté le pouvoir quand il était un péril; il l'a laissé quand il n'était qu'une vanité. Voilà ce qui résume toute son ambition.

Ma tâche est finie; il ne me reste plus qu'à rappeler comment, descendu de ce sommet, Lamartine ne voulut pas de cette liberté de l'égoïsme que lui faisait l'ingratitude; comment il continua à avertir, à prévoir; comment il se donna la magistrature volontaire du dévouement, restant debout, aussi isolé, après tant de cortèges, dans la Chambre de 1848, qu'il l'avait été dans la Chambre de 1840 ; et pourtant, ayant le secret de la destinée de tous, le montrant à certaines heures, l'illuminant du feu de sa parole et ne se rassasiant pas d'être un oracle méconnu, tant nu41 y avait une vérité utile à faire entendre, le service d'une souillure à épargner à la révolution qu'il avait représentée.

Cette dernière partie du rôJe public de Lamartine n'est pas la moins belle. Il s'était trouvé dans cette position, unique dans l'histoire, de pouvoir accomplir une usurpation sans violence, de devenir un dictateur au nom de la justice, de la liberté, de la concorde; il eût pu, au 12 juin, avant môme, profiter de l'émotion du pays, de l'estime de la Chambre; faire peser ces deux millions de votes qui l'avaient consacré comme un otage, et dire aux membres de la Commission executive : — « Vous m'empêchez de sauver notre république; je ne vous connais plus! » — Qui donc oserait dire qu'il n'eût pas répondu au vœu d'une grande majorité? Qui donc oserait prétendre qu'on ne lui en voulut pas d'avoir refusé cette usurpation et d'avoir préféré, cette complicité du paratonnerre, plus loyale et plus modeste?

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Lamartine eut honte d'une intrigue et d'une trahison, même honorable. Il comprenait d'ailleurs fort bien que cette dictature obtenue serait emportée, comme Teût été la Régence au 24 février, par la marée qui revenait maintenant avec des bourdonnements d'empire et des cris de : Vive Napoléon. Il ne convenait pas à celui qui respectait les masses de se placer au travers du courant; il savait bien, lui, l'homme de l'instinct, qu'il avait devant lui un autre instinct, et l'expérience seule, non la raison, use et anéantit un sentiment. Tout ce qu'il pouvait faire, j c'était de préserver du flot un peu de la république et de ses ^ vertus; c'était d'avertir que la mer montait, de se relever sur \ recueil, de signaler des ports, de supplier la sagesse des peuples, pour qu'elle n'abandonnât pas tout à l'enthousiasme, et de se fier à Dieu qui permet toutes les épreuves, parce qu'il sait tous les secrets de l'avenir.

Ce rôle de prophète, Lamartine le reprend avec dignité, sans amertume, mais d'une voix plus triste; il ne se défend que pour défendre son œuvre; il écrit, le 25 août, aux dix départements qui l'avaient iiommé, et trace avec une impartialité touchante le portrait des hommes, des chefs de club qui l'ont le plus menacé.

Il monte à la tribune, comme le plus humble des députés, pour demander que le préambule de la constitution renferme ces aspirations généreuses qui sont une lumière et qui immortalisent même les œuvres éphémères. Voyez si ce grand vainqueur de lui-même, si ce grand vaincu est découragé.

Protestons, nous, en attendant, dit -il; protestons avec énergie pour ces déclarations de principes et d'humanité qu'on nous refuse avec une si aveugle persistance I Protestons pour nous, pour nos enfants, pour notre époque, pour l'avenir, pour notre justification, d'avoir fait une révolution! {Très-bien! très-bien! Longs applaudissements, )

Rattachons à un principe spiritualiste, moral, religieux, divin, rattachons à Dieu, chaînon par chaînon , toutes les déclarations sommaires comme toutes les réalisations populaires , pratiques, que nous devons à Dieu qui les inspire, et à ce peuple aussi, à ce peuple de frères, qui a donné son sang à la révolution, et à qui nous devons rendre cette révolution en bienfaits!

cil LAMARTINE ET SON TEMPS.

Et quand il s'agit du droit au travail, il ne va pas aussi loin que M. Billault, mais il monte plus haut :

Danton s'écriait , à une époque de sinistre mémoire, à une époquo où il s'agissait de pousser l'énergie de la nationalité jusqu'aux convulsions , pour la faire résister et déborder en armes contre l'étranger ! Danton s'écriait : De l'audace , citoyens ! de l'audace , et encore de l'audace ! {Sensatioii.) Et moi , je vous dis, dans des circonstances plus faciles, dans une crise purement intérieure, que nous traverserons, j'en ai l'instinct: — «Du cœur, citoyens! du cœur! et toujours du cœur pour le peuple î et le peuple donnera le sien à vous et à la République !

Dans la discussion relative à la question des deux Chambres, il s'élève contre la pensée d'une dictature possible :

Prenez garde! prenez garde à qui vous remettrez vos pouvoirs! Il y a deux noms dans l'histoire qui doivent à jamais, selon moi, empêcher une assemblée française de confier la dictature de sa république , de sa révolution , à un homme.

Ces deux noms, citoyens, c'est le nom de Monk, en Angleterre, et en France, c'est le nom de Bonaparte!

Avec quel désintéressement de toute gloire il se voit relégué dans une ombre glaciale, si la république périt!

Si elle se fonde, dit-il, j'ai gagné ma partie humaine contre la destinée ; si elle échoue , ou dans l'anarchie ou dans une réminiscence du despotisme, mon nom, ma responsabilité, ma mémoire échouent avec elle et sont à jamais répudiés par mes contemporains. (Bravos prolongés. )

Ce discours sur la présidence, que je crains de mutiler, ce testament jeté à la face du pays, a été une sorte de proclamation par avance de TEmpire, faite avec le geste, la voix, l'accent d'un Washington qui sentirait sa vie perdue, mais qui, fier de son inutilité présente, ajournerait son rêve, et ne le répudierait pas.

Après ce discours, il a abdiqué. Il ne remontera plus guère à la tribune que pour des improvisations courtes, rapides, fiévreuses, que pour des répliques à M. de Montalembert, à

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M. de Ségur-d'Aguesseau, que pour répéter, jusqu'à l'épuisement de ses forces, qu'il faut croire à la liberté, qu'il faut l'aimer quand même I

Dans le Journal du Loiret, il écrit en 1850 :

Tout gouvernement où il y a un proscrit est un gouvernement menacé. Il n'y a de fort que ce qui regarde face à face ^e principe contraire. Le suffrage universel peut-il regarder en face la colombe miraculeuse de saint Rémi au xix'' siècle? Voilà la question.

Est-ce là un sentiment qui ne soit pas identique à la profession de foi rationnelle de 1830? Et enfin, dans la dernière année de l'Assemblée législative, appréciant dans un journal cette peur qui faisait chercher une épée pour protéger un droit, qui faisait invoquer la force , c'est-à-dire provoquer la violence, il disait noblement :

Que les citoyens et non les soldats ont toujours protesté les derniers dans nos assemblées politiques contre les poignards des factieux , et contre les baïonnettes des dictateurs ; qu'accepter la protection de l'épée , c'était se subalterniser devant elle ; un peuple libre n'est jamais protégé que par un caractère...

Il faut , écrivait-il en juin 1851 , que les républiques se défendent plus que les monarchies des engouements militaires, car le soldat qui les encourage aujourd'hui peut les dominer demain.

Ces conseils, ces avertissements, que l'histoire enregistre au compte de Lamartine et que celui-ci renouvela jusqu'à la dernière heure, étaient perdus. Les partis étaient redevenus sourds et n'écoutaient pas ; chacun cherchait tout bas une épée, et trouva cependant bien étonnant qu'il s'en rencontrât une, tirée contre tout le monde. Lamartine avait dégagé sa responsabilité des fautes commises ; il ne fut ni surpris par les événements, ni fier de les avoir prévus ; il rentra en lui-même, il sourit à sa misère, et ce grand agitateur, qui aurait pu se faire proclamer président de la République française, se remit à écrire des romans, des confidences, des contes, pour libérer ses vignerons et pour garder son foyer. On verra pourtant au dernier volume de ses discours avec quel cri superbe il jeta les sueurs de son front au ciel, avant de rentrer dans le silence, en regrettant

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peut-être de n'avoir pas eu assez de génie pour se dévouer encore plus.

Aujourd'hui M. de Lamartine, attristé, mais non amoindri, se laisse parfois, en pensant à l'obscurité qui s'étend devant sa route, surprendre par un geste de pitié pour les luttes humaines. Ceux qui le voient s'imaginent qu'il renie quelque chose; il pèse surtout les idées de ce monde et la gloire d'icibas à la balance des idées de l'infini, et il trouve le bagage bien léger; mais sa conscience n'empêche pas son cœur de demeurer fidèle à ses actions passées. Il les regarde de loin comme Épaminondas regardait ses victoires en les nommant ses filles. Il n'a rien à désavouer, rien à expliquer ; il se sait méconnu , inconnu même; ses triomphes ont mis autour de lui une poussière lumineuse qui a empêché de le bien voir. Il ne s'inquiète pas des injustices de l'opinion : il savait autrefois qu'il aurait j son jour, il sait bien maintenant qu'il aura son éternité. L'his- ! toire dira qu'il fut l'honneur de notre poésie renouvelée, de notre tribune exhaussée et d'une révolution sans tache ; elle trouvera des fautes dans sa vie, puisqu'il est homme; elle n'y trouvera ni une bassesse , ni une palinodie , ni une tentation vulgaire, ni même une inconséquence sérieuse, parce qu'il fut plus qu'un homme , c'est-à-dire un grand citoyen doublé d'un grand poëte.

Louis ULBACH.

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