‹ La France parlementaireChapitre 18 sur 71 · H. Guizot · texte numérisé non relu

H. Guizot

Restauration, qui ont seiTi, qui ont aimé ce pouvoir, non-seulement parce qu'il avait pour lui le préjugé de leurs vieilles aflfections, l'antiquité des souvenirs, mais aussi parce qu'il avait rapporté à la France ces institutions libres qu'il a développées pendant quinze ans, et qu'il n'a trahies qu'un jour. Ces hommes se sont affligés de sa chute; ils l'ont vu avec douleur emporter dans l'exil un principe d'ordre et de stabilité qu'ils croyaient utile au pays ; ils n'ont point dépouillé en un jour leurs affections comme un vêtement usé; ils n'ont point passé d'un palais dans un autre avec la victoire ; mais ces hommes ont pensé que s'il était généreux d'accepter la solidarité des infortunes du pouvoir qu'ils avaient servi, cette générosité ne devait pas aller jusqu'à accepter la solidarité de ses fautes : ils sont immédiatement revenus au pays, qui a les premiers droits sur ses enfants ; ils lui ont offert leurs services, leur concours, l'autorité de leur influence et de leur raison ; ils ont marché avec vos gardes nationales partout où l'ordre public a été compromis; ils ont voté dans vos collèges électoraux, sans acception d'opinion , pour les citoyens qui leur ont paru les plus dignes {mien^ption) ; ils se sont nationalisés partout où la nation a eu besoin d'eux; ils sont dans vos Chambres, dans vos tribunaux, dans vos conseils municipaux, dans vos armées; ils ont donné au pays et au gouvernement tout ce que le pays avait le droit d'en attendre; ils leur ont tout sacrifié, excepté des regrets inoffensifs et des souvenirs respectables renfermés dans l'inviolabilité du cœur. Si c'est là ce que vous entendez par carlistes, j'en suis, Messieurs, et je ne m'en excuse ni ne m'en honore; ce n'est pas une faute, ce n'est pas un mérite, c'est l'instinct d'un sentiment qui se respecte lui-même en respectant son passé. (MouvemenL)

Il y a des autres hommes qui , avec les mêmes sentiments d'amour du pays dans le cœur, ont cru devoir s'abstenir de toute coopération, de tout concours au gouvernement et au pays. Ils l'ont fait par une répugnance au serment, qui tient à ce que la conscience a de plus délicat et de plus intime. Je ne les approuve pas, mais je les respecte.

Un législateur de l'antiquité avait porté une loi sévère contre les citoyens qui garderaient la neutralité dans les discordes de

leurs pays. {Voix au centre : Il avait bien raison.) Elle n'avait pas besoin d'être portée par le législateur ; cette loi était écrite par Dieu même dans la conscience : un citoyen n'a jamais le droit de se refuser aux nécessités de son époque et de sa patrie. (Très-bien! très-bien !)

Enfin, il y a, dit-on, d'autres hommes que l'on accuse de pactiser avec des principes désorganisateurs, et de voir avec plaisir creuser par leurs ennemis mêmes un nouvel abîme d'où sortirait je ne sais quelle vengeance de leurs opinions ou de leurs idées : vengeance coupable , vengeance insensée , qui ébranlerait la terre qui nous porte tous. Ceux-là, Messieurs, je ne les connais pas, je ne sais pas s'il en existe, je les ignore ; je ne me ferai ni leur mandataire , ni leur défenseur officieux ; je me contenterai de les plaindre et de les réprouver^

Mais quant aux premiers dont je vous ai parlé, quant à ce parti du royalisme et de la Restauration, qui occupe une si grande place dans les destinées de la France, j'espère qu'il ne descendra jamais à ces honteuses manœuvres dont on Ta accusé hier, et qu'il conservera toujours ce qu'aucune défaite, ce qu'aucune injure ne peut enlever à des Français, l'honneur, le respect de soi-même et le patriotisme désintéressé.

Napoléon, que vous avez cité hier, n'agissait point ainsi, Messieurs; il n'insultait pas les vaincus, il ne livrait pas une partie de la France à la méfiance et aux sarcasmes de l'autre : il les réunissait en un seul faisceau, et il faisait du concours de tous les partis le piédestal de sa gloire et de la grandeur de la France. Imitez-le.

Je passe à la discussion. Le premier devoir d'un gouvernement, c'est de vivre : bien ou mal, il représente quelque chose de plus pressant que la liberté même, l'ordre, la paix publique, la sécurité dans la rue, dans le foyer, dans la propriété, dans la vie. Voilà ce que nous sommes en droit de lui demander, voilà aussi ce que nous devons lui donner le moyen de maintenir, quand il le réclame au nom du salut public. Pour ma part, je ne marchanderai jamais le pouvoir aux gouvernements dans les temps de crises.

Je n'abuserai pas même de ses embarras pour lui faire entendre des récriminations, justes peut-être, mais intempestives.

Le pays est troublé, des factions immenses, nous dit-on, délibèrent chaque jour, chaque nuit, l'assaut au gpuvernemept, à la ville, à la société ; quaniQte millç ouvriers sont enrégimentés à Lyon sous des chefs volontaires et illégaux; le sang coule, ou peut couler dans nos cités. Je ne prendrai pas la responsabilité d'une vie d'homme, la responsabilité d'un délai; mais le péril passé, mais Tordre rétabli, je demanderai compte au gouvernement du pouvoir temporaire que je lui aurai prêté. Je lui dirai : qu'avez-vous fait pour prévenir le retour de si fatales nécessités? Il y a trois ans que vous demandez des secours à la législation, il y a trois ans qu'on vous en accorde; la garde nationale est avec vous, les majorités sont avec vous, les intérêts du commerce et de la propriété sont solidaires avec vous; vous avez rinitiative^de toutes les mesures nécessaires au salut du pays; vous avez été averti par deux ans d'émeutes, averti surtout par les événements de Lyon en 1831 ! Vous nous montrez dix mille Catilinas, dans la capitale seule, toujours prêts à faire irruption dans la société; et vous ne cherchez à ces plaies profondes du corps social d'autres remèdes que des lois d'urgence ! La société se désorganise? une loi contre les attroupements; l'esprit public s'altère, se corrompt? une loi sur la presse ; soixante mille ouvriers s'emparent de Lyon et dévoilent l'horrible volcan sur lequel l'industrie repose? une loi sur les coalitions ; l'esprit d'une jeunesse ardente et sans emploi de ses forces surabondantes rêve la république, l'anarchie, le désordre? une loi contre l'association I Mais des lois pour vivifier les industries, pour éclairer et moraliser les ouvriers, pour occuper et satisfaire cet excès de forces qui tourmente la population et la jeunesse française; des lois de prévoyance, d'avenir, de lendemain? Point. Et, ne vous y trompez pas. Messieurs, ces reproches ne s'adressent pas seulement dans ma pensée aux auteurs du projet de loi, aux ministres actuels dont je n'attaque ni le caractère ni les intentions; elles s'adressent à toutes les administrations, à tous les systèmes ministériels qui se renouvellent depuis quinze ans ; tous ont fait de la politique viagère : il semble que pour eux toute la science des gouvernements soit renfermée dans ce seul mot : réprimer! et qu'ils aient voulu réduire le gouvernement d'un grand peuple aux proportions d'une préfecture de

police. {Adhésion à gauche,) Est-ce là gouverner, Messieurs? Cependant on nous dit que le danger des associations politîqties est immense : je ne le pense pas; et la marche de l'esprit public depuis la Révolution, marche en sens inverse de Tesprit révolutionnaire, répondrait suffisamment, selon moi, à ces menaces des perturbations. L'esprit public va où il veut, et non pas où on le pousse. Mais il ne s'agit pas seulement de danger plus ou moins réel ; il s'agit de savoir si le pays voit ces associations avec ou sans inquiétudes. La France a horreur des clubs; les nations ont une longue et implacable mémoire ; la France se souvient que c'est dans les clubs qu'est venue s'engloutir la révolution morale, généreuse et nationale de 89, et que c'est des clubs qu'a été vomie la révolution brutale, démagogique, sanguinaire de 93 ! Elle n'examine pas si les temps sont les mêmes, si l'esprit du siècle qui soufflait alors à la destruction et à la mort ne souffle pas aujourd'hui à la réédiflcation et à la vie. Ces hideux souvenirs s'élèvent tout sanglants devant elle ; ils préoccupent son jugement, ils lui font peur; cela doit nous suffire. Nous ne sommes pas les législateurs d'un peuple imaginaire : nous sommes les législateurs de la France telle qu'elle est. Nous devons avoir égard à ses préoccupations, nous devons tenir compte de ses terreurs et de ses répugnances. Cette image de l'anarchie qu'elle abhorre, ces saturnales de patriotisme, ces parodies de la turbulence républicaine répugnent profondément à la masse de la France. Il faut comprendre ces terreurs et ces répugnances dans des hommes dont les clubs ont dévoré les familles, dans des enfants qui ont le sang de leurs pères dans leur souvenir. Monarchie ou république, tout gouvernement qui laissera rouvrir les clubs sera pour longtemps impopulaire dans ce pays; et je ne crains pas de le dire, la liberté même lui •paraîtrait payée à un prix trop d)er si on la lui mettait au prix de la permanence des clubs politiques.

Je ne pense donc pas que nous nous refusions à donner au gouvernement une loi spéciale, une loi d'inquiétude publique, une loi en quelque sorte temporaire sur les associations politiques. Mais il ne faut pas absorber le droit d'association dans une réprobation générale, dans une législation improvisée. L'association, même politique, ne doit pas être étouffée, elle

doit être régularisée, pour lui enlever son caractère anarchique et lui laisser son utilité sociale. Je me réunis donc, en ceci, à la pensée de mon honorable collègue qui a parlé Favant-dernier à cette tribune, et, comme le député de TAriége, M. Pages, je demande que cette loi de circonstance nous revienne à la prochaine législature; que nous fassions dans cette loi même au gouvernement une condition de notre vote , et qu'il prenne l'engagement de nous présenter dans un délai fixé non plus une loi suppressive, mais une loi régulatrice et organique du droit d'association.

En eflfet , Messieurs, comme on vient de vous le dire, les circonstances passent et les mauvaises lois restent. Celle que nous allons voter serait une mauvaise loi si elle devait être définitive. Chaque forme de gouvernement a sa nature. Le gouvernement monarchique ne peut admettre le droit d'association : et Trajan, consulté par son lieutenant en Asie, sur ce qu'il avait à faire relativement à une association d'ouvriers en Bithynie (car tous les temps se ressemblent), répondit avec raison : « Supprimez l'association. L'empire est une monarchie, et dans une monarchie un seul doit agir, pourvoir, délibérer. »

Mais sous un gouvernement de la loi comme le nôtre, l'association est dans le principe même de liberté qui constitue ce gouvernement. Il ne faut point la nier, il faut la régler; les droits niés n'en existent pas moins : ils éclatent par le trouble ; ils se vengent par le désordre quand ils ne peuvent agir en face des lois, au grand jour de la publicité. Or, quelle est la pensée de la loi qu'on nous présente? C'est une pensée de monarchie pure , c'est un article 291 d'un Code pénal formulé sous le despotisme de l'Empire, et que la liberté de 1834 ne trouve pas encore assez restrictif pour elle *. Les auteurs du projet ont voulu resserrer le lien monarchique sans avoir calculé la force; mais ce lien monarchique , usé par nos révolutions et nos

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