L'amendement de M. Eschasseriaux portait
« A l'avenir, il ne sera pas affecté de fonds à la dotation des sièges épiscopaux et métropolitains, non compris dans le concordat de 1801, qui viendraient à vaquer, jusqu'à la conclusion définitive des négociations entamées à cet égard entre le gouvernement français et la cour de Rome, a
avec ces ménagements qui transforment sans détruire, qui ne compromettent aucun des droits consacrés, qui laissent à chacun ce qu'il possède , et qui se bornent à en changer le titre pour l'avenir, je vous le déclare, Messieurs, je voterais pour l'amendement de M. Eschasseriaux ; je voterais pour cette véritable loi d'affranchissement des consciences, d'émancipation de la vérité, et je croirais avoir donné un vote hardi, mais un vote salutaire à la religion et au pays.
Mais, Messieurs, cette nécessité que j'ai cru voir sortir de la révolution de Juillet paraît s'éloigner encore ; et dans l'état actuel de notre législation, nous devons partir d'un autre principe: du devoir de l'État envers les sectateurs d'un culte quelconque; l'État s'est fait leur tuteur; il faut qu'il satisfasse pleinement, libéralement à leurs besoins, qu'il s'est chargé de satisfaire seul ! Nous devons partir d'un autre principe encore : c'est qu'il ne nous appartient pas de violer, même indirectement, même par des refus d'allocations, des traités existants, des traités sanctionnés par le pouvoir qui avait droit de les conclure. Or, ces deux principes. Messieurs, me semblent également méconnus par. les orateurs qui s'opposent au maintien des allocations pour les évêchés existants en vertu du concordat de 1821.
Sans dojiite. Messieurs, ce concordat de 1821 fut une sorte de réaction contre le passé, contre le concordat de 1801. Tout marche malheureusement ainsi dans ce flux et ce reflux continuel des passions humaines. Ce que l'on vous propose aujourd'hui de faire, n'est-ce pas aussi une autre réaction contre l'esprit envahisseur du concordat de 1821 ? La Restauration devait être naturellement entraînée à réhabiliter beaucoup de choses détruites. L'influence des évêques réfugiés en Angleterre et qui remplissaient le monde de leurs plaintes sur la ruine de l'église de France la poussait à l'abolition du concordat de 1801. J'ai suivi attentivement cette négociation; j'ai vu l'embarras des négociateurs placés entre les exigences des évêques français rentrés avec Louis XVIII, les difficultés de la cour de Rome et les instructions du gouvernement français craignant lui-même de blesser ou les susceptibilités nationales ou les prétentions du haut clergé. La circonscription actuelle date de cette époque ; elle fut impolitique, elle fut une concession à des exigences.
non pas de Rome, mais de France. Tout le monde convient qu'on pouvait à la fois faire plus et faire mieux, qu'il eût été plus favorable à la religion et à TÉtat d'avoir un évêché par département, et de simplifier ainsi une double administration en confondant l'unité administrative avec l'unité religieuse ; libre à nous, Messieurs, d'exprimer nos vœux pour que le gouvernement négocie à l'avenir sur ces bases.
Mais devons-nous employer une autre force que la force toute morale de nos vœux et nos désirs ? Devons-nous rompre de notre plein arbitraire un traité sanctionné par deux pouvoirs, dont l'un échappe entièrement à notre contrôle ? Devons-nous imposer à la cour de Rome , qui a agi sur la foi d'un gouvernement reconnu par la France, les décisions capricieuses de toutes nos majorités politiques? Pouvons-nous lui commander de briser ses bulles, ses décrets, ses circonscriptions religieuses, chaque fois qu'une élection nouvelle amènerait de nouvelles volontés dans cette chanàbre ? Serait-ce là un exemple de bonne foi et de probité nationale à donner à l'Europe ? Serait-ce une garantie pour les traités d'une autre nature avec nos voisins ? Et de plus. Messieurs, une telle démarche, fût-elle probe, fûtelle honnête, serait- elle politique? Rome est loin, Rome est faible ; mais Rome a des intelligences profondes, sacrées, enracinées dans la conscience de nos populations. Sa voix parle haut dans le cœur des masses ; son silence même , son mécontentement secret n'est pas sans influence sur la paix du pays. Napoléon était bien fort; il remuait d'un seul geste le monde politique : mais cette même main qui effaçait les trônes et les peuples de la carte ne dédaignait pas de signer un concordat bien plus humble que celui qu'on vous propose d'abroger! Son regard d'aigle savait à la fois juger la position faible d'un ennemi sur un champ de bataille , et la force occulte de Rome dans le fond des consciences.
Il l'oublia un jour, dites-vous, Messieurs ! C'est vrai, il porta la main sur le pontife; il viola cette main qui l'avait sacré, mais il tomba aussi, et ce fut une des causes de son abandon et de sa chute. Plus votre pouvoir politique est nouveau , plus notre liberté est jeune, plus nous devons avoir d'égards vis-àvis de la cour de Rome, plus nous devons la convaincre qu'il
n'y a pas inimitié naturelle entre la religion et la liberté, entre les deux plus nobles facultés que la Providence ait données à rhomme.
Maintenant, Messieurs, considérons la question sous une autre face. Voyons ce qui nous touche de plus près : les avantages ou les inconvénients locaux de la suppression des allocations.
L'établissement religieux pour les catholiques comportait avant la Révolution *e même nombre d'évêchés qu'aujourd'hui, des richesses en territoires, en redevances et en dîmes incalculables, et un personnel d'ecclésiastiques d'environ 80,000 individus. Le plus grand nombre de ces ecclésiastiques desservait les populations catholiques.
Je sais qu'un grand nombre aussi vivait de l'oisiveté et du luxe de ces établissements exorbitants de l'Église ; et à Dieu ne plaise que je cite ces énormes abus pour les regretter. Les institutions les plus saintes ne périssent que par leurs vices et non par leurs ennemis. Le clergé, ce serviteur du monde spirituel, a perdu son empire sur les esprits pour avoir voulu posséder la terre. Il ne devait vivre que de l'autel, que du salaire indispensable et légitime de ses fonctions pieuses, il a voulu vivre de la vie des puissances de ce monde, de domination, de féodalité, de propriétés inaliénables, d'honneurs, de titres, d'influences politiques ; il a voulu exister à jamais, indépendamment des œuvres et de la foi dont il émane, et il a péri ! C'est une leçon et non pas un exemple à citer au présent et à l'avenir ; mais le clergé , en périssant comme corps, Messieurs, n'a pas entraîné la religion du pays, le catholicisme, dans sa chute. Sans examiner philosophiquement ici si le catholicisme a baissé ou grandi dans l'intelligence et dans le cœur des populations françaises, la religion du pays, la religion avouée, officielle, s'il m'est permis de me servir de cette expression, n'a pas moins de services à demander au clergé qu'alors. Je me trompe. Messieurs, elle en a davantage, car une population de 32 à 33 millions d'hommes exige plus de ministres du culte que la population française de 1787, qui n'était que de 25 millions. Vous voyez cependant que le nombre des ecclésiastiques dans l'ancienne France surpassait de 60,000 individus le nombre actuel des ministres de l'Église.
En admettant, Messieurs, que la foi ayant diminué dans les
esprits, les devoirs pieux du clergé, comme Tadministration de certains sacrements, avaient diminué dans une proportion égale, ses autres devoirs, ses devoirs pour ainsi dire civils, n'ont pas diminué de même. Il n'y a ni moins de baptêmes, ni moins de mariages, ni moins de sépultures, ni moins de malades à administrer, ni moins d'infirmes et de vieillards à visiter, ni moins d'enfants à enseigner, ni moins de misères Ciii corps et de l'âme à soulager ou à guérir. Le grand devoir dû clergé catholique, le devoir permanent, éternel, la charité à pratiquer, à inspirer, à solliciter, à répandre, n'est-il pas toujours le même? Les nécessités physiques ou morales du peuple ont-elles diminué à mesure que la population s'est accrue de huit millions de chrétiens nouveaux ? Non, sans doute, Messieurs, et remarquez une chose, c'est que quand nous parlons de la population sous tous nos autres rappoits politiques ou administratifs, nous faisons d'abord une soustraction de plus de moitié pour les femmes et les enfants, et qu'ici il faut compter pour le service du clergé la moitié de la population tout entière ; et que dis-je ? les enfants, les vieillards, les femmes, sont au contraire la partie de notre population qui occupe le plus le clergé , par le soulagement des misères pour la vieillesse, par l'enseignement pour les enfants, par l'assistance aux prières, aux cérémonies du culte, aux sacrements pour les femmes ; toute la partie faible, souffrante, ignorante de l'humanité, appartient plus spécialement à la religion chargée d'iustruire, de soutenir et de consoler, et donne plus de pieux travail à ses ministres.
Et remarquez encore que plus les contrées sont désertes en apparence, moins nos populations sont agglomérées, moins nos villages sont rapprochés et visibles à Tœil, plus les devoirs du prêtre sont nombreux et pénibles, car la distance les multiplie; aussi. Messieurs, quand nous parcourons de l'œil nos provinces les plus nues et les plus désertes, quand nous ne voyons à un long horizon que des crêtes de montagnes arides , des forêts , des steppes , des bruyères , il ne faut pas nous dire à nousmêmes : A quoi servent ici des prêtres ? à quoi servent des ministres de la religion dans ces solitudes ? La religion , Messieurs, n'est pas pour ces montagnes, ces forêts, ces steppes, ces bruyères, elle est pour ces cabanes isolées et suspendues sur
ces pentes presque inaccessibles; elle est pour ces hameaux axi croupissent tant d'ignorances, où languissent tant de misères ; elle est pour ces huttes perdues dans nos landes ou semées sur les côtes les plus infréquentées de nos mers ! Là, des populations qui n'ont que leur foi pour législation, que la charité pour administrateur, que la prière pour spectacle et pour plaisir ; des vieillards, des femmes, des enfants, attendent la visite de leur pasteur, et perdraient peut-être toute idée de civilisation, si vous leur enleviez ce curé, ce desservant, ce vicaire qui est souvent pour eux , et pour vous. Messieurs , le seul officier de morale publique !
En refusant au gouvernement l'allocation demandée ; en le forçant à des réunions de diocèse, auxquelles les populations ne sont pas préparées, auxquelles elles résistent de toute leur réclamation , vous supprimez des pépinières d'ecclésiastiques ; vous diminuez le nombre des serviteurs du pauvre ; vous rompez des habitudes prises, chose à respecter dans le peuple-, vous enlevez à des villes leur importance, leur mouvement, leur titre de capitale ecclésiastique ; vous condamnez à une ruine , à un décrépissement prompt et inévitable des palais épiscopaux bâtîs ou restaurés à grands frais, des séminaires que ces villes ont élevés, des cathédrales comme celle de Chartres, chef-d'œuvre de l'art gothique, joyaux du territoire de la France, que la religion a eu seule la force de construire, et qu'elle seule a la force d'entretenir et de conserver aux siècles.
Toutes ces dépenses sont faites, tous ces édifices sont construits. Voilà d'énormes capitaux sacrifiés , et le tout pour un médiocre intérêt de quelques mille francs par année que vous ferez gagner au budget; et encore cet avantage sera fictif, car en augmentant la circonscription d'un évêque, n'augmenterez-vous pas ou le pays n'augmentera-t-il pas sa rétribution ? Laisserezvous ces vieux prêtres , ces chanoines supprimés sans indemnité et sans pension? Non, Messieurs, vous le ferez ou le pays le fera, et la dépense sera la même. Et si nous nous élevons à des considérations plus hautes, croyez-vous. Messieurs, que le vide moral que vous creuserez ainsi ne sera pas cent fois plus profond, plus irrémédiable, que le vide creusé par ces résultats matériels et économiques? Croyez-vous qu'en enlevant au peuple
cette morale visible qu'il appelle le culte , vous n'affaiblissez pas le principe même de ses vertus, dont vous déplorez déjà l'absence? Croyez-vous qu'en ne respectant pas les rapports du peuple avec Dieu, ces rapports qui font pour lui, à quelque culte qu'il appartienne, la vie de son intelligence, le mobile de ses pensées , l'espoir de ses misères , vous n'altérez pas en lui le principe même de sa résignation à vos lois sociales?
Croyez-vous que Dieu soit déjà trop présenta ces intelligences obscures, et qu'il faille l'en effacer davantage encore ? Croyezvous enfin qu'en lui enlevant les ministres de sa prière, les conseillers de sa morale, les consolateurs de ses misères, les maîtres de son ignorance, vous le rendrez plus éclairé et plus heureux, et que le Bulletin des Lois sera jamais pour la lumière et la civilisation du peuple un supplément à l'Évangile?
Croyez-en, Messieurs, l'expérience de tous les siècles et l'expérience toute saignante encore des persécutions et des martyres de la Révolution française ; revenons sur une décision précipitée dont je comprends les motifs, mais dont les dangers se font apercevoir aujourd'hui; montrons que nous sommes véritablement les mandataires de tous les intérêts de la France , et que nous plaçons l'intérêt de la liberté de conscience au-dessus de nos propres systèmes et de nos propres convictions ! montrons à la France , montrons à l'Europe que les haines antireligieuses ne sont plus l'odieux principe d'une politique étroite et perturbatrice ! Écoutons les avertissements salutaires que ces pétitions nous donnent ! revenons sur nos pas : il n'y a jamais à rougir de céder aux réclamations du pays! Ces réclamations vous arrivent de toutes parts. Ces pétitions doivent vous toucher doublement. Messieurs, d'abord parce qu'elles sont l'expression d'un sentiment public en souffrance , et ensuite parce qu'elles sont un hommage du pays à notre impartialité. Elles nous prouvent que ces catholiques ne partagent plus les injustes défiances que le passé pouvait leur donner contre vous ; qu'ils ne veulent ni d'autres vengeurs, ni d'autres redresseurs de leur droit que les chambres; qu'ils n'en appellent de vous qu'à vous-mêmes, et qu'ils vous croient assez de générosité dans Tâme pour leur faire justice contre vos propres décisions.
Députés assis dans cette enceinte au nom de la liberté , res-
pectons la plus sainte, la plus inviolable des libertés, celle du culte, celle du sentiment religieux indirectement compromis par le vote de 1832! Hommes politiques, ne touchons à aucune de ces questions où la conscience se trouve mêlée à la loi civile, où l'on peut faire croire à l'ignorance des peuples qu'on s'attaque à leur conviction, qu'on retranche à la foi en retranchant à ses ministres.
Laissons au gouvernement seul cette terrible responsabilité des questions avec Rome, des conflits avec les consciences , que la Charte ne nous donne pas! Hommes de loyauté, de probité, ne violons point, par une voie indirecte, par une mesure rétroactive, des traités que nous devons respecter, parce qu'ils •furent conclus à toujours entre des gouvernements légitimes! Hommes d'avenir, acheminons-nous, par une tolérance sincère et légale, vers cet état normal des sociétés libres, où les intérêts moraux et naturels sont placés hors de toute question, audessus de toute légalité étroite, où les cultes sont dans la loi ce qu'ils sont dans la nature : une pensée individuelle bu collective qui n'a d'autre contrôle qu'elle-même. {Très-bien!)
Je finis par un seul mot , Messieurs , ne tombons pas dans une fatale erreur ; n'affectons pas de voir dans le catholicisme et dans ses ministres des ennemis de la liberté ! Sans doute, en 1789, il y a eu inimitié d'un moment entre ces deux principes; et si le clergé a combattu alors la liberté qu'il avait favorisée d'abord, c'est que pour le clergé la liberté devint bientôt la réforme brutale de son existence, la destruction de ses richesses, la suppression de ses dîmes, la ruine de ses opulentes sinécures; et plus tard, lorsque la résistance eut amené la lutte, la liberté pour le clergé ce fut la spoliation, la déportation, la persécution et l'échafaud. Sans doute encore sous la Restauration, quelques ambitions sacerdotales , fatales aji trône comme à la religion, voulurent reconquérir par la politique ce qui était perdu pour jamais, et des défiances mutuelles s'envenimèrent entre la religion et le pays. Ces tentatives étaient insensées, ces défiances l'étaient de même , on ne restaure pas des abus , on ne revit pas par ce qui nous a fait mourir. Mais aujourd'hui , Messieurs, la liberté, refuge de tous, n'a pas d'amis plus sincères que les hommes religieux , que les catholiques et les membres
SUR LES ÉVÈCHÉS. 61
éclairés de ce clergé. Ils reconnaissent que c'est le christlaiiisme qui a préparé, qui a élevé le genre humain pour elle, ils savent qu'elle est la plus sûre garantie, la plus fidèle gardienne de leurs droits, ils n'espèrent qu'en elle, et ils sont prêts à signer cette alliance éternelle de deux choses qui n'auraient jamais dû être ennemies : la religion et la liberté ! Ne repoussons pas cette alliance, Messieurs!
Je demande le maintien des allocations pour les évêchés supprimés, et le renvoi des pétitions au ministre.
Chambre i es Députés. — Séance du 2 mai 1834.
La Chambre avait à délibérer sur un crédit de /iOO,000 francs pour frais de colonisation. La commission proposait de le réduire à 250,000. L'amendement de M. de Sade refusait tout le crédit. Mais les préopinants, négligeant la discussion de chiffres, posèrent la question de l'occupation. Les uns se pr énonçaient énergiquement pour l'abandon de la colonie. D'autres soutenaient la thèse contraire, à laquelle se ralliait l'opinion publique. Le ministère, mis en demeure de s'expliquer, déclara que le gouvernement n'avait jamais entendu abandonner Alger, mais que les données manquaient encore pour établir un système de colonisation général et définitif. M. de Lamartine s'attacha à préciser la discussion. La déclaration du ministère satisfaisait, disait-il, le sentiment national ; mais il se demandait comment, pour sauvegarder les intérêts de la France, on organiserait l'Algérie, et il posait les questions principales à résoudre.
JWessieurs,
Cette délibération, commencée sur un article isolé du ministère de la guerre, et se terminant par un vote sur la conservation ou l'abandon de l'Afrique, a été si fatalement entreprise et conduite, qu'à moins d'avoir un avis absolu, nul n'a pu y exprimer son opinion précise, et que je me vois obligé moi-même de venir combattre un amendement que je me proposais de soutenir; je ne rentrerai pas néanmoins dans le fond de la discussion : elle est épuisée. Que reste-t-il à dire en faveur de la colonie après M. Laurence et M. Mauguin? Que reste-t-il à dire contre, après M. de Sade et M. Dupin? Mais je demande
à m'expliquer seulement sur la position de la question. Elle est mal posée, et par cela même sans solution utile ni possible. Je ne crains pas même d'afflrmer que cette délibération, toute brillante, toute consciencieuse qu'elle ait été des deux parts , ne peut avoir qu'un résultat funeste, car elle ne peut que prolonger les incertitudes des colons, qui liront leur sort dans nos réticences; que surcharger le trésor public pour un provisoire mortel à toute entreprise, et que déconsidérer la France en Orient. Un pays comme la France ne peut pas hésiter quatre ans devant sa propre résolution, sans déconsidération pour lui et sans dommage pour son avenir. Il fallait, il faut encore forcer la France à parler en posant plus nettement la question ; il faut lui dire : Voulez-vous conserver Alger au prix de trente millions et de trente mille hommes par années? voulez-vous conserver Alger avec un moindre développement et à des conditions onéreuses? enfin n'en voulez-vous pas du tout? Si vous n'en voulez pas du tout, retirez les troupes et fermez le trésor; si, ainsi que je l'espère, vous voulez conserver Alger au moins comme colonie expérimentale et comme occupation militaire, déterminez dès aujourd'hui la forme, la mesure, les conditions de cette colonie, et rendez douze ou quinze millions aux contribuables. Vous mettez fin ainsi à cet agiotage scandaleux des terres de la régence, que Ton vend et que Ton revend sans y semer un épi, comme un papier de bourse qui va périt' entre les mains du dernier possesseur. Vous rassurerez les colons en leur disant : Voici sur quoi vous devez compter, voilà jusqu'où vous pouvez vous étendre sous la puissante garantie de la mère patrie. Au reste, cette délibération, si fâcheuse sous d'autres rapports, aura eu au moins ce résultat, d'arracher au gouvernement ce mot, qui satisfait le sentiment national : Nous n'abandonnerons jamais Alger. Mais ce mot qui suffit à notre orgueil ne suffit pas à nos intérêts; il ne dit pas comment nous conserverons notre conquête. Selon moi, les questions devraient être ainsi posées.
1^ La France doit-elle entrer dans le système des colonisations?
2* Alger est-il la colonie qui convienne à la France, et qui lui promette de l'indemniser de ses dépenses?
3® Dans le cas où, sous le rapport agricole et commercial , Alger ne présenterait pas tous les avantages désirables à la France , comme colonie militaire, comme avant-garde de la civilisation sur la barbarie, comme vedette sur la mer qui nous appartient, sur la Méditerranée, conserverons-nous Alger?
4® Quelle sera la constitution définitive, la forme et la mesure de cette colonie?
Dans ma conviction, de grandes colonisations entrent indîspensablement dans le système politique que Tépoque assigne à la France et à l'Europe. L'Orient les rappelle, et le défaut de débouchés intérieurs les rend nécessaires à nos populations croissantes.
Les orateurs qui ont parlé contre ce système n'ont envisagé les colonisations que sous le rapport commercial et agricole ; ils ont négligé le côté politique de la question. Ils ont puisé leurs arguments dans l'économie politique, science nouvelle qui donne souvent ses axiomes pour des faits, et ses paradoxes pour des vérités. Mais des exemples prouvent en deux mots ce qu'une heure de logique est impuissante à démontrer. Que serait la Grèce dans Thistoire, sans ses colonies d'Asie, de Sicile et d'Italie? Que serait Rome, sans ses colonies sur tout l'univers romain? Que serait l'Espagne, sans ses colonies du nouveau continent? Qu'eût été la Hollande ? Que serait l'Angleterre surtout, sans son' système d'existence universelle, d'ubiquité coloniale? Qu'importe que les Indes lui coûtent plus ou moins de cet or que son immense mouvement commercial a accumulé dans ses mains? L'Angleterre a vécu, elle a prospéré, elle a grandi; elle a jeté ses bras gigantesques sur toutes les mers et sur les quatre parties du monde ; elle a donné de l'emploi à toutes ses forces, des carrières à toutes ses activités ; elle a répandu sa langue, ses mœurs, son esprit, sa domination morale ; elle a créé et elle s'est rendu nécessaire la conservation de la première marine du monde ; elle a enfanté des peuples qui perpétueront son nom et son influence.
Dites ce que vous voudrez. Messieurs, voilà la colonisation! Elle ne crée pas immédiatement les richesses, mais elle crée le mobile du travail; elle multiplie la vie, le mouvement social; elle préserve le corps politique ou de cette langueur qui l'énervé,
OU de cette surabondance de forces sans emploi , qui éclata tôt ou tard en révolutions et en catastrophes. On a blâipé Fexpédition d'Egypte : ne soyons pas si pressés de répudier la pensée d'un grand homme, attendez encore quelques années pour la juger. Indépendamment de ce nom des Pyramides inscrit sur nos drapeaux, l'expédition d'Egypte a laissé un germe qui portera son fruit pour la France.
Alger est-il la colonie qui, sous le rapport agricole et commercial, présente le plus d'avantages à la France? Je vous renvoie à cet égard. Messieurs, à l'excellent discours de M. de Sade. Je pense comme lui sur ce point, et plus que lui, car je connais les Bédouins; j'ai la conviction que des colonies utiles et agricoles sont ou impossibles ou très-difficiles dans leur voisinage, à moins d'une force militaire permanente, telle que la dépense surpasserait cent fois le produit. C'est une race à part ; c'est une.de ces races dont la nature est d'être en guerre éternelle avec toute civilisation, une de ces familles d'hommes de proie qu'aucune civilisation ne peut apprivoiser. Étudiez l'histoire des grandes colonies orientales tentées par les Grecs ou les Romains en Syrie et en Arabie ; voyez Palmyre et Héliopolis : ces villes meiTeilleuses , bâties aux confins des déserts pour servir d'entrepôt au commerce des Indes , n'ont pu les écarter de leui's murs, même dans le temps de leur plus grande prospérité, et ils sont revenus depuis des siècles camper sous leurs ruines , qu'ils ont reconquises à la barbarie et à la stérilité. Je crois donc que nous aurons d'extrêmes difficultés de ce côté ; mais on peut les vaincre, on peut le tenter du moins; déterminons le nombre d'hommes et les sommes que nous voulons y consacrer, concevons un plan, et exécutons-le dès aujourd'hui.
N'avons-nous rien à nous reprocher? et quelle colonie n'aurait pas été détruite par les moyens atroces que nous avons employés pour fonder la nôtre? Et d'ailleurs, devons-nous reculer ainsi devant la première difficulté sérieuse, et tout abandonner, parce que nous ne pouvons peut-être pas tout obtenir? Ne devons-nous pas nous donner le temps de la réflexion, et donner du temps aussi à l'expérience et à l'avenir? Ne craignonsnous pas qu'on nous taxe d'une légèreté aussi trop nationale, en nous voyant rejeter ainsi cette domination de l'Afrique, qui
seiJfble nous brûler les mains! Ne craignons-nous pas qu'on ne dise qu'il a suffi de quelques heures de discussion et de deux ou trois orateurs, pour nous faire abandonner un rivage qu'il nous a fallu deux ans de préparatifs, 60 millions et 50,000 hommes pour conquérir!
Quant au plan présenté hier par M. Passy, je ne le discuterai pas. Remettre les rivages et les villes de l'Afrique à des princes arabes, ce serait confier la civilisation à la barbarie , la mer à la garde de ses pirates, et nos colons à la protection et à l'humanité de leurs bourreaux ! L'honorable M. Passy, qui a eu dans cette discussion tout le courage de sa conviction et de sa conscience, devait aller jusqu'au bout, et prononcer le mot fatal, car ce mot est écrit dans tout son discours, et surtout dans son plan d'occupation indirecte.
Maintenant, comme colonie militaire, comme essai de colonie commerciale, devons-nous abandonner Alger? Les conclusions, au moins tacites, des orateurs que nous avons entendus, me font craindre qu'ils n'aient fait germer cette pensée dans l'esprit de. la Chambre et du pays. Pensée funeste, Messieui-s, pensée antinationale, antisociale, antihumaine que nous devons repousser, comme nous repousserions la pensée d'une honte ou d'un crime. Eh quoi! Messieui^s, les nations n'ont-elles donc qu'une balance de chiffres à établir? et serions-nous descendus à ce degré de matérialisme social, que l'arithmétique «dût s'asseoir seule dans les conseils de la Chambre et du gouvernement, et peser seule les résolutions de ce noble pays? Si l'or a son poids, la politique, l'honneur national, la protection désintéressée du faible, l'humanité, n'ont-ils pas le leur? Abandonnerions-nous ces mers à leurs pirates? les côtes de France, d'Italie et d'Espagne à leurs insultes? repousserions-nous les bénédictions de ces rivages que nous avons affranchis de leur terreur? laisserons -nous repeupler d'esclaves français et européens ces nids d'esclavage que nous avons détruits pour jamais? refermerons -nous à notre commerce, à notre marine marchande cette route de l'Orient que nous leur avons rouverte au moment même où cet Orient va les appeler à des destinées nou^ velles? abdiquerons-nous volontairement enfin cet ascendant que la conquête d'Alger nous a donné sur le mahométisme
dans tout TOrient, et que nous perdrions le jour même où le drapeau français s'abaisserait sur le rivage d'Afrique? Non, Messieurs, ce serait renier notre mission et notice gloire; ce serait trahir la Providence , qui nous a faits ses instruments dans la conquête la plus juste peut-être qu'une nation ait jamais a ccomplie ; ce serait mépriser le sang de ces braves que nous avons sacrifié dans cet assaut donné à la barbarie; et la pensée de l'abandon d'Alger, qu'heureusement le ministère vient de répudier, resterait éternellement comme un remords sur la date de cette année, sur la Chambre et sur le gouvernement qui l'auraient consenti.
Je demande que nous ne laissions planer aucune incertitude sur la conservation d'Alger comme colonie militaire, et que nous n'ajournions pas à la session prochaine la discussion de la forme dans laquelle cette colonie sera constituée ; et je vote pour les 400,000 francs, car j'aime encore mieux que nous perdions de l'argent que de l'honneur et de l'avenir.
Chambre des Députés. — Séance du 8 mai 1834.
La commission proposait une réduction de 69,500 francs sur le budget de Tinstruction publique. Cette économie, aussi peu judicieuse qu'impolitique, proposée à une époque où le quart des communes de la France manquait encore d'écoles, et où les trois cinquièmes de la population totale de vingt ans ne savaient pas même lire, provoqua l'opposition de M. de Lamartine. 11 reprocha au gouvernement de Juillet de disputer au peuple quelques parcelles de vie morale lorsque la société était en péril. Ce discours profondément ému, prononcé après les émeutes sanglantes de Paris et de Lyon, s'inspirait de la situation de la France, trompée dans ses plus nobles aspirations par les mesquines lésineries du pouvoir, qui ne songeait qu'à réprimer et non à éclairer.
Messieurs,
En prenant la place de M. de Bellaigue à cette tribune, je ne viens pas le combattre dans la critique qu'il a faite du despotisme de TEmpire, et même de Tinfluence exagérée de la Restauration dans l'Université ; car je viens parler surtout dans l'intérêt de la liberté complète de l'instruction publique , et je ne défendrai l'Université que comme modèle donné par l'État à la concurrence morale et religieuse.
Messieurs, les heures de la Chambre sont trop comptées, et le rapport de la commission sur F instruction publique nous a été distribué trop tard, pour que j'entre dans la discussion de chacune des spécialités qui le composent. Je viens seulement,
tout en rendant hommage au rapport sous le point de vue économique et financier, combattre toutes les réductions proposées. Ces réductions ne s'élèvent qu'à 69,500 francs; c'est peu de chose, mais ce serait le signe d'un esprit de parcimonie et de contestation que la Chambre doit écarter d'elle dans une matière qui touche aux plus pressantes nécessités du pays.
Nous vivons dans un temps où les choses marchent vite ; il y a peu d'années encore que le ministère de l'instruction publique n'eût appelé qu'une rapide et sommaire discussion. On eût jeté au peuple quelques poignées de phrases, quelques miettes de morale et de religion à son usage ; on eût voté quelques centimes écornés au milliard du budget , aliment suffisant pour nourrir l'intelligence et l'âme d'une grande nation. Qu'il y a loin de là à aujourd'hui, où la discussion de ce ministère est la p lus importante tâche de la législature qui finit, et qui finirait avec fruit et avec gloire, si elle avait avancé d'un jour l'éducation morale du peuple.
Et cependant, Messieurs, cette question si grave ne l'est pas encore assez à nos yeux : ici même, où la France envoie l'élite de ses intelligences, nous ne la voyons pas d'assez haut. Nous lui disputons des centimes, et c'est elle qui nous donnera la vie ou la mort. Si je puis vous convaincre de son importance, j'aurai suffisamment combattu par là même les réductions qu'on lui impose.
Si Ton vous disait, Messieurs, qu'il existe un pays où des révolutions successives ont renversé les trônes, usé les mœurs, affaibli ou effacé la religion ; un pays où une seule puissance a tout envahi et tout secoué, la puissance de la parole ou de la presse; un pays où toutes les racines antiques du pouvoir politique ont été mises à nu, coupées et jetées sur le sol, où tout est remis à la discussion quotidienne par lès assemblées délibérantes ou par le journalisme, où la presse se fait populaire, où l'ouvrier écrit son journal , où les écoliers même ont leur presse et régentent leurs maîtres ?
Et, si l'on ajoutait que dans ce même pays les législateurs et le gouvernement ne font aucune attention sérieuse à ce nouvel état de la société, donnent à l'armée, au commerce, à la marine, aux travaux publics, aux théâtres, aux haras, dix fois
plus qu'à réducation et à la moralisation du peuple ? jettent cent millions dans une seule année pour achever ou regratter les monuments de la capitale, et quatre cent trente mille francs pour le subside de l'État, à quacante-cinq mille écoles des communes ? Vous diriez que ce pays court à sa perte, et qu'avant dix ans Timprévoyance, l'aveuglement de ses guides l'aura précipité dans d'inévitables catastrophes 1 Vous le diriez et vous auriez raison, et l'avenir justifierait infailliblement vos sinistres prophéties ! Eh bien, ce pays. Messieurs, c'est la France ! Je voudrais la convaincre de son aveuglement. Quatre questions principales se présentent : la liberté , la concurrence , les méthodes, l'Université.
La liberté d'enseignement ? C'est la première des libertés humaines. Elle se confond avec la liberté de conscience ; c^est le droit naturel que tout homme a reçu de revivre, de se transmettre lui-même tout entier, avec sa pensée, sa religion et ses mœurs, dans l'enfant qui le perpétue ici-bas ; c'est le droit de possession de soi-même; c'est plus encore : car, dites au père de famille de vendre à la loi l'âme de ses enfants, vous ferez frémir la nature, il se vendra plutôt lui-même. Ce principe de la liberté complète de l'enseignement, sauf le droit de police des mœui's réservé à l'État, est consacré maintenant dans la pensée de tous, comme dans la nature. 11 n'attend plus que d'être enregistré par vous dans vos lois. Pouvez -vous retarder encore? Vous le devez à la religion , qui ne vous demande pas autre chose pour concourir de sa toute-puissance à cette œuvre, qui est la sienne.
La concurrence? C'est la liberté même de l'enseignement; elle en est le moyen; l'une ne peut exister sans l'autre; c'est dire assez que la concurrence est aussi sacrée que la liberté.
Les méthodes ? Ca concurrence les admet et les éprouve toutes ; il ne leur faut pas d'autre examen ni d'autre encouragement.
Enfin, l'Université? C'est l'article le plus controversé; c'est celui auquel je m'attache principalement. Qu'est-ce que l'Université ? C'est la centralisation, en matière d'enseignement et d'instruction populaire; c'est le modèle offert par la société; c'est la prime donnée par l'État à l'éducation publique.
SUR L'INSTRUCTION PURLIQUE. 71
Je sais. Messieurs, que je viens de prononcer un mot qui déchire à présent la bouche, un de ces mots répudiés, proscrits, vomis par toutes les opinions, un de ces mots qui deviennent par moments comme le bouc émissaire que tous les partis rejettent et se sacriflept pour s'apaiser entre eux : la centralisation. N'importe ; je le prononcerai seul s'il le faut, seul avec la foi, avec le respect dû à un mot qui signifie, selon moi, la vie et Faction des sociétés, la forcer de tous dans un seul. Je n'ai pas besoin de dire que je n'entends pas par centralisation cette manie jalouse de tout faire et de tout absorber, ce monopole des actions et des intelligences locales qui possède les gouvernants et dépouille le pays : ce monopole, cette centralisation administrative, je la réprouve avec tous les bons esprits ; je ne parle que de la centralisation gouvernementale, de ce mode d'organisation par lequel les forces éparses et insuffisantes de tous viennent se concentrer dans l'action unanime, régularisée et irrésistible d'un gouvernement.
Ainsi procède dans l'ordre naturel et dans l'ordre moral tout ce qui veut vivre et créer; ainsi procéda le christianisme, cel immortel enseignement des esprits, quand semé çà et là dans quelque têtes, comme une pensée individuelle, il se résuma dans l'Église, pour s'emparer du monde qu'il avait mission de régénérer. Ainsi procéda Gharlemagne quand , voulant léguer une civilisation nouvelle à son empire, il concentra sa pensée et celle de quelques hommes au-dessus de leur siècle dans une institution enseignante, dans un gouvernement des esprits, dans ses universités. La société tout entière n'est que le résultat de cette force d'unité.
Si donc la société veut et doit agir sur elle-même, veut multiplier sa force de progrès, d'enseignement, de civilisation, il faut qu'elle centralise ses forces civilisantes dans des institutions qui aient la force et l'universalité de la société même, dans un système d'universités qui embrasse tout ce qui fut , tout ce qui est, tout ce qui sera du domaine intellectuel de l'humanité. Il faut qu'elle le fasse ou qu'elle périsse. Je n'en veux qu'une preuve, la presse. Ce seul exemple suffira pour vous prouver que la société n'a plus qu'une voie de salut, l'instruction universelle. Et quand je dis instruction , je dis morale , je dis senti-
ment religieux ; c'est la même chose. Toute lumière vient de Dieu et mène à Dieu.
Je vois des hommes qui, ébranlés par les secousses répétées de nos commotions politiques, attendent de la Providence une révélation sociale, et regardent autour d'eux s'il ne surgit pas un homme, un sage, une doctrine, un héros qui vienne s'emparer violemment du gouvernement des esprits et raffermir le monde ébranlé ; ils espèrent, ils invoquent, ils cherchent cette puissance qui se posera de son plein droit arbitre et dominatrice de l'avenir, et ils ne voient pas que cet homme , cette révélation, cette puissance fatale et irrésistible est déjà née, qu'elle est là sous leur main, sous leurs yeux , et que c'est la presse ! Ils l'oublient dans leur calcul, et elle est déjà tout ! La presse travaille la société par le dedans, comme l'àme organise ou transforme le corps. Elle agit et agira de plus en plus avec l'énergie d'une force de la nature, d'un sens de plus ajouté tout à coup à l'organisation humaine. C'est la voix de tous entendue sans cesse par tous, c'est le perpétuel dialogue des idées avec les idées; elle a commencé par se créer elle-même en empiétant sur toutes les résistances féodales , théocratiques , monarchiques , qui pressentaient en elle un destructeur ou un redresseur invincible. Elle a abaissé les montagnes et élevé les vallées, elle a nivelé partout où elle a passé, car il semble que l'expansion soit son arme, comme celle du christianisme dont elle est née. Malheur à qui ne le comprend pas!
Elle a fait la Révolution française, qui a voulu en vain l'étouffer dans le sang de ses premiers apôtres ; elle a défait la révolution démagogique des échafauds, elle a appelé le 18 brumaire au secours de l'ordre, elle a fait l'Empire pour le restaurer, elle a fait tomber l'Empire devenu tyrannie univei^elle; et cet homme qui a eu dans la tête et dans la main tous les instruments de la domination du monde a roulé dans sa gloire devant elle ! La Restauration l'a ramenée , et la Restauration a péri pour avoir hésité un jour devant elle ! Elle perdra successivement tous les pouvoirs, monarchies ou républiques, qu'importent les noms? qui se refuseront à la comprendre. Elle est le mot de l'énigme du sphinx placé devant les portes de l'avenir; il faut la comprendre ou périr ! Et maintenant la voilà qui se fait populaire,
qui va se multiplier dans vos villes, dans vos hameaux comme le pain du jour, populaire! Messieurs, songez-y! notre presse à nous, c'est de la pensée! La presse du peuple, c'est de l'action ! Quelle digue opposerez -vous? quel gouvernement résistera? quelles baïonnettes ne s'émousseront pas ? Une fois que tout sera livré à la critique, à la discussion de tous, une fois que les gouvernements seront au concours, il n'y aura plus d'espoir, plus de salut que dans la lumière et la raison de tous ! plus de salut que dans la parole et dans l'enseignement ! Occupez-vous donc de cet imminent avenir! Brisez le moule étroit de vos institutions enseignantes, ou plutôt élargissez-le , complétez-le ! Donnez un corps et une âme à la civilisation de notre époque, faites un grand ministère, un ministère principal de l'intelligence et de la pensée publique ! Vous n'avez pas d'autre moyen de prévenir les menaces du temps, et de garantir la société de ce débordement de forces intellectuelles sans emploi , autre danger, danger imminent de notre état actuel.
Ici , Messieurs , j'appelle votre attention tout entière. Jetez avec moi un regard à fond sur le pays. Qu'y voyons-nous, Messieurs? D'immenses facultés, et rien pour les occuper; des capacités sans nombre , et rien pour les employer ; des ambitions sans bornes , et rien pour les satisfaire. Une jeunesse ardente et impatiente débordant chaque année de nos collèges, de nos écoles , l'esprit enflammé de brûlantes passions de gloire ou de fortune , se sentant digne de conquérir un avenir illimité. Puis à son premier pas dans le monde, devant elle tout est obstacle, tout est plein , tout est fermé , partout un refus , partout une excuse, partout l'impossibilité devant ses désirs. Il faut se résigner en frémissant, briser toutes les flatteuses chimères qu'on s'était créées, tromper les espérances d'une famille souvent indigente, maudire peut-être une éducation ruineuse qui a allumé une soif qu'elle ne peut assouvir, une société qui promet tout, qui appelle à tout, et qui donne si peu. Le plus grand nombre se révolte, et devient une conspiration vivante, une agression éternelle contre la société qui ne leur fait pas place. Ce sont ces hommes qui remuent partout dans vos cafés, dans vos théâtres, dans vos rassemblements oisifs ; ce sont eux qui jettent leurs passions mécontentes dans vos presses de déma-
gogie, de scandale et d'immoralité; ce sont eux qui tirent de vos égouts les statues sanglantes des hommes de la Terreur, pour les couronner de féroces apothéoses et leur vouer un nouveau culte et de nouvelles victimes ; ce sont eux qui accourent à chaque mouvement populaire , à chaque espérance de révolution , comme l'oiseau de proie aux champs de bataille ; la patrie voit s'accroître chaque année comme un fléau ceux qui devraient faire sa force et sa gloire. Nos administrations, nos fonctions libres , de tout genre , laissent chaque année sans emploi un excédant de plusieurs milliers de jeunes hommes refoulés ainsi de tous les postes pour lesquels l'éducation les avait préparés ! Multipliez ce chiffre par un nombre pareil et même croissant pendant six années , et réfléchissez , et ditesnous quel trésor d'oisivetés menaçantes et de passions désorganisatrices vous aurez amassé sur la société ?...
La France est couverte de ces facultés étouffées dans leur germe ; ces facultés ne peuvent manquer de réagir contre elle. Dans une société, tout ce qui ne sert pas nuit, tout ce qui ne vivifie pas tue, tout ce qui n'a pas sa place tend à se la faire par la désorganisation et la violence.
Vous répondrez peut-être à ces pronostics par l'exemple des pays voisins. Vous me citerez l'Angleterre ; mais l'Angleterre a ses colonies, ses Indes, son commerce maritime ; et ses Indes, les Indes seules, emploient 28,000 jeunes Anglais de la classe moyenne. L'Amérique ! mais elle a ses défrichements et ses territoires vierges, qui s'étendent à mesure que sa population s'accroît. L'Allemagne ! mais elle a son vaste domaine intellectuel , ses gymnases et ses univereités. L'Espagne ! mais elle a ses moines et les richesses de son Église que ses moines dévorent. Nous seuls, nous n'avons rien.
Il y a là un grand vide , un vide qui se creuse, qui s'élargit tous les jours, qui menace de tout engloutir; et ce vide, prenons-y garde! il n'existait pas avant la Révolution française. L'intelligence, ce premier moteur de la vie des sociétés, l'intelligence, ce possesseur du monde au premier titre, l'intelligence n'a pas sa place, n'a pas sa part, n'a pas sa propriété parmi nous : elle est déshéritée en France. Et regardez à quarante ans en arrière, l'intelligence avait cette part, cette place, cette
propriété légitime, immense, assurée, héréditaire. Elle avait rÉglise, l'Église avec ses dignités, ses offices, ses titres largement rétribués, ses abbayes, ses terres et ses dîmes. Maintenant que reste-t-il à la rémunération du'travail intellectuel? où est le prix de l'éducation? où est la propriété, le patrimoine de la pensée? Il n'y a plus rien-, c'est ce vide qu'il faut combler.
Il faut recréer un emploi, une propriété sociale à l'intelligence par plusieurs moyens qui se présenteront à leur place dans nos discussions futures, mais d'abord par un travail multiplié et appliqué à l'enseignement ; par un vaste et complet système d'universités, qui occupe un grand nombre de ses facultés. 11 faut que toutes les autres propriétés se cotisent pour lui rendre ainsi sa place et sa part dans une société bien faite, pour lui rendre par là même des intérêts conservateurs et une solidarité nécessaire avec la propriété, avec l'ordre social qu'elle menace aujourd*hui et qu'elle consoliderait alors. Vous vous plaigniez hier de la presse, c'est le seul moyen de lui donner une moralité, une hiérarchie, de la ranger du côté de la société. Et si les propriétés existantes murmurent, si les hommes qui voient tout le gouvernement dans ce seul mot économie , après avoir voté le milliard des intérêts matériels se refusent à voter le denier de la pensée, ne soyons du moins pas complices de leur aveuglement, et disons-leur ce que les révolutions de toutes les dates crient si haut et si vainement : c'est que les intérêts égoïstes perdent tout pour ne vouloir rien partager, et que la générosité sociale est aussi de la politique.
Telles sont les considérations, Messieurs, qui doivent nous engager, non-seulement à rejeter toutes les réductions proposées par la commission, mais encore à provoquer le gouvernement à exercer son initiative en faveur du vaste et complet système d'instruction et de moralisation publique que j'ai l'honneur de vous présenter, et dont la commission a pressenti elle-même la nécessité. Bien loin de retrancher des sommes, ajoutons-en, pour que tous nos efforts civilisateurs se concentrent et se vivifient dans un grand ministère de l'intelligence publique; pour que le quart de nos communes qui manquent d'écoles puissent en être pourvues ; pour que les instituteurs primaires obtiennent un salaire de 500 fr. ; pour que les écoles
normales se multiplient sur différents points du territoire ; pour que les livres élémentaires se propagent, et que nos talents les plus transcendants se consacrent à cette œuvre et tendent la main au peuple, pour l'élever à la science et à la morale; pour que ce premier but de toute éducation, la morale, trop négligée aujourd'hui qu'on l'a séparée de la religion, ait dans nos écoles un enseignement spécial indépendant de l'enseignement du dogme, laissé à la liberté de la famille ; enfin, pour que les hautes études, les lettres et les beaux-arts, qui ont enrichi et honoré la France, participent à la richesse nationale qu'ils ont contribué à créer, et obtiennent place, action et propriété dans nos institutions.
Je suis loin de méconnaître les efforts tentés dans ce sens par M. le ministre de l'instruction publique ^ Son regard au moins a porté loin sur l'avenir du pays. S'il n'a pas fait plus, s'il a conservé ces mesures universitaires au lieu de concevok le plan et de jeter les fondements d'un vaste système d'éducation publique que nous vous proposons, c'est sans doute qu'il n'a pas osé davantage. Le pays est si timide, si hésitant dans le bien; il se dispute tellement à lui-même les moyens d'action, les justes attributions du travail, qu'il faut lui arracher son propre salut comme si on lui arrachait la vie même.
Et cependant. Messieurs, ne l'oublions pas , les révolutions, fatales nécessités, inévitables intermittences de la vie des nations, ne se font jamais ea vain. Toute révolution doit quelque chose au peuple, et ne se légitime que par ses œuvres. La révolution de Juillet n'oublie-t-elle pas ce tribut qu'elle doit à son tour à la France et à l'humanité? Téméraire et forte au jour du combat, timide et petite après la victoire, elle ne prend sur aucune question vitale l'initiative de l'époque et du génie ! De sinistres catastrophes l'avertissent, elle réprime avec énergie, mais elle ne rectifie rien, et elle laisse s'accumuler dans l'état social ces flots de vices, de corruption et d'agression croissante dont un à la fin pourrait l'engloutir et la société avec elle ! La passion courageuse du bien lui manque, tâchons de l'allumer dans le pays; les idées ne sont rien si elles ne sont allumées