LAMARTINE, HOMME POLITIQUE
Je regrette que le cadre de cette étude ne me permette pas d'insister sur les débuts littéraires de l'auteur des Méditations. Dans sa poésie, dans ses mots, dans son rhythme même, autant que dans ses idées , on sent le même homme que celui que je vais étudier à la tribune.
Je voudrais montrer comment, à l'âge de l'amour, c'est-àdire de l'égoïsme à deux, le poëte, que la solitude embarrasse, convoque déjà la nature, le ciel, la terre et Dieu par-dessus tout dans ses épanchements ; comment, peu à peu , ce sentiment s'attendrit et s'humanise. La scène ne semble toujours occupée que par un personnage ou deux ; mais déjà , dans les brumes de l'air, sur les sommets des coteaux, la vie se rapproche : après l'arbre, après le chêne, après le lac, voici le chien fidèle; l'homme n'est pas loin, et la foule accourt. Jocelyn est l'évangélisateur sur le seuil du désert, portant en lui le cœur des multitudes.
Je crains les citations de vers dans un travail qui veut glorifier exclusivement la prose et montrer que celle-ci renferme aussi la poésie infaillible. Je ne copierai donc pas les strophes où ce sentiment social grandit et envahit peu à peu la place occupée autrefois par le sentiment de l'amour exclusif, de la jeunesse enivrée.
Je me borne à cette page de la préface de Jocelyn qui me paraît significative et qui n'a pas été écrite pour les besoins de
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ma thèse. Elle est datée de 1840. L'auteur rajoutait à une nouvelle édition, pour agrandir en quelque sorte l'horizon de Jocelyn, pour faire entrer plus de larmes, plus d'espérances humaines ~ dans cette histoire. L'orateur politique expliquait son rêve en poésie, comme il mêlait de sa poésie aux discours de la tribune. Il tenait à établir cette solidarité, que je revendique pour lui, de la muse et du drapeau.
Écoutons-le :
Ah I quand on est , comme moi , dans la confidence de ces multitudes infinies de jeunes âmes qui arrivent jour par jour à la vie active avec cette virginité d'émanation, ces élans de vertu, cette énergie de bons désirs , cette sainteté de volonté , cette sève de passions généreuses dont je suis si souvent le témoin, on ne peut plus se décourager de l'espéranca^ et de la confiance dans Thumanité. Ceux qui accusent leur âge ne le connaissent pas. Le flot qui arrive est plus pur que celui qui s'en va. Ne maudissez pas tant la vie et l'homme!
Il me semble que cette préface d'un livre douloureux est tout simplement un acte de foi. Ce flot pur qui remplace un autre flot, c'est le Progrès. Lamartine pourra douter, nier même, dans des heures d'abattement; il n'arrivera jamais à se contredire assez pour diminuer Teflfet de cette affirmation. M. Pelletan a pris au sérieux la lassitude d'un grand athlète, et il lui a dédié son livre : Le Monde marche , pour lui donner le regret des grandes étapes. Scrupules généreux! mais, tout en rendant hommage aux excellents arguments dont l'œuvre de M. Pelletan est remplie, je crois qu'une réponse plus directe se fût bornée à feuilleter Lamartine, depuis les Harmonies jusqu'aux Gironr dins, depuis les Girondins jusqu'au, silence qui date du 2 décembre 1851.
C'est ce travail que j'accomplis, sans m'occuper, je le répète, des commentaires et des repentirs dont M. de Lamartine, réduit ^ l'inaction , agite le crépuscule et la solitude de sa retraite. Vienne un retour de lumière et de liberté ; que la tribune soit
1. Si l'on veut constater le progrès qui se faisait alors dans la pensée du poëte , qu'on rapproche cette phrase du vers :
Mon cœni lassé de tout, même de l'espérance!
»iii LAMARTINE Et SON TEMPS.
rôtidue & rorateur, et Tbti terra s'il dëmeht lé prDgi^ès, quatad il peut le servir 1
Lamartine dëbatei i^^È la tie politique par M diplbthatie , eti 1820. Jusque -là 4 il àràit Mt des vers, il avait almë, ëpandUl sa jeunesse; et pourtant, sans attecliër trop d'itiiportatice à des évëilements que lui-même mentionne seulement cbmme simples détails biographiques, on peut sut'pfendre ; dëtilëler en quelque sorte les premiers symptômes de son éctiotl -, dé sa volonté progressive, dans certains faits qui précédèrent ses débuts politiques, te n*est pas encore Taurore, imais c'est le frissohnement de Taiibe, c'est l'éveil du caractère, la floraison, pour ainsi dire, de la conscience.
Tous les libéraux , ou presque tous , ont été sous la Restauration, sous le gouvernement de Juillet, plus ou moins faibles pour cette propagande dangereuse de démocratie impériale que fit Napoléon en Europe. M. de Lamartine ne varia jamais dons une répulsion froide, irréconciliable, pour le premier empire et pôiii' rèmpëréùr. Il fut du parti des grands esprits qiii devaient renouveler les sources du beàti eii France, coiltré Déranger qtii chàtitait la liberté, eh goguette avëb la gloire. A aucune époque, ddhs àllcune circonstance , Lamartine he baissa la tôte devant Taigle, et nous verrons de quelles paroles prophétiques il saluait l'arrivée du fantôme de Sainte-Hélène. Cette opposition tenace, qui donne un caractère het, pur de tout alliage, au libéralîsriie de Lamartine , tehàit d'abord à son éducation ; plus tsird , l'instinct, là prévision des destinées futures de sa patrie la fortifia.
Vers 1813, il s'agissait de le fait-e entrer, tm peu arbitt-aîl^erïlent, ddns les gardes d'honneur. Le préfet de Mâcoti, M. de Roujoux, par égard pour M. de Lamartine père. Obtint (JUè lé fils , qiii n'avait paë vittgt ans , serait hbrhhlé maire de Milly, avec une dispense d'âge. Au lieu de Suivre et d'escorter Tenipei^éur, le jëuhe îhagiî^trat s'occilpa des soitis de sa petite commune. Il couvrit tin pUitS d'une grosse pierre hôti taillée, pour que l'eau , rare dans le rocher, n'y fût pas souillée dans les temps pluvieux.
Ge fut, dit M. de Lamartine, mon seul monument d'édilité sur la
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terré; Une roUe en bbis et une corde pbur tirer le séaû t)ttblic àbhevèrent mon ouvrage.
J'aime ce prologue dans l'existence d'un poète qui finira par être l'arbitre de son pays un jour de révolution, et par affirnaer toute la prévoyance sociale de son temps dans ses discours et dans ses actes, en concourante l'abolition de Téchafaud politique,, en proclamant l'émancipation des esclaves. Lamartine s'est-il rappelé, en 18/i8, à l'Hôtel de ville, ce pauvre vieux puits de son village, qui avait été sa première œuvre, et dans lequel . il ne voulait pas que l'eau pût croupir ? les bergers de Milly ontils été aussi oublieux, aussi ingrats que toute la t'rarice, et ceux qui boivent un peu d'eau pure, dans la chaleur accablante du jour, gardent-ils un souvenir reconnaissant de l'homme, de l'ami qui leur a ménagé cette joie ?
En 1815, le jeune Lamartine, garde du corps, se rendait rapidement à Paris pour défendre la royauté menacée par le retour de l'île d'Elbe. A Cosne, dans uneauberge^ un officier polonais, évidemment parti en vedette pour corrompre les officiers rentrant à Paris , soupà avec lui , et , sans insulter les Bourbons, affecta de dire que leur cause était d'avarice perdue et que l'armée tout entière était convenue de se rallier à Bonaparte. Lamartine protesta par fidélité et par honneur contre cette opinion. On se battit au sabre dans le jardin de l'auberge ;- l'officier polonais fut blessé et continua sa mission d'embauchage avec un coup de sabre sur le bras.
Cette protestation à main armée contre les Cent- Jours ne sera jamais démentie par une complaisance.
Fuyant en Suisse l'obligation de servir Bonaparte, Lamartine va chercher à Neufchâtel l'abbé Lafond, qui avait noué presque à lui seul la fameuse conspiration de 1813. Ce singulier faiseur de complots accueille d'un air riant le jeune garde du corps , sans même redouter un piège de police. Il lui avoue qu'il n'a ni soldats, ni courtisans, ni armée ; qu'il est seul et que son génie lui suffit pour conspirer la ruine de Napoléon.
ébn retour de l'île d^Élbe est tiné conspiration aussi, dii-ll; elle a réussi , ëi celle dé Malet à échoiié : triais , j'espère avoir ma fèvâncliè , car Je suis né conjuré côttime il est né soldât.
XXIV LAMARTINE ET SON TEMPS
On sait bien que ce n'est pas la conspiration de l*abbé Lafond qui a envoyé le vaincu de Waterloo à Sainte-Hélène.
Lamartine retiré en Suisse ne croyait pas au succès durable de Fattentat personnel de Napoléon contre la France : en attendant, ne voulant pas plus se battre pour le César récidiviste que contre les soldats français qui se battaient avec lui, le jeune exilé volontaire occupait ses loisirs à rédiger une longue lettre , un manifeste républicain qu'il adressa au ministre de Tintérieur, Carnot.
Je lui reprochais, dit M. de Lamartine dans ses Mémoires, en termes acerbes et cependant empreints d'un reste d'estime et d'espérance , d'avoir accepté du tyran le mandat de renier la République, et de s'allier, lui, le tribun militaire de la terreur, coupable de condescendance envers les licteurs du comité de salut public, de s'allier avec Fauteur du 18 brumaire.
La lettre parvint-elle jamais à son adresse? M. de Lamartine Fignore. Il nous suffit qu'elle ait été écrite, pour trouver un lien intéressant entre le royaliste-républicain de 1815 et le fondateur, par raison, de la République de 1818. La même logique n'a cessé d'inspirer, sous le coup de la même émotion , le jeune garde du corps et Fhomme d'État.
J'aurais encore bien des épisodes de ces pages de la vingtième année politique à citer, si je voulais scruter dans toutes les manifestations l'instinct qui doit être un jour le génie éloquent et la prévoyance sociale de Fhomme d'État. Mais, encore une fois, ce n'est pas la vie de Lamartine que je raconte ; c'est Forateur que j'explique , c'est sa profession de foi que je commente, en recherchant dans les prémisses de toutes ses œuvres et de tous ses actes le germe fécond d'où la fleur de sa gloire doit s'élancer.
Je ne parlerai donc pas des influences qui contraignirent le jeune poète à débuter par une ode à M. de Bonald, au moment où toute Fénergie, toute Findignation de son patriotisme le poussait vers Fopposition et voulait Farmer contre la royauté qu'il avait servie sans faiblesse et sans illusion, Je ne dirai rien d'un travail remis à M. Mounier et à M. Decazes sur le rôle que l'an-
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cienne noblesse française pouvait avoir à jouer dans le gouvernement à deux chambres. Il y aurait matière, sans doute, à d'ingénieux aperçus dans cet essai d'un néophyte de la liberté , qui, avant de s'acheminer vers la démocratie, but suprême des révolutions modernes, demandait à l'aristocratie de se prêter au mouvement, à l'élasticité des formes nouvelles. Mais, combien de découvertes pareilles n'aurions-nous pas à faire, si nous devions nous arrêter ainsi à chaque pas I Les preuves abondent : il faut nous en tenir aux plus éclatantes, à celles que leur caractère même rend indiscutables.
Quand, à la veille de 1830, le poète des Méditations et des Harmonies, reçu à l'Académie française, proclama hautement dans son discours la nécessité et les bienfaits de la charte, il y eut un étonnement général, comme si le traducteur éloquent des émotions religieuses devait être fatalement un membre militant de la congrégation, et comme si le souffle de l'avenir devait agiter toutes .les jeunes poitrines, excepté celle-là seulement que la poésie et l'amour ouvraient à tous les vents du ciel I-
Après la révolution de juillet, Lamartine, secrétaire d'ambassade en Italie et récemment nommé ministre phénipotentiaire en Grèce, se défit avec noblesse de ses fonctions diplomatiques, et se constitua, non en opposition, ainsi qu'il l'écrivit i à M. Mole , mais en indépendance. C'est cette indépendance , gardée scrupuleusement jusqu'au bout de sa carrière, qui le fit accuser successivement par tous les partis, aux passions, aux injustices desquels il refusa l'appui de son éloquence : mais on ne comprendrait pas qu'un homme isolé eût eu cette force qui rallia à la fin tout un pays dans une heure de tourmente, si l'isolement des hommes et des coteries n'avait été en même temps l'union intime avec un principe universel.
Cette union date de 1830. Ce fut alors que Lamartine donna à sa conscience un programme invariable, programme qu'on peut relire aujourd'hui avec lui, sans trouver un reproche d'inconséquence, d'indécision même à lui adresser.
Mais, avant de citer la profession de foi rationnelle, je m'arrête à un souvenir, que je trouve mentionné plusieurs fois dans les Mémoires politiques et qui explique ce que j'ai dit plus haut de
kkVi LAMARTINE ET SOI* TEMPS.
cette âamîràtiëh a*àntipdde, si j'bâë hl'ëxprifalèf âîilSi, t><JÛt'leà gens trbp hdbilés en poltticttië et en diplotaâtîe. L'ihsttnct loyal admire \i duplicité daiis la âttivre , prenant ii&îvement , d'aillelirs, rétolinement t)6iit*dë radiïliratlôii:
En 1830, Làitlàrtîne rencbdtt^ a Londi^s M. dfe Tallëyrand, bausâ ôôutëtit aVëc lui et retint d'Ariglëtefte très^tbnnë deâ grandes chbsëâ pi-atiqilës qu'il dvait vii àcfcbtiiplir pat* cet hbtiime auquel lé génie du sfcëpticiétne dbnnalt efa qùëlituë àoi'të là i*tiissàricë de là foi.
piUs j*àt vécii; dît M. dé tianiartltiëi pi lis j*di ajpprécié éet àmi de lifiràbëâUi <\u{ rat)|)réciait Cdiiithé moi 4 et (\\Xi lui laissa eti mourant toutes ses grandes vues, moins âa grande pardle; M» dé Tallëyrand n'était âU fond que Mirabeau à demi-vOîxi
Quand Tesprit Jiumain d'élève à ce sublime mépris du vulgaire imbécile , à cette justesse prophétique ou à cette éloquence , non de paroles, mais de pensées, l'esprit supérieur devient presque une vertu, comme il est une puissance ; on le regarde de bas en haut et on jouit, si l'on n'est pas envieux de nature, de trouver dans son temps ces supériorités d'intelligence qui sont, malgré quelques faiblesses, dés jpreuvëâ dé là {irbdifeaîité de la natU^e et dé là hauteur dé rhiimahité.
Je préndâ plaisir a citer ce pàâsagé deâ ifémôlres jfiolitiiijues , ndn pdtii* flbttriei- uH aliment à de veines balonitliefe, mais pour bieii faire saisir le contraste que j*ai indiqué, et pour faire jtiger une fois de plus la naïveté qui est le fbnd de cette tiatui^e enthbdsiàste.
Ce n'est pas qUë je ilë trodve, après tout, une certaine analogie entre M. de Tallëyrand et ëelui qui l'admire. Ils ont tous les dëùjt, saiis comparer la moralité de leurs moyens, l'amour de la paix érigé en principe et ûh dëdâih transCetidàllt {ibur l'ëflicaëité des formée du pouvoir, quand Télëment â gouvëi'tter se modifie. L'hbnïttie qui dëclat^ait à la tribune tiuë tout le inonde al^ëit plus d'est)Ht (fuë Vbltâiiîe, n'est pas absoliirnéht éti-ariger à celui qui n'a surtout agi erl iS/jS, que par l'esprit et f^ar l'âme de tbUt le Inonde ; aimant tous les dèùî à manier les hommes, c'èst-fi-dire les iflëës, ils bnt l'àmbitibn de la pdissàncë, ce \![{iï est une gràftdeur, et non l'ambition d'une place, fce qui est ufae
LAMARTINE ET SON TkMPS.
petitesse. L*ëgï)ïsmé de M. de Tàlléyrànfl arrivé au même désintéressement vis-à-vis des partis que la suprême impersonnalité dé M. dëLatiiàrtiiie.
Cfe Qui le§ sépare, c'est là vértù.
ië rie veux pas, dii roratéùr de l&/i^ , honorer dans les autres des véi^atilitSs dô 'coéiit* à J'êgâhd dés sôtivei'àîns, que je h'aî jpas voulu jiigér hoiioràble^ Jioaf liibi-ïnêMë.
il me sbiltîënt ^\i*tiîi àbit k. de Lamartine, dans son salon, faisait à peu près dans l'es mêmes termes que ceux de ses Mernbires; Téldgè de M. de Tàlleyrarid.
— Et là riiorâlè , lUt deniaiidâ-t-oii, qii'ëii diiés-voiis ^
— La iîiôtale ! il ii*y touchait pas, répondit en souriant M. de Lamartine; ce n'était pas son atiaîrë.
Or, la morale est précisément l'affaire de l'homme politique dont j'essaye d'esquisser la vie ; il ramène tout à une question de conscience. Je dirai d'àîllèùrs qu'il me semble impossible que la diplomatie puisse être distincte désormais de la probité usuelle , de la vertu générale. On agit devant trop de témoins pour agir d'une façon équivoque : tout le monde bat les cartes, les joueurs ne peuvent plus tricher, même pour un bon motif. Les questions sont devenues des principes : on les traite au nom du droite et noii plUs seulement au nom de l'intérêt et du salut publie.
Je feâùsaîs souvent avec lui de là drîsè d\i monde, dît ailleurs k. de Lamartine à propos de M. de Talleyrand. Il m'engagea à rentrer dans là dîpldiriatlfe; je iiii djppoèaî ities âcriipulës. tl les cofalbâttii par des raisons d^Êtat; Jfe les ^àrdàî par des faisons d'iioniièdr.
On ne saurait plus heureusement établir la démarcation des deux caractères, des deux consciences : c'est la raison d'État qui parle avant tout au vieux diplomate i c'est la raison d'honneur qui parle au diplomate de l'avenirt
le toudrais bien savoir si M. de Talleyfatid eût approuvé la résdlutioti avec laquelle M. de Lamartine sotitînt seà collègues de la èoltiiïîiséioti executive devatit la cliàiiibrè. Il eût hàuèsé
XXVIII LAMARTINE ET SON TEMPS
les épaules et se fût moqué de son élève , heureusement indocile.
Le procès des ministres et les émeutes de décembre qui éclatèrent à cette occasion fournirent à M. de Lamartine un double prétexte pour manifester ses sentiments ; il fit des vers contre la peine de mort, et il rédigea en prose, au nom de la garde nationale de Mâcon, une adresse à la garde nationale de Paris, que je n'ai vue recueillie nulle part, et que je publie saas doute pour la première fois. On pensera comme moi que cette adresse doit être rapprochée des manifestations auxquelles donnèrent lieu les terribles journées de juin 1848, et l'on sera surpris en outre de retrouver dans un lointain pareil , à propos du drapeau tricolore, comme un pressentiment des paroles éloquentes que Lamartine devait prononcer 18 ans plus tard sur les marches de T Hôtel de ville.
Frères d'armes!
La voix de la France répond par une acclamation unanime aux trois journées de décembre! La garde nationale de Mâcon vous admire et vous remercie!
L'Europe se demandait si vous n'aviez repoussé un joug que pour en accepter un autre ;
Si vous n'aviez vaincu pour les lois que pour livrer ces mêmes lois à la merci des factions et des émeutes;
Si quarante années d'épreuves et d'éducation politique ne vous avaient profité ni. en liberté, ni en force, ni en modération;
Si le drapeau de vos triomphes n'avait été relevé par la nation que pour être déployé sur les places publiques, et profané dans les déplorables luttes des partis ;
Si vos armes n'étaient qu'une parure, vos serments, un jeu, votre charte, un mot, votre liberté, une sédition en permanence, votre révolution consommée, un abîme sans bord et sans fond?
Votre attitude a répondu!
Vous vous êtes armés pour la loi, lors même que la loi pouvait vous sembler amère! Vous avez fait un rempart de vos corps à la justice, à la pitié, à la générosité nationales ! On vous demandait le sang de vos ennemis désarmés, vous avez offert le vôtre?
Vos baïonnettes immobiles ont fait reculer l'anarchie; les feux de vos bivouacs ont fait rentrer dans l'ombre le hideux fantôme de 93 !
Les factions vous ont éprouvés et ne vous ont pas reconnus! Vous
LAMARTINE ET SON TEMPS. xxix
avez grandi de deux siècles dans une génération. Vous êtes une nation nouvelle! un peuple mûri des hommes faits I fermes comme des soldats! dévoués comme des citoyens! impassibles comme des magistrats I
Si la fortune vous eût manqué, si Tanarchie vous eût surpris pour un jour, et nous aussi, nous aurions marché pour grossir vos rangs! Un citoyen armé sei*ait sorti de chaque foyer de la France, et les factieux se seraient comptés devant nous !
Vos ennemis sont les nôtres!
Nous ne voulons pas de ce qu'ils veulent ! Nous voulons ce que vous voulez vous-mêmes!
Nous ne voulons ni législateurs attroupés, ni gouvernement dans la rue, ni émeutes, ni oppressions, ni réactions politiques!
Nous ne voulons pas de révolutions sans grief, sans but et sans ^ terme!
Nous ne voulons pas que le Courrier de Paris nous apporte tous les trois mois, au lieu de l'énergique et unanime réveil d'un grand peuple, les orageux et imprévoyants caprices de la sédition!
Nous voulons un gouvernement libre, fort et stable!
Libre, pour assurer nos progrès; fort, pour protéger la liberté ; stable, pour nous protéger nous-mêmes!
Nous voulons des lois , expression de la volonté et des devoirs de tous!
Nous voulons un roi pour donner l'unité à notre force et un organe inmiuable à la loi ;
Du calme et de l'ordre pour mûrir et développer nos institutions ; \
De la sécurité pour relever notre crédit, guérir notre commerce , ^ étendre nos industries;
De la légalité pour rassurer tous les intérêts légitimes, toutes les opinions inoffensives;
De la liberté pour nous, pour nos amis , pour nos ennemis mêmes;
Un avenir, enfin !
Tout ce que nous voulons avec vous, vos généreux efforts viennent de l'assurer à la France; reposez- vous.
Si l'Europe, un moment trompée par d'injurieux souvenirs, méconnaissait la France de 1830, et vous demandait vos titres à la liberté, montrez-lui ces trois héroïques journées!
Si elle y répond par un cri de sympathie et d'admiration, respectons-la!
Si elle menace, marchons!!! Un peuple qui a su se vaincre lui- \ même vaincra le monde!
XXX LAUIARTINE PT SQN TEMPS.
Cette adresse n*est pas un vague coiflpliiiienl: envoyé pay la province à Paris; c'est le cri 4'ijn honipae quî, Ja veiUq epcqfe, epibarrassé par 4es pietés tr^ditiqnnelles, p^ar de^ fcacticms subies, se retrouve libre au choc de la Révolution, et salue, W^ V^% W gQ^veFne^»^^t pouveau, mais un avenir large, luipin^ux, progressif, ^ cette beure-là, à ©e premier battement de cceur public, Lamartine n^est ni un légitimiste de la veille, ni un courtisan du lendemain, ni un homme d'opposition : c'est le citoyen dans sa signification pure, avec sa bonne volonté, sans illusion pour les hommes et plein dllhisions pour rhumanité.