‹ La France parlementaireChapitre 30 sur 71 · M. Fulchiron · texte numérisé non relu

M. Fulchiron

pêcher de reconnaître que l'atmosphère qui les enveloppe peut dérober les plus simples vérités de la politique aux esprits les plus généreux sous les nuages et les préoccupations du pouvoir ! Vous demandez 1,280,000 francs pour bâtir un prétoire dans le palais de la Chambre des pairs. Cette demande semble bien innocente; mais allons au fond : qu'y trouvons-nous? Un système tout entier, un système obstiné de sévérités inutiles, de perturbation incessante, et je dirai presque acharnée, du pays ; un pied de guerre maintenu dans le gouvernement, quand tout le monde demande le désarmement du pouvoir et des factions ! Vous voulez un procès , un procès immense , interminable, éternel, soulevant pendant dix mois, pendant deux ans peut-être, les inquiétudes, les vengeances, les alarmes, les colères de la presse et des partis! remuant par les plaidoiries dont vous venez de voir les funestes effets par les enquêtes, par les témoignages, toute cette lie du passé que vous devriez vous hâter de laisser retomber au fond ! Vous voulez prolonger indéfiniment les tortures des innocents, Tanxiété, le veuvage des familles, le supplice lent des coupables, Tencombrement des prisons; l'oisiveté corruptrice des cachots, pour des accusés de vingt ans qui sortiraient pervertis s'ils étaient entrés innocents ! Les transports des détenus, les citations, les confrontations, les voyages des témoins, les défenses incendiaires des martyrs d'opinions et des avocats, ces scènes scandaleuses où la véritable justice n'a qu'à se voiler, où des accusés citent leui^s juges, remuent un sang héroïque, accusent leurs accusateurs! spectacle hideux, immoral, provocateur, qui ne peut que flétrir l'esprit public, pervertir le cœur de vos populations, et qui ferait pendant des années, du second palais de votre capitale, un bagne où l'on ne verrait que des fers et des prisonniers, où l'on n'entendrait que le bruit des verrous. {Explosion de mwmures au centre.) Je ne m'attendais pas à vos murmures en vous faisant un tableau rigoureusement vrai, que votre persistance dans cette procédure va amener pour le pays. Oui, je répète que vous donnerez au palais de la Chambre des pairs^ pendant plusieurs mois, l'aspect d'un "bagne politique, où vous n'entendrez que le bruit- des fers et des verrous {nouveaux murmures au centre ; à gauche : Oui, oui !) et les voix accusatrices, vengeresses,

émissantes des juges, des geôliei^s et des victimes I Est-ce là de la civilisation? est-ce là de la morale? est-ce là de la politique? Eh bien, c'est votre procès ! eh bien, c'est ce que nous voterions pour la France en vous votant les 1,280,000 francs demandés I

Vous voulez un procès? Pourquoi dans Tordre civil et criminel veut-on des procès et des jugements ? Pourquoi, Messieurs ? Parce que la justice faible et sans garantie dans chacun a besoin de la sanction de tous pour établir son droit et sa validité. 11 faut des juges, et il y en a ; il faut des discussions libres, et il y en a; il faut des jugements impartiaux, et il peut y en avoir. Les droits se pèsent, les questions s'éclaircissent et les arrêts ont la sanction de la conscience publique. Mais dans l'ordre politique, mais entre les factions et les factions, entre les gouvernements et les partis, il n'y a point de procès possible, point de jugement nécessaire, point d'arrêt juste et impartial. Entre ces grands et terribles adversaires, le procès, c'est la bataille ; le jugement, c'est la victoire. {Agitation prolongée,) Y a-t-il un procès nécessaire quand la victoire a prononcé? Y a-t-il un procès impartial quand on est jugé par les vainqueurs? Y a-t-il un procès juste quand il y a en présence des ennemis et point de juges? {Nouveaux murmures au centre,)

M. GuizoT. Je demande la parole,

M. DE Lamartine. Non, Messieurs, il n'y a plus là qu'une grande et solennelle fiction, une dérision juridique! Aussi, regardez comment l'histoire les ratifie! Supposez qu'au lieu d'être les vainqueurs, nous eussions été les vaincus. {Vive interruption.)

Supposez que les partis armés, que les Vendéens, que les républicains nous eussent appelés le lendemain de leur victoire devant leurs cours martiales; vous eussiez vu des victimes peutêtre, mais des condamnés, mais des juges, mais un véritable procès, vous n'en eussiez point reconnu dans ces parodies judiciaires. {Nouvelle interruption,) Eh bien! la seule différence, quant au procès, c'est que vous êtes les vainqueurs et qu'ils sont les vaincus ! Leur défaite, c'est leur jugement ; que ce soit aussi leur seul supplice! Quel gouvernement, excepté vous, fut jamais assez insensé pour ne pas se reconnaître, comme vous le prétendez, le droit d'amnistie? Le droit d'amnistie, c'est le

droit de pacification ! Après les troubles civils, après les guerres intestines, s'il y a des coupables, on ne peut pas juger tous les coupables; ce serait faire juger la moitié d'une nation par l'autre moitié. Si vous vous refusiez en pareil cas le droit d'amnistie constitutionnelle, il ne vous resterait que le droit d'extermination ! Dites plutôt, dites franchement que vous ne voulez pas l'amnistie ! Vous le dites, vous iren voulez pas. Eh bien ! vous placez ainsi, selon moi, cette Chambre dans la plus étrange, et je dirai dans la plus magnifique situation où un corps politique nouvellement émané de l'élection puisse se rencontrer dès son début.

Cette Chambre a ainsi à juger les plus intimes et les plus profonds sentiments du pays ; elle a à se prononcer entre deux systèmes qui divisent de toute éternité la politique : la générosité ou la rigueur, l'amour ou la haine, la paix ou la guerre; elle a à décider si, en dépit des plus nobles instincts du cœur humain et des lois divines, toutes écrites dans ce grand mot de charité, la politique continuera à être un combat h mort entre des vainqueurs et des vaincus.

M. GuizoT. Vous voulez qu'elle ne soit que cela.

M. DE Lamartine. Nous voulons le contraire ; je le répète, la Chambre a à décider si la politique continuera à être une guerre à mort entre des vainqueurs ou des vaincus, ou deviendra enfin ce qu'elle devait être toujours, un système de devoirs réciproques, de généreuses conciliations, de justice indulgente, d'assistances mutuelles entre les enfants d'une même patrie, d'une môme terre. L'une est la politique qui a divisé, déchiré, ensanglanté, entravé le monde jusqu'à aujourd'hui ; l'autre est cette politique nouvelle, libérale, née de la raison, de la philosophie et du christianisme , qui germe de toutes parts dans l'esprit et dans le cœur de notre génération, et que nous tous, députés de la France, députés de l'humanité, nous voudrions introduire enfin dans nos lois. Eh bien ! par une bizarre contradiction avec sa nature, le pouvoir qui doit ordinairement devancer les peuples, le pouvoir qui leur doit les leçons et les modèles d'une civilisation plus humaine, est aujourd'hui à mille lieues en arrière des pensées et des instincts du pays, et vous le voyez par la presse, le pays n'a qu'une voix, qui crie

réconciliation, pacification, concorde ; ce peuple crie amnistie comme un autre crierait vengeance, et le pouvoir, persévérant dans sa fausse route, lui répond par des ordres du jour, par des refus de discussion, par des propositions de loi pour élargir les prisons, bâtir des tribunaux, armer la moitié de la nation de légalités contre l'autre! {Nouveaux murmures.) Politique bien coupable, si elle n'était pas aveugle ! bien machiavélique, si elle n'était pas sincère ! Mais je me hâte de dire que je la crois sincère; oui, je crois que ce pouvoir préoccupé, enivré de la longue et courageuse lutte qu'il a eue à soutenir contre l'anarchie, fait aujourd'hui par habitude ce que Machiavel conseillait aux tyrans par scélératesse : Divisez pour régner.

Eh bien! la Chambre, par le refus ou le vote de ce» 1,280,000 fr., va prendre un parti décisif dans l'une ou l'autre de ces politiques; elle va se mettre à la suite d'un système usé, d'un ministère qui s'achève, ou à la tête des idées fécondes, conciliatrices, organisatrices; elle va entrer dans l'action, ou se river dans la réaction ; adopter tout le mal fait dans passé ou tout le bien à faire dans l'avenir; se i^endre gratuitement solidaire des fautes commises, ou conquérir dès son premier vote cette popularité qui est la force morale d'un corps politique. Et ne croyez pas que je parle ici de cette popularité des passions que l'on ménage ou que l'on caresse, popularité que je méprise et qu'il faut laisser aux lâches ou aux tribuns. J'entends la popularité de la raison publique, des bons instincts et des intérêts conservateurs, des sentiments louables d'un pays. Cellelà seule est une force, l'autre est une faiblesse ; elle n'est pas digne de nous.

Je ne discuterai pas la question d'humanité, quoique les orateurs qui m'ont précédé l'aient traitée avec une si dédaigneuse ironie ; comme si la plaisanterie était de bon goût quand elle tombe amère et sanglante sur des malheureux qui ne peuvent y répondre que par des larmes et des gémissements! Demander à une Chambre française, à l'élite intellectuelle et morale d'un pays comme le nôtre, si elle veut que les vengeances de la loi soient éternelles, que les partis restent à jamais le pied sur la gorge des partis, que des misérables ensevelis dans les cachots depuis des années, qui sont des siècles, n'y voient

pas enfin descendre un rayon de lumière et de miséricorde; que des familles privées de leurs pères ou de leurs enfants, des femmes veuves de maris vivants, expient dans des larmes sans fin des fautes ou des crimes politiques dont leur âge et leur sexe les rendent innocents; demander de telles choses aux représentants de la France, au peuple lui-même, au gouvernement, ce serait insulter à la fois la Chambre, le gouvernement et la nation! Eh! sans doute, nous le voulons tous; eh! sans doute, il n'y a pas de barbares parmi nous. Écoutez plutôt la presse, elle est unanime pour la clémence. A son éternel honneur, il n'y a pas une voix qui proteste dans la presse. Tous ici nous désirons Tamnistie, mais tous ne la croient pas également opportune. La seule question, c'est donc son opportunité ! Son opportunité résulte des conséquences qu'elle aurait sur l'état du pays. Voyons donc quels dangers elle lui fait courir, et pour cela examinons quels sont les hommes sur qui s'étendrait votre générosité.

Vous avez trois classes de prévenus ou de condamnés politiques : les Vendéens ou les royalistes , les républicains et les ministres de Ham. {Mouvement en sens divers.)

Les Vendéens? Quel intérêt avez-vous à les retenir dans les prisons et dans l'exil ? Surpris au premier moment par la chute subite d'un trône auquel leurs pères avaient donné tant 'de sang ; sollicités par la présence d'une princesse qui, entourée de conseils insensés, pressée peut-être par ce sentiment maternel plus légal que toutes les lois, plus fort que toutes les prudences, venait mettre tant d'héroïsme au service de tant de folie , ils ont obéi à ce qu'ils ont cru la voix de l'honneur et du dévouement; l'honneur parle si haut à des Français quand il parle par la voix d'une femme, d'une mère jeune, intrépide, persécutée! Qu'eussiez-vous fait à leur place? Tout leur sang était royaliste, tout leur patriotisme était de la chevalerie !• Peu de jours auparavant, peut-être, ces hommes avaient renouvelé des serments, reçu des faveurs, engagé des reconnaissances ? J'en appelle à vos consciences d'hommes, de Français, qu'auriez-vous fait à leur place? Eh bien! ils se sont soulevés un moment ; ils ont tiré leur épée en hésitant pour défendre cette femme, ce berceau ; vaincus avant d'avoir essayé leur lutte par

leur patriotique hésitation et par l'élan irrésistible du pays qui ne veut pas de guerre civile devant l'étranger, ils sont en fuite ou dans les prisons ; qu'avez-vous à craindre de leur retour ? Tente-t-on deux fois l'absurde, deux fois l'impossible? Pourraient-ils rallumer sans aliments en pleine paix un feu qui s'est éteint de lui-même, quand tout T attisait, quand l'émotion de Juillet bouillonnait encore? Non, Messieurs, leur retour achèverait de pacifier le pays et rendrait témoignage à sa complète pacification autant qu'à votre magnanimité.

Les républicains ? Eh bien 1 qu'est-ce donc que le républicanisme aujourd'hui ? C'est une erreur de date ; les républicains, qu'on vient de nous représenter comme des fanatiques incorrigibles, sont pour le plus grand nombre des jeunes gens chez qui le républicanisme n'est qu'une fougue de logique. Dominés avant l'âge de la réflexion et de l'expérience par une pensée prématurée, ils ont cru que les peuples se remuaient comme des idées et que la politique n'était qu'un syllogisme appliqué. Ils ont compris, ils comprendront que les idées qui devancent de trop loin les mœurs ne sont pas de la politique, mais de la philosophie ou de la folie ! ils ne peuvent quelque chose pour leur cause que par le martyre. Ne le leur donnez pas. Laissezles aller, livrez-les au temps, à la réflexion, à l'expérience; les pensées de cette jeunesse mûriront mieux au grand jour de la liberté qu'à l'ombre des cachots, où toutes les pensées s'enveniment ou se pétrifient ! Quelle action voulez-vous qu'ils aient aujourd'hui sur vos populations laborieuses, industrielles, commerçantes, qui ne verraient dans leurs sollicitations que des menaces à la fortune publique ? Et d'ailleurs étes-vous donc si désarmés ? Vos lois sont-elles mortes, vos gardes nationales dissoutes, vos armées démoralisées? Rien de cela; jamais gouvernement ne fut armé de lois plus acérées ; jamais la France ne fut plus d'aplomb sur elle-même. Les républicains. Messieurs ? vous avez un moyen sûr de les vaincre, et vous n'en avez qu'un. Prenez d'avance leurs positions, devancez-les, donnez au pays ce qu'ils lui promettent. Par votre système d'immobilité, c'est vous qui feriez des républicains : une opinion n'est forte que des droits qu'on lui refuse et non pas de ceux qu'on lui accorde. {Mouvement d^attention,)

Les ministres de Ham? Je n'en dirai qu'un mot. Je ne veuA pas soulever des controverses irritantes; je ne voudrais émouvoir ici que la pitié. Mais je demande à la Chambre la permission de lui adresser une seule question, et je la prie de répondre dans toute la sincérité, dans toute la bonne foi de sa conscience. Si les ministres de Ham reparaissaient aujourd'hui, non pas seulement libres, non pas seulement amnistiés, mais dans la capitale même, mais dans cette Chambre même, mais à cette tribune même, y aurait-il péril? y aurait-il terreur? y aurait-il seulement une émotion d'effroi dans le pays? Non, sans doute ! Votre silence, Messieurs, répond à cet égard. Eh bien I s'ils sont impuissants, leur long supplice n'est donc qu'une inutile vengeance! la vengeance de trente -deux millions d'hommes libres et forts contre quatre malheureux captifs ; contre quatre hommes coupables sans doute devant la politique et devant le pays, mais dont la faute fut encore excusée, honorée peut-être par ce dévouement d'une vie sacrifiée au maître couronné qui la demande! La vengeance de tous contre un! d'un peuple contre un homme ! ah ! ce mot fait rougir la France, fait honte à l'humanité! Et si quelqu'un avait à se réjouir de leur supplice, si quelqu'un avait de la vengeance à goûter dans leurs larmes, ce seraient les amis de la monarchie tombée, dont leurs fatales erreurs ont anéanti les espérances et précipité la dynastie ; ce ne seraient pas ceux dont ils ont avancé l'heure et fait triompher la fortune.

Mais personne n'a de vengeance ici dans le cœur; ministres, républicains, Vendéens, aucun 'd'eux n'est à craindre. Tous peuvent être sans péril absorbés dans la magnanimité du pays. (Marques d'adhésion aux extrémités,) Ne dites pas même que vous pardonnez. Ce mot de pardon donne trop d'humiliation à la défaite, trop d'orgueil à la victoire. L'infaillibilité seule a le droit de le prononcer. Et qui de nous fut infaillible ? qui de nous aurait le droit de pardonner? Et y a-t-il quelque chose de plus urgent que la pitié, que l'indulgence après la victoire? N'êtes-vous pas trop heureux que la Providence vous fournisse cette magnifique occasion des grands cœurs, de plaindre sans péril et de pardonner sans faiblesse? L'amnistie n'était-elle pas le sceau que vous deviez mettre à votre administration ; l'acte qui

devait clore votre vie politique ; le bill d'indemnité que vous deviez vous donner à vous-mêmes , que vous deviez donner au gouvernement de Juillet , pour tant de larmes , pour tant de rigueurs qui pouvaient s'élever contre vous ? Au lieu de cela que faites -vous? Vous établissez une odieuse chicane entre la justice et la générosité ! vous repoussez l'indulgence dans l'opposition, vous rendez la pitié séditieuse, et vous laisserez arracher à la fin, peut-être toute déchirée, toute souillée de récriminations odieuses ejt d'exceptions cruelles, cette amnistie qui devait sortir pure, rayonnante et spontanée de vos mains. Malheur aux gouvernements qui rangent les bons sentiments d'un pays dans l'opposition I

Mais vous dites : L'amnistie était dans nos désirs, nous la méditions quand les partis nous ont devancés, quand la presse s'en est emparée et nous l'a insolemment demandée. Nous ne voulons pas céder à la presse : ce qu'elle nous sommera de donner, nous ne l'accorderons jamais ! Alors, Messieurs, que les cachots se referment pour l'éternité, et inscrivez le vers du Dante, le vers du désespoir, sur les prisons ! Eh quoi I aurezvous jamais le silence ou l'unanimité de la presse? Eh quoi! il suffira, d'après ce système, que la presse demande le juste pour vous clouer dans l'iniquité ? que la presse soit clémente pour que vous soyez implacables? Et qu'importe l'insolence de la presse et des partis? Un gouvernement dans un pays libre, un gouvernement quia une pensée, qui a une âme à lui, n'entend pas cette rumeur de la pi-esse qui accompagne inévitablement tous ses actes ; la loi de la presse n'est pas sa loi. Sa loi, c'est sa conscience et la conscience du pays ; il l'écoute seule, il fait ce qu'elle lui commande, et ne s'inquiète pas des vaines interprétations du jour et du lendemain : il attend l'interprétation de l'histoire, de la postérité; celle-là est toujours juste, toujours infaillible !

Vous dites aussi : Mais la Bourse, Je commerce de la capitale, la garde nationale de Paris s'alarment et protestent contre l'amnistie. Non, Messieurs, la garde nationale de Paris n'a peur de personne; elle a été trop intrépide, trop constante dans son héroïque lutte contre l'anarchie, pour n'être pas généreuse! D'ailleurs, pourquoi la faire parler ici ? Est-ce constitutionnel ?

Elle est le Palladium armé de la capitale, elle n'est pas le conseil politique du pays ; elle existe pour le défendre et non pouile conseiller ; elle n'a pas la volonté , et vous ne ferez pas la faute de faire de ces braves citoyens auxquels la nation doit une éternelle reconnaissance, des prétoriens d'ordre public? La garde nationale de Paris vous démentirait. {A gauche, très-bien! très-bien!)

M. FuLCHiRON. Je demande la parole.

M. DE Lamartine. Quant à la ville d.e Lyon, qui, selon le préopinant, repousse de ses terreurs l'amnistie, je crois, j'espère, qu'elle vous démentirait aussi; et que faut-il donc à cette malheureuse cité deux fois victime de nos luttes et de nos imprévoyances? Ce qu'il lui faut, Messieurs, c'est la sécurité et la paix pour se relever des ruines de son industrie. Ces procès, ces vengeances, ces éternelles menaces sous lesquelles on veut tenir le pays lui rendent-ils de la sécurité et du travail ? Non , Messieurs, elle ne les retrouvera que dans la pacification, et la pacification, c'est l'amnistie. L'amnistie, quoi qu'en ait dit l'honorable député de Lyon, tout le monde en a besoin. Et ne pouvons -nous pas craindre aussi nous-mêmes qu'une voix s'élève du sein des ruines de cette malheureuse cité , et ne crie que, si les crimes de l'agression ont besoin d'amnistie , les malheurs , les excès de la lutte ont besoin aussi d'être oubliés? Oui, Messieurs, nous avons tous besoin d'amnistie, et c'est pourquoi nous nous la devons tous ! {Réclamations aux centres, )

Mais vous dites, et c'est ce que nous venons (l'entendre, et c'est ce qui séduit tant d'hommes honorables qui se croient forts parce qu'ils veulent être inflexibles, qui se croient hommes d'État parce qu'ils surmontent en eux leurs sentiments d'hommes , vous dites : Tout cela est bien aisé à jeter du haut d'une tribune; il est bien facile, il est bien doux de parler un langage de bienveillance, de concorde et de paix; mais les factions n'entendent pas cette langue, ou ne l'entendent que pour la pervertir, en profiter et s'en moquer. On ne gouverne pas un peuple par le sentiment; il faut de la force, il faut des lois, il faut une inflexible justice. Le sentiment est à l'usage des poètes et des philosophes; aux hommes d'État, il faut des lois et des

baïonnettes. Eh ! nous le savons aussi bien que vous; nous ne rêvons pas une humanité idéale, mais une humanité progressive ; mais c'est vous, hommes d'État d'un seul système, qui ne prenez pas Thomme tout entier, qui vous privez volontairement de la meilleure partie de lui-même. Vous vous refusez la principale force que la nature ait mise à la disposition des hommes d'État ; on ne gouverne pas par le sentiment.

M. LE Ministre de l'intérieur*. Je n'ai pas dit cela!

M. DE Lamartine. Ce serait dire qu'on ne gouverne pas avec les hommes. Qu'est-ce donc que les hommes? qu'est-ce donc que les masses et les peuples, si ce n'est tout sentiment et passion ? Montrez-moi donc un seul grand résultat dans l'histoire qui n'ait été obtenu par un grand et unanime sentiment remué à propos dans le cœur des masses? Les hommes timides, les politiques d'expédients, les légistes, n'osent pas, ne savent pas se servir de ce ressort ; ils tremblent devant ce terrible et utile instrument ; mais les grands remueurs d'hommes et de choses savent le saisir et transportent le monde politique à l'aide de ce puissant levier.

Vous tournez le sentiment en dérision, vous l'accusez d'impuissance, de niaiserie ? Eh î quoi donc a arraché l'Europe de ses gonds et porté nos armées dans toutes ses capitales, si ce n'est un grand et unanime sentiment de nationalité et de gloire? Eh! quoi donc a secoué le pouvoir absolu , la tyrannie, et fait écrouler tant de lois barbares et de trônes oppressifs au nom de la liberté, si ce n'est un grand et unanime sentiment d'indépendance et de dignité humaine ? Eh ! quoi donc a précipité tant d'aristocraties séculaires, tant de privilèges iniques au nom d'égalité, si ce n'est un grand et unanime sentiment du droit individuel? Eh! quoi donc a fait explosion en Juillet, si ce n'est un grand sentiment de violation de droits et de légitimité populaire? {A gauclie: Bravo.) Le sentiment est tout dans un peuple; le priver de cette force, c'est arracher Tâme à la politique. Seulement il faut savoir distinguer dans un peuple les bons des mauvais sentiments. Les mauvais sont tout envie, haine, colère, rigueur éternelle ; à ceux-là il faut résister; vous l'avez fait sou-

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