M. Thiers
vent avec intrépidité, avec constance, et je vous en rends hommage ; aux bons, il faut céder avec confiance, avec abandon ; ils sont plus imprescriptibles que vos légalités écrites ; ils sont moraux comme la loi divine ; ils sont tout-puissants, comme la nature. {Marques d'adhésion.) C'est un élan de cette nature qui remue aujourd'hui cette généreuse nation. Cédez-lui, et vous serez de véritables hommes d'État, et vous conduirez ce peuple à la prospérité par ses vertus ; résistez-lui, vous serez coupables, vous serez insensés, et vous succomberez sans gloire dans cette résistance à la magnanimité du peuple 1
Ah I Messieurs, gardez -vous des légistes! ne vous laissez pas entraver par ces hommes qui ne voient de légalité que dans la chicane! La grande loi, la loi suprême, c'est la politique; c'est l'humanité! Mettez la main sur vos consciences, laissez battre vos cœurs d'hommes sous la main du législateur ; demandez-vous sans préoccupation, sans colère et sans peur , si vous voulez que les cachots se rouvrent , que les victimes respirent, que les récriminations s'amortissent, que les partis et le gouvernement désarment ; écoutez la réponse que vous vous ferez à vous-mêmes , et , ne craignez rien , cette réponse sera assez politique si elle est assez magnanime.
Je finis. Messieurs, par une citation d'un homme que cette tribune ne récusera pas . Démosthène , parlant aux Athéniens dans une circonstance à peu près semblable, leur conseillait ce que nous vous conseillons ; lui aussi il savait qu'il y a une légalité mesquine qui tue les grandes lois de l'humanité et rabaisse les nations : « Athéniens, leur disait-il, vous ne devez pas juger dans le même esprit les causes privées et les causes publiques. Dans les affaires de tous les jours, suivez les lois et les usages ordinaires ; dans les causes politiques , ayez devant les yeux la magnanimité de votre pays. Songez qu'avec les insignes de votre magistrature, vous devez revêtir le génie d'Athènes, si vous ne voulez rien faire qui ne soit digne de votre patrie. » Eh bien ! Messieurs , et nous aussi, dans cette magistrature de justice et de clémence que le pays nous confère, revêtons-nous du génie de la France, pour que le vote que nous allons porter ne coûte pas une larme inutile de plus à des femmes, à des mères, à des enfants; un jour de captivité de. plus à desinfor-
tunés; pour ne rien faire, en un mot, qui ne soit digne de notre patrie, de notre époque et de nous-mêmes !
Je vote contre le projet, parce que je ne veux pas donner cette date funeste, je ne veux pas jeter cette médaille de sinistre effigie dans les fondations de Tédifice que la France élèverait pour un grand corps politique. {Bravo à gauche,)
Je vote contre la loi, parce que je ne veux pas que ce fatal procès coûte un centime de plus aux contribuables. Ils ont payé pour l'administration, pour la police, pour l'armée, pour la garde nationale; ils ont payé de leurs deniers et de leur sang; ils ne veulent pas payer de leurs sentiments et de leur honneur.
Je vote contre la loi, parce que je voudrais rendre le procès impossible.
Je vote contre la loi, parce que je veux la seule loi de justice et de politique, l'amnistie. (Vives adhésions aux extrémités,)