M. Dumon
ment au gouvernement ce que vous pensez de l'amnistie ; et quand nous y serions, quand nous vous aurions démontré que l'amnistie est aussi politique qu'humaine, [vous nous diriez : Descendez de cette tribune ! Tamnistie, elle n'est plus possible du moment que vous en avez parlé I
Mais j'entre dans la pensée intime de M. le rapporteur, et dans la pensée du gouvernement. Vous vous dites à vousmêmes, et cela n'est que trop réel dans vos pensées : cette tribune nuit à l'amnistie ; pourquoi ? Parce qu'il est déjà trop tard ; parce qu'il fallait la donner il y a quatre mois, lorsque tout était calme et sécurité pour vous dans le pays, avant que la presse et cette tribune eussent retenti de ces irritantes questions ; c'était alors qu'il était urgent de la donner ; c'était alors que le pouvoir avait à prendre une glorieuse initiative. Mais parce que le pouvoir a commis la faute de ne pas promulguer l'amnistie alors, est-ce une raison pour nous de nous taire? est-ce une raison pour nous de lui sacrifier notre force morale, notre légitime popularité, en nous renfermant dans le silence devant la France qui nous écoute ? Non, Messieurs, nous accepterions gratuitement ainsi la responsabilité de cette faute du pouvoir, nous compromettrions notre force, comme il a compromis la sienne. Et à quoi cela serait-il bon. Messieurs ? Qu'est-ce donc que le pouvoir? Ce n'est pas seulement Tadministration : ce ne sont pas seulement ces sept hommes assis au banc des ministres: le pouvoir, c'est nous aussi I Et quand nous aurions perdu notre force, nous n'en aurions plus à vous rendre le jour où vous viendriez nous en demander! J'arrive à ce qui me concerne.
M. le ministre de l'instruction publique m'accuse d'avoir jeté dans le pays des maximes démoralisatrices ; d'avoir professé ici le scepticisme, le matérialisme politique. Je respecte trop cette tribune, pour la faire servir jamais d'organe à aucune sorte d'immoralité. Expliquons-nous donc. On me reproche d'avoir dit: Le jugement, c'est la victoire! Oui, Messieui-s, j'ai dit qu'entre les partis et les partis, entre les factions armées et les gouvernements qu'elles attaquent, il n'y avait d'autre procédure possible que le combat, d'autre jugement définitif que la victoire, et je n'ai fait qu'énoncer là un fait historique,
matériel, irrécusable. Je n'ai pas dit : La victoire, c'est la justice: si j'avais dit que la victoire était la justice, j'aurais sapé toutes les bases divines de la société, j'aurais perverti toutes les notions du juste et de l'injuste, j'aurais encouru à bon droit et les reproches des honorables membres qui m'ont répondu, et ceux de ma propre conscience, et la juste indignation de la Chambre. Je n'ai point dit, je ne dirai jamais qu'il n'y a ni justice ni injustice dans les causés politiques. La conscience du genre humain, qui est le seul juge, ne s'y trompe jamais. On sait très-bien quand on combat pour les lois ou contre les lois de son pays. La justice des partis est dans cette conscience, et ce n'est pas nous qui voudrions les en arracher! Mais quand il y a un trop grand nombre de coupables, quand la société est momentanément livrée à ce funeste droit du plus fort que vous réprouviez tout à l'heure, l'amnistie est la dernière raison de la victoire. Si vous vous refusiez à reconnaître constitutionnellement ce droit d'amnistie, il ne vous resterait que le droit d'extermination ou le droit de grâce : le droit d'extermination? il vous fait horreur; le droit de grâce? vous devez vous abstenir de l'imposer, car il est impolitique. {Murmures.)
Oui, Messieurs, il est impolitique, il est périlleux au vainqueur de vouloir imposer l'acceptation de la grâce aux vaincus. Ce n'est pas connaître les hommes que de vouloir les placer entre le désespoir ou l'avilissement. On peut demander aux factions la soumission, elles peuvent l'accepter quand leur impuissance la leur conseille ; mais on ne peut leur demander l'avilissement, car des hommes d'honneur, et il y en a dans tous les partis, ne l'acceptent pas. C est plus qu'il n'est permis à des vainqueurs de demander, à des vaincus d'accepter. Vous voulez cependant des procédures, une justice politique à tout prix! Eh bien ! Messieurs, savez-vous ce que c'est que la justice politique ? La justice politique, c'est de la justice qu'on se fait à soi-même; et la justice qu'on se fait à soi-même, c'est l'arbitraire , c'est le droit du plus fort. {Murmures.) Le droit du plus fort ! vous n'en voulez pas ; eh bien I acceptez donc le droit que nous vous proposons , le droit de la politique et de la magnanimité.
Messieurs, dans la séance d'hier, M. le ministre de l'inté-
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rieur * en s'adressant à la gauche, à cette partie de la Chambre où siègent les principaux moteurs de la révolution de Juillet, les vétérans de l'opposition, leur a dit : « Unissons-nous contre Tennemi commun ! » comme s'il y avait un ennemi commun ici ! dans une Chambre où ne siègent que les mandataires légaux du pays ! Ce côté de la Chambre a répondu au ministre par un élan spontané, et nous avons cru voir un instant la réconciliation de l'opposition et du ministère. Pour ma part, j'y ai applaudi : toutes les réconciliations sont bonnes, toutes sont profitables au pays ; nous les désirons toutes, nous les provoquons toutes ; mais qu'elles ne s'opèrent jamais aux dépens de la sainte cause que nous défendons, par l'oubli des infortunés qui attendent de nous leur liberté ; qu'elles se fassent au contraire à leur profit, et que de tous les bancs, de toutes les opinions, de tous les sentiments de cette Chambre une grande coalition s'opère sur le terrain où nous combattons, et qu'un voeu unanime demande au gouvernement l'amnistie la plus large, l'oubli le plus complet et le plus nécessaire des erreurs, des fautes et des malheurs du pays ! {Adhésions de toutes les parties de la salle.)