‹ La France parlementaireChapitre 5 sur 71 · LAMARTINE DÉPUTÉ · texte numérisé non relu

LAMARTINE DÉPUTÉ

Je sais bien que depuis la première ligne de cette étude je côtoie un grand fossé, un abîme. Il est difficile de se consacrer à l'examen, à l'analyse d'un homme de cette importance histo-

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rique, de cette valeur, au moins littéraire, de ce charme incontesté, sans courir le risque de tomber soi-même et tout d'abord dans le piège de la séduction, sans abandonner ses droits à des réserves. On m'accusera de faiblesse pour mon héros, et on me demandera pourquoi, en dépit de mes protestations d'impartialité, je laisse si peu d'espace à la critique. Je répondrai que je ne me défends pas d'une certaine ivresse d'estime, qui n'a que bien rarement l'occasion de nous tenter aujourd'hui. Il se peut que je ne dise que le bien ; mais, pourvu que je prouve tout le bien que j'avance ! Assez de gens se sont voués au dénigrement. C'est, d'ailleurs, encore étudier Lamartine et le peindre, que de céder, en en parlant, à une sorte d'enthousiasme. Jugez-le par la façon dont j'en parle, autant que par mes jugements.

Ceci dit, pour faire excuser une façon d'écrire qui n'est ni de la complaisance, ni de la flatterie, ni même de l'illusion, mais simplement le parti pris d'une exploration exclusive à travers les beaux instincts, j'avouerai sans embarras qu'au point de vue social je trouve dans diiBFérentes circonstances de la vie de Lamartine comme un symbolisme touchant , qui m'aide à comprendre , en passant , combien lés légendes sont faciles à édifier avec les hommes d'une certaine imagination et d'un certain prestige.

L'Orient joue un grand rôle dans la destinée de Lamartine; dans la destinée de l'orateur, et non dans celle du poëte. Il chante l'Occident en vers; il ne se sert de la prose pour la première fois que pour raconter, avec la gravité d'un narrateur qui veut être pris à la lettre, les splendeurs du pays de la lumière. L'homme d'avenir va se préparer sur les ruines aux combats pour le progrès et la liberté. Terre merveilleuse que celle de l'Orient, si aride pour les populations qui y vivent, pour les empires qui y végètent et qui y meurent, si féconde pour les voyageurs pâlis et fatigués de l'Europe! C'est en Orient que l'école romantique cherche des brises nouvelles pour ses moissons futures. Chateaubriand y précède Lamartine; Victor Hugo, qui n'y va pas, en reçoit néanmoins un écho, et écrit les Orientales. Les peintres lui demandent le secret de la couleur, volontairement perdu sous l'école de David. Les musiciens en rapportent des harmonies : tous les aventuriers de l'idée sociale,

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les Saint'Simoniens entre autres, vont y rêver; et c'est de l'Orient que la critique, attendrie comme la poésie, mélancolique et tendre comme la foi , nous apporte ce livre de la Vie de Jésus qui est, en dehors de toute appréciation philosophique, un défi au moins, un appel à la libre controverse.

Je ne parle pas de la question diplomatique d'Orient qui est la grande question du monde, la seule qui survive à toutes les autres et qui puisse entrer en balance avec la question des nationalités.

L'Orient est la pépinière, la serre chaude de l'Europe; c'est de là que tout nous arrive. Lamartine rapporte d'Orient son éloquence. C'est par un discours sur la question d'Orient qu'il débute à la tribune, et, quand il sort brisé de l'étreinte populaire, après 1848, c'est en Orient qu'il va se reposer et rallumer ce dernier flambeau des souvenirs qui veille désormais dans son austère retraite, dans ce vestibule de la véritable gloire et de l'incontestable immortalité.

J'ai dit que Lamartine avait échoué une première fois aux élections. Ce fut pendant la lutte violente à laquelle sa candidature servit de prétexte que les auteurs de la Némésis, ces jumeaux de la satire, jetèrent au poète l'inconcevable raillerie, l'insultante dérision de leurs sarcasmes. « Je suis par ma nature tellement impersonnel , que j'admire les coups tout en les ressentant, » dit M. de Lamartine. Il les ressentit assez vivement toutefois pour répondre par des strophes que tout le monde a lues et que je ne veux pas citer.

Lamartine promettait le pardon à ses insulteurs. Ils l'ont mérité. M. Barthélémy, se repentant après 1848 de ses violences de 1830, se lamentait, en vers lamentables, de l'ostracisme dont l'homme d'État exclu de l'Assemblée législative se trouvait l'objet et s'exprimait ainsi :

Qu'on ne s'étonne pas si moi , dont la satire

Barra deux fois passage à ce roi de la lyre ,

Lorsque de la tribune il tentait les chemins,

Pour l'y mettre aujourd'hui je roidis les deux mains.

C'est qu'alors, dans ces temps de secousse incomplète,

L'arène me semblait indigne de l'athlète;

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Je voulais l'empêcher de descendre si bas ,

Le retenir au ciel, loin de nos froids débats,

Et d'un deuil étemel sauver la poésie.

Je l'appelle, aujourd'hui que l'heure est mieux choisie,

Dans une immense arène à mille pieds du sol,

Dans un champ politique où peut planer son vol ,

Au milieu des éclairs, des foudres, des tempêtes,

Dans le ciel orageux que cherchent les poètes.

Je l'appelle; qu'il vienne entre nos bras ouverts,

Comme s'il descendait de la voûte des airs.

L'anaende honorable est complète; je regrette qu'elle ait moins bien inspiré le versificateur que Tinjustice primitive: mais le repentir n'est pas une faculté poétique.

Lamartine, deux ans après son premier échec électoral, revenait donc de la ville et de Foasis de Damas, sur le bord du grand désert de Mésopotamie, quand une lettre de sa sœur vint le rappeler en France.

J'étais campé, dit-il, sous les cèdres de l'Anti-Liban. Je regardais du haut d'un mamelon la longue et large vallée de la Cœlé-Syrie , au fond de laquelle les rayons du soir frappaient et réverbéraient, comme sur un réflecteur immense , contre le marbre jaune des temples de Balbeck; je voyais de loin un cavalier arabe monter au pas essoufflé de sa jument les rampes rocailleuses qui montaient à mon campement. Arrivé près de moi , il descendit de cheval , fouilla dans sa ceinture , "en tira une lettre, la porta à son front en me saluant, et la remit à mon interprète...

Lamartine arriva en France quelques jours avant la session des Chambres.

Il s'agissait de Tenrégimenter. De quelle faction serait-il , le Tyrtéef M. Thiers, ministre alors, s'empressa deTallcr voir et de luî représenter dans quel isolement son indépendance rationnelle allait le placer. Il fut juste, habile, éloquent, mais il n'ébranla pas la conviction solide qui reposait sur un instinct : le raisonnement peut entamer le raisonnement ; toutes les subtilités sont impuissantes contre l'accomplissement d'une loi de nature.

XLii LAMARTINE ET SON TEMPS.

Lamartine ne pouvait garder son individualité qu'à la condition de demeurer entier et seul. Il n'était pas plus l'homme d'une coterie parlementaire qu'il n'avait été le poète d'un cénacle.

Mes longs voyages, dit-il, dans une préface, m'avaient rendu plus indifférent encore aux divers partis qui divisaient mon pays. Tétais un étranger pour les factions parlementaires ; je n'eus pas de peine à m'en isoler. — Où allez - vous vous asseoir dans l'assemblée? me demanda la veille un de mes amis. — Au plafond , lui répondis-je.

Il y a pour Tesprit des mots, pour les reparties, un début nécessaire, comme pour l'éloquence. Lamartine débutait par un mot juste, mais un peu précieux, sur lui-même-, plus tard, il saura, en gardant le même relief, donner une mesure exacte à ses empreintes.

, Le premier jour de son arrivée, le k janvier 1834, Lamartine prononça son premier discours, celui qui commence la série de ses œuvres parlementaires. Ce fut à propos de la discussion de l'adresse et du paragraphe relatif à la question d'Orient.

Lamartine avoue que, dans son impatience de monter à la tribune, de se mesurer corps à corps avec le monstre inconnu, il commit une faute de tactique, et qu'il parla avant d'avoir étudié dans un long silence les conditions de la parole politique, les exigences du milieu nouveau dans lequel son ardeur allait s'exercer. Mais l'étude lui était-elle possible? Ne se faitil pas illusion, quand il croit qu'une méditation laborieuse eût donné plus de profondeur, plus de portée à sa rhétorique?

J'écris ce mot avec intention. Devant un prodigue de génie, les économies d'éloges seraient puériles; nous n'avons pas besoin de tout admirer également, et nous pouvons convenir que l'exorde de son premier discours satisfait avec une candeur parfaite à toutes les exigences d'un bon traité de rhétorique. Capter l'auditoire par l'insinuation, invoquer les maîtres de l'éloquence pour s'en faire un patronage respectueux, telle fut la préoccupation de Lamartine. Voici les premières phrases qui furent très-vraisemblablement manuscrites, du moins apprises d'avance, pour servir, à tout hasard, à la première occasion.

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J'aime à les citer, comme les éditeurs des Méditations ont pris plaisir à imprimer des vers du grand poète composés au collège. Le talent, quand la conscience y est déjà, ne redoute aucune comparaison humiliante. Il n'est pas sans intérêt de bien préciser le départ; on jugera mieux de toute la route parcourue.

Messieurs, dit Lamartine , en commençant, je ne me proposais pas d'essayer sitôt la parole à cette tribune , toute pleine encore pour vous et pour moi du souvenir et des accents de nos grands hommes politiques; leur voix éteinte y retentit encore à mon esprit, et la mémoire éloquente des de Serres, des Foy, des Laîné, cette mémoire plus vivante sur le théâtre de leurs luttes est bien propre à inspirer une religieuse terreur à ceux que la voix du pays appelle à parler à leur place, mais non jamais à les remplacer. Pénétré plus que personne de ce juste sentiment de timidité et d'impuissance , si je ne dois que passer à cette tribune qui trompe et dévore tant d'espérances, que ce me soit un favorable augure de les avoir salués en passant d'un respect et d'un hommage pour tant de fortes et graves paroles qu'ils ont lancées de cette place même, pour tant d'émotions de patriotisme, de génie et de vertu qui ont fait vibrer nos âmesl Une invocation à leur patriotisme et à leur génie est le premier élan de la pensée chez ceux qui furent dignes de les comprendre , et qui seraient si fiers de les imiter.

N'est-ce pas là un début classique? Un point intéressant de ce discours qui lui assigne un rôle d'éclaireur, qui le pose au commencement de la route, comme une lumière que Lamartine ne soufflera et ne reniera jamais, c'est la déclaration, la profession de foi rapide faite en passant par l'orateur. Il a hâte de préciser ses convictions, d'affirmer en lui le citoyen. Il ne répudie pas ses pitiés, ses piétés légitimistes, mais il fait distinctement entendre qu'il ne vient pas relever au nom d'une opposition systématique le drapeau, blanc comme un linceul, qui a été abattu en 1830. Ce passage mérite d'être noté. A son premier mot dans la Chambre, l'écrivain de la politique rationnelle se proclame un homme social :

Cependant, Messieurs, comme homme de convictions sociales bien plus que comme homme de parti , il est une autre question que j'aurais voulu toucher d'abord, si mes paroles ne vous étaient pas sus-

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pectes, si vous ne voyiez pas en moi, peut-être, un ami trop prévenu pour de nobles infortunes ! je veux parler de cette phrase de l'adresse qui sollicite des mesures de rigueur dans les départements de la Vendée.

Ce discours ne fut ni applaudi, ni dédaigné. On l'écouta avec une certaine curiosité pour la voix, le geste et le talent oratoire du poète ; mais on ne s'y arrêta pas , pour le discuter.

Celui qui suivit, le lendemain, sur la même question a plus (J'importance. Lamartine, dans ses Mémoires, y revient pour exprimer un loyal repentir.

Je venais de parcourir pendant deux ans, dit -il , le monde oriental ; je devais être attendu , écouté , prépondérant dans une discussion de ce genre. Je fis le sacrifice de ma conscience à ma popularité ; je songeai à paraître hardi et neuf, plus qu'à rester sincère et honnête. Je proclamai je ne sais quel prétendu droit de civilisation, comme un droit absolu d'attenter aux nationalités établies, sans en rendre compte ni à Dieu , ni aux hommes , en sorte qu'il suflirait à un peuple de se croire plus ou moins civilisé que ses voisins pour leur déclarer la guerre et pour les balayer de leur place sur le globe... Rien n'était au fond plus coupable et plus immoral que ce prétendu droit d'expropriation des Ottomans... Ce discours fut fort applaudi par les légitimistes;... mais, tout en le prononçant, j'en sentis la faiblesse, je rougissais de mon succès de mauvais aloi.

Il est impossible de condamner avec plus de netteté la petite complaisance d'un orateur qui débute pour un parti dont il n'est plus guère, dont il n'est pas, mais qui lui inspire l'hommage d'un dernier respect.

Ce discours, d'ailleurs, à ne le juger qu'au point de vue littéraire, a de fort belles parties. La description de l'empire ottoman semble une continuation du livre le Voyage en Orient. Le poète, qui n'a pas encore fait une fusion complète avec l'orateur parlementaire, s'en éloigne du moins par des horsd'œuvre pleins de grandeur, de lumière; et si l'on ne peut qu'approuver les réserves faites par Lamartine, au point de vue de la saine politique, il faut applaudir sans restriction les magnifiques développements donnés à ce panorama, qu'un pinceau plein de soleil trace à grands traits. Je dois ajouter, malgré

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tout, que si Lamartine faisait un peu trop les alTaires de la Russie, en consentant à une immolation de la Turquie, il était cependant dans la voie, si féconde depuis en congrès européens, quand il voulait qu'aucune puissance n'intervînt isolément dans les affaires d'Orient. Sur ce point là, il voyait juste et obéissait à une inspiration logique.

La discussion sur la loi contre les associations va permettre enfin à Lamartine d'affirmer son sentiment social, et de liquider, en quelque sorte, une fois pour toutes, à la face du pays, son passé légitimiste, carliste, comme on disait alors. Cette date est mémorable à tous les points de vue, et je veux m'y arrêter un instant.

On sait dans quelles circonstances, après des rassemblements qui avaient agité la capitale, dans les journées des 24, 25 et 26 février 1834, le ministère , renvoyant la responsabilité de ces troubles aux sociétés politiques, proposa une loi contre les associations. Ces sortes de lois, improvisées dans la peur, offertes comme une arme à la réaction en éveil, sont toujours fatales ; elles sont des germes de guerre civile enfermés par Tintolérance dans les veines du pays. La dissolution violente des ateliers nationaux en 1848, exigée imprudemment par M. de Falloux et ses amis', amenait ces effroyables journées de juin que les ateliers nationaux seuls n'eussetit jamais fomentées. Les lois votées à Paris contre les associations en 1834 devaient retentir comme une menace, comme un défi, dans les écbos de la ville de Lyon révoltée. Il y a toujours du sang répandu derrière ces lois apportées par la haine ; et les massacres de la rue Transnonain sont le dernier épilogue de ce drame commencé à la Chambre.

L'opposition présenta divers amendements. MM. Berryer et Odilon Barrot les défendirent. M. Thiers les combattit au nom du ministère, faisant comprendre que l'arbitraire était une condition de salut pour le gouvernement, et que les sociétés armées n'attendaient qu'un signal pour marcher. Cet argument, qui fit une impression profonde sur la majorité, était précisément la condamnation de la loi, mais aussi la condamnation du régime. Quand un pouvoir n'a plus d'autres ressources que la violence, l'instinct véritablement conservateur es^t de le laisser

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tomber. Ce qu'il gagne en durée par des victoires de la rue ne profite guère à sa gloire, ne lui garantit pas l'avenir et afffaiblit la moralité, la dignité de la soumission dans le pays. Cette discussion pleine d'orages fit jaillir de la conscienee des cris superbes qui ont retenti pendant quatorze ans dans Tair chargé d'électricité, au-dessus de la monarchie de juillet.

M. Glais-Bizoin , Thonnête et intrépide défenseur de la liberté, qui commençait déjà cette ppposition dont il n'est pas lassé , après tant de révolutions et de réactions , c'est-A-dire après tant de déceptions, M. Glais-Bizoin, qui trouvait peut-être déjà un président spirituel pour le raillel^ de son patriotisme, eut les honneurs du rappel à l'ordre. M. Berryer s'écria avec ce rayonnejment du visage et cet éclat de la voix qui mettent le bruit et la lumière de la foudre dans une discussion : « 11 est quelque chose de plus hideux que le cynisme révolutionnaire, c'est le cynisme des apostasies. »

Enfin, M. Pages (de l'Ariège), fit entendre la protestation suivante qui flétrit la loi des associations, et qui restera comme le modèle des revendications révolutionnaires de la conscience, quand celle-ci est outragée par une majorité intolérante :

Si un Français , homme de bien , veut rassociation pour propager et affermir le christianisme, je suis son homme, malgré vos ministres et votre loi ; si un Français , homme de bien, veut une plus grande diffusion des lumières qui préparent la moralité de l'avenir et le bonheur de l'humanité, je suis son homme, malgré vos ministres et votre loi. Esclave de toutes les lois justes, ennemi de toutes les lois iniques, entre les persécuteurs et les victimes , je ne balancerai jamais. Je ne connais pas de pouvoir humain qui puisse me faire apostasier Dieu , l'humanité, la France. Pour obéir à ma conscience, je désobéirai à votre loi.

Parmi ces oppositions éloquentes, M. de Lamartine revendiqua sa place , non qu'il fût l'adversaire de la loi : il la votait, mais à la condition qu'elle fût exclusivement temporaire, et que le ministère, en la réclamant, s'engageât à présenter dans un prochain délai, non plus seulement une loi de suppression, mais une loi organisatrice du droit d'association. C'était, tout en accordant l'arme demandée, donner une si terrible respon-

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sabilîté à celui qui la demandait, que celui-ci ne devait s'en servir qu'en jurant de la briser tout aussitôt.

M. de Lamartine comprit que l'occasion était venue d'affirmer sa foi, ou plutôt il ne fit aucun calcul, et, emporté par le souffle orageux qui remuait l'assemblée, il s'éleva au-dessus des tempêtes, dans les saines régions du droit pur, de la vérité sociale, de la liberté et de la fraternité.

On avait parlé du parti légitimiste en termes méprisants. Lui qui n'était plus légitimiste que par la piété des souvenirs, lui qui allait, dans ce même discours, saluer la démocratie, releva fièrement le gant jeté par des apostats. Il parla des hommes qui avaient respiré pendant quinze ans l'air de la Restauration; qui avaient servi ce pouvoir revenu en France avec des institutions libres; qui avaient déploré sa chute, mais qui, le lendemain de la révolution, appelés à la tâche commune, n'avaient ni dans la garde nationale, ni dans les collèges électoraux, ni dans l'armée, ni dans les conseils municipaux, ni dans le gouvernement, refusé leur part de services, sacrifiant tout, excepté des regrets inoffensifs et des souvenirs respectables renfermés dans l'inviolabilité du cœur.

•Si c'est là, dit M. de Lamartine, ce que vous entendez par carliste, j'en suis, Messieurs, et je ne m'en excuse ni ne m'en honore. Ce n'est pas une faute, ce n'est pas un mérite; c'est l'instinct d'un sentiment qui se respecte lui-même, en respectant son passé.

Après cette revendication dont la Chambre fut émue, M. de Lamartine aborde la loi et la juge avec tristesse. C'est alors que, le passé salué, il entr'ouve l'avenir; c'est alors qu'il traduit en aspirations précises les sentiments dont la Profession de foi rationnelle étaient remplis, et que, tout en accordant au pouvoir l'appui sollicité, il pose (Jes conditions que le pouvoir ne tiendra pas, mais auxquelles il ne saurait manquer, sans tomber. Je voudrais savoir quel homme de progrès, quel démocrate, quel républicain ne signerait le passage suivant, et je crois qu'aujourd'hui encore, le lendemain môme de cette loi en faveur des coalitions, il aurait une actualité pratique.

Vous nous montrez dix mille Gatilinas, dans la capitale seule, tou-

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jours prêts à faire irruption dans la société ; et vous ne cherchez à ces plaies profondes du corps social d'autres remèdes que des lois d'urgence l La société se désorganise; une loi contre les attroupements! L'esprit public s'altère, se corrotopt; une loi sur la presse! Soixante mille ouvriers s'emparent de Lyon et dévoilent l'horrible volcan sur lequel l'industrie repose; une loi sur les coalitions! L'esprit d'une jeunesse ardente et sans emploi de ses forces surabondantes rêve la république, l'anarchie, le désordre; une loi contre l'association! Mais, des lois pour vivifier les industries, pour éclairer et moraliser les ouvriers, pour occuper et satisfaire cet excès de forces qui tourmente la population et la jeunesse française; des lois de prévoyance, d'avenir, de lendemain ? Point.

En disant que Lamartine ne consentait à cette loi d'exception qu'exceptionnellement, je n'étends pas les termes d'un discours essentiellement démocratique, je cite les mots :

Je ne donnerai donc qu'un vote d'urgence , qu'un vote conditionnel à la loi, et encore demanderai -je que la surveillance de la haute police soit effacé de l'article 3 ; ce serait créer une inquisition politique à temps; ce serait légitimer un ostracisme quotidien.

Dernièrement, à propos de la loi sur les coalitions, cet article néfaste de la surveillance a été remis en question. Le jeune précurseur du tiers-parti, qui n'en a pas été suffisamment effrayé, M. Emile Ollivier, aurait pu se rappeler les craintes prophétiques de Lamartine sur ce malencontreux paragraphe.

Lamartine ne voulait pas non plus d'une juridiction spéciale et revendiquait les droits du jury.

Le jury peut être faible quelquefois, mais il n'est jamais complice; il peut manquer aux caprices, aux passions du pouvoir du moment, il ne manquera jamais aux vrais périls de la patrie ; et d'ailleurs , je ne pense pas que nous puissions faire un hommage à la Chambre des pairs d'une attribution exceptionnelle, et que nous relevions la considération qui lui appartient, en faisant du premier corps politique de l'État la cour prévôtale des délits de l'association.

Après avoir ainsi limité de son mieux la portée du vote, Lamartine faisait avec une effusion de cœur touchante l'éloge de cette population lyonnaise représentée comme une armée

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aux ordres des factions, et dont le fantôme épouvantait jusqu'à Paris les pâles législateurs de la compression. Il terminait par cet appel à la science sociale :

Ayons d'autres conciliateurs que dos soldats , d'autres arguments ' que nos baïonnettes; cherchons les causes, trouvons les remèdes à ces maux , à ces erreurs et à nos périls I

Ce discours causa un profond étonnement. Je trouve dans le quatrième volume de VHistoire de dix ans la preuve de cette émotion. M. Louis Blanc, frappé de cette attitude nouvelle de Lamartine, l'explique par l'évolution d'un grand génie, c'est-àdire d'un grand cœur, vers la démocratie. Il rend justice sur ce point à l'orateur, et s'il ne pénètre pas jusqu'au sanctuaire, jusqu'au foyer intérieur de cette conscience que les événements de 1848 mettront à nu, s'il redoute, à cause de sa magnanimité dans l'erreur, de son intrépidité dans le changement, l'indécision de Lamartine , comme chef de parti , il salue du moins en lui , avec une pénétration heureuse , justifiée par les faits, l'homme de progrès que j'essaye de venger.

Il est une gloire, dit-il, qui appartient sans contestation à M. de Lamartine. Â une époque où beaucoup de républicains en étaient encore à renfermer le salut du peuple dans la substitution d'un consul à un roi , lui , légitimiste , converti de la veille , il annonçait déjà la réforme sociale. Les anciens, nul ne Tignore, avaient décoré les poètes du nom de vales , qui signifie prophète. M. de Lamartine fut donc un poète dans la plus noble acception du mot. Car, un jour, secouant avec courage les préjugés d'une moitié de sa vie , et déserteur du pouvoir, c'est-à-dire de la force , il devait tenir les hommes attentifs au bruit de son illustre défection , et montrer la route lumineuse qui s'ouvrira devant les générations à venir.

J'aurais quelques petites corrections à apporter à cet éloge, non pour le diminuer, mais pour mieux en accuser la portée : Lamartine n'a pas eu à secouer bien fort les préjugés de sa vie. Nous avons vu qu'il n'y tenait pas au delà de la piété du souvenir, et s'il a résolument attaqué plus tard la monarchie de juillet, ce n'était pas qu'il fût infidèle à la religion du pouvoir; il a toujours gardé, et il garde encore, un peu trop peut-

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être, le sentiment de la force, mais de la force intelligente ; aujourd'hui comme en 1834, il accorde beaucoup à la nécessité de vivre, subordonnant parfois, non la justice et la morale, mais la liberté à ce droit de vie; comme si la justice et la morale ne subissaient pas une atteinte quand la liberté se résigne.

Il n'est donc pas tout à fait exact de croire que le grand orateur puisse devenir jamais un ennemi du principe d'autorité. M. Louis Blanc explique d'ailleurs ingénieusement, à sa manière, comment M. de Lamartine, chef de révolution, ne pouvait pas être chef de parti.

Être chef d'un parti , c'est en dépendre à l'excès. Et lorsque le commandement n'est plus qu'une forme hautaine de l'obéissance, il y faut une abnégation de soi , de ses pensées , et quelquefois un servilisme d'ambition , dont les hommes d'inspiration sont incapables.

Lamartine est, en effet, je l'ai prouvé, incapable de cette ambition servile qui fait que le chef n'est, à un moment donné, que le dernier combattant à la queue d'une tourbe qui l'entraîne. Ce n'est pas, en vérité, la peine de comprendre mieux que les autres, de voir plus loin, de porter en soi la conviction d'une vérité supérieure, si c'est pour éteindre cette colonne de feu au premier tumulte de ceux qui la méconnaissent. Rester seul dans certains cas, c'est être encore le chef de quelque chose de puissant; c'est commander à la réserve invincible de l'avenir, aux légions de ceux qui viendront réparer les torts de l'injustice et les dommages de l'ingratitude. Caton, debout dans une foule agenouillée, garde son commandement; il perd les compagnons lâches du présent, mais il défie les vaillants de la postérité. Être le chef d'une intrigue , cela oblige peut-être à obéir pour durer; être le chef d'un progrès, cela impose une roideur qui veut être brisée , pour laisser des jalons sur place, mais qui ne se soumet pas sans trahir son but et sans perdre toute sa force.

Le témoignage de Louis Blanc, qui se retournera, à tort selon moi, contre Lamartine, après les événements de 1848, est bien puissant et moins suspect dans le livre que je cite; et à l'heure où je l'invoque, il démontre ainsi que je le disais.

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l'aurore de ce mouvement démocratique qui devait, en passant par VHistoire des Girondins, aboutir au rôle jojué le 2& février : il prouve en même temps l'influence que commençait , dès son troisième discours, à exercer Lamartine.

La question de la dette américaine, une proposition du général Bertrand, relative aux légionnaires de Tîle d'Elbe, l'Algérie, le budget de l'instruction publique, les crédits additionnels et un amendement pour l'abolition de la peine de mort, amenèrent encore M. de Lamartine à la tribune dans cette première session de 1834; et, chaque fois qu'il prit la parole, ce fut pour affirmer les principes d'honneur et de loyauté qui veulent que la France paye fièrement ses dettes, qu'elle refuse une prime à la défection, qu'elle garde ses conquêtes, et qu'elle émousse ses baïonnettes sur le seuil des maisons d'école , le lendemain même d'une répression sanglante et d'une victoire cruelle sur l'anarchie.

Lamartine avait débuté avec éclat sans flatter aucun parti. Il était naturel qu'il rencontrât tout d'abord la calomnie. L'estime est, en politique, un fruit tardif, qu'on ne cueille qu'après la gloire et souvent qu'après le mépris. Les habitudes routinières étaient contrariées par cet homme qiii parlait du haut de sa conscience, et non pas du haut d'un trépied vendu ou prêté par une faction. Son indépendance paraissait aux tacticiens parlementaires une faute, presque un scandale ; mais le public, la foule , l'acteur tumultueux du grand drame qui se joue à l'heure des révolutions, celui qui entre en scène, quand les petites coteries se retirent, celui-là commençait à applaudir Lamartine , à amasser ce trésor de considération et d'enthousiasme qui a été dépensé, mais non entièrement épuisé, en 1848, et que je veux déterrer aujourd'hui.

La session de 1834 close le 24 mai, la Chambre des députés fut dissoute le lendemain , et les collèges électoraux convoqués le 21 juin. M. de Lamartine, élu dans le Nord et dans le département de Saône-et-Loîre, opta pour Bergues. Il avait, dans une énergique profession de foi, distribuée la veille du scrutin, expliqué sa politique, et, résumant toutes les calomnies dont il était l'objet dans ce reproche de n'être pas un homme de juillet, il terminait son appel aux électeurs par cette déclaration :

LU LAMARTINE ET SON TEMPS

Je ne veux être , je ne suis ni un homme de Juillet, ni un homme de 1815, ni un homme de 1830, mais un homme de toutes les dates progressives et de tous les systèmes utiles à son pays!

Combien de fois l'orateur sincère ne sera-t-il pas obligé de renouveler cette déclaration I Tant il est vrai que la logique et la droiture semblent toujours des paradoxes à déchiffrer, dans une société qui vit encore de vieilles formules et de diplomaties surannées !

A l'ouverture de la session de 1835, M. de Lamartine débuta par un de ces discours qui jaillissent le mieux de cette ânve ouverte à toutes les générosités. Il parla de l'amnistie avec une élévation de pensées qui, détruisant les misérables subterfuges d'un pouvoir, honteux mais impatient de sévir, allait chercher derrière des allocations de crédits l'intention secrète et fatale du système. La loi contre les associations avait été une première faute; le refus de l'amnistie en fut une seconde. Après le manque de confiance dans la liberté, le défaut de grandeur dans la victoire devait continuer aux yeux du pays cette diminution de l'estime qui aboutira fatalement à la révolution du mépris. Le ministre de l'intérieur, M. Thiers, demandait des fonds pour la construction d'une salle définitive des séances de la Chambre des pairs : c'était demander indirectement un prétoire pour juger, après le procès d'avril, tous ceux qui seraient tentés d'armer les impatiences du pays. Lamartine dégagea la question d'humanité de la question de chiffres ; il adjura la Chambre nouvelle de se prononcer par un refus contre la rigueur cachée que réclamait le ministère.

Il commençait par s'étonner que la première inspiration du pouvoir victorieux ne fût pas l'apaisement. Amnistier, c'est désarmer; et, ouvrant les perspectives idéales de cette nouvelle Chambre des pairs que l'on voulait construire, Lamartine l'emplissait , pour ainsi dire , du bruit des fers et des verrous , des voix accusatrices, vengeresses, gémissantes, des juges, des geôliers et des victimes, et se demandait si c'était là de la civilisation, de la morale, de la politique. Ce n'était pas le procès de la sédition qui allait commencer, c'était le procès du régime et la condamnation de sa moralité.

LAMARTINE ET SON TEMPS. lui

Supposez , s'écrait Lamartine au milieu des interruptions , des clameurs de la majorité et des ministres, supposez qu'au lieu d'être les vainqueurs nous eussions été les vaincus 1 supposez les partis armés, que les Vendéens , que les républicains nous eussent appelés le lendemain de leur victoire devant leurs cours martiales ; nous eussions vu des victimes, peut-être, mais des condamnés, mais des juges, mais un véritable procès , vous n'en eussiez point reconnu dans ces parodies judiciaires. Eh bien! la seule différence, quant au procès, c'est que vous êtes les vainqueurs et qu'ils sont les vaincus! Leur défaite, c'est leur jugement ; que ce soit aussi leur seul supplice!

J'aime à noter dans ce beau discours certains passages, non pas les plus éloquents, mais ceux qui éclairent le mieux, en même temps que la situation présente de l'orateur, la position future qu'il prendra -à la tête de la France, entre tous les partis. Passant en revue les diverses catégories d'insurgés, c'est-à-dire de vaincus, les Vendéens ou royalistes, les républicains, les prisonniers de Ham, Lamartine, après avoir rendu hommage à la fidélité traditionnelle, au dévouement chevaleresque pour les souvenirs, s'exprime ainsi :

Les républicains, qu'on vient de nous représenter comme des fanatiques incorrigibles, sont, pour le plus grand nombre, des jeunes gens chez qui le républicanisme n'est qu'une fougue de logique.

La logique ! voilà un mot excellent pour définir un parti qui semblait alors une utopie. C'est la logique fougueuse qui faisait les barricades de Saint-Merry ; c'est la logique enthousiaste qui proclamait un gouvernement provisoire au 24 février 1848. Lamartine , homme d'autorité , de pacification , d'ordre en toutes choses, ne manquera jamais, par une sérénité de jugement qui domine la crainte, non de justifier, mais d'expliquer tous les soulèvements précurseurs. L'homme qui a écrit la Politique rationnelle, et qui sera le modérateur du mouvement logique de 1848, ne faiblira jamais, je ne cesserai de le répéter, dans ce programme invariable qui s'agrandit et se complète à chaque pas nouveau, sans toucher aux principes.

Est-ce un réactionnaire, pour me servir des mots familiers au langage de l'ingratitude, l'orateur qui montre la logique

Liv LAMARTINE ET SON TEMPS.

de ces mises en demeure insurrectionnelles? Est-ce, d'un autre côté, un perturbateur quand même, un Érostrate implacable, celui qui parle ainsi aux majorités aveugles :

Les républicains, Messieurs! vous avez un moyen sûr de les vaincre, et vous n'en avez qu'un. Prenez d'avance leurs positions, devancezles, donnez au pays ce qu'ils lui promettent. Par votre système d'immobilité, c'est vous qui feriez des républicains; une opinion n'est forte que des droits qu'on lui refuse, et non pas de ceux qu'on lui accorde.

Je renvoie, pour tous les détails, à ce discours qu'il faudrait citer en entier, et qu'on trouvera plus loin à sa place : je veux cependant extraire encore deux passages qui ont leur signification.

Et ne pouvons - nous pas craindre aussi nous-mêmes qu'une voix s'élève du sein des ruines de cette malheureuse cité (Lyon), et ne crie que si les crimes de l'agression ont besoin d'amnistie les malheurs, les excès de la lutte ont besoin aussi d'être oubliés? Oui, Messieurs, nous avons tous besoin d'amnistie, et c'est pourquoi nous la devons tous!

Et comme on lui reprochait, avec l'obstination de la platitude, de n'être qu'un homme d'État sentimental, un poëte, et de faire de la politique idéale, Lamartine disait :

Nous ne rêvons pas une humanité idéale, mais une humanité progressive ; mais , c'est vous , hommes d'État d'un seul système , qui ne prenez pas l'homme tout entier, qui vous privez volontairement de la meilleure partie de lui-même.

Et, avant de donner son vote, l'orateur s'écriait, au frémissement et aux applaudissements des extrémités :

Je vote contre la loi , parceque je ne veux pas que ce fatal procès coûte un centime de plus aux contribuables. Ils ont payé pour l'administration, pour la police, pour l'armée, pour la garde nationale; ils ont payé de leurs deniers et de leur sang ; ils ne veulent pas payer de leurs sentiments et de leur honneur. Je vote contre la loi, parce que

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je voudrais rendre le procès impossible. Je vote contre la loi, parce que je veux la seule loi de justice et de politique, l'amnistie l

Ce discours prononcé aux heures les plus sombres, quand le pavé des rues était mal essuyé, emprunte à ces circonstances mêmes un surcroît d'humanité, de grandeur. Le beau mérite d'être miséricordieux et juste, quand la miséricorde est superflue, quand la justice ne coûte aucun effort! L'amnistie ne fut pas proclamée : la voix de Lamartine se perdit dans le tumulte de ces forcenés qu'on appelle des conservateurs, comme lès Furies sont appelées les Euménides.

Je n'ai pas l'intention de suivre, discours par discours , Lamartine dans le travail de chaque session. Il me suffit de m'arrêter aux harangues qui sont pour ainsi dire des étapes , et de confronter à chaque fois les titres laissés dans le passé, les gages promis à l'avenir avec les paroles du présent, pour contrôler la prévoyance, la logique de l'homme d'État et pour m'assurer qu'il ne dévie pas, qu'il n'a pas même la tentation de dévier.

Je ne dirai donc rien d'un discours sur les caisses d'épargne, de quelques paroles à propos d'une pétition de M. Alexis Monteil contre le duel, d'un discours sur la responsabilité ministérielle ; et je passerais également sous silence la discussion engagée à propos du traité avec les États-Unis, si je ne voulais souligner à l'attention du lecteur quelques lignes patriotiques destinées à montrer qu'il n'est pas indispensable d'adorer la colonne, pour être jaloux de l'honneur de la France. Ce qu'on appelle chauvinisnae n'est pas le privilège d'une opinion, et on peut détester toutes les guerres de l'Empire, sans être disposé pourtant à faire bon marché du drapeau. Il semble que la politique sociale, que la diplomatie de conscience soit une politique peureuse avant tout et pacifique, jusqu'au renoncement de toute dignité. C'est là une calomnie.

La Chambre des députés avait refusé , dans une session précédente , de ratifier le traité par lequel le gouvernement se reconnaissait débiteur des États-Unis pour une somme de 25 millions. Le président Jackson s'était permis un message offensant et injurieux pour la France. Le gouvernement français, en acceptant la dette, subordonnait toutefois la ratification du traité

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à une sorte d'amende honorable du gouvernement américain. Ceux qui voulaient avant toute chose que la France payât ce qu'elle devait, sans se croire déchargée de ses obligations par une injure, étaient accusés de faiblesse, de pusillanimité. Voici comment Lamartine releva cette accusation :

Messieurs, j'ai partagé rîndignation commune soulevée par les paroles brutales du président de la république américaine. Toute mesure, toute offense de l'Araérique envers nous a quelque chose qui flétrit l'âme, quelque chose qui tient du parricide; mais j'avoue que je n'ai jamais sérieusement pensé qu'on pût soupçonner mon pays de lâcheté pour le mépris magnanime qu'il devait à ces paroles. On nous parle du drapeau français traîné par nous à l'autel de la peur ! Et où est l'autel? où est la peur? Accuser la France de peur est la dernière insulte qui restait à dire à ce pays si souvent, si vainement insulté par tous les partis! Peur, nous! et de quoi? D'un mot grossier, d'un coup de canon tiré sur l'Atlantique et dont la France n'entendra pas même l'écho! Ah! Messieurs, respectez en nous, respectez dans vos adversaires ce caractère français qui ne souffre pas une telle imputation! Soyez sérieux , si vous voulez convaincre. .

Cette protestation de Lamartine donne à son discours un accent plus fier que s'il avait imité le refus hautain d'une partie de l'opposition. Il faut avouer, d'ailleurs, que les meilleurs esprits étaient divisés sur cette question. Elle n'eût été douteuse pour personne, si l'attitude du gouvernement français avait été aux États-Unis, dans les rapports diplomatiques, ce qu'elle était en France devant l'opposition. Ici, on parlait de poser des conditions au remboursement; là-bas, on faisait dire au président Jackson qu'il serait remboursé, ce qui était l'essentiel, et qu'il n'avait pas à s'inquiéter d'une petite comédie parlementaire jouée par la majorité et pour le pays. Lamartine s'élevait audessus de ces intrigues; mais l'opposition, qui les devinait, ne voulait pas s'en rendre complice, et, en refusant le payement de la dette, espérait pousser le pouvoir à l'héroïsme. Mais la fierté est une vertu innée qui ne se conseille et surtout qui ne se donne pas.

Que Lamartine ait prononcé quelque temps après un admirable discours sur l'esclavage, cela ne saurait étonner personne.

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L'abolition de l'esclavage est une de ces questions d'humanité, de philosophie sociale, qui touche trop au sentiment, pour ne pas sembler à tout le monde de la compétence d'un poëte : je ne citerai donc rien de cette belle harangue, modèle absolu de style et d'élévation de pensée. Je cherche tous les indices, tous les flls qui, dans des discussions en apparence plus pratiques, rattachent Lamartine à la démocratie et le rendent étroitement solidaire du progrès.

Dans un discours sur la liberté de commerce, par exemple, prononcé plus tard, il voudra avec fermeté la conséquence des principes de 17^9, appliqués à l'industrie. Il voudra que les besoins des masses,, s'imposant à l'économie sociale, renversent les privilèges industriels et abaissent les frontières du fisc entre les peuples, de même que l'émancipation des classes a supprimé r inégalité féodale et créé la solidarité des nations; et, comme on raillait l'enthousiasme, le fanatisme des partisans de la liberté politique, Lamartine répondra :

Oui , nous sommes des fanatiques de vérité , des perturbateurs de monopole, des révolutionnaires de législations arriérées ; oui , l'œuvre que nos pères de 89 ont glorieusement tentée et accomplie dans Tordre politique, la réforme morale, nous avons la volonté, nous avons le courage, nous aurons la persévérance deTaccomplir dans Tordre matériel.

Qu'aurait-on à ajouter à ce langage, pour qu'il semblât digne d'un socialiste plus incontestable, d'un démocrate plus incontesté?

La discussion, commencée le 13 août 1835, au sujet de ces lois terribles sur la presse, que le changement /ie perspective fait regarder aujourd'hui comme des lois presque douces, fut un merveilleux terrain pour l'éloquence et la dialectique de M. de Lamartine. Le poëte, Técrivain, Thomme social, combattit de toutes ses forces, de toute son âme, ces empiétements sur le domaine inviolable de la pensée. Pauvre domaine ! il a subi, alors et depuis, de fréquentes invasions. Ces lois de septembre, je ne demande pas qu'on nous les rende, puisque nous les avons, mais je voudrais bien qu'on les diminuât au moins de

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tous les accessoires qui les ont compliquées et rendues plus lourdes.

L'attentat de Fieschi avait été le prétexte de ces propositions. Toutes les fois qu'un crime est commis par le fanatisme, c'està-dire par l'ignorance, les pouvoirs s'en prennent invariablement à l'idée, à l'intelligence, c'est-à-dire à la seule chose qui pourrait paralyser les instincts mauvais et désarmer les passions de la rue.

Après l'attentat de Louvel, les royalistes n'ont-ils pas dit que le duc de Berry avait été assassiné par une idée libérale? Or, je voudrais bien savoir ce qu'il y avait de libéralisme dans le cœur de ce bonapartiste obtus et farouche qui avait entrepris l'immolation de la dynastie ! A peine la fumée de la machine infernale se fut-elle dissipée, que Louis-Philippe, dans une proclamation, disait à la France : « Mon gouvernement connaît ses devoirs, il saura les remplir; » et que M. Thiers, je suis fâché de le constater, ordonnait des perquisitions chez le plus loyal, le plus pur des républicains, Armand Carrel!

L'histoire est un enseignement stérile pour les gouvernements; toutes les chutes amenées par la compression n'ont pas encore décidé un homme d'esprit au pouvoir, à chercher dans la liberté des garanties de conservation que ne donnent jamais ou que n'ont pas données, du moins jusqu'ici , les mesures rigoureuses répondant aux attentats. La peur des chefs , menacés par un poignard, leur fait confondre un assassinat avec une révolution; et, pour garantir leurs jours, ils multiplient des .précautions qui deviennent des menaces à leur tour, des provocations pour le pays. Il en est des lois préventives comme de la peine de mort. Elles blessent un principe supérieur à tous les intérêts égoïstes; elles ne désarment personne, constatant un droit de force, de violence, qui peut être invoqué contre elles. La statistique du crime ne s'alourdirait pas, le lendemain du renversement de Téchafaud; et un gouvernement , assez élevé dans la philosophie de la politique pour assainir les lois, pour les débarrasser de toutes les précautions méprisantes, pour substituer le sentiment de la conscience universelle à son jugement individuel, pour établir une sorte de point d'honneur entre la nation et lui, ce gouvernement-là

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mettrait de la dignité dans les relations, et, par suite, de la justice; il porterait un coup décisif à cette légitimité des insurrections, que la liberté fait évanouir.

Mais, de toutes les routines funestes, celle-là, la plus souvent -et la plus fatalement expérimentée, est encore aujourd'hui celle à laquelle on se laisse le plus facilement entraîner. L'histoire, comme on Fa dit, est un miroir. Il faut bien avouer alors que la glace est du côté du peuple, et l'envers du côté du pouvoir.

Lamartine, à Toccasion de ces lois contre la presse, proposées par M. Thiers, un enfant de la presse, par M. de Broglie qui, sous la restauration, s'était fait le protecteur de la liberté d'écrire, par M. Guizot, le publiciste et le professeur, qui avait en toute circonstance proclamé la souveraineté de la raison, Lamartine prononça un de ses plus beaux discours, un de ceux qu'il faut relire à toutes les époques et que l'on pouvait consulter, notamment après l'attentat d'Orsini, quand M. Billault, dont il est de bon goût de louer aujourd'hui le libéralisme, réclamait, au nom de la même complicité morale, la suppression du Spectateur (ancienne Assemblée nationale) , de la Revue de Paris, et appelait la loi de sûreté générale à la défense du pouvoir.

J'aurais trop de choses à citer dans ce discours, réimprimé plusieurs fois. Je me borne à ces passages :

La société est une mêlée; gouverner, c'est combattre. Quand on est chargé d'élever un grand peuple à. la liberté et par la liberté, il faut achever cette éducation aux conditions qu'on a acceptées I Si l'on trouve ces conditions impraticables, il faut le dire tout haut. Nous jugerons!

Plus loin, il s'écrie avec un accent prophétique :

Messieurs, prenons -y garde! C'est toujours ainsi que l'esprit de réaction procède. II profite de la généreuse émotion des peuples pour les rejeter en arrière, hors de leur voie naturelle ; c'est la robe ensanglantée de César, qui, secouée du haut de la tribune, précipite le peuple romain dans la servitude !

LX LAMARTINE ET SON TEMPS

Le succès du discours de Lamartine eut une influence sur l'orateur, qu'il constate lui-même. A partir de ce jour-là, il eut de l'autorité dans la Chambre, et il se crut par cela mênae obligé, je ne dirai pas à plus d'étude (on sait comment il étudie), mais à plus d'attention envers les questions strictement politiques. M. Royer-Gollard, un oracle in partibus, vint le trouver sur son banc, et, en le complimentant sur Feflfet qu'il renaît de produire, lui demanda pourquoi il se condamnait à ne parler que sur des généralités théoriques qui le privaient de son influence naturelle dans les questions de tous les jours.

— C'est , répondit Lamartine, pour parler par la fenêtre à la masse du pays, qui méprise les discussions sans valeur entre le ministère et l'opposition.

— Je vous comprends, reprit M. Royer-Collard; mais, pour parler par la fenêtre, il faut d'abord être dans la chambre!

Cette conversation explique parfaitement le rôle de Lamartine, et indique le point précis de ce qu'on appellerait sa seconde manière , s'il s'agissait d'un artiste. Tout orateur qui commence dans les conditions du grand poète a besoin de justifier ses droits à l'attention. Ainsi que je le disais, les improvisateurs se tiennent, d'autre part, forcément au sommet des questions. Il était simpfe que Lamartine abordât d'abord la tribune par les sujets de politique humanitaire, et exhalât d'abord, comme dans les MédUations et dans les Harmonies, sa foi par des aspirations plus générales et plus vagues. Mais, de même qu'après avoir conquis son public par. les vers il en vînt à la prose; de même, en politique, après l'exorde oratoire, tout imprégné de la poésie des premières émotions, il aborda la prose, je veux dire la discussion des affaires, s'échappant par intervalles de ces avenues plus étroites, pour regarder un peu à l'horizon lointain, à travers cette fenêtre, cette tribune, dans le bleu du ciel, qui lui donna le droit d'être écouté seul le 24 février 1848.

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