LAMARTINE, ORATEUR POLITIQUE
La conversion des rentes , qui fut la question capitale de 1836, et que M. de Lamartine traita plusieurs fois à fond en se déclarant l'adversaire de la mesure, la liberté du commerce^ les maisons de jeu, l'esclavage, la question de Grèce, à propos du budget des a£Eaires étrangères, amenèrent plusieurs fois M. de Lamartine à la tribune.
Dans un discours sur les colonies, je trouve, à la péroraison, cette remarque judicieuse :
J^apporte parfois à cette tribune quelques vérités qu'on appelle avancées, qu'on appelle idéales, qu'on appelle peut-être perturbatrices, et qui, selon moi, sont éminemment conservatrices; car je ne connais rien au monde de si révolutionnaire qu'un abus qu'on laisse subsister, rien au monde de plus révolutionnaire qu'une immoralité, qu'une iniquité qu'on peut corriger et qu'on laisse consacrer dans la loi.
La colonisation de FAlgérie, soutenue par M. de Lamartine, ne devait pas être, selon lui, une conquête permanente, régie par un gouvernement militaire : il réclamait, le 11 juin 1836, une administration civile qui attachât les populations indigènes, en les incorporant sous la suzeraineté de la France; et nous allons voir de quelle hauteur, de quel juste dédain M. de Lamartine écartait les interruptions en passant.
Tant que vous aurez une armée, disait-il, et un général pour gouverneur suprême en Afrique... {Interruptions , approbations et murmures.)
M. DE Laborde. — Il faut y envoyer des abbés I M. DE Lamartine. — Je n'aime pas les petites plaisanteries dans les grandes questions...
LXii LAMARTINE ET SON TEMPS.
Pois, l'orateur, aossi cajme qu'ayant rînterruptîon, continuait le déTeloppement de sa pensée, ayant mis tout un discours de réfutation dans un mot en apparence banal, mais ingénieux au fond.
La discussion du projet de loi sur la disjonction fut un épisode solennel dans la carrière de M. de Lamartine. Je sais tout ce qu'un pareil souvenir commande de réserve, et je n'oublie pas à propos de quel attentat, jugé déjà à Strasbourg, cette loi était proposée. Mais les faits appartiennent à Tbistoire; et le suffrage universel est une si grande amnistie, qu'on peut parler aujourd'bui, sans intention blessante, de ces événements effacés, qui étaient alors pour Lamartine des symptômes et des menaces contre la liberté.
Était-il juste d'établir des juges différents pour une même cause, de renvoyer les militaires devant un tribunal militaire, lors d'un complot mixte? L'opposition en masse disait non. Le pouvoir, qui se sentait menacé d'instinct par l'acquittement de tous les complices du prince Napoléon devant le jury de Strasbourg, le pouvoir disait oui. M. de Lamartine, on peut le reconnaître maintenant, s'élevait au-dessus de l'égoïsme du pouvoir, au-dessus des scrupules de légalité de l'opposition. Il défendit la loi, au nom du bon sens et de l'équité, contre des légistes, contre M. Dupin aîné entre autres, qui l'attaquaient au nom du droit.
Là où il n'y avait pas parité de responsabilité dans le délit, disait M. de Lamartine, il ne pouvait pas y avoir une même juridiction. Mais le vrai motif, le motif d'instinct, de prophète, qui va s'affermir et éclater avec un rayonnement sublime dans la discussion, c'est la défiance du sentiment bonapartiste, c'est le péril de désarmer la société, en présence des souvenirs grandissants de l'empire. Ce discours excita autant de colère que d'applaudissements. Combien de gens, qui l'ont méconnu alors, voudraient aujourd'hui l'avoir applaudi? et qui donc osera dire que Lamartine, parlant à cette fenêtre ouverte sur l'avenir, ne voyait pas mieux et plus loin que tous?
Jl parle de l'acquittement possible du prince Napoléon par uo juiy, et il fait sentir le grand danger qu'un pareil verdict aurait pour la sécurité publique.
LAMARTINE ET SON TEMPS, lxiii
Ou le prince Napoléon aurait été acquitté, ou il aurait été condamné. S'il avait été acquitté, vous auriez eu bien autre chose qu'un scandale de Strasbourg , bien autre chose que le triomphe qui a affligé tous les amis de l'ordre et de l'égalité en France , vous auriez eu presque une révolution, du moins une avant-scène de révolution. Vous auriez eu ce qu'on aurait pris, dans une certaine classe du pays, pour un symptôme révélateur, précurseur des sympathies de la nation pour une autre dynastie napoléonienne, sympathies que je repousse, pour ma part, de toute l'énergie de mes souvenirs, de tout mon amour pour la liberté constitutionnelle.
Et comme Lamartine, alarmé de Tacquittement triomphal des insurgés de Strasbourg, y voyait une prime offerte aux insurrections militaires, les libéraux, vainqueurs en juillet, se levaient pour protester, pour réclamer, prétendant que l'orateur avait voulu flétrir la victoire de 1830. Lamartine répondait à ces interrupteurs inintelligents :
Je sais aussi bien que les honorables membres qui m'interrompent qu'il y a des révolutions populaires malheureusement nécessitées par des agressions fatales ; je sais aussi bien qu'eux que la liberté sort quelquefois de ces révolutions populaires; mais il n'est jamais sorti des émeutes et des révolutions militaires que le désordre, l'anarchie et la servitude. C'est là le sentiment qui me les fait combattre.
Un épisode de ce discours vient d'avoir tout récemment, à propos de la dernière discussion du budget, une sorte de contre-partie, d'écho, dans la Chambre législative de 1864. Lamartine, que l'effroi des révolutions militaires inspirait si prophétiquement, s'écriait :
Dans un pays où, pour donner au peuple l'éducation de la liberté, on n'élève devant ses yeux que les symboles de la gloire et du despotisme, comme si la révolution de Juillet devait servir de piédestal à Napoléon et non à la liberté du peuple; où un ministre de l'intérieur, M. Thîers, car c'est à lui que je m'acjresse dans ce moment, où un ministre de l'intérieur, chargé des t WLvaux publics , n'a pas craint de laisser nos artistes représenter rim«tge de la France , de la patrie agenouillée , humiliée sous la main de celui qui a dispersé ses corps politiques et violé la liberté dans son temnle... (âf ornements et bruit en sens divers.)
M. Thuss. — Où cela? (
Lxi¥ LAMARTINE ET SON TEMPS.
M. DE LAMART0E. — SuT FÂTC de TÉtofle.
Dans un pays où la liberté est bien pins dans nos désirs que dans nos habitudes, je dis que le despotisme du sabre passerait bientôt par la brèche que tous aurez laissée ouverte.
N'est-il pas piquant d'entendre aujourdTiui les ministres de rempire critiquer à leur tour, à leur point de vue, TArc de triomphe de l'Étoile, et reprocher à M. Thiers le mauvais goût du monument? Ce n'est plus le bas-relief, c'est l'attique, cette fois, que l'on condamne. Il y a dans cette ironie plus qu'un sujet comique; on peut y trouver une sorte de châtiment, comme l'histoire les aime. L'inconséquence de l'homme d'État est attestée, et M. Thiers aura beau répondre avec esprit : — « Si vous trouvez le monument mauvais, démolissez-le, » cette repartie n'empêchera pas d'opposer à l'homme d'opposition tout ce qu'il a fait imprudemment pour une apothéose dont il est embarrassé aujourd'hui, comme de répliquer au libéral de 1864 , par le souvenir des lois de septembre.
Il est très-fréquent d'entendre reprocher à Lamartine le vague de ses opinions : je m'eflforce de démontrer que cellesci, au contraire, ont toute la netteté désirable; mais n'est-il pas curieux que la valeur politique soit surtout attribuée à ceux que l'on peut mettre à chaque pas en contradiction avec eux-mêmes, et que la prévoyance de Lamartine autrefois, ainsi que sa fidélité à ses principes, maintenant que les prophéties sont réalisées, soient des motifs pour douter de sa raison d'homme d'État? La logique est une ennemie si naturelle de l'humanité, que nous la haïssons d'instinct et que nous pardonnons plus facilement à l'inconséquence qu'à la dignité dans l'abstention.
En repoussant avec énergie la menace des révolutions militaires, l'orateur entrevoyait dans la brume comme une révolution du peuple, et il est extraordinaire de l'entendre, en 1837, parler d'une Assemblée constituante pour achever l'œuvre restée incomplète après 1830. Écoutons-le :
Croyez-moi, le sol n*est pas encore raffermi, des bruits sourds de
LAMARTINE ET SON TEMPS. lxv
révolution grondent encore en Europe. Je ne sais ce que l'avenir prépare à notre glorieuse et malheureuse patrie , le sort des nations est entre les mains de Dieu ; mais ce que je sais, c'est que le pays redoute les révolutions par la violence. Oui, il veut des réformes législatives, il veut qu'une seconde Assemblée constituante se place à la fin de notre révolution pour la clore, comme la première se trouva au commencement pour l'ouvrir.
La loi de disjonction fut repoussée, et Lamartine en fut cour une prédiction perdue. Mais, différent de Cassandre , en cela qu'il prit courageusement sa part du péril , le jour où les orages annoncés éclatèrent, il signale toutes les tempêtes et demande qu'on les évite, comme pour refuser des titres à son ambition, et comme pour se condamner à n'être jamais rien, si la liberté est sauve.
La session de 1838 amena plusieurs fois M. de Lamartine à la tribune, pour des discours d'affaires, notamment pour la conversion des rentes, la question des chemins de fer ; et je ne parlerais pas d'une discussion, en quelque sorte épisodique, sur le costume officiel à donner aux députés, si je ne trouvais dans les arguments apportés par Lamartine un nouveau témoignage de foi démocratique.
11 semble que les poètes soient, avant toutes choses, des hommes d'apparat, et que les dorures soient faites pour les esprits ambitieux d'auréoles. Lamartine, fier de l'égalité du costume moderne, voulait le maintenir pour les députés, et, membre d'une commission nommée pour aviser à ce grave sujet, il repoussait formellement tout signe de distinction. Comme on lui objectait les cérémonies impériales , il répondait, en ne songeant qu'au premier empire :
Vous dites encore : Mais les Chambres de l'Empire? Et moi, je vous dis que la pensée de l'Empire et de ses assemblées muettes, chamarrées de broderies, était une pensée antireprésentative; c'était la pensée du despotisme, qui ne veut laisser que l'ombre des réalités représentatives , qui ne veut autour de lui que de l'éclat, au-dessous de lui que de la discipline, et qui veut autant que possible faire disparaître les représentants du peuple en les confondant avec les courtisans!
Bien des gens se souviennent d'avoir vu, pendant les jour-
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nées de juin 18/^8, Lamartine, sans ornement, sans costume officiel, courir au-devant de l'émeute, s' offrir comme victime expiatoire, s'il le fallait, et disputer en quelque sorte à l'archevêque de Paris l'honneur d'étouffer dans son sang la flamme de la guerre civile. L'homme pâle et fier qui courait au galop de son cheval devant la sédition, ne demandait de prestige qu'à son courage, ne voulait d'autre auréole que son patriotisme attristé, et restait fidèle à cette belle réplique qui fut encore, comme toutes ses paroles les plus retentissantes, un oracle et une prophétie :
y On vous a rappelé tout à l'heure ces jours sinistres où Témeute
gronde, où le député peut avoir à descendre sur la place publique; je ne dirai pas, comme M. Salverte, que le retour de ces temps est impossible : fasse la Providence que ni nous , ni le pays ne les revoyions jamais! Mais enfin, si ces circonstances terribles se représentaient, je vous Tai dit dans le rapport, serait-ce la broderie qui imprimerait le respect? Non! ce serait le caractère, Théroïsme, l'éloquence, le dévouement, le nom , la popularité, l'équité; voilà devant quoi le peuple s'arrête, réfléchit et recule. {Murmures , interruptions.)
Je ne comprends pas ces dénégations. Quoi ! lorsque l'immortel Boissy-d'Anglas brava la mort en la saluant {Très-bien! bravo f), et fit reculer ce flot d'assassins qui lui présentait la tête coupée de son ami Féraud, était-ce par son costume qu'il en imposa à ces brigands, ou par l'héroïsme de son courage? {Très-bien I )
Je noterai, en passant, que Lamartine, à propos des attributions des conseils généraux, réclamait la publicité absolue des séances, voulant multiplier les tribunes pour multiplier l'enseignement des affaires. N'était-ce pas là encore réclamer au nom d'un principe absolument libéral?
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