M. Guîzot
et dans les mansardes de nos ouvriers; il y en aurait une, Messieurs, qui ferait payer Tintroduction de la vérité, de la morale et de la religion , dans Tesprit et dans Tâme de vos enfants ! Ces deux lois sont filles du même égoïsme brutal; effaçons-les à la fois! Rendons l'air et le jour aux ténèbres des maisons du pauvre; rendons Tinstruction et la lumière aux enfants du pays! Nous aurons elTacé ainsi deux des plus grandes iniquités sociales dont un pays puisse être coupable envers soi-même! Nous aurons imité ainsi la Providence, qui donne gratis Tintelligence et le soleil !
Chambre des Députés. — Séance du 21 août 1835.
L'attentat Fieschi souleva en France un mouvement unanime d'exécration contre le crime , mais dans la pensée publique, c'était l'acte d'un scélérat isolé. Le ministère, mettant à profit l'indignation universelle, présenta immédiatement à la Chambre trois lois violemment répressives sur la presse, le jury et les cours d'assises. Ces rigueurs rencontrèrent dans la majorité une approbation passionnée. La commission du projet de loi sur la presse étendait même dans son rapport des dispositions déjà excessives. Ces lois, désignées sous le nom de lois de Septembre, devaient rester une date, comme le prévoyait M. de Lamartine.
Si j'écarte d'abord les sinistres images qui nous assiègent tous dans cette discussion , cette fête meurtrière , ce roi et ses fils menacés du même coup, cette mort jetée au hasard sur des centaines de citoyens pour atteindre la patrie dans un seul, ce n'est pas que cette horrible orgie du crime ait soulevé dans mon âme moins de pitié, moins d'indignation que dans la vôtre ; la France n'a qu'un cœur. Le Français peut avoir des sympathies, des convictions diverses, mais sous quelque bannière qu'il le rencontre, le crime est partout son ennemi. Une cause servie par de pareils ministres n'aurait que des scélérats pour sectateurs. {Trhs-bien!)
Gomme vous, Messieurs, comme ces ministres de la religion
qui ont reconnu le doigt de Dieu dans la conservation du chef de TÉtat, j'ai remercié la Providence d'avoir préservé le pays dans un homme. Comme vous aussi, après le premier saisissement d'horreur, j'ai regardé autour de moi , je me suis demandé quels étaient ces épouvantables symptômes; d'où venait le mal; où était le remède, et s'il y en avait; s'il fallait donc rester les bras croisés sous le feu des passions les plus acharnées, les plus infernales? Je me suis demandé tout cela, non point en homme de parti, mais en honnête homme, mais en face de ce serment civique que nous avons tous apporté loyalement à cette tribune.
Je ne me suis nié aucun des périls présents, aucun des dangers de l'avenir, aucun des excès de la presse, aucune des perversités des partis, et cependant, je vous l'avoue. Messieurs, soit impuissance de mon esprit, soit au contraire prévision plus calme et plus impassible d'une politique qui domine les circonstances, pour rester fidèle aux principes, je me suis répondu que si j'étais ministre, conseiller de la couronne et du pays, ce ne serait pas à la législation que je demanderais ce remède ; ce serait à l'opinion : que noui resserrerions en vain jusqu'à les rompre les mailles de notre législation. J'ai senti, en écoutant le rapport, que je ne me découragerais pas ainsi de la liberté, malgré des orages, et surtout que je ne m'en prendrais pas à la presse, dont nous avons sans doute à nous plaindre, mais dont nous avons tout à espérer; à la presse, qui est sortie à mes yeux du domaine de la législation, qui a cessé d'être un droit politique, et qui est devenue une faculté, un sens nouveau, une force organique du genre humain , son seul levier pour agir sur lui-même. Vous avez pris le symptôme pour le mal , et, en détruisant le symptôme, vous croyez détruire le mal : vous n'aurez fait que le masquer.
Oui, Messieurs, dans cette pensée, j'attendais avec anxiété les premiers actes du gouvernement après l'attentat de juillet : une convocation des Chambres. Elle devait avoir lieu. La France avait besoin de se revoir, de s'interroger, de se raffermir en nous. Des projets de loi! Quelques-uns du moins devaient être le prétexte de notre réunion. Ainsi, Messieurs, qu'une juste clameur publique, trouvant sa sanction dans cette
Chambre, fît disparaître devant la loi ce qui a déjà disparu devant le dégoût public, non pas la caricature politique et littéraire, cette satire lilhographiée, cette spirituelle parodie de la figure, qui n'enlaidit pas plus le visage que les parodies de nos théâtres subalternes n'enlaidissent Voltaire et Racine; mais la caricature atroce et séditieuse, où la perversité du cœur joue avec le crime et bafoue les saintes images de la patrie et de la religion. En effet. Messieurs, la caricature n'est pas l'exercice du droit de publier son opinion : c'est le droit de dessiner et de vendre l'injure, et l'injure n'est pas dans la Charte.
Qu'une loi rendît le vote secret au jury, qui ne doit pas compte, comme nous, de ses opinions à ses commettants, mais qui ne doit compte de ses jugements qu'à Dieu dans le ciel et à sa conscience sur la terre; qu'une loi fortifiât cette inviolabilité de la personne royale, cette personnification de la société tout entière, qui se sent profanée quand on la profane, blessée quand on ose y attenter; qu'une loi enfin purgeât nos théâtres du cynisme sanguinaire qui les déshonore et rend les hommes féroces; qu'elle ne permît plus que le mauvais rêve d'un jeune insensé vînt souiller l'imagination de tout un peuple de la contagion du crime ou de la débauche, en confiant l'exercice de cette censure toute morale, non point à une police, mais à des jurys indépendants, à une sorte de sacerdoce des mœurs publiques: ces lois. Messieurs, commandées par les besoins du moment , inspirées par nos consciences , auraient eu l'adhésion de tous ceux qui regardent la société comme sainte et la morale comme inviolable ; et cependant faut-il vous dire toute ma pensée? Ces lois mêmes, je ne les aurais pas présentées en ce moment; j'aurais attendu quelque temps; j'aurais craint de paraître profiter d'une émotion publique pour emporter des lois de surprise ; j'aurais laissé se dissiper la fumée du moment pour juger la position d'un œil plus clair et plus calme ; j'aurais laissé l'esprit public ti'availler sur lui-même.
Le crime de juillet, trompé par la Providence, était favorable à l'esprit de résipiscence sociale, au pouvoir en France : cette catastrophe qui devait tourner en force et en popularité à
la monarchie, j'aurais craint, en y touchant, de détruire son influence. Les événements, livrés à eux-mêmes, ont une force occulte, mais infaillible. On ne sait pas ce qu'ils renferment de leçons et de convictions pour les peuples. Les peuples, Messieurs, n'ont pas besoin de commentaires pour lire dans ces textes sanglants le péril et le salut des sociétés !
Mais que j'étais loin de m'attendre à cette loi de mort, à cette loi de marque contre la pre.-se, à cette loi qui restera une date dans les annales des aberrations, des ingratitudes humaines! Il y a peu de jours. Messieurs, vos ennemis les plus implacables vous accusaient de ces projets meurtriers, et je vous défendais de cette pensée comme d'une insulte à votre intelligence et à votre constance politique. Messieurs, à la lecture de votre rapport, je me suis tu. Un tel projet dépasse les espérances mêmes de vos ennemis.
Ce n'est pas. Messieurs, (jue je me dissimule rien ; ce n'est point aveuglement, ce n'est point optimisme de ma part; la presse , à de belles exceptions près, a mal mérité du pays ; elle n'a pas été digne de sa haute et sainte mission, de sa dictature intellectuelle et morale ! Je le confesse, j'en rougis ; le pays vaut mieux que son expression ; l'esprit public est plus sain que ses organes. Oui, la presse, depuis quatre ans, distille à chaque ligne la haine, la calomnie, l'outrage ; elle sue l'insurrection et l'anarchie. Je l'ai senti comme vous. Combien de fois n'en ai-je pas gémi, combien de fois n'ai-je pas partagé vos justes indignations, combien de fois n'aurais-je pas été tenté de la maudire moi-même et de lui souhaiter un bâillon de fer, si je ne m'étais pas souvenu que bâillonner la presse, c'était bâillonner à la fois le mensonge et la vérité, c'était bâillonner l'esprit humain !
Oui, Messieurs, c'est un instrument, c'est un outil de civilisation difficile à comprendre et à manier; elle vous blesse souvent; elle est souvent hostile, inique, quelquefois atroce contre vous I Rien ne la touche , rien ne l'apaise ; elle renie ses doctrines d'hier pour vous opposer celles d'aujourd'hui ; vous êtes son aliment, il faut qu'elle vous dévore pour vivre : et cependant il faut la supporter. Les gouvernements libres, difficiles par elle, sont impossibles sans elle ! Il faut la supporter
OU renoncer à la liberté! Il faut la vaincre en la mettant dans son tort, ou la tourner pour soi ; mais la nier, mais la briser, mais rétouffer, c'est une entreprise insensée, qui retombe sur ceux qui la tentent. Gela mène en arrière, et les nations ne reculent pas longtemps : cela mène à Moscou ou à Prague par le chemin de la tyrannie et de Taveuglement, ou par le chemin de la révolte.
Mais est-il donc si difficile de se résigner à cette condition nouvelle des gouvernements? Si j'en crois le projet de loi, si j'en crois les efforts mêmes du rapporteur et de la commission pour déguiser dans ce projet, par une liberté apparente, une servitude réelle, il y a incompatibilité dans vos pensées entre la presse et vous, entre la presse et l'ordre social. Messieurs, soyons sincères; je n'aime pas les récriminations, je méprise cette polémique de vengeance qui triomphe dans la contemplation des embarras présents, en souvenir des fautes passées. Mais soyons justes ! est-ce bien à vous de vous plaindre de cette incompatibilité? N'avez-vous rien sur la conscience? N'y a-t-il pas quelque expiation cachée dans les injustices de la presse à votre égard? N'est-ce pas vous qui l'avez faite ce qu'elle est? Avezvous été toujours justes, toujours modérés, toujours impartiaux avec le gouvernement de la Restauration ! Ah! si j'exhumais vos écrits et vos paroles d'alors, vous en seriez écrasés. Je ne le ferai pas. Mais souvenez-vous du ministère Martignac. A ce moment à jamais regrettable où la monarchie des Bourbons vous offrait des gages (le réconciliation par les mains d'un honnête homme, si alors vous n'aviez pas répondu à ses avances par des suspicions, à ses concessions par des exigences, à ses caresses par des outrages, la monarchie, refoulée entre les mains d'amis meurtriers par votre presse implacable, ne se fût pas portée peut-être à la tentative insensée où nous avons risqué de nous engloutir avec elle. Oh! il y a toujours du passé dans le présent, et les embarras, les impossibilités d'une époque, ne sont que trop souvent les conséquences et les expiations d'une autre! {Seiisation.)
Messieurs, quand on a fait tout cela, on peut se repentir; mais a-t-on le droit de se plaindre? Et quand il faut, dans l'intérêt même de la société, et non dans le vôtre, je me plais à le
reconnaître, quand il faut venir à cette tribune se démentir tarr dîvement soi-même, et accuser ses propres paroles, faut -il s'étonner que le pouvoir manque de force et de considération? [Murmures au centre.)
Vous êtes las de votre patience, la garde nationale est lasse de subir, Tarme au bras, les coups de fusil des factions embuswquées derrière la presse ; la royauté est lasse des insultes, des dérisions de la presse, dont sa dignité môme lui interdit de se défendre; et nous aussi nous le sommes. Messieurs; et le pays aussi est las* de ces scandales; et c'est parce qu'il en est las, parce que la mauvaise presse a tout dit, tout fait, tout osé, c'est parce qu'ellea abusé d'elle-même jusqu'à s'énerver, que nous ne concevons pas les mesures que vous demandez. C'est bâillonner des gens qui ne savent plus que dire. {Bravos à droite et à gauche,)
L'honorable orateur chargé du rapport * vient de vous faire un tel tableau de notre situation morale, qu'il n'y aurait, s'il était vrai, qu'à s'envelopper de son manteau, et attendre la dernière ruine de la patrie et de la civilisation. Eh bien! Messieurs, examinons donc le pays, non pas dans ses affligeants détails, mais par ses grands symptômes. Voyons donc ce qu'a fait cette presse, instrument, selon lui, de ruine et de destruction; voilà cinq ans que la presse , continuant contre vous le feu de Juillet, a épuisé tout l'arsenal des mauvaises passions, contre, le chef du gouvernement , contre la forme monarchique , contre les pouvoirs politiques même élus , contre les supériorités sociales, contre la propriété, contre la religion. {Cest vrai! cest vrai! écoutez!)
Eh bien 1 Messieurs, regardez autour de vous. Qui est-ce qui est tombé? Où sont les ruines? Votre trône était renversé, il est relevé. Les bons citoyens étaient épars et tremblaient d'une victoire qui avait appris sa force au peuple ; ils sont ralliés sous l'étendard de la garde nationale, et forment l'armée unanime de l'ordre public. L'armée était dissoute; vous avez quatre cent mille soldats disciplinés comme un seul homme. On menaçait la propriété, et la propriété possède tout, même les droits électifs, qui ne devraient plus lui appartenir exclusivement. On pil-