‹ La France parlementaireChapitre 53 sur 71 · M. Sauzet · texte numérisé non relu

M. Sauzet

lait rarcheyéché, on démolissait vos temples, et vos temples restaurés et remplis témoignent que la religion et la liberté se comprennent , et reconnaissent leur commune origine. Vos élections étaient livrées au souffle des partis extrêmes, et depuis vos conseils municipaux jusqu'à cette Chambre devant laquelle je parle, vos corps électifs sont remplis d'hommes de bien, d'intelligence et de bonne volonté. L'émeute était dans vos rues ; l'ordre et la paix y régnent; et si un crime épouvantable vient à y éclater, il ne produit dans toute la France qu'un frémissement d'horreur. Votre royauté même, tant outragée, si souvent traînée sur la claie du journalisme, je vous le demande, qu'at-elle perdu? Oui, je vous le demande à vou&-mêmes, qui, témoins du dernier attentat , avez vu le prince grandir sous ce péril, et par son sang-froid pour lui-même, et par sa sollicitude pour les autres, honorer le gouvernement dans son chef? {Bravos au centre,)

Eh bien ! Messieurs, tout cela s'est cependant fait devant la presse qui, selon vous, rend tout impossible. Répondez en conscience. Tout cela se fût-il opéré mieux et plus vite avec une presse muette et corrompue? qui osera le dire? Oui, c'est la presse qui a fait tout cela. Et comment l'a-t-elle fait? De deux manières, par ses leçons et par ses excès. Elle a propagé la raison publique, et d'un autre côté repoussé dans le bien par l'horreur du mal. Elle 'a été la voix du désordre, de la spoliation, de l'anarchie, des passions eflfrénées et coupables, s' élevant sans cesse au milieu du peuple pour annoncer le péril, pour presser les bons sentiments, les bons citoyens, de se rallier, de se discipliner. Elle a été le qui vive étemel de l'ennemi dans les ténèbres et dans la mêlée qui suivent toujours les révolutions ; elle a dit tout haut et toujours le dernier mot des factions ; elle a crié sur les toits la pensée secrète de vos ennemis, elle a ^té cet homme ivre que les Spartiates montraient au peuple pour le dégoûter de l'ivresse : et vous l'accusez, et vous la frapperiez, et vous la réduiriez au silence! Et où en seriezvous, si elle n'eût pas parlé? {Sensation unanime et bravos.)

Oui, c'est le silence que la loi de la commission lui impose. C'est une loi de fer, c'est le règne de la terreur pour les idées que le rapporteur de la commission vous propose de sanction-

ner par votre vote! Oh! je Tavouerai, Messieurs, quelles que fussent nos appréhensions de Temportement d'une réaction contre la presse, elles n'allaient pas jusque-là.

Ce qui m'afflige le plus profondément pour le pays, pour nous-mêmes. Messieurs, oui, pour nous qui devrions conserver intacte la confiance impérissable dans la liberté si elle s'éteignait partout ailleurs; ce qui me navre le cœur, c'est que cette loi , trempée au feu des passions politiques les plus arriérées , ait encore été reforgée dans cette Chambre , plus implacable et plus meurtrière que le gouvernement ne nous l'avait présentée!

Je me disais à l'apparition du projet : Ne nous hâtons pas de juger; c'est une concession momentanée que le ministère se croit sans doute obligé de faire à la première émotion du pays ; lui-même il abandonnera avec satisfaction des dispositions exorbitantes qu'il a cédées en apparence à la prévision ou au ressentiment des majorités politiques. Et à supposer même qu'il ait été assez aveuglé et assez infidèle à tous les antécédents de sa vie politique pour présenter de bonne foi ce projet, pour se retourner avec tant de fureur contre la puissance qui Ta créé et lui donner de ses propres mains le coup mortel, la Chambre sera son refuge, la Chambre n'y consentira pas. La Chambre aussi est née de la presse, elle la couvrira de son corps; ou si, animée elle-même d'un trop juste ressentiment contre les abus de cette presse, elle adopte quelques dispositions sévères et utiles, elle écartera les autres, et le pays verra qu'il n'a pas trop présumé de son patriotisme en lui confiant les destinées de la liberté. Eh bien! Messieurs, nous nous trompions: la commission a dépassé le ministère ; l'erreur du pays est égale à celle du pouvoir. Dans la ruine de notre plus précieuse liberté, nous n'aurons pas la triste consolation de n'avoir à accuser que le pouvoir, nous n'aurons à accuser que nous-mêmes. {Exclamations diverses.) Nous aurons donné au monde le spectacle immoral et décourageant d'un peuple qui brise lui-même les armes qui ont servi à conquérir l'indépendance et la liberté, d'un peuple qui répudie, après quelques années d'épreuves, le droit et le fait qui l'ont rendu libre.

Vous vous récriez, vous accusez aussi nos paroles de calom-

nier la loi; vous prétendez qu'elle ne tue que la mauvaise presse! Messieurs, elle tue la presse tout entière; elle ferme toute discussion, elle impose à un pays libre, où le gouvernement doit être de conviction, la loi des pays de despotisme ; elle est un attentat à l'indépendance des opinions dans une forme d'institutions qui n'est que la lutte légale de toutes les opinions. On tue les facultés humaines de deux manières, Messieurs, et par des lois préventives que vous prétendez avoir repoussées, et par des lois pénales telles qu'elles équivalent à la prévention. {C'est juste !)

C'est ainsi que vous tuez aujourd'hui la presse.

Eh! que voulez-vous qu'elle dise quand vous jetez un piège dans chacune de ses paroles, quand vous lui interdisez toute discussion sur le principe et la forme du gouvernement, quand vous lui faites, pour tout symbole libre, jurer par le fait de Juillet, comme on faisait jurer les Romains dégradés par la majesté de César ; quand vous mettez hors de discussion ce qui est la discussion même : les formes du principe, les avantages rationnels de telle ou telle forme de constitution? quand vous lui imposez des amendes et des cautionnements tels qu'il n'y a pas un capitaliste honnête et prudent qui ose s'engager aujourd'hui dans une entreprise religieuse, morale ou politique de la presse, et que vous la réduisez à être par là même ou servile ou factieuse à jamais ? car il n'y a que le pouvoir ou des factions qui auront des capitaux pour la presse , les hommes honnêtes et impartiaux n'en auront plus. Que voulez-vous qu'elle dise quand vous allez frapper en elle... quoi? la provocation, la sollicitation peut-être? Non, le désir, le vœu, l'espérance! Ah! j'espérais que notre commission aurait effacé ces termes! J'espérais que ces termes d'une inquisition qui scrute jusqu'aux sentiments les plus inviolables du cœur de l'homme, vous étaient échappés dans une loi de premier mouvement, dans une loi de surprise, et ne révélaient que des haines personnelles; oui, ces haines aveugles de certains hommes qui n'ont su ni modérer la presse quand ils étaient dans l'opposition, ni la supporter depuis qu'ils sont au pouvoir! Je me trompais; votre commission les adopte. Elle aussi, elle proscrit le désir, le vœu, l'espérance. Et savez -vous à quoi on réduit les partis

SUR LA LOI DE LA PRESSE. m

quand on leur interdit jusqu'à la discussion, jusqu'à l'espérance? On les réduit au désespoir, c'est-à-dire aux complots, airx conspirations, aux crimes.

Ah! nous vous demandions l'amnistie, il y a huit mois, et vous n'avez pas voulu nous entendre. Nous vous demandons aujourd'hui la tolérance et la discussion , et vous nous fermez la bouche. Je ne sais pas si l'amnistie eût prévenu le mal, mais je sais que l'oppression de la pensée conduit à la révolte du cceur. Que Dieu écarte les conséquences de semblables folies ! N'y avait-il pas d'auti'es moyens? Des précautions, des gardes, des lois temporaires? S'il vous fallait une dictature, ne pouviezvous pas la demander? Mais vous nous demandez la seule dictature sans contrôle et sans responsabilité : la dictature masquée , honteuse, indirecte; la dictature du silence! Doctrine dégradante , mais conséquente à celle que nous entendions avant-hier professer ici par M. le ministre de l'instruction publique ^ quand il s'écriait que le châtiment, que la terreur était la moralité des sociétés ! Comme si l'effet des gouvernements libres n'était pas précisément de substituer la moralité à la terreur et de faire sortir l'ordre de la liberté! Ainsi le silence et le châtiment , voilà les deux gardiens qu'on fait asseoir au seuil de nos gouvernements libres. Et comme si ce n'était pas assez de ressemblance avec le despotisme , vous rentrez dans ces juridictions exceptionnelles qui sont le premier acheminement et le dernier complément de toute tyrannie ! Un prince qui nomme le sénat, un ministre qui accuse devant le sénat, un sénat qui juge en tribunal de lèse-majesté , voilà donc quel serait désormais tout le mécanisme de notre système de liberté et de légalité à l'égard de la presse!

moquerie des temps! ô dérision des institutions libérales! Mais non. Messieurs, il n'en sera pas ainsi, nous sommes trop près du souvenir des servitudes impériales pour ne pas nous connaître en tyrannie ; nous sommes trop près des excès révolutionnaires pour ne pas nous connaître en démagogie. Notre âge et nos souvenirs nous condamnent à la liberté constitutionnelle. {Bravos aii^ extrémités,)

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