M. Guizot
Je sais bien que vous faites une distinction entre la presse compacte et la presse quotidienne : vous ne roulez atteindre que le journalisme. Vous prétendez qu'il énerve la presse sérieuse, qu'il empêche la création des grands ouvrages, qu'il ne propage que les passions et non les idées : j'ai entendu tout cela. Messieurs, c'est comme si vous nous disiez que vous voulez bien des approvisionnements dans les greniers , mais que vous prohibez la vente libre du pain du jour chez les boulangers.
Le journalisme est le détail de la pensée : sans doute il altère souvent par. des passions l'aliment intellectuel qu'il se charge de distribuer; mais sans la presse périodique, toute nourriture intellectuelle manquera au peuple. Il y a toujours de la vérité et de la morale dans le journalisme, même le plus corrupteur, pour faire passer Terreur et la passion. L'erreur et la passion passent, et la vérité, impérissable de sa nature, demeure et accroît la part de lumière et de morale du peuple. (Dénégations , murmures,)
Ne touchez donc pas plus à la presse périodique qu'à la presse compacte, pas plus aux canaux qu'aux grandes sources de la pensée humaine ; au contraire , multipliez les canaux , augmentez la concurrence I Si j'avais une loi à faire sur la presse, elle serait d'un mot : je supprimerais le timbre et j'enlèverais ainsi le monopole aux journaux , et surtout je me servirais moi-même, au nom de la société, de cette arme de la publicité qu'on emploie contre vous. Messieurs, quand on se livre à de tels mouvements d'impatience, on s'enlève le bénéfice du temps. Il n'appartient qu'à la patience de vaincre la presse.
Oui, en fait de presse, la victoire est au plus patient; chacun de vos coups lui redonne une force nouvelle ; l'œuvre laborieuse de refaire une société nouvelle avec la presse, la discussion, la raison publique, cette œuvre ne s'accomplit pas en un jour, il y faut du temps, du courage, de l'impassibilité d'esprit; c'est une œuvre tumultueuse et bruyante qu'une reconstruction comme celle à laquelle nous travaillons. La société est une mêlée : gouverner c'est combattre. Quand on s'est chargé d'élever un grand peuple à la liberté et par la liberté , il faut achever cette éducation aux conditions qu'on a acceptées ! Si l'on trouve ces condi-
tions impraticables, il faut le dire tout haut, nous jugerons. ( Sensation.)
Je n'ai pas un fanatisme puéril pour ces conditions que les nations s'imposent à elles-mêmes dans Fenthousiasme de l'espérance, ou dans l'empressement de l'opposition, et qu'ensuite elles ne peuvent plus tenir. Les chartes sont faites pour les peuples , et non les peuples pour les chartes. Si je croyais que la Charte fût la mort du pays, je tous dirais : Brisons la Charte. Si je croyais que la presse fût l'impossibilité des gouvernements, je vous dirais : Muselons la presse. Mais il n'en est rien : avec elle les gouvernements sont difficiles , sans elle ils sont impossibles. Chaque époque a sa passion qui la caractérise et qui la domine. Condition de vie , si elle est comprise ; condition de mort , si elle est niée. La grande passion de ce temps-ci , c'est une passion qui honore l'humanité , c'est la passion de l'avenir, c'est la passion du perfectionnement social! Ce fut la passion du monde à d'autres époques, ce fut la passion du christianisme quand , dégoûté du monde avili qui s'écroulait autour de lui, il s'élançait dans les doctrines nouvelles pour découvrir l'espérance et la fraternité. Ce fut celle de Colomb quand il chercha et trouva un monde au delà des mers. Eh bien ! Finstrument de cette passion actuelle du monde moral , c'est la presse , c'est l'outil de la civilisation.
Gardez-vous de le briser dans vos mains , ou vous rendriez des révolutions infaillibles. Je sais que ce n'est pas votre intention , je sais que ce sont seulement des lois de surprise et d'indignation que vous voulez faire. Mais, Messieurs, prenons -y garde ! c'est toujours ainsi que l'esprit de réaction procède : il profite de la généreuse émotion des peuples pour les rejeter en arrière , hors de leur voie naturelle ; c'est la robe ensanglantée de César qui, secouée du haut de la tribune , précipite le peuple romain dans la servitude. {Sensation , interruption,)
Messieurs , si nous croyions vos lois utiles , si nous savions nous-mêmes une loi qui pût empêcher un scélérat de rêver un crime , la presse d'être indigne d'elle-même , les partis acharnés d'exister et de s'entre-déchirer sur le sein de la patrie, nous vous la voterions d'enthousiasme ; mais de loi semblable il n'y en a pas. Encore une fois , c'est sur les mœurs , c'est sur l'opi-
nion qu'il faut agir. Et comment agit-on sur l'opinion? c'est en gouvernant, c'est en donnant des directions et des impulsions au corps social.
Ne voyez-vous pas qu'il s'énerve, qu'il s'alanguit dans l'inaction, dans la stupeur où vous le tenez depuis Juillet? Ne voyezvous pas que nous descendons aux controverses honteuses du bas -empire et aux crimes des républiques d'Italie? Le moyen? c'est de ne pas ajourner sans cesse les réformes utiles aux masses; c'est de ne pas laisser stérile plus long-temps pour l'humanité une révolution faite par le peuple, et sans doute pour le peuple ; c'est de donner de fortes et généreuses impulsions à l'esprit public au dedans, à la France au dehors; c'est de ne pas vous séquestrer des mouvements du monde ; c'est de ne pas détourner vos yeux de la question orientale ; c'est de ne pas laisser sur vos frontières un peuple ami s'entre-déchirer de ses propres mains sans que la France s'en émeuve ; c'est de montrer vous-mêmes dans la pratique du pouvoir, et dans votre attitude visnà-vis de la presse , cette longanimité dont vous nous aviez promis l'exemple quand vous aspiriez au gouvernement; c'est de recréer dans la société incertaine cette foi sociale dont M. le rapporteur déplore si éloquemment la disparition ; cette foi sociale qu'on ne peut sans dérision reprocher au peuple de ne pas avoir quand on la désavoue soi-même avec une si audacieuse versatilité ; c'est de ne pas donner sans cesse et tour à tour au peuple français , et à l'Europe qui nous contemple , le spectacle démoralisateur de partis qui ne se servent des plus saintes espérances de l'humanité que comme d'une arme pour conquérir les positions politiques, qui, lorsqu'ils sont parvenus à se saisir du gouvernement, traînent dans les récriminations et dans l'insulte le drapeau qui les a menés à la victoire , blasphèment ce qu'ils ont adoré , adorent ce qu'ils ont brisé, et font croire au peuple perverti par de tels exemples qu'il n'y a ni vérité ni mensonge , ni vertu ni crime en politique , et que le monde est au plus habile ou au plus audacieux. ( Violents murmure au centre, bravos aux extrémités,)
Voilà ce qu'il faut faire. Les grandes missions ne manquent jamais aux grands peuples : la nôtre est de guider le monde par la morale et la liberté. Tout cela, dites-vous, n'empêchera pas
un crime; et qui est-^e qui peut empêcher un assassinat, excepté Dieu? Et ne vous a-t-il pas montré par une éclatante préservation que la vie des hommes utiles à ses desseins était dans ses mains, et que nul ne tombait avant son heure? Mais, Messieurs, nous, ne laissons pas plus longtemps reposer toutes les destinées de la France sur une seule tête, et le pays vivre ou mourir dans un homme : s'il est vrai qu'il en soit ainsi, que la mort du roi eût été le signal de l'anarchie en France , hâtez-vous de sorth" d'une si périlleuse situation, hâtez-vous de lui donner des institutions plus mâles et plus libres, une existence propre et indépendante qui le fasse vivre de sa vie nationale, et survivre au coup qui le frapperait dans son chef.
Hâtez-vous de terminer son éducation politique, ou, si vous jugez l'œuvre impossible, si le cri du découragement, si le sauve qui peut social est toujours prêt à s'échapper de vos conseils , avertissez franchement, courageusement le pays, et dites-lui de se préparer à d'autres destinées, si celles que vous avez faites sont si viagères et si fragiles.
Quant à moi, je repousse ces lois comme un humiliant désaveu que la liberté, à laquelle j'ai foi, ferait d'elle-même. Nous avons combattu quarante ans pour la liberté de discussion, et nous reviendrions de quarante années en arrière par un seul vote! Je ne suis pas un homme de Juillet, mais je suis un homme du pays et du temps : la honte du pays et du temps rejaillirait sur nous tous si ces lois étaient acceptées, si cet article passait; nous rentrerions bientôt sous le joug des tyrannies intellectuelles, des orthodoxies de police, des bureaux d'esprit public, et la révolution de Juillet , cette révolution que j'ai vue, je vous l'avoue, avec une profonde douleur, parce qu'elle brisait mes affections , mais dont je ne me suis pas séparé quand j'ai cru que le pays était là ; cette révolution que , tout en la déplorant , je voudrais voir glorieuse pour l'honneur de la France et pour le profit de l'humanité, ne paraîtrait bientôt plus dans l'histoire qu'un événement sans portée et sans signification , qu'un escamotage du pouvoir, qu'une grande duperie de plus de la liberté. Croyez -moi, Messieurs, il n'est bon ni pour vous ni pour nous qu'il en soit ainsi. Les peuples pardonnent quelquefois à ceux qui les asservissent , jamais à ceux qui les trompent.
Croyez-moi encore , vos lois vont contre leur but. Si nous étions vos ennemis comme vous le dites, nous nous hâterions de vous les voter en haine de vous, et comme un présent perfide et mortel. L'événement qui nous remue tous est plus fort que vos lois. Quelle loi plus efficace et plus éloquente que ce roi et ses fils sous une pluie de balles; cet illustre maréchal * les couvrant de son sang; ces trente-deux cadavres jonchant le pavé de vos rues ; ces quatorze cercueils entourés du deuil de toutes les âmes, traversant votre capitale consternée ?( Scmcrtion. )
Voilà des spectacles qui repoussent du crime par Thorreur, comme la presse repousse de Fanarchie par le dégoût. Voilà les lois comme Dieu les fait, toutes visibles, toutes palpitantes, toutes puissantes d'émotion, d'enseignement sur Fimagination et l'instinct des masses! Laissez -les agir seules, ces grandes et terribles leçons; leur impression est plus efficace que nos vaines discussions et plus durables que vos lois d'un jour. (Sensation.)
Je ne me refuse pas à reconnaître que Fétat de la presse demande quelques mesures sociales. Je les proposerai moi-même en un autre temps. Mais je demande l'ajournement d'une question aussi vitale jusqu'à un temps plus calme, jusqu'à une délibération plus froide, et d'ici -là je rejette toute la loi, sauf les dispositions protectrices de l'inviolabilité royale, de la réputation des citoyens et de la morale publique. {Approbation aux extrémités,)