‹ La France parlementaireChapitre 55 sur 71 · DISCUSSION DES LOIS DE SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

DISCUSSION DES LOIS DE SEPTEMBRE

Chambre des Députas. — Séance du 29 août 1835.

Les lois de Septembre rétablissaient la censure pour les gravures et les lithographies. Elles exigeaient Tautorisation du ministre de Tintérieur pour les spectacles et les représentations des pièces de théâtre. M. de Lamartine prononça contre cet article le discours suivant.

iMessieurs,

Le caractère de toutes les lois de circonstance et de tyrannie, c'est la précipitation, c'est l'irréflexion, c'est de dépasser leur but. Qu'a-t-on besoin de mesure quand on confisque tout? Ce que nous faisons depuis quinze jours en est la preuve : ainsi, nous voulions réformer la presse, et nous violons le jury; nous dénaturons un de nos grands corps politiques ; nous détruisons le gouvernement représentatif dans sa sincérité! Nous faisons plus, Messieurs, nous forçons la presse à se concentrer, à s'unir, à se discipliner en deux camps, un pour le pouvoir, un pour une seule opposition. Nous rétablissons cette situation violente de la Restauration, où il n'y avait que deux opinions : d'un côté, la presse soldée, et par-là même sans crédit ; de l'autre, la presse opposante d'une seule couleur, d'un seul langage, d'un seul mot d'ordre, d'une seule passion ; et nous empêchons, ainsi systématiques, la réalisation de ce beau phénomène social qui s'opère toujours après les grandes révolutions, phénomène par lequel des hommes jeunes et nou-

veaux, sans haine, sans amour, sans parti pris dans le passé, se rallient sous un drapeau de conciliation et de progrès pacifique, adoptent des révolutions le bien obtenu sans adopter les crimes ou les malheurs qu'elles ont coûtés, amortissent les ressentiments, soulèvent des questions nouvelles, et créent ainsi le terrain neutre où les vieux partis se rencontrent sans se combattre et peuvent se donner la main sans avoir d'amourpropre à sacrifier. Car, ne Toubliez pas, Messieurs, les partis ne se réconcilient jamais sur le terrain des idées où ils se sont combattus. Voilà ce que nous avons fait pour la presse ; ferons-nous ainsi pour le théâtre ?

Tout le monde est d'accord sur le mal. Je vous l'ai dit moi-même, la société ne peut pas impunément souffrir que le cauchemar du premier venu aille souiller l'imagination de tout un peuple de la contagion de ses débauches de cœur ou d'esprit. Le théâtre mérite les reproches que nous avons fortement adressés à une partie de la presse : il a manqué à sa mission, il s'est prostitué à l'or et aux bas instincts de la population; il s'est fait le mauvais lieu des imaginations; de maître il s'est fait esclave ; il a été le coupable adulateur du peuple, comme la presse s'est fait souvent adulatrice des passion^. Ne fermons pas les yeux : les contagions morales sont aussi évidentes que les contagions physiques; il sort tous les soirs du vice, du délire, du crime de vos théâtres : il y faut porter remède. C'est ici qu'il, ne faut pas s'arrêter devant la lettre d'une charte. La charte des chartes, c'est la morale, c'est celle que Dieu a écrite dans le cœur de l'homme. Notre charte à nous, c'est la souveraineté de l'intelligence et de la raison publique. Honte à un peuple qui abandonnerait ainsi ses mœurs , la chasteté des femmes , l'âme de ses enfants! Cependant la justice répressive ne peut s'appliquer aux délits des théâtres , parce que ces délits sont toujours des délits de tendance , et que des délits de tendance échappent nécessairement à l'appréciation et à la pénalité.

Mais le remède présenté par nos lois est -il celui que le temps et la nature de nos institutions réclament? Non, Messieurs, la loi remet toute la censure au ministre de l'intérieur à Paris et aux préfets dans les départements. Cette disposition a des inconvénients de plusieurs natures : elle compro-

Page 1