Discours de M. Odilon Barrot
Chambre à se renfermer dans la mesure stricte, quoique explicite, des expressions du cinquième paragraphe.
De ces raisons, Messieurs (je vous prie de me prêter votre attention un moment), de ces raisons, la première, c'est la nécessité, en émettant une opinion sur la politique étrangère, de ne pas compromettre la question d'Orient dans les expressions concernant la Pologne. Nous pouvons avoir à revendidîquer plus tard des droits violés aussi à Tégard de la Turquie ou des nationalités orientales; et ces droits, nous pouvons avoir intérêt à ne pas les revendiquer dans la même forme et dans les mêmes limites. Nous pouvons avoir intérêt à ne pas manifester d'une manière aussi explicite nos réserves sur ces questions. Le moment n'est pas venu de les trancher; il ne faut pas les compromettre.
Il y a encore pour cette réserve , Messieurs , un motif plus grave : c'est que les nations entre elles se doivent bien plus que les particuliers une mesure exacte, rigoureuse dans leurs paroles.
Vous avez vu récemment combien des expressions irritantes, contenues dans le langage d'un agent du gouvernement américain, ont jeté une forte perturbation en Europe, et ont suspendu pendant deux ans la guerre sur deux nations faites pour s'estimer et s'entendre.
Une troisième raison, Messieurs, c'est celle que vous exprimait tout à l'heure M. le ministre des affaires étrangères *. J'ai été complètement de son opinion dans cet endroit de son discours, bien que j'aie à le combattre tout à l'heure dans d'autres parties.
Il a dit avec raison que nous devions craindre , précisément par Teffet de cette influence que la France exerçait sur la Pologne, par l'empire de nos paroles, de susciter une énergie inopportune peut-être dans ce peuple, et des insurrections nouvelles ; il a dit et je répète que vous devez craindre que les paroles prononcées ici ne retombent non-seulement sur la Pologne et sur l'Europe, mais sur la France elle-même dont elles seraient l'éternel remords. Quant à la question polonaise elle-
i. M. le duc de Broglie.
même, vous la savez tous, il est inutile de se jeter dans l'histoire de cette nation ; vous savez ce qu'a opéré le dernier partage de 1791. Depuis cette funeste époque, la Pologne a fait d'inutiles efforts pour se restaurer complètement : elle a été pour toutes les nations du monde une grande et éloquente leçon de patriotisme; elle a montré aux peuples qu'il fallait vaincre ou mourir, et que la nation qui allait mendier sa nationalité auprès des amitiés, môme les plus intimes, n'était que trop souvent ajournée. Napoléon, au temps de sa force, a tenu dans sa main l'indépendance de la Pologne, et il ne Ta pas ouverte. Il a sacrifié cette malheureuse nation à des préoccupations politiques moins généreuses que celles qui nous animent aujourd'hui.
En 1831, l'insurrection polonaise trouva la France fidèle à ses sentiments pour ce pays, mais dans des circonstances où elle ne pouvait pas lui tendre la main que la Pologne implorait alors. Je ne rentrerai pas dans la discussion qui a occupé la Chambre en 1831 ; le passé appartient au passé : ce n'est pas à moi de conseiller ni de justifier la politique de Juillet; mais je dirai qu'en 1831, la France, dépourvue d'alliances, encore tout ébranlée par une commotion terrible, avait peut-être raison de ne pas ajouter une crise nouvelle à ces crises, de ne pas jeter l'anarchie dans la diplomatie, et d'attendre, non pas l'heure des insurrections, l'ordre des révolutions, mais l'heure qui conviendrait à sa politique pour voler au secours de ses alliés.
En 1836, la question a changé de nouveau; vous n'êtes plus un peuple isolé en Europe, vous êtes une nation faisant partie maintenant du faisceau européen ; alliance née de 1790 dans ?a pensée prophétique de Mirabeau, et qu'il était réservé d'accomplir à un illustre diplomate dont la parole a sur vos conseils l'autorité d'un siècle d'expérience.
Depuis cette alliance, votre situation est changée; la France ne peut plus maintenant agir seule , elle ne peut plus se livrer à ces folies de liberté auxquelles on voudrait la pousser. Elle est obligée de consulter ses alliances , d'être fidèle à ses engagements, de combiner ses démarches, d'agir de concert et en commun.
Voilà la situation où vous êtes aujourd'hui ; vous ne pouvez
pas lancer la quadruple alliance dans une démarche hasardée, comme l'Angleterre ne peut pas compromettre la France sans son assentiment. L'Angleterre et la France ont le même intérêt à sauver la Pologne; le jour où elles s'entendront, où elles auront affermi le terrain sous leurs pas, elles la résoudront de la manière que l'honorable préopinant indiquait tout à Theure.
Si vous êtes, Messieurs, convaincus comme moi de cette grande vérité, que c'est maintenant par des combinaisons politiques, par une action commune, simultanée avec nos alliés nouveaux, par des négociations habilement conduites, par des opérations politiques préparées de loin, que vous pouvez assurer la liberté et la nationalité polonaises, vous penserez comme moi qu'une grave question, qui a été traitée hier à cette tribune par un brillant orateur', renferme implicitement la solution de la question polonaise. Je veux parler de la question d'Orient.
Cette question , selon moi, est la même que la question polonaise. Il n'y a aucune solution possible pour la question polonaise , à moins d'une conflagration générale que vous ne voulez pas, qui n'est dans la pensée de pereonne. La solution de la question de Varsovie n'est pas à Varsovie, n'est pas à Londres; elle esta Constantinople. {Sensaiion.)
Et c'est ici, Messieurs, que je me permettrai de combattre à la fois, et l'honorable M. Bignon, et l'honorable M. Saint-Marc- Girardin, qui, bien que dans des termes différents, ont cependant exprimé la même pensée à cette tribune. Je ne crois pas que nous devions laisser par notre silence même engager le pays dans cette fausse voie d'une fausse politique, d'une politique de routine, où les éloquentes paroles de M. Saint-Marc- Girardin pourraient l'entraîner. Je ne crois pas que nous devions, en conscience, laisser des préjugés si funestes à l'avenir de notre pays s'invétérer dans l'esprit de la France, et prendre l'autorité de la tribune.
La question orientale n'est pas encore mûre. Je ne la traiterai pas devant vous ; mais on l'a abordée ici, et je répondrai seulement quelques mots aux paroles qui ont été jetées dans la discussion.