LAMARTINE ET LA COALITION
Nous touchons à un des moments de la vie politique de Lamartine où il montra tout à la fois le plus de dignité privée, de sagesse politique, de désintéressement et de grande ambition. Toutes les oppositions s'étaient liguées contre le ministère de M. Mole. MM. Guizot, Berryer, Thiers, Barrot, Dufaure, Garnier-Pagès avaient coalisé leurs ressentiments, montant à Tassaut du pouvoir, sans savoir si, le lendemain du triomphe, ils n'auraient pas substitué une guerre civile affreuse à une atonie déplorable.
Lamartine, libre de tout lien, indépendant du pouvoir et des intrigues, portant en lui cette force modératrice qui pèse et qui compare les fautes de tous les partis , en maintenant l'équilibre de la conscience, Lamartine ne voulut pas entrer dans ce complot , cimenté à l'aide d'un mensonge , ou au moins d'un sous-entendu. Il resta seul , debout, intrépide, défendant le pouvoir sans l'aimer, et en l'avertissant avec une énergie égale au langage de l'opposition, combattant l'opposition au nom des principes, et non pas au nom de l'opportunité. Cette situation délicate fut particulièrement glorieuse pour le grand orateur. Elle fut maladroite, au point de vue de l'ambition mesquine, puisque l'homme d'État ne tira aucun profit immédiat de son rôle, le jour du butin; elle fut, au point de vue de la grande ambition, de celle que caresse l'histoire, superbe et souverainement habile. Se réservant, se montrant comme un auxiliaire à acquérir, pour la cause de la justice et du droit, Lamartine fut impersonnel et social dans la circonstance même où l'égoïsme pouvait parler avec le plus de séduction au cœur d'un homme politique.
« Que ferez-vous pour Lamartine? » demandait un jour un
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chef de la majorité, M. Fulchiron, au roi Louis-Philippe; «quel ministère lui oflfrirez-vous , pour reconnaître le service qu'il a rendu au pouvoir, en combattant la coalition? »
« — Lamartine n'est pas un ministre , répondit le roi , Lamartine est un ministère. Je le réserve pour les jours inconnus... »
Mot profond, trop vite oublié par celui qui le prononçait. Quand les jours inconnus se lèveront, on cherchera dans la nuit l'étoile, et on ne verra plus que cet astre menaçant dont M. de Humboldt disait en 1847 : « Lamartine est une comète dont on n'a pas encore calculé l'orbite. »
Cette époque est décisive dans l'existence de l'homme politique, en ce sens qu'elle exhausse son talent en lui montrant de près la faiblesse du pouvoir et la vanité des partis ; elle le pousse plus avant sur ce Sinaï des principes d'où il redescendra plein de lumière et d'éclairs. C'est depuis lors que sa parole définitivement formée a toute sa chaleur et toute sa puissance, et qu'elle commence à ajouter aux oracles de l'avenir des formules qui tombent comme des sentences de feu sur le présent. Un des mots les plus terribles contre la monarchie de juillet a été précisément prononcé dans cette discussion où Lamartine défendait le pouvoir. « La France s'ennuie! » s'est-il écrié; et le pays réveillé a battu des mains.
Ce fut au sortir des grands débats de la coalition que Lamartine commença VHistoire des Girondins. Par une pente logique, l'homme de 18^8 se préparait maintenant et préparait le pays. Les révolutions étaient proches.
Quel terrible et dangereux défenseur pour le ministère, en effet, qu'un orateur qui parle ainsi :
Ne vous y trompez pas , je ne me pose ici le défenseur ni le panégyriste d'aucun cabinet. Je ne vois pas les hommes, mais je vois une crise sans dénoûment et sans issue. C'est plus qu'un cabinet, c'est une situation du pays que je viens défendre.
Défendre les ministres sur tous les points? Non, sans doute. Est-ce moi qui glorifierai la corruption, cet infâme moyen de gouvernement, véritable poison , véritable opium qu'on jette dans les veines du corps social, et qui aggrave le mal qu'il semble assoupir? La corruption, qui est une bassesse sous tous les gouvernements, est un crime sous un
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gouvernement représentatif ; car le gouvernement représentatif n'est fondé que sur la sincérité des opinions. Tromper l'opinion, c'est attenter au principe môme d'un gouvernement de liberté.
Avec quel bon sens le poëte, se défiant des formules devant ces républicains et ces dynastiques coalisés, donnait ainsi tout le fond de ^a foi et tout le credo politique de la France.
Je n'ai pas un superstitieux respect pour telle ou telle de ces combinaisons des pouvoirs; et le mérite du gouvernement constitutionnel monarchique, à mes yeux, est surtout d'exister et d'être en rapport assez exact avec les nécessités , les habitudes d'une époque de transition , où il y a trop de liberté dans les désirs pour supporter la monarchie , et trop de monarchie dans les habitudes pour supporter la république.
Dira-ton encore que Lamartine a été, au 24 février, un légitimiste transfuge par ambition personnelle? Dira-t-on qu'il est aujourd'hui, dans la sévérité de son silence, un républicain infidèle?... Qu'on juge toujours sa conduite d'après ses paroles, et je défie bien qu'on trouve une sérieuse inconséquence entre sa pensée et son action. De combien d'hommes politiques retirés des affaires pourrait-on en dire autant ?
Voici en quels termes il reprenait ses conseil sévères au pouvoir, posant avec une hauteur de vues incomparable le problème toujours menaçant des révolutions :
Il ne faut pas se figurer, Messieurs, que, parce que nous sommes fatigués des grands mouvements qui ont remué le siècle et nous, tout le monde est fatigué comme nous et craint le moindre mouvement. Les générations qui grandissent derrière nous ne sont pas lasses , elles veulent agir et se fatiguer à leur tour. Quelle action leur avez-vous donnée? La France est une nation qui s'ennuie!
Vous marchez sur une cendre à peine refroidie , et vous ne croyez déjà plus aux volcans I
Je suis trop tenté de tout citer, pour ne pas renvoyer le lecteur à ces discours, chefs-d'œuvre de patriotisme et de raison. Ils devraient être médités par tous les libéraux à courte vue, impatients de victoire, ne sachant pas subir la longue attente et
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préférant la lutte avec n'importe quels alliés à ces silences rédempteurs qui élaborent l'avenir, en préparant la réaction de l'estime pour la fermeté des caractères et pour la solidité des principes dans la défaite. On ne sort jamais agrandi d'une coalition; ce qu'on y gagne pour les rancunes ne vaut jamais ce qu'on y perd pour sa propre estime.
Ce sentiment était Topinion de Lamartine ; il valut au grand orateur le rayonnement pur de Tentliousiasme en 1848 : il est vrai qu'il lui valut aussi d'inintelligentes attaques, et de stupides railleries de 1810 à 1818. •
On a parlé tout récemment, à propos des dernières discussions du budget, de la formation possible d'un tiers-parti : on a fait à un jeune orateur, autrefois radical, l'honneur de le considérer comme le chef futur de cette nouvelle coalition. Voici en quels termes Lamartine, le 19 janvier 1839, répondant à M. Dufaure, définissait ce parti de l'équivoque :
Ce n'est pas un principe que le tiers-parti, c'est une tactique.
Et comme Arago, l'interpellant, lui demandait ce qu'était le parti social , l'orateur répliquait en relevant la tête :
On me demande ce qu'est le parti social. Messieurs, ce n'est pas encore un parti; c'est bien plus, c'est une idée!
Dans un autre passage, on trouve en germe le manifeste aux puissances qui suivra la révolution de février. Lamartine n'a rien improvisé dans son programme ; en toutes choses, il a appliqué des idées préconçues. On reprochait au gouvernement de 1830 de n'avoir pas fait la guerre, absolument comme on l'a reproché à la république de 1848, Lamartine répond :
Non, 1830 a bien fait, et c'est là sa gloire; 1830 a bien fait de ne pas mettre l'Europe à la fois en question. Je n'ai jamais partagé un seul jour le système de ces hommes qui voulaient lancer la révolution de Juillet hors de son lit. Je suis convaincu que si la France, en juillet, transformant son enthousiasme de liberté intérieure en enthousiasme de conquête, avait débordé sur le monde, nous allions à la décomposition ou à la dictature militaire. La liberté eût été perdue , et le
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Rhin n'eût peut-être pas été gagné. J'aime mieux la liberté qu'une frontière.
Après la bataille de la coalition, le roi fit venir deux fois M. de Lamartine et essaya , en prévision de Vinconnu , de s'attacher indissolublement un homme qui acceptait volontiers des devoirs de reconnaissance ou d'estime, mais qui ne subissait pas de lien.
M. Guizot, devenu ministre, lui offrit des ambassades; Lamartine refusa respectueusement le roi et le ministre, et se maintint isolé, parlant de mieux en mieux dans la Chambre et se faisant entendre de plus en plus par cette fenêtre ouverte que le peuple franchit d'un bond en février.
Le ministère du !«' mars, né de la coalition, vivant d'expédients et cherchant une majorité parlementaire qui lui échappait, trouva une popularité facile, en faisant appel à de dangereux et tout-puissants souvenirs.
Il s'agissait de ramener en France les restes de Napoléon. Lamartine prononça à ce propos un de ses plus beaux discours. Il est bon d'en souligner, sans commentaires d'ailleurs, les principaux passages. On verra avec quelle opportunité l'orateur donnait au pays un avertissement que celui-ci était incapable d'entendre, et avec quelle lucidité il entrevoyait seul toute une restauration dans ce retour d'un fantôme exilé!
Lamartine commença par expliquer son sentiment personnel à l'endroit de l'Empire. Bonaparte, lui, avait, par comparaison, enseigné l'amour de la liberté. Il n'avait donc, ni dans le cœur, ni dans l'intelligence, aucun culte pour la gloire militaire ; il redoutait pour le pays cette ovation posthume faite au despotisme heureux : il craignait que ces arcs triomphaux élevés sur le passage d'un cadavre ne fissent dire au peuple :
Voyez ; au bout du compte , il n'y a de populaire que la gloire , il n'y a de moralité que dans le succès; soyez grand, et faites tout ce que vous voudrez ; gagnez des batailles , et faites - vous un jouet des institutions de votre pays! Est-ce là qu'on veut en venir? est-ce ainsi qu'on apprend à une nation à apprécier selS droits?
Traçant le portrait d'un Washington de l'Europe, défenseur du territoire, gafdien des libertés, il se demandait si Napoléon,
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ayant joué ce rôle, ne dormirait pas plus tranquille, et il ajoutait avec mélancolie , « plus négligé ; » il s'étonnait ensuite de cette coalition singulière qui s'établissait maintenant pour admirer à frais communs un homme qui avait été hostile à tant de symboles opposés; il ne s'expliquait pas que les fanatiques de la liberté, que les défenseurs de la légalité, que les partisans du progrès fissent cortège à ce Mahomet occidental.
Mais, admettant enfin cette générosité de la France, sévère pour les vivants, miséricordieuse pour les morts, il se demandait où il serait possible d'installer ce triomphateur de la mort. Aux Invalides? cela pourrait bien n'être qu'une magnifique station. A Saint-Denis? Lamartine recon baissait qu'il avait des droits à sa place dans cet ossuaire des dynasties, mais il craignait une sorte de rapprochement que l'histoire et les pierres mêmes doivent éviter. A l'Arc-de-Triomphe de l'Étoile? c'était trop païen; la mort est sainte, et son asile doit être religieux. D'ailleurs, qui donc, au retour d'une victoire, oserait passer désormais sous cette voûte en faisant retentir sous son pied la tombe sonore de Napoléon? Ce serait fermer cette porte de la gloire nationale qui doit rester ouverte sur nos futures destinées. A la colonne de la Bastille? Mais, quel rapport possible entre ce monument et Napoléon ? Quoi de commun entre ce 18 brumaire du peuple et le 18 brumaire d'un soldat ambitieux ? La liberté et lui pourraient-ils se regarder sans ironie ? La monarchie constitutionnelle et lui pourraient-ils se regarder sans trembler?
Enfin, après avoir épuisé tous les conseils, tous les avertissements, Lamartine terminait par une prière :
Souvenez - vous d'écrire sur ce monument la seule inscription qui réponde à la fois à votre enthousiasme et à votre prudence , la seule inscription qui soit faite pour cet homme unique et pour l'époque difficile où vous vivez : « A Napoléon... Seul ! »
Ce discours, suivi d'un frémissement, n'empêcha pas un vote que Lamartine lui-même admettait sous toutes réserves. On décida qu'un million serait mis à la disposition du pouvoir pour ce voyage triomphal. L'histoire, qui serait injuste si elle n'enregistrait que les batailles retentissantes, ne doit pas oublier
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que M. Glais-Bizoin s'associa énergiquement aux sentiments exprimés par M. de Lamartine.
Dans plusieurs articles publiés dans le Journal de Mâcon, à propos de la question d'Orient, sous ce titre : la Guerre, le Mir nistère, M. de Lamartine eut occasion de venger la politique, dont il était la personnification la plus pure, des injustes et maladroits dédains de ces hommes d'État qui se croient dea% hommes pratiques parce qu'ils ont l'horreur de l'idéal. Qu'il me soit permis de citer ce passage tout entier :
A tout cela les porte - voix des ministres ne répondent que par un sarcasme, et n'ont pas même le mérite d'en inventer deux. Ils crient: au poète I ils proclament la majestueuse supériorité de l'expédient et de la routine sur la pensée dans la conduite de ce bas monde. Que répondre? L'expédient et la routine ont fait leurs preuves ; la pensée moins souvent. Je ne sais pas si les peuples pourront jamais être gouvernés par les philosophes, mais ce que je sais, c'est qu'ils se dégoûtent vite du gouvernement des tribuns. Vous craignez les philosophes et les poètes dans vos affaires? Quand on voit vos actes, on sait pourquoi. Vous ne voulez pas que la politique grandisse, afin qu'elle reste à la proportion de ceux qui la manient. Que les peuples pourtant ne s'y trompent pas ! tout gouvernement sans philosophie est brutal ; tout gouvernement sans poésie est petit. Louis XIV était la poésie du trône, et c'est pourquoi il est Louis XIV. Napoléon fut la poésie du pouvoir ; 92 fut la poésie du patriotisme. La Convention même fut la funeste poésie du crime. Si le gouvernement de Juillet était tombé en d'autres mains que les vôtres , il pouvait être la poésie du peuple. La France ne fut-elle pas toujours le philosophe armé de l'Europe? n'est-elle pas le poëte des nations? Qu'en avez- vous fait?
Il ne faut pas oublier qu'à l'époque où Lamartine parlait ainsi, il semblait en quelque sorte appartenir à la majorité gouvernementale. Les fautes de la dynastie ne lui paraissaient pas de telle nature que tout remède fût dès lors impossible, ^ qu'il n'y eût plus de salut à espérer que dans une révolution faite par l'estime; il avertissait avant de condamner; mais il avertissait en termes pressants, avec des objurgations redoublées , en faisant pour ainsi dire tâter à chaque instant le sol qui s'échauffait sous les pieds et qui révélait la lave bouillonnante et cachée.
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La question des fortifications avait été résolue d'avance par le ministère du 1®' mars. En l'absence des Chambres, une ordonnance royale avait ouvert provisoirement un crédit de cent millions. Le débat s'ouvrit en janvier 1841 devant les Chambres. Lamartine y entra avec ardeur. Entre le pouvoir qui rêvait secrètement une arme contre les factions et certaines fections qui espéraient trouver un jour dans les forts une citadelle armée contre le despotisme, Lamartine, envisageant l'avenir de la liberté et la dignité du pays, fit justice de ces calculs égoïstes, et montra, bien inutilement, que ces fortifications, vaines contre l'étranger, seraient une atteinte permanente à la liberté de la représentation nationale et à l'inviolabilité de la constitution.
Je voudrais savoir si quelques-uns, parmi les honorables représentants arrêtés au 2 décembre, et transportés au mont Valérien, se sont souvenus, devant les casemates, des alarmes du poète, et ont pensé qu'il voulait au moins leur épargner dans l'avenir cette singulière hospitalité.
La propriété littéraire, non résolue encore aujourd'hui, donna lieu à d'intéressants débats. M. de Lamartine , rapporteur de la commission, revendiqua, au nom du progrès démocratique , le droit de l'intelligence devant le droit envahisseur et prépondérant de la matière et du capital. Je ne veux pas analyser les excellents arguments qu'il mit au service de sa cause ; on les appréciera tout au long : je montre seulement que, fidèle toujours et partout à son programme rationnel , il affirme à chaque pas, et en quels termes! les conditions futures de la société renouvelée par la révolution.
Permettez - moi , dit - il , d'ajouter que la constitution sérieuse et légale de la propriété littéraire, artistique, industrielle, est un fait éminemment conforme à ces principes démocratiques qui sont la nécessité et le labeur de notre temps. Cette nature de propriété porte avec soi tout ce qui manque aux démocraties. C'est de l'éclat sans privilège ; c'est du respect sans contrainte ; c'est de la grandeur pour quelques-uns, sans abaissement pour les autres ; on a supprimé la noblesse , mais on n'a pas supprimé la gloire. Ce don éclatant de la nature est, comme les autres dons de Dieu, accessible à toutes les classes. Le génie qui naît partout est le grand niveleur du monde,
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mais c'est un niveleur qui élève le niveau général des peuples. La propriété littéraire est surtout la fortune de la démocratie. La gloire est la noblesse de Tégalité.
La loi, bien entendu, ne fut pas votée; elle eût été une sorte d'amnistie pour ce règne de Tégoïsme et des intérêts grossiers ; mais la discussion ne fut pas perdue : Lamartine la maintint, avec esprit autant qu'avec éloquence, dans une région sereine. Aujourd'hui, les belles paroles qu'il laissa tomber en réplique à M. Berryer, sur la gloire, sur Mozart, sur Corrége mourant pour nourrir sa famille, empruntent un attrait mélancolique qui s'ajoute au prestige éternel du beau. J'avoue sincèrement que je songe à Lamartine lui-même passant le^ nuits à supputer les sommes qui doivent le libérer, à préparer cette colossale édition de ses œuvres qu'il a achevée par conscience, à se donner le courage d'accepter l'obole de son pays, quand je relis ce passage sur Milton :
Quand Milton aveugle, poursuivi par une restauration dont il avait trop mérité la haine , se cachait dans sa misère , que ses deux filles lui écrivaient, lui lisaient à lui-même ses vers immortels qu'il ne pouvait voir et entendre que par les yeux, que par la bouche de ces deux angéliques créatures ; quand il trouvait avec bien de la peine un libraire pour lui acheter huit guinées le Paradis perdu, lui auriez -vous dit : Eh! que vous importe cet or? Élevez-vous dans votre ciel , voyez plus haut , ne comptez pas ces misérables guinées ; il s'agit bien de cela ! Il s'agît de l'avenir, de l'éclat de votre nom , de la postérité î — Quoi ! vous auraît-il dit , ne s'agit-il pas avant tout de ces deux femmes que je vais laisser après moi sur la terre , et du morceau de pain que mon génie non-seulement n'avilit pas , mais qu'il sanctifie en se vendant pour elles? ( Très-bien ! )
Prophète pour tout le monde, Lamartine, en parlant ainsi, n'a-t-il pas été, par une révélation mystérieuse, par une revendication soudaine de sa conscience, prophète pour lui-même? et comme Milton, exilé dans sa patrie, ne vend-il pas aujourd'hui son génie sanctifié par le malheur, pour nourrir, non ses enfants que le ciel a mis au tombeau, mais les clients de sa probité, mais les vignerons, les ouvriers des campagnes, qui
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ont fait plus de crédit à son honneur et à sa gloire que le peuple oublieux des villes?
En 1842, Lamartine eut occasion de s'expliquer sur l'appui qu'il avait donné au parti conservateur : M. Ducos proposait d'admettre au nombre des électeurs les citoyens inscrits sur la liste départementale du jury. C'était un progrès régulier, gradué, démocratique. Lamartine s'y associa dans un discours qu'il faut noter comme une nouvelle déclaration de principes. Ce n'est pas un reniement, un désaveu du passé. En regardant derrière lui, Lamartine ne voit rien qui l'embarrasse. Homnfie d'autorité, il a soutenu l'autorité tant qu'elle lui a paru une garantie de la paix publique : aujourd'hui, il a peur de voir en •elle un obstacle, il le dit franchement et marque ainsi l'évolution toute naturelle, toute logique qui se fait dans son esprit en marche lente, régulière, mais incessante vers l'explosion de 1848. Ce discours se résume en un mot qui devint populaire , comme expression du sentiment public sur le pouvoir : « Les conservateurs-ftomes .' »
Lamartine a pratiqué l'avertissement aux dynasties, ce qui a une portée plus significative que l'avertissement des dynasties aux journaux. Quand il annonce que la France s'ennuie, il avertit une première fois; l'épithète donnée aux conservateurs immobiles et endurcis est un second avertissement; nous marchons vers le troisième , et vers le décret de suppression.
Je trouve, indépendamment de ce mot terrible, une belle formule dans ce discours : « Les lois électorales, dit Lamartine, sont, en quelque sorte, les dynasties de la souveraineté nationale. »
Jusqu'à présent, l'orateur a contenu son indignation, cette sourde colère qui éclatera bientôt en mépris. Dans ce discours, il laisse s'éehappér une première lueur, un premier jet, et, tout aussitôt, les conservateurs s'épouvantent et le pays tressaille. La parole de Lamartine devient, dans sa perfection charmante , plus incisive. C'est toujours un fil de soie , mais tressé en un lacet qui coupe l'air, qui siffle, et qui déchire comme une lanière. Chantait-il donc, monsieur de Cormenin, le mélodieux poëte, quand il disait à cette majorité étourdie de l'apostrophe :
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On dirait, à les entendre, que le génie des hommes politiques ne consiste qu'en une seule chose , à se poser là sur une situation que le hasard ou une révolution leur a faite, et à y rester immobiles, inertes, implacables...
Oui , implacables à toute amélioration ! Et si c'était là , en effet , tout le génie de l'homme d'État chargé de diriger un gouvernement , mais il n'y aurait pas besoin d'homme d'État , une borne y suffirait. ( Mouvement général,)
Je signale, en passant, un discours prononcé quelque temps après, au banquet donné pour l'abolition de l'esclavage. Lamartine y dépeint à grands traits le patriotisme généreux des hommes d'efifusion qui ne bornent pas, étroitement leurs sympathies à une frontière, et qui ne s'imaginent pas que détester les autres peuples ce soit travailler à la grandeur et à la conservation du pays.
Ce patriotisme-là, c'est le patriotisme des religions ; c'est celui des philosophes , c'est celui des plus grands homfties d'État ; ce fut celui des hommes de 89, celui de vos pères, celui qui, par la contagion des idées, a conquis plus d'influences à notre pays que les armées mêmes de votre époque impériale, et qui les a mieux conservées. Oui, nos pères de 89 nous montrèrent, en 92 , comment ceux qui osaient aimer les hommes savaient mourir pour leur patrie!
La fin de la session de 1811-18^2 fut occupée par les discussions relatives aux chemins de fer. L'orateur, qui avait défendu l'intelligence à propos de la propriété littéraire, défendit noblement les inventions nouvelles, les machines, au nom même des idées dont elles devenaient les instruments civilisateurs.
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