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M. le comte de Montai! vet

SDR LES COLONIES

Chambre des Députés. — Séance du 25 mai 1836.

Le chapitre des colonies, dans le budget de la marine, ramena devant la Chambre la question de Tabolition de l'esclavage. Suivant la commission, la liberté ne pouvait être promulguée qu'après une éducation préalable, le temps seul devrait réaliser ce progrès. M. de Lamartine s'indigna de ces ajournements , l'esclavage ne pouvant prépa rer à la liberté. L'émancipation devait être immédiate, à la condition d'une indemnité qui porterait à la fois sur l'esclave, le colon et l'État. Il argumentait des effets heureux de l'abolition de l'esclavage dans les colonies anglaises, qui avait partout réussi sans provoquer les perturbations si hautement annoncées.

Messieurs,

Dans cette grande et salutaire transaction que nous voulons préparer entre TÉtat, le colon et Fesclave, pour avancer l'heure de rémancipation , pour proscrire à jamais l'esclavage, cette possession de Thomme par Thomme, cette dégradation de l'humanité à l'état de bétail humain, une chose me frappe. Messieurs, c'est que tout le monde est représenté ici, excepté les esclaves. {Mouvement en sens divers,) L'État est présent ici avec toute sa puissance d'administration ; les colons ont des représentants, un budget, un trésor, des délégués, des avocats ; les noirs n'ont ni budget, ni trésor, ni avocats (A^ouueaw mouvement); ils n'ont d'autre défenseur que nos consciences. Nous sommes obligés de nous faire leurs avocats d'offlce. C'est, je T espère,

m SESSION DE 1836.

une raison pour nous d'espérer plus d'indulgence et d'impartialité de la Chambre.

La Chambre peut être certaine que je mettrai dans mes paroles la réserve et la prudence qu'elle a droit d'attendre de nous dans une discussion qui touche à des intérêts si immenâes et si susceptibles. Je n'oublierai pas, je n'ai jamais oublié que les paroles prononcées sur cette matière ont du retentissement dans le cœur de 40,000 colons et de 250,000 esclaves; que nous devons les peser avec soin, que l'intérêt pour les esclaves ne doit pas nous faire oublier les maîtres, et que si, dans notre pensée, l'affranchissement des uns est la seule condition de sécurité et de prospérité pour les autres, notre premier devoir est envers nos concitoyens des colonies. Mais ces considérations sont loin de nous commander le silence que prétendait nous imposer hier l'honorable rapporteur de votre comnfiission. Je suis loin de penser avec lui qu'^e discussion sur ce sujet soit inutile et dangereuse : inutile, Messieurs ? Je ne répondrai q«e par un seul feit. C'est en 1792 que l'illustre et vénérable Wîlberforce commença dans le parlement d'Angleterre sa discussion sur la traite et sur ra]x)lition de l'esclavage. Alors aussi des orateurs, si jaloux pour eux-mêmes du titre de citoyen et qui mettaient tant de lenteur à rendre aux noirs le titre d'homme, déclaraient la discussion inutile et dangereuse. Et ce n'est qu'en 1833 que l'abolition de l'esclavage a été prononcée dans le parlement. Il a fallu une discussion, une discussion de quarantetrois ans, pour faire entrer une vérité si simple dans l'esprit de la loi de l'Angleterre, et ce n'est qu'après cette discussion de quarante-trois ans que l'esclavage est tombé sous la raison et sons l'indignation d'an peuple libre ! Voilà à ^oi servent les discussions. {Trhs-èienl)

Quant à l'ajournement qu'on nous recomnaande sous tant <ie différents prétextes, nous nous y attendions. Il y a deux manières de repousser une vérité : la nier, ou en ajourner l'application. Cest une cause facile à défendre que celle des ajournements ; on a pour soi la plus invincible des puissaiDc^ humaines, la force d'inertie, cette paresse des choses^ des gouvernem^nls et des peuples, qui fait qu'on recale toujours l'heure des réparations les plus urgentes, les plus saintes, parce qtf il faut réfléchir,

SUR LES GOLONIBS. S65

parce qu'il fant se mouvoir, parée qu'il faut agir, et qu'il est pif» facile de laisser souffrir et le mal s'iuTé^er. Aiosi, Messieurs, vous reBtendei : on veut, comme nous, rémancipa* tion ; on s'y prépare. C'est une mesure d'éternelle justice, et cependant il n'en faut pas parler, il faut attendre, voir, ajourfier encore;. Hais si l'émancipation, si la restitution des droits de l'homme à ceux que tous n'oseree pas ne pas «q^peler des hommes est d'éternelle justice, elle était donc juste hier ; elle est donc juste aujourd'hui ; elle sera donc juste demain.. Et quant à ce <pie les honorables préopinauts disent, qu'it faut d'abovd donner aux noirs l'éducation et l'état auquel on les destine ; initiation sage, initiation que nous voulons comme eux, que répondre. Messieurs? Est-ce que l'esclavage est fédacation et la liberté ? Non, mille fois non ; c'est une liberté graduée qui est l'éducation d'une liberté plus complète. L'esclavage est dans votre système : vous voulez le maintenir; l'esclavage n'enseigne que la servitude à l'esclave et la tyrannie an maître.

il y a rinflni entre le mot esclave et le nom d'homme libre, il n'y a pas de transition de l'un à Fautre. On est possédé ou on ne l'est pas; on est une chose ou on est un homme; et comment voulez-vous que les maîtres préparent les esclaves à la Uberté et les en rendent dignes, puisque le jour où ils en seraient dignes, ils n'auraient plus de prétexte pour les retenir dans leur possession ? Ainsi, que nos adversaires se rassurent : mod^^tioii, graduation dans l'émancipation des noirs, mais point d'ajournement. Ajourner un droit, c^est se constituer emnpUce d'une iniquité*

Je le sais^ les colons et les honorables' délégués qu'ils comptent parmi nos collègues affirment qu'ils désirent comme nous l'émancipation ; je dirai plus, je sais qu'ils sont tout aussi pénétrés que noua des principes d'humanité et de religion qui nous commandent seuls nos démarches ; je sais que leur con*duite, souvent paternelle enRrevs leurs esclaves, est une protêttalion de leurs sentiments personnels contre la nature même de . leur proporiété. Oui, je suis convaincu qu'ils désirent l'émancipation ; maïs je croîs que nous ne lia: désirons pas assez nousmêmes, et que nous devrions la désirer plus effîcacement, afin de les aider eux-mêmes à l'accompHr.

Je ne parlerai donc pas des esclaves, je ne retracerai pas à la Chambre le honteux tableau de cette race humaine descendue et maintenue, par la loi d'un peuple libre, à l'état d'abrutissement. C'est ici une question de budget, je ne parlerai que des maîtres.

Messieurs, mettez-vous un moment à la place de ces cinquante mille citoyens français de vos colonies à qui le malheur de leur naissance a donné, que dis-je? a infligé cette propriété menaçante, cette propriété humaine de deux cent cinquante miUe esclaves, et répondez-vous en conscience si vous ne trembleriez pas, si vous ne gémiriez pas de cette condition exceptionnelle de votre propriété ; si vous ne béniriez pas un gouvernement, des législateurs assez courageux pour sonder leur situation et pour la changer ; pour la changer contre le droit commun et contre une propriété normale et inviolable. Il ne peut pas y avoir de doute, et la vileté des prix des propriétés coloniales en est la preuve. Qui voudrait ici changer son champ, quelque étroit qu'il soit, contre une habitation et cent esclaves! Personne ne se lèvera. Il y a donc une réprobation secrète contre la richesse, même à un pareil prix.

En effet. Messieurs, quelle est, au moment où nous discutons, la situation du colon relativement à lui-même et relativement à ses enfants, ses héritiers, à sa fortune ?

Il a reçu de ses pères une propriété en territoire à deux mille lieues de la mère patrie, de son gouvernement, de sa langue. Ce territoire a un sol fertile, mais un climat de feu qui dévore les blancs. Il faut pour le cultiver une race d'hommes à part , des Africains, des noirs. Ces travailleurs, comment se les procure-t-on ? On ne peut se les procurer, vous le savez, que par une complication de crimes et de barbaries qui déprave à la fois la race qui les vend, la race qui les achète, la race plus exécrable mille fois qui les trafique et les transporte. Vous savez qu'on suscite des guerres pour avoir les prisonniers, qu'on achète l'enfant du père, et souvent le père de l'enfant, et quant aux bâtiments qui transportent ces cargaisons vivantes, lisez. Messieurs, l'enquête de 1829 faite par les soins de M. Peel, vous y trouverez ces propres paroles qui dispensent de tout tableau : « Un vaisseau négrier a été constaté contenir dans un espace

(( donné la plus grande masse de tortures et d'atrocités accuu mulées. »

Voilà la source où vos malheureux concitoyens des Antilles sont obligés de puiser les instruments de travail sur leurs possessions. Jusqu'à présent ils ont été obligés de se recruter par un crime légal, par cet épouvantable trafic qui a transporté souvent deux et trois cent mille esclaves par année, qui depuis Charles - Quint en a transporté des centaines de millions; des centaines de millions. Messieurs, dont il reste quoi? quelques centaines de mille! Ce résultat seul fait juger l'esclavage 1 Maintenant, ils se recrutent par un crime illégal, par une contrebande de chair humaine.

ËhbienI non. Messieurs, maintenant par l'effet, selon vous complet, des lois sur la traite, j'admets qu'ils ne se recrutent plus du tout. Mais voyez quel coup déjà mortel a porté au colon l'exécution de cette loi de la suppression de la traite. Il lui faut des noirs, et la loi lui interdit de s'en procurer, et le travail de la terre va décupler de prix par le manque de bras. Qu'une épidémie, que ces empoisonnements du désespoir, si fréquents parmi les noirs, lui déciment une partie des siens : voilà sa propriété stérile et réduite à rien.

Mais allons plus avant. Le colon, quelle que soit son humanité, sa mansuétude envers ses esclaves, ne doit-il pas craindre à tout moment quelque insurrection? ne doit-il pasftrembler qu'un Spartacus noir appelle ses frères à la liberté? [Mouvement en sens divers.) Or la liberté, conquise par l'insurrection, que serait-elle? on frémit d'y arrêter sa pensée. Ce n'est pas tout encore ; vous voyez qu'on nous reproche d'oser même prononcer le mot d'émancipation ; on nous le reproche à nous hommes bien intentionnés, hommes prudents, qui parlons devant une assemblée prudente, devant la Chambre la plus antirévolutionnaire qui ait jamais été. On nous dit que ce seul mot est une menace, une espérance, une perturbation, que ce seul mot fait trembler le sol des colonies. Eh bien ! aucun de^ces dangers n'existe maintenant avec nous. Mais qu'une Chambre moins sage vienne à nous remplacer, que ces doctrines d'abandon des colonies viennent à prévaloir un seul moment, que la moindre commotion politique ait lieu dans l'Europe, que les colons

soient oubliés un jour, que deviennent les colonies? que deviennent les esclaves? que deviennent les propriétés? Et si nous nous élevions à des considérations plus hautes, que je m'interdis aujourd'hui , ne pourrions-nous pas ajouter : que devient rhumanité? que devient la morale? que devient la religion? que devient la race des maîtres, de ces possesseurs d'hommes et de femmes dans une condition de propriété qui donne Thomme et la femme comme un instrument, comme un hochet de tyrannie ou de dépravation aux enfants? Une telle propriété. Messieurs, ne corrompt-elle pas la race qui possède autant que !a race qui est possédée? une telle propriété n'est-elle pas une malédiction de la société? Oui, les colons le sentent; et je ne serai pas démenti ici par leurs représentants quand j'affirmerai qu'une émancipation loyale, qu'une émancipation conservatrice de leurs intérêts, qu'une émancipation qui conciliera les droits sacrés de la morale et de l'humanité avec l'indemnité du droit de propriété, avec la prévoyance de l'avenir, serait le plus beau présent que la métropole puisse leur faire.

Mais, pour que l'émancipation ait tous ces caractères, il faut examiner avec conscience, avec impartialité, avec stoïcisme, sur quoi se fonde cette exécrable propriété des colons. Qu'estce que cette propriété devant Dieu? Une profanation, un blasphème, un outrage à la créature. Mais , qu'est-ce que cette propriété devant la loi ? Il faut avoir le pénible courage de l'avouer j c'est une propriété qui, devant la justice humaine, est aussi inviolable, sans compensation, que la propriété de votre champ. Malheureux patrimoine, sans doute, qu'une monstruosité sociale. Mais la loi est leur complice ; c'est la loi qui est coupable, c'est la loi qu'il faut dépouiller. Or, cette loi, ce n'est pas eux qui l'ont faite; ils l'ont trouvée en. naissant, ils ont possédé sous ses garanties. C'est la société qui a fait, qui a souffert, qui a sanctionné cette loi honteuse , c'est à elle à la défaire. Elle ne pourrait punir une seule catégorie de ses membres d'un crime, qui est le crime de tous, sans injustice. Supposons que l'État ait vendu à un particulier un bien mal acquis, et qu'au bout d'un certain nombre d'années et de transmissions successives, l'État vienne à découvrir que le bien qu'il a vendu ne lui appartenait pas, que les titres étaient faux, aura-t-il le droit de

dépouiller le propriétaire nouveau , sans compensation , pour restituer au vrai propriétaire? Non, Messieui^s, il aurait deux devoirs, deux obligations également sacrées : la première, de restituer le bien mal acquis au propriétaire véritable ; la seconde, d'indemniser le propriétaire de bonne foi. Eh bient c'est exactement la situation de l'État vis-à-vis du noir et du colon. Il a vendu des hommes ou laissé posséder des hommes, ce qui est la même chose. Il reconnaît aujourd'hui qu'il n'a pu ni vendre ni garantir la possession des hommes, qu'il faut rendre cette propriété à celui-là seul à qui elle appartient, c'est-à-dire à Dieu, à la liberté. Eh bien! peut-il le faire sans indemniser celui qu'il dépossède? Oui, sans doute. Messieurs, il peut le faire ; mais il ne peut le faire qu'en réparant une iniquité par une autre. Disons la vérité : il doit déposséder, il doit déposséder à l'heure même ; il n'a pas le droit d'ajourner d'un jour la restitution de la dignité humaine ; mais il le doit à une condition, c'est d'être complètement juste, c'est d'indemniser. {Murmures à gauche.)

Messieurs, je comprends ces murmures, mais laissez-moi expliquer ma pensée. Quand je parle de propriété légitime, certes, Messieurs, je n'entends pas plus que vous que cette propriété du maître sur l'esclave soit légitime en elle-même , légitime pour l'esclave ! Il ne peut lui reconnaître la légitimité d'une loi qui le prive de ses droits et de ses facultés d'homme, et sa nature même, sa nature d'enfant de Dieu est une juste protestation , une éternelle insurrection de sa raison contre la loi qui le ravale à Tétat de brute ; mais je dis que devant la loi dont nous sommes tous les complices, devant cette exécrable loi que nous voulons corriger, la propriété du colon est fondée sur des garanties égales aux garanties de vos champs et de vos maisons, car il possède en vertu d'une loi mauvaise, mais d'une loi commune à tous. Vous devez donô punir la société de la mauvaise loi qu'elle a faite et non le colon de la mauvaise nature de sa propriété ; c'est-à-dire, vous devez compenser aux colons la spoliation sous peine de ne réparer une iniquité que par une autre iniquité ! ( Très-bien ! très-bien ! )

Messieurs, je sais que c'est là le grand mot, le mot terrible, le mot qui fait murmurer, le mot qui repousse dans l'indififé-

rence et Tincurie des hommes assez ignorants des lois sociales pour croire qu'une réparation qui coûte quelques millions ruine un pays ; des hommes qui pèsent de la morale contre de Tor. Eh bien ! que ces hommes mêmes se tranquillisent. Cette compensation, sagement combinée, ne ruinera personne. Quand le moment en sera venu, je le démontrerai à la Chambre. Je me bornerai à lui dire en deux mots aujourd'hui sur quel principe doit être réparti le payement de cette compensation , lorsque la Chambre aura consacré le principe de l'émancipation. Ce système, qui a paru réunir Tannée dernière l'assentiment de la Chambre, celui de la Société d'émancipation , celui des colons eux-mêmes, le voici :

A qui profite l'émancipation? D'abord aux esclaves qui recouvrent la liberté, la famille, la propriété, la vie humaine. Ensuite aux colons qui échangent une propriété périlleuse, menaçante, sans légitimité devant Dieu ni devaiit les hommes, contre une propriété de droit commun , contre une propriété qui ne fait ni rougir ni trembler son possesseur. Enfin, à qui profite l'émancipation? A la société qui rachète le principe inaliénable de la dignité humaine , et qui se réhabilite à ses propres yeux. La société, le colon, l'esclave, ont donc un égal intérêt à l'émancipation. L'indemnité de l'émancipation devra donc porter proportionnellement sur l'esclave, le colon et l'État; c'est-à-dire , Messieurs , que le chiffre quelconque que vous poserez à l'indemnité, devra être partagé entre l'esclave , le colon et l'État. Or, ce principe admis et son application régularisée entre ces trois catégories d'intéressés, soit par un emprunt, soit par termes successifs, soit par réduction des droits sur l'entrée des sucres coloniaux, comme le propose mon honorable ami, M. de La Rochefoucauld , en combinant ces moyens d'indemnisation avec l'apprentissage nécessaire pour initier le nègre au travail libre , rien ne sera plus facile que de diviser et d'alléger le fardeau de manière qu'il soit presque insensible pour chacun. Songez que l'Angleterre n'a pas hésité à jeter 500 millions dans la main de ses colons pour leur arracher les fouets et les chaînes; mais songez que l'Angleterre avait quatre fois plus d'esclaves que vous, que ces esclaves étaient plus chers, et qu'elle n'a pas introduit le principe que j'ai présenté à la

Chambre, d'une répartition proportionnelle de Findemnité entre tous ceux qui ont à en profiter. Ne vous préoccupez donc pas de Findemnité. Il n'en coûtera pas à la France par année, pendant dix ans, il n*en coûtera pas à ce noble et généreux pays pour racheter la dignité humaine, pour cette restauration de l'humanité, ce qu'il vous en coûte pour la restauration d'un de vos monuments de chaux et de pierre.

Eh bien I Messieurs, en présence d'un si léger sacrifice pour un aussi inappréciable avantage, céderez-vous toujours, céderezvous sans fin à ces éternels ajournements que l'intérêt privé vous objecte? On vous dit : Attendez l'exemple de l'Angleterre, attendez quatre ans. Mais , Messieurs , dans quatre ans , il sera trop tard ; les Antilles anglaises seront libres, et la contagion de la liberté viendra soulever vos Antilles. L'exemple de l'Angleterre ! Mais vous l'avez sous les yeux. Je suis prêt à donner à la Chambre communication des documents les plus authentiques, qui prouvent que l'apprentissage réussit , et que le travail libre succède sans difficulté au travail forcé. L'exemple de l'Angleterre! ah! plût à Dieu que nous ne l'eussions pas attendu! Un peuple comme nous devrait s'indigner d'attendre l'exemple de l'Angleterre pour racheter la liberté humaine, lui qui a tant fait pour racheter la liberté civile, la liberté politique I

Eh bien I Messieurs, la Chambre veut-elle m'accorder deux minutes? je lui expliquerai en peu de mots quels sont les prétendus résultats funestes de l'expérience anglaise.

Cette expérience, la voici : le parlement anglais a prononcé l'émancipation par acte du 28 août 1833. Il est parti de ce principe qu'il fallait assurer d'abord bon ordre et compensation ; bon ordre, parce qu'un gouvernement ne doit dans aucun cas constituer l'anarchie au nom d'un principe; compensation, parce qu'un gouvernement ne dépossède pas une loi immorale dont toute la société est complice, aux dépens d'une seule catégorie de citoyens.

L'acte du parlement constitue un état intermédiaire entre la liberté et l'esclavage, appçlé apprentissage.

Il crée trois classes d'apprentis laboureurs : les uns attachés au sol, les autres non attachés au sol, les autres enfin non prédiaux : ce sont les enfants au-dessous de douze ans.

Les apprentis attachés au sol sont libres de fait en ISftO ; les apprentis non attachés au sol dès 1838.

Les maîtres peuvent affranchir avant, . Des juges de paix spéciaux ont été institués en nombre suffisant : cinquante-six à la Jamaïque, par exemple. Ces magistrats visitent les habitations pour leurs audiences, et décident sur toutes les difficultés entre les maîtres et les esclaves.

La statistique officielle de ces magistrats démontre qu'aucun des inconvénients qu'on nous présage n'a lieu. A la Jamaïque, sur soixante-huit mille habitations visitées, trois mille seulement ont donné des affaires contentieuses facilement résolues.

A la Barbade, il y a eu quelques jours d'étonnement et de trouble. Tout est rentré aisément dans l'ordre.

A Antigoa, on n'a pas même employé l'apprentissage; l'émancipation a été immédiate et a complètement réussi. L'intervention des Frères moraves a été très-heureuse pour la cause de l'émancipation, et nous osons espérer que celle du clergé français catholique ne nous faillirait pas dans une œuvre si éminemment civilisatrice.

On a parlé de la ruine des colons. Eh bien ! Messieurs, vous allez apprécier ces pronostics par le résultat industriel dans les colonies ângteises, pendant les deux dernières années.

Les rapports officiels débattus dans les chambres coloniales non suspectes constatent que, même dans ces premières années de tâtonnements, la production n'a été réduite que d'un dix-huitième, ou tout au plus d'un seizième, et cependant le nombre d'heures affectées au travail des noirs a été réduit d'un sixième, et, pendant la récolte, d'une moitié.

Voilà, Messieurs, ces résultats dans toute leur réalité. Y a-t-il rien là de si propre à refouler nos espérances et à nous condamner à ne jamais tenter cette même rédemption d'une partie de nos frères?

Non, l'opinion ne s'y trompera pas ; non, la Chambre n'hésitera pas plus longtems.

Un si faible effort nous effrayerait, Messieurs 1 Une nation qui, pour réformer tout son passé,^ n'a pas craint de remuer son sol , depuis quarante-sept ans, jusqu'à la dernière pierre.

de fouiller jusqu'aux fondements de ses' institutions vieillies, pour les rebâtir sur un tuf solide ; une nation qui n'a pas hésité à ruiner tous ses intérêts au profit de ses principes ; un peuple qui a renversé d'un souffle les mainmortes, les dîmes, les corvées, les servitudes civiles, les privilèges de tout genre ; un peuple qui a reçu l'assaut de l'Europe entière et lancé ses populations contre elle pour la cause de la liberté politique ; qui a dépensé sa fortune par milliards et son sang par torrents ; un tel peuple craindrait-il aujourd'hui de remuer quelques chiffres de son budget pour effacer à jamais, du livre des atrocités légales, ce nom d'esclaves, qui flétrit celui qui l'inflige, plus encore que celui qui le porte? {Très-bien! très-bien!)

Non , cela n'est pas possible. Et si vous mettiez en balance dans un seul calcul d'argent ce qu'il en a coûté depuis que les colonies existent, pour maintenir et recruter l'esclavage ; si vous comptiez les frais de ces expéditions entreprises pour rapporter ces cargaisons vivantes, et ceux morts dans la traversée, et ceux jetés dans des tonneaux à la mer, pour détruire les témoins de la contrebande d'hommes ; si vous y ajoutiez les frais d'entretien de vos troupes et la mortalité qui les y décime, et ces expéditions ruineuses comme celles de Saint- Domingue en 1802, où vous ensevelissiez en quelques mois vingt mille Français et plus de 100 millions, vous trouveriez que le maintien de l'esclavage vous coûte cent fois plus cher que ne vous coûteraient le travail libre et l'émancipation , car voilà un faible tableau de ce que vos colonies vous coûtent. Quant à ce que vous gagneriez, vous pouvez le calculer d'un regard : le principe de l'inviolabilité de la dignité humaine restauré , l'homme enlevé à l'homme et rendu à lui-même et à la loi, la famille se reconstituant avec la famille , la propriété avec la propriété , le sentiment d'ordre , de travail» de conservation , de patriotisme qui en découle; enfin, la société lavée de cette tache honteuse de sa barbarie, pouvant se contempler sans rougir, et présenter ses codes à sa conscience et à Dieu, sans craindre le remords ou la vengeance divine. Je ne sais pas quel prix tout cela aura devant les Chambres et devant les calculateurs ; mais je sais que cela en a un inappréciable devant la nature et devant Dieu! {Approbation.)

Messieurs, une réflexion me frappe à Tinstant même où je vais descendre de la tribune. Cette réflexion, je l'ai souvent faite avant d'entrer dans cette enceinte comme député, avant de monter ici pour la première fois; et peut-être est-ce cette pensée qui m'a donné un peu de courage, un peu de confiance d'apporter parfois à cette' tribune quelques vérités qu'on appelle avancées , qu'on appelle idéales, qu'on appelle peut-être perturbatrices, et qui, selon moi, sont éminemment conservatrices, car je ne connais rien au monde de si révolutionnaire qu'un abus qu'on laisse subsister, rien au monde de plus révolutionnaire qu'une immoralité, qu'une iniquité qu'on peut corriger et qu'on laisse consacrer dans la loi. {A gauche: Très-bien!) Cette réflexion, je voudrais en pénétrer la Chambre.

Oui, je conjure la Chambre, je conjure chacun des collègues qui m'entendent et que je remercie de leur bienveillante attention ; je les conjure de rentrer un moment dans le silence de leurs pensées, de se porter en idée à ce moment, à ce jour, où sorti pour jamais de cette enceinte législative, où dégagé de toutes ces préoccupations des affaires publiques, dégagé de ces embarras, de ces difficultés d'exécution, de ces prétendues impossibilités qu'on oppose sans cesse à tous nos bons désirs, il se dira : J'ai été législateur, j'ai été juge, j'ai été maître ; on a soulevé devant moi cette grande question de l'esclavage, de la possession d'un homme par un homme; j'ai eu dans la main le sort de mes semblables ; j'ai eu dans la main la liberté, la dignité, l'amélioration, la moralisation, la rédemption d'une race tout entière de mes frères, et ma main est restée fermée ! {Voix nombreuses : Très-bien! très-bien!) En venant au monde , j'ai eu à porter ma part de cette grande monstruosité collective , j'ai pu la répudier, et en quittant le monde je la laisse cette part honteuse, je la laisse à porter tout entière encore à mes descendants ! Messieurs , à cette interrogation de nos consciences, quelle sera la réponse? Prévenons-la à tout prix. {Nouvelles marques d'adhésion. L'orateur reçoit les nombreuses félicitations de ses collègues.)

Chaubrb des DéPDTés. — Séance du 25 mai 1836.

Dans la discussion du budget des affaires étrangères, ralliance anglaise avait été vivement attaquée. M. de Lamartine, flétrissant ces jalousies d'un autre âge , démontra qu'après la révolution de Juillet Talliance anglaise avait été dans les nécessités et dans les intérêts de la France. Puis , revenant sur la question d'Orient et interpellant le ministère sur l'état de la Grèce , il le blâmait hautement de n'avoir rien fait pour constituer de ce peuple affranchi une nation qui devînt la sentinelle européenne contre les envahissements de la Russie , et de l'avoir laissé en proie aux intrigues anarchiques de l'Angleterre et de la Russie. Il voyait avec peine les millions de la France prodigués non au peuple grec , mais à ses oppresseurs.

Messieurs,

Au point où en est arrivée cette discussion, après tant d'orateurs, après que M. le ministre des affaires étrangères luimême *, dans un discours si habile et si remar.quable, a pour ainsi dire violenté l'opinion de la Chambre , et l'a portée sur des points divers, la Chambre sentira qu'il serait difficile, qu'il serait même impossible à moi de ressaisir et de concentrer à présent son attention sur l'ensemble des affaires étrangères. Je me bornerai donc à adresser tout à l'heure à M. le ministre

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