‹ La France parlementaireChapitre 64 sur 71 · M. Thiers · texte numérisé non relu

M. Thiers

des alFaires étrangères quelques interpellations sur un des détails les plus graves de cette discussion. Je demanderai à la Chambre la permission , avant d'arriver à ce point , et pour mieux lui en faire sentir l'importance, de parcourir en peu de mots quelques-uns des objets que la discussion a abordés hier ^t aujourd'hui.

Je commencerai, Messieurs, par cette question d'alliance soulevée hier par Fhonorable M. de Fitz-James, traitée si habilement, si complètement aujourd'hui par l'honorable ministre des affaires étrangères.

Il y a peu de chose à dire à cet égard, et M. le ministre des affaires étrangères m'a enlevé tout ce que je voulais dire moimême. Il a appointé à l'appui de son opinion les connaissances historiques qui lui sont familières. Il vous a dit, et je ne puis que le répéter après lui, qu'il n'y a point d'alliances naturelles, permanentes, systématiques; il n'y a, Messieurs, que des alliances fondées ou sur un principe ou sur un intérêt. Lorsque le principe a cessé d'être homogène avec ceux du pays voisin , lorsque ces intérêts viennent à se combattre, l'alliance cesse, et toute l'habileté du génie diplomatique, la justesse du coup d'œil de l'homme d'État consiste à distinguer le moment précis où une alliance finit et où une autre alliance commence pour notre patrie, et à faire des changements de front devant l'Europe. C'est là la diplomatie tout entière. Elle n'est que le tact des circonstances.

Cependant, Messieurs, M. le ministre des affaires étrangères m'a paru oublier ce point important , c'est que quelque chose dominait cette question d'alliance entre les nations ; c'est-àdire qu'il doit y avoir un système , une question maltresse , culminante à certaines époques de la vie des nations. C'est de ce point de vue qu'il faut envisager leur présent et leur avenir relativement aux affaires étrangères, et qu'il faut coordonner tout le système diplomatique du pays.

C'est pour avoir oublié trop souvent cette vérité. Messieurs» que la France est restée en arrière des autres nations pour sa diplomatie.

C'est pour l'avoir oubliée que, depuis 18U jusqu'en 1830, je ne crains pas de l'avouer, la diplomatie française a été inco-

hérentc, a été Inhabile, a laissé prendre à TEurope toutes les grandes positions contre nous.

La révolution de Juillet, Messieurs, je ne sais si c'est un effet de son habileté ou de son bonheur, mais je crois que c'est un effet de sa nature, a donné une heureuse, une adroite, une forte impulsion à la diplomatie française; elle Ta jetée dans Talliance anglaise, et je suis loin de l'en accuser. Je reconnais, au contraire, avec le ministre, l'influence habile d'une pensée vieillie dans les affaires sans être affaissée par les années.

Cette alliance avec TAngleterre, il faut la définir, il faut l'expliquer. Elle ne doit pas être absolue ni sans réserve.

La Chambre verra tout à Theure, Messieurs, je la prie de ne pas me juger avant de m' avoir entendu; elle verra que je ne suis pas un partisan exclusif et absolu de l'alliance anglaise; mais je crois que les alliances sont commandées à certaines époques de la vie des nations par des circonstances tellement impérieuses qu'on doit leur céder avant tout.

Telle était la situation de la révolution de Juillet. La France, comme vous Ta dit tout à l'heure l'honorable président du conseil, se trouvait seule devant l'Europe, il lui fallait un allié. Il y avait une question prédominante alors sur toutes les questions territoriales, sur toutes les questions d'avenir, c'était la question de la liberté, la question de régime constitutionnel en Europe.

Il fallait que la France et l'Angleterre s'unissent pour porter le poids de leurs puissances alliées dans la balance des États constitutionnels; c'était là une question, une question infiniment plus grave que ces questions territoriales dont l'honorable préopinant vient de nous entretenir tout à l'heure. On ne peut les juger isolément; il faut les juger d'ensemble; il faut un coup d'oeil qui porte loin; c'était une question de première nécessité, c'était une question de principes. La révolution de Juillet l'a senti, elle a agi conformément à sa nature , je dirai mieux, conformément aux intérêts véritables et permanents de la nation française. Je suis loin de l'en accuser, je le répète. {Très-bien! Irès-bien !)

Ici, iMessieurs, permettez-moi une courte digression sur les principes émis par l'honorable duc de Fitz-James , sur cette

rivalité , sur ces antipathies prétendues permanentes , perpétuelles, constitutives, qu'il a signalées hier entre l'Angleterre et la France. Je l'ai écouté avec le respect que méritent ses paroles; son expérience et ses cheveux blanchis sont l'honneur et la fidélité. Mais, oserai-je le dire? je l'ai trouvé quelquefois trop fidèle, non à des infortunes que je vénère autant que lui, mais à des idées mortes, à des idées sans portée, sans réalité aujourd'hui.

Je ne crois pas à ces antipathies éternelles des nations dont il nous a parlé, pas plus, comme je le disais tout à l'heure, que je ne croîs à leurs éternelles alliances ; tout cela est transitoire et TelTet des circonstances du temps, des intérêts homogènes ou des intérêts qui se contrarient.

L'Angleterre n'a pas mérité, depuis un quart de siècle, les graves reproches qui acquièrent plus de gravité encore, et surtout de la bouche de l'honorable M. Fitz- James. Non , ces paroles n'ont pas d'écho dans les esprits des hommes qui étudient les caractères des nations dans les actes et non dans les récriminations de leurs ennemis. L'Angleterre d'aujourd'hui n'est pas celle de 1789.

L'initiative de toutes les grandes questions de liberté, de constitutionnalité, je dirai plus, d'humanité en Europe, a été prise par l'Angleterre. Serait-ce donc dans ses vertus mêmes qu'il faudrait chercher des crimes? Serait-ce là qu'il faudrait chercher un sujet de reproches? L'honorable orateur que nous avons entendu hier me disait , en m'interpellant , que l'Angleterre, dans l'émancipation de ses esclaves dans ses colonies, dans l'abolition de la traite des noirs, n'avait consulté que son intérêt égoïste, bien plus, qu'elle n'avait consulté que son inimitié contre la France. Messieurs, mon honorable ami, M. de Sade, a répondu déjà à cette allégation.

Voix A GAUCHE. M. dc Sade I [Rire prolongé.)

M. DE Lamartine. Je suis bien loin de rétracter jamais ce titre de mon honorable ami, que j'ai été assez heureux pour donner à M. de Sade. Gela m'a paru faire sourire la Chambre; qu'elle m'entende. (Non! nonl... Ce n'est pas cela.)

Je disais que M. le duc de Fitz-James avait accusé hier l'Angleterre d'avoir donné la liberté à ses esclaves et d'avoir

aboli la traite dans l'espérance de ruiner nos Antilles. Peut-on pousser le reproche à ce degré d'invraisemblance ? Quoi 1 une nation qui a renoncé volontairement au monopole de la traite, qui employait un nombre considérable de ses vaisseaux, qui a décrété l'abolition de la traite des noirs, qui lui rendait 15, 20 et jusqu'à 30 millions par an; une nation qui a jeté à ses colons, pour les indemniser de leurs esclaves, 500 millions de francs ; une nation qui sacrifie ainsi son trésor, ses intérêts commerciaux, à une question purement d'humanité, pourraitelle être accusée de n'avoir agi que dans le but égoïste de nuire à quarante mille Français, aux intérêts de trois Ilots qui tomberaient dans ses mains au premier coup de canon ?

On nous accuse de duperie; ce serait l'Angleterre, Messieurs, qu'il faudrait accuser de la plus éclatante duperie ; mais je me trompe, cela s'appellerait avec plus de justice un généreux dévouement à la cause de l'humanité et de la morale. {Trèsbien! très-àien!)

M. DE Fitz-James. Je n'ai pas dit cela.

M. DE Lamartine. Non, Messieurs, l'Angleterre ne recevra jamais à cette tribune un reproche pareil, sans que des voix nombreuses ne s'élèvent pour le repousser. Un pays qui a produit Fox et Canning ; qui a soutenu l'Espagne dans sa lutte héroïque, comme le rappelait hier M. le duc de Fitz-James; qui pendant si longtemps a supporté seul le poids de nos armées pour garder la dernière étincelle de la liberté en Europe {Rumeurs à gauche); un pays qui a pris pour devise la liberté civile et religieuse dans tout le monde : un tel pays méritera toujours le respect que les nations se doivent entre elles, et surtout le respect des amis de la liberté, des amis du système constitutionnel en Europe.

M. DE Fitz-James. Parlez de l'Irlande.

M. de Lamartine. J'en parlerai tout à l'heure. Je reconnais donc que l'alliance anglaise a été dans les nécessités de la France après la révolution de Juillet.

Je suis loin de rien contester à cet égard à M. le ministre des affaires étrangères. Je le répète, les questions de territoire étaient ajournées ; une question en absorbe une autre, on y revient après. Il y avait une autre cause plus puissante, c'était

la cause du régime constitutionnel, le triomphe de tous les progrès de 89, qui étaient compromis dans le monde si cette alliance n'avait pas existé.

Messieurs, il y a quelque chose de plus sacré pour un pays que ses frontières, ce sont ses lois, ses institutions, et, quant à moi, je les regarde comme plus inviolables que ses frontières mêmes. {Très-bien!) Oui, un pays doit préserver avec plus de soin une lettre de sa liberté que le sol même de son territoire. {Très-bien ! très-bien !)

Mais maintenant que la France est raffermie, que le sort de la révolution de Juillet semble fixé aux yeux de TEurope, que les cabinets qui pouvaient être hostiles paraissent décidés à ne pas nous combattre, à laisser vivre les deux principes fraternellement l'un en face de l'autre, à ajourner, et peut-être à ajourner indéfiniment cette grande lutte, cette nouvelle guerre de trente ans, qui pourrait peut-être éclater plus tard entre les deux principes, entre l'orthodoxie de l'absolutisme et le protestantisme politique; aujourd'hui, Messieurs, les questions de territoire reprennent toute leur gravité, et, selon moi, elles ont été trop oubliées dans le discours de M. le ministre des affaires étrangères. Je demande la permission de le rectifier en deux mots.

Je disais que les questions de territoire reprenaient leur gravité quand les questions de principes étaient vidées, ou du moins étaient ajournées.

Eh bien ! il y a, et je prie la Chambre d'avance de ne pas sourire si je prononce le mot d'Orient, et d'ajourner ses murmures, car j'ai eu le malheur, il y a trois ans, d'apporter le premier, au milieu de quelques murmures, cette question à la tribune, et cependant cette question a mûri, elle s'est vivifiée, elle est aujourd'hui un des points les plus sérieux de la préoccupation européenne, un des paragraphes les plus importants du discours de M. le ministre des affaires étrangères ; je veux parler de la question orientale. {Mouvement (TaUentim.)

Je connais la préoccupation de la Chambre à cet égard, je ne veux dire que peu de mots pour lui rappeler l'importance et l'avenir de cette question.

Je dis que la question d'Orient, comme question de terri-

toire, comme question d'avenir non-seulement pour la ^France, mais pour tout le système européen, est la plus grave que nous puissions discuter à la tribune. Je dis qu'elle préoccupe l'Europe entière ; et je n'en voudrais d'autre preuve que l'immobilité de l'Europe, que cette paix maintenue en présence de tant de circonstances qui pouvaient faire éclater la guerre, que cette impassibilité avec laquelle l'Europe a laissé passer la révolution de Juillet, sauf un Qui vive! Les questions les plus sérieuses se sont élevées devant elle ; les questions les plus perturbatrices ont été résolues sans qu'il y ait eu une goutte de sang versé. Ainsi vous avez vu cette forteresse élevée par l'Angleterre, élevée par l'Europe sur les frontières du nord de la France, la Belgique, se briser en deux, cette tête de pont démantelée par la France; et l'Europe est restée l'arme au bras; bien plus, elle a vu la violation d'un territoire étranger, Ancône; l'Espagne enfin qui par tant d'atrocités appelle une intervention de l'humanité, l'Espagne s'épuise de sang et de crimes, et rien n'a remué en Europe.

Pourquoi cela? C'est que l'Europe à senti, avec cet instinct qui ne trompe pas les peuples, que ses véritables intérêts n'étaient pas là , qu'ils étaient ailleurs. Hais si quelque chose avait remué dans l'Orient, si un pacha d'Egypte avait eu la fantaisie de devenir indépendant, si après avoir gagné la bataille de Koniah il avait fait un pas de plus, si un vaisseau russe était entré dans le Bosphore, si un vaisseau anglais avait franchi les Dardanelles, l'Europe était à l'instant en armes. C'est que la question était là, qu'il fallait réserver ses forces pour cette grande lutte, que cette question seule méritait son attention politique. {Très-bien!) Et pourquoi. Messieurs, l'intérêt de l'Europe est-il là? C'est qu'il ne s'agit pas seulement pour elle de savoir si les peuplades des bords de la mer Noire et de la mer Caspienne appartiendront à un czar ou à un sultan, mais si le cadavre de l'empire ottoman, car il est mort, continuera à écraser la civilisation sur les rivages de l'Asie Mineure; si l'Egypte, la Syrie, les Iles, la Turquie d'Europe, presque vide de Turcs, continueront à être foulées et opprimées dans leur indépendance et dans leur religion, ou bien si ce monde oriental renaîtra, et si des peuples nouveaux, jeunes, qui ne deman*

dent qu'à le relever, grandiront sous votre patronage, et créeront en tace de vos côtes des débouchés sans bornes à vos industries, à vos productions, à votre action politique.

Oui, Messieurs, cela est si vrai qjie si vous preniez une à une toutes les questions qui ont été traitées par M. le président du conseil, toutes celles qui agitent la pensée publique, vous trouveriez qu'elles n'ont de gravité, de réalité, qu'autant qu'elles se rapportent à la question orientale. C'est leur corrélation avec Constantinople qui les rend ce qu'elles sont. Ainsi, pourquoi discutons-nous l'alliance avec l'Angleterre ? C'est que si nous nous compromettons trop dans l'intérêt anglais, si nous nous sacrifions à sa jalousie pour les Indes, nous compromettons dans l'avenir notre liberté de négociation dans l'aflfaire de l'Orient.

M. le président du conseil vous a dit, et en cela je suis bien loin d'être de son opinion, je crois que c'est une erreur complète, il vous a dit qu'il y avait identité d'intérêts entre la France et l'Angleterre dans la question espagnole. Il m'est impossible de laisser passer ce fait éminemment erroné; un seul mot le rectifiera. La Chambre n'a-t-elle pas compris d'ellemême que les intérêts anglais et français sont tout à fait contraires en Espagne? Si la France n'intervient pas en Espagne, si elle n'y conserve pas à tout prix cette salutaire influence que le pacte de famille lui a donné le droit et le devoir de maintenir, il est évident que non-seulement les intérêts de notre commerce seront compromis en Espagne, mais, ce qui est bien plus grave, les intérêts de notre politique y seront engagés ; et lorsque la question d'Orient demandera une solution, une décision finale et complète des cabinets européens, il faudra bien que la France se décide ; et si alors l'influence anglaise est dominante en Espagne, ce sera un gage que l'Angleterre aura dans les mains contre le cabinet français; elle tiendra la France par les Pyrénées.

Dans le même esprit , je toucherai une autre question : c'est celle de la Grèce.

La pensée de la création de la nationalité grecque a été toute politique; sans doute, comme fait historique, comme résurrection de nation , la Grèce a une haute importance aux yeux du philosophe et de l'historien ; son long martyre de dix ans lui a

mérité la sympathie du monde : mais ce n'est pas par un vain enthousiasme classique pour des intérêts de sentiment que des nations s'arment et que nous avons fait pour la Grèce ce que la France s'honore d'avoir fait pour ce malheureux pays. Nous avons payé notre tribut à la résurrection de la Grèce de toutes les manières; nous avons, par des souscriptions partielles et par de généreuses souscriptions nationales, je veux dire, par la garantie donnée à ses emprunts, par les brigades d'occupation que nous avons maintenues à grands frais dans le pays , et par notre sang versé à Navarin, concouru, autant qu'il était en nous, à l'afifranchissement des Hellènes. Il y avait là autre chose, il y avait là une pensée d'avenir, une pensée digne, non-seulement de la sympathie de la nation , mais de la préoccupation du cabinet français. Eh bien I cette pensée , quelle était-elle ? Selon moi, elle était double, et se rattache en tout à la question d'Orient Elle était, d'une part, de créer en face des Dardanelles et de l'Asie Mineure une nation réelle , forte , existant par elle-même , constituée comme un germe destiné à grandir et à fructifier, comme un camp, comme un front de l'Europe contre les envahissements de la Russie , lorsque l'écroulement de l'empire ottoman appellerait peut-être cette nation à Constantinople. Il y avait une autre pensée politique, c'était d'empêcher que l'Angleterre, que vous retrouvez ici sur vos pas, ne s'emparât des îles attachées au continent grec , et ne rivât ainsi, position par position, île par île, la chaîne dont elle veut fermer la Méditerranée. ( Très-bien! )

J'ajouterai qu'il y avait encore une autre prévoyance, c'était d'empêcher la Russie de dépasser les Dardanelles si jamais elle arrivait jusqu'à Gonstantinople. C'était de lui présenter dans une nation puissante, forte, existant réellement par elle-même, et qui aurait l'Europe pour point d'appui, un invincible obstacle dans sa route vers l'Occident. Voilà, Messieurs, quelle a été la double, la triple pensée qui a présidé à la régénération de la Grèce.

Eh bien I je le demande en ce moment à M. le ministre des affaires étrangères, comme représentant du cabinet français, et non-seulement du cabinet du 22 février que nous ne connaissons que par sa date, mais de tous les cabinets qui se sont

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succédé , et qui , sans doute , lui ont transmis leurs traditions ; j'ose demander à M. le président du conseil ce qu'il a fait de cette grande pensée, non-seulement de la France, mais de l'Europe, relativement à la Grèce. A cela, Messieurs, l'état de la Grèce nous répond. A peine l'insurrection a-t-elle triomphé» que vous avez vu triompher aussi l'anarchie, comme si l'anarchie était la seule chose qu'on eût retrouvée vivante sous les ruines de ces orageuses républiques.

A peine a-t-on envoyé à la Grèce un de ses meilleurs citoyens, le comte Capo-d'Istria, oui! un de ses meilleurs citoyens, car loin de moi les calomnies répandues sur cet homme éminemment vertueux; à peine Capo-d'Istria fut-il arrivé en Grèce, que vous avez vu commencer les intrigues de la Russie. Capo-d'istria est tombé sous le fer, non pas d'un assassin vulgaire, inconnu, mais par la main armée des factions, par une main de chef, par une main qu'avaient armée l'ambition et les rivalités, et non pas un fanatique patriotisme. Dès cette époque, je le répète, les intrigues russes, grecques, anglaises, ont commencé à se faire sentir dans ce malheureux pays ; ces intrigues ne se sont pas bornées aux partisans de la Russie, et ceci doit étonner la Chambre, car cela semble incompatible : elles ont été fomentées, entretenues, réchauffées, je ne dirai pas officiellement par |les agents diplomatiques de l'Angleterre, mais par tout ce qui, dans la Grèce, participait à l'influence anglaise. Et pourquoi? quel [est le mot de cette énigme? Pourquoi, Messieurs, ces deux puissances qui se disputent l'empire du monde, l'une sur terre, l'autre sur mer, sont-elles d'accord pour ruiner ce pays? Le secret est dans les lies. L'Angleterre voit avec peine une puissance continentale se constituer, s'aflfermir, grandir dans le voisinage des îles de l'Archipel ; elle voudrait que ces îles tombassent entre ses mains; et, [pour cela, il lui faut l'afiaiblissement, l'anarchie de la nouvelle Imonarchie grecque. Voilà le triste et honteux secret.

Lorsque le roi Othon est arrivé en Grèce, on avait cru, on s'était flatté un moment que toutes ces intrigues tomberaient, qu'une nationalité véritable se montrerait en Grèce. Rien de tout cela n'a eu lieu.

L'intérêt bavarois établi en Grèce n'a porté qu'un élément de plus à toutes les intrigues qui, à cette heure, remuent, dévorent, décomposent cet infortuné pays.

Eh bieni que se passe-t-il? Je sais que la troisième partie de l'emprunt grec a été demandée au cabinet français; je sais qu'on a demandé au cabinet anglais, et conjointement au cabinet russe, de payer aux Grecs tout ou fraction de la troisième partie de l'emprunt grec, emprunt qui avait été garanti par le traité du 7 mars 1832, et par le protocole du 20 juin

J'espère que l'on nous donnera quelques renseignements à cet égard , car je n'ai pas trouvé des lumières suffisantes sur ce point dans l'excellent rapport de l'honorable M. Etienne. J'espère que M: le ministre me fera l'honneur de me répondre, car les négociations sont accomplies, et la publicité est sans danger. Il n'est sans doute pas dans l'intention du gouvernement français de jeter l'or français à l'anarchie et à l'intrigue qui prévalent en ce moment en Grèce ; je viens lui demander si la Grèce a accompli aucune des conditions auxquelles l'emprunt avait été consenti; je viens lui demander s'il trouve dans un ministère bavarois, dans une armée de 3,600 Bavarois qui occupe et dévore la Grèce, dans le régime de ce misérable pays, qui n'a guère plus d'étendue qu'un département français, et qui a un roi, une cour, des ministres, des ambassadeurs, et une armée étrangère, Vil trouve dans un budget plus lourd qu'aucun budget de l'Europe, dans un impôt qui fait payer à de pauvres matelots ou à des bergers vêtus de peau de mouton 'plus cher pour leur prison et leur place au soleil, plus cher que ne paye un habitant de Londres et de Paris ; je lui demande s'il trouve là les garanties stipulées par le traité? Je pense qu'il me fera l'honneur de me le dire ; le tableau que je viens de faire de la Grèce doit être un avertissement pour le gouvernement français; il doit veiller avec le plus grand soin à la conservation de ce germe de peuple, à sa nationalisation véritable.

Rien n'y est plus contraire que les intrigues et les dilapidations de tout genre que je viens de signaler à la Chambre. Au reste, c'est avec un profond regret que je combats l'alloca-

tioD de ce subside à des hommes que j'admire, avec lesquels j'ai profondément sympathisé moi-même; mais c'est ici un devoir civique que j'ai à accomplir envers mon pays, et je dirai envers eux-mêmes.

Il n'y a pas encore quatre ans que j'étais en Grèce; mon cœur battait d'admiration pour les courageux enfants de la Bomélie; je me souviens, je me souviendrai éternellement. Messieurs, des impressions que je reçus alors en assistant à une des séances de ce parlement grec. La Grèce n'avait, à cette époque, ni cour, ni roi, ni palais; le palais de ses députés, savez-vous ce que c'était, Messieurs ? C'était un misérable hangar de planches mal jointes, qui laissaient passer le soleil et la pluie. Les députés étaient les chefs militaires, les courageux Roméliotes, ces braves corsaires d'Hydra ou de Psara. Ils arrivaient là un à un, à cheval, tout armés, suivis de leurs pallikares. Ils parlaient simplement, noblement, sobrement, comme il convient à des orateurs armés, prêts à passer du conseil au combat; ils ne se disputaient alors que les balles des ennemis et non pas les drachmes du roi Othon. Je les contemplais, je les écoutais les yeux mouillés d'enthousiasme, et souvent leurs paroles étaient accompagnées par le bruit de leurs sabres ou le hennissement de leurs chevaux.

Il y avait là. Messieurs, des paroles, des gestes, des physionomies qui [respiraient l'antiquité tout entière, et qui promettaient à la Grèce un second passé.

Eh bien ! Messieurs^ moi qui assistais avec tant de sympathie à ces scènes historiques, je ne m'attendais pas que quatre ans après je viendrais ici reprocher à un ministre de mon pays les faibles secours que la France a généreusement votés.

Mais les Grecs ne s'y tromperont pas. Messieurs ; non, ils le savent ; ils connaissent ma pensée, j'en ai l'assurance ; ils savent que cet or, ce n'est pas à eux que nous le contestons, et que ces millions, que nous voudrions leur prodiguer pour un meilleur emploi, nous ne les refusons qu'à leurs oppresseurs, qu'à ceux qui n'ont su organiser jusqu'ici chez eux que l'intrigue, l'anarchie et l'oppression. (Très-bien ! très-bien! Acclamation et interruption,)

Je prie M. le président du conseil de vouloir bien donner sur rémission de la 3^ série de l'emprunt grec les explications que je sollicite et que la Chambre a droit d'attendre. {Trbs-bien! Mouvement.)

Cbambrb DBS DÉPUTÉS. — Séanco du 11 juin 1836.

M. de Mornay avait présenté un amendement pour interdire à tout officier de l'armée, à tout employé civil et militaire en Afrique, d'acquérir des terres ou de prendre part à des exploitations industrielles, sous peine d'être révoqué de ses fonctions. M. de Lamartine appuya cette proposition. Il voulait la conservation d'Alger, mais il blâmait les expéditions aventureuses qui décimaient l'armée française. Il redoutait que ces guerres funestes, entretenues par l'agiotage sur les terres, ne durassent aussi longtemps qu'on ferait de l'Algérie une conquête permanente régie par un gouvernement militaire. 11 réclamait une administration civile qui s'attachât les populations indigènes en les incorporant sous la suzeraineté de la France.

Messieurs,

Je veux faire simplement quelques observations à la Chambre sur l'amendement qui lui est proposé par rhonorable M. de Mornay. Je ne pense pas qu'il faille rentrer dans la discussion tout entière de la grave question d'Alger. Il n'a jamais été dans mon esprit que cette discussion fût mûre pour cette année; j'ai toujours cru qu'il fallait aller au plus pressé, qu'on ne pouvait pas discuter sous les coups de fusil des Arabes, sous le coup d'un échec récent. Je pense qu'il faut aller d'abord à la victoire, au rétablissement de notre influence en Afrique, et nous délibérerons après... {Marqms d assentiment,)

Avant d'en venir à l'amendement, que j'appuie de toutes

mes convictions, je dirai à la Chambre ma pensée tout entière sur Alger. Ma pensée est que la conquête d'Alger a été parfaitement légitime ; ma pensée est que la conservation d'Alger est un devoir pour le pays ; ma pensée est qu'Alger est un glorieux héritage (Jue nous a laissé le gouvernement précédent, et que c'est un noble adieu, un noble souvenir qu'il a donné à la France au moment même où elle était perdue pour lui. {Mouvement en sens divers. ) Ma pensée , c'est qu'Alger doit être un appendice du territoire français, une racine que nous devons pousser jusqu'en Afrique, sous la mer ; et que nous devons garder non-seulement le littoral, qui nous donnera une influence immense dans la Méditerranée, sur ce point du monde vers lequel semblent se presser, pour se décider, toutes les destinées politiques de l'Europe et de l'Asie, mais ma pensée va plus loin : elle est que nous devons occuper dans l'intérieur même, sous le commandement de Tillustre maréchal qui y gouverne ^ choisir des points importants', et y asseoir notre influence à toujours.

Mais, Messieurs, il y a des conditions à toute colonisation. La première condition, c'est une administration loyale, sage, inflexible, et l'amendement de l'honorable M. de Mornay me semble une des premières conditions de toute bonne administration, de toute conservation efficace de notre nouvelle colonie. Quatre principes, Messieurs, me semblent dominer toute la question de la colonisation. {Assez, assez! A r amendement!)

Quelques voix. Parlez, parlez! {Interruption.)

M. DE Lamartine. Je disais. Messieurs, et je dois bien, pour appuyer cet amendement, entrer dans les principes et dans les raisons de toute colonisation, qu'il y avait quatre principes qui dominaient la fondation de toute colonie.

Ces quatre principes sont ou l'expatriation, comme dans les colonies grecques et phéniciennes; ou la conquête, comme dans les colonies romaines; ou le prosélytisme religieux, comme dans les colonies mahométanes ou chrétiennes du moyen âge ; ou enfin le commerce, comme dans les colonies anglaises et hollandaises dans les Indes et en Amérique.

i. Le maréchal Clausel.

Ceci est nécessaire à poser. Il fallait savoir à quel principe se rattachait la colonisation en Afrique.

La colonisation par expropriation est obligée de se faire place à tout prix, de combattre sans cesse les indigènes, pour se faire sa place au soleil, et vivre. Par la conquête, elle est obligée d*agir comme ont agi les Romains, par l'extermination. C'est ce mode d'extermination dans lequel je voudrais empêcher mon pays d'entrer à tout prix. {Très-bien! très-bien!)

Enfin la colonisation par le commerce et l'industrie , c'est celle dont il s'agit pour nous ; c'est évidemment celle-là seule, car vous dites sans cesse : Alger nous coûtera-t-il ou nous rendra-t-il?

Il est pour cela des conditions ; ces conditions sont, selon moi , une suzeraineté. Il y a deux manières d'établir sa domination dans un pays. On peut coloniser par soi-même, ou par les autres. Si, comme il semble que notre gouvernement s'y est laissé entraîner, si, d'après les paroles de M. le président du conseil, nous sommes destinés à coloniser par nous-mêmes, il faut savoir à quelles conditions nous coloniserons par nousmêmes.

M. LE Président du conseil *. Je n'ai pas dit cela.

M. DE Lamartine. C'était le sens de vos paroles d'hier.

La colonisation par soi-même consiste à exterminer un peuple pour y implanter un peuple nouveau ; c'est le résultat immédiat, c'est la conséquence rigoureuse, logique, du système d'expéditions au hasard, d'expéditions aventureuses , dont l'une appelle l'autre, dont l'une rend l'autre inévitable, d'expéditions à tout prix, que vous avez professé à cette tribune depuis deux ans. Eh bien I ce système, la Chambre a jugé et jugera de jour en jour de ce qu'il coûte en hommes et en sang. Ce système, sous le rapport économique, coûterait immensément au pays, sans lui rendre un centime. Vous comprenez que si vous avez la prétention d'implanter huit ou dix mille colons en Afrique, vous êtes obligés d'étendre d'autant le cercle de circonvallation que vous devez placer autour de vos troupes, pour empêcher vos colons d'être massacrés , et que vos troupes doivent tracer

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