‹ La France parlementaireChapitre 8 sur 71 · LAMARTINE DANS L*0PP0SITI ON · texte numérisé non relu

LAMARTINE DANS L*0PP0SITI ON

L'indépendance plus agressive de Lamartine le place désormais, non pas à la tête de l'opposition, mais au-dessus d'elle. Il ne prétend ni la diriger, ni lui obéir; il l'inspire parfois, et va en même temps qu'elle, plus sûrement qu'elle, à un but, dont il perçoit seul les lueurs, vagues et encore voilées sous la brume des événements. L'accent de sa parole devient plus clair, plus sonore, plus pénétrant. On sent que la conviction du rôle qui se prépare pour lui se fortifie et le fortifie. Il dit aux électeurs, qui vont le renvoyer à la Chambre :

Une révolution qui â douze ans de date est déjà forte; un gouvernement qui n'a que douze ans de vie est encore faible.

Plus loin, il s'adresse au sentiment, à Thonneur du pays :

Un seul battement du cœur de la France briserait tous les cabinets, tous les systèmes , toutes les diplomaties dont on aurait essayé de garrotter ce grand athlète des peuples. Ne craignez rien 1 Celui-là seul vous insulte qui croit que vous pouvez jamais être insultés !

La mort du duc d'Orléans obligea M. de Lamartine à une démarche de respect qu'il fit sans hésiter. C'était la première fois, depuis la révolution de 1830, qu'il croyait devoir à ses anciennes relations avec la maison d'Orléans une douloureuse condoléance qui le rapprochât de la famille. M. Royer-Collard, qui se trouvait dans FAssemblée, dans une situation analogue à la sienne, le consulta et alla avec lui, décida par cette réflexion : « Il n'y a point d'apostasie dans Fexpression silencieuse d'un bon sentiment. »

Toutefois, si Lamartine, se tut en présence du roi, il avait, comme rédacteur de l'adresse votée spontanément par la Chambre, donné une expression éloquente aux commisérations

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publiques. Ce qui distingue, indépendamment du mérite de la forme, ce compliment funèbre de toutes les paroles des courtisans, c'est, çà et là, une phrase de haute portée qui réserve, lïiênie au milieu du deuil public, les droits de l'homme d'État, les privilèges de la liberté. La pitié est une tentation égale à l'enthousiasme; la douleur peut coûter aussi cher que l'admiration. Lamartine voulait que la sympathie pour le désespoir paternel ne coûtât rien à la France ; et il s'appliquait à ne rien trahir devant la séduction des larmes.

Vous avez perdu ua fils, disait -il au roi, la France a perdu un règne!

Et il ajoutait, dominant l'émotion, par un mouvement identique à celui qui lui fera réserver Tinitiative du pays, en 1848 :

Mais si nous résumons dans nos sentiments la douleur d'un peuple qui s'attendrit avec une famille , ne représentons-nous pas aussi cette nation impérissable qui ne fléchit sous aucune catastrophe, et qui voit toutes les choses humaines du point de vue de sa perpétuité?

C'est ainsi que doit parler l'homme d'État, j'ajoute : le poëte. Les esprits qui ne dominent pas les sillons humains traitent d'indifférence ou de dureté cette philosophie de l'émotion, cette inteUigence qui regarde le malheur comme une épreuve, et non pas comme une légitimité de sentiment supprimant les principes. En face de la duchesse d'Orléans, de la veuve et des orphelins, Lamartine demandera au patriotisme éclairé, à l'âme du pays, le courage de renouveler les déclarations faites en présence du tombeau de l'époux et du père. L'homme vulgaire se' prosterne avec peur, l'homme de génie s'incline avec foi devant l'énigme de la mort. Le premier perd, le second gagne à ce problème. Lamartine n'a jamais été plus inspiré de l'esprit de l'avenir que dans cette séance où, au lieu de réclamer la régence qui eût été l'interrègne d'une tempête, il fortifia l'idée d'un gouvernement provisoire; il ne fut jamais plus égal à luimême que dans cette Adresse respectueuse où il semble dire au roi frappé : « Vous êtes père, mais vous êtes chef; que la douleur ne fasse pas oublier le devoir social ! »

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Il est beau, dit-il en finissant, de voir un tel peuple s'incliner religieusement sous la main de Dieu ; puis , après avoir porté le deuil et fermé avec vous la tombe ouverte si près du trône, reprendre la tâche interrompue par la mort, conserver sa foi dans l'avenir et achever ses institutions.

Cette mort du duc d'Orléans, en supprimant un règne, nécessitait une loi de régence. Le pouvoir mit à profit Tentraînement d'émotion et de douleur publique pour présenter une loi qui déférait la régence au prince le plus près du trône, à l'exclusion des mères. M. de Lamartine s'alarma de cette extension du principe d'hérédité porté dans les branches latérales, en contradiction avec le principe d'élection qui domine notre droit public depuis la révolution. Il protesta, au nom de la loi du sang et de la loi du pays; il n'empêcha pas une majorité complaisante de voter ce qu'on lui demandait. Indépendamment des preuves que me donne le raisonnement, je n'ai pour démontrer combien l'orateur était dans la vérité politique , morale , sociale, qu'à rappeler précisément ce qui arriva en 1818 , où la régence du duc de Nemours, si bien consacrée par une loi, ne tint pas même une minute devant les implacables exigences de la révolution. Qui donc avait bien prévu? Il /irriva en outre que cette régence de la mère, soutenue par Lamartine en 1842, lui parut à lui-même dérisoire et futile devant le flot populaire , quand elle sembla le dernier refuge de la dynastie aux aveugles désespérés. Lamartine devança toujours, même le regard de ceux qui le suivaient : en 1812 , il voyait 1818; en 1818 , il réseiTait l'inconnu, l'avenir menaçant.

Les révolutions sont de tous les jours, le gouvernement est d'hiçr, s'écriait-il à la tribune... La Toi salique actuelle, c'est le bon sens de la nation... Elle a si peu régi la France, cette loi brutale, que vous avez vingt -six régences de femmes dans votre histoire, sur trente -deux régences en tout...

Je ne veux pas élargir au delà des vraisemblances l'horizon de chacun des discours de Lamartine ; mais ne peut-on pas dire qu'il y avait, au point de vue social, une revendication des droits de la femme à l'égalité, sous cette défense de la mère?

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Dans le cours de la discussion, combien de mots à retenir! « La popularité est le crime des ambitieux constitutionnels, » dit-il, en songeant au danger de prendre un prince qui se ferait de la régence un moyen de popularité.

Pénétré de la marche fatale de ce gouvernement qui trébuche à un tombeau sans avoir le pressentiment d'une chute , la superstition même d'un accident possible, et qui croit que conquérir des privilèges, c'est acquérir de la stabilité, Lamartine, isolé pour jamais du pouvoir et de ses adhérents, laisse, tomber, avant de quitter la tribune, cette sorte de menace jprophétique :

Il y a une fatale, une aveugle tendance à empiéter, à prendre toii- 1 jours plus de force, jusqu'à ce que la nation se demande : «Mais, y at-il eu des révolutions?»

A l'ouverture de la session de 1843, Lamartine, déjà séparé du pouvoir, exposa dans la discussion de l'Adresse les motifs de cette séparation radicale. Plus de trêve I plus de merci I le poii- i voir est corrupteur; le pays se corrompt; une âme fière ne peut ^ accepter la responsabilité des événements qui se préparent. Ce discours, que je ne puis analyser, eut un retentissement terrible. Il fut l'aurore, ou plutôt le premier frémissement de ce | mouvement révolutionnaire qui ne s'arrêtera plus. Les journaux firent grand bruit de ce coup de tocsin ; ils s'étonnèrent , ne se rappelant pas tout ce qui avait précédé, et tout ce qui faisait deviner dans le grand orateur une conscience patiente , mais inflexible, qui ne précipitait rien, mais qui n'abdiquait pas sa liberté pour ne pas abdiquer sa vertu.

Profession de foi, déclaration de guerre, prophétie, évocation saisissante et palpable de l'avenir, voilà ce qui fait de ce discours un des plus intéressants chapitres de l'histoire parlementaire de la France. La séance du 27 janvier 1843 est un prologue, à cinq ans de date, du grand drame du 24 février 1848.

Parlant des scandales électoraux, Lamartine s'écrie :

N'est-ce pas homme par homme , famille par famille, conscience par conscience , que le gouvernement qui devrait, dans les élections, interroger des opinions libres, va les circonvenir?

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Donnant confiance aux petites minorités, Lamartine rappelle que le pays tout entier ratifia, en 1830, Topposition des dix-sept voix que méprisait la Restauration; et, évoquant un mot célèbre dit à la veille des journées de juillet :

Vous osez nier , dit-il au pouvoir, la force invincible de l'idée dé- V/ mocratique , un pied sur les débris? vous osez nier le feu , la main sur le volcan 7

Puis, s' élançant par ces mouvements d'ailes, familiers à son éloquence, dans l'azur illuminé, et réclamant, au nom de la démocratie, une large extension du suffrage, il annonce son rôle en 1848, le rôle du peuple qui le prendra pour portedrapeau. Jamais la divination n'alla plus loin.

Non, ces hommes impossibles seront inévitablement un jour nécessaires. Ils oseront fonder le gouvernement, non plus sur la base étroite d'une classe quelconque, mais sur la large base d'une nation tout entière. Ils sauront coîntéresser tous les citoyens, toutes les classes du peuple à l'existence d'un gouvernement qui prendra son appui sur tous ces intérêts et sur tous ces droits. Voilà ce que nous devons préparer pour les jours difficiles ; ce sont là des forces et non des dangers.

Le poète prévoit la calomnie, les faux jugements que l'on portera sur sa situation présente, sur ses intentions futures; il brave cette gloire de l'insulte; il la défie; il affirme déjà ces principes qui lui devront plus tard son honnête impopularité, et il sourit, dans la chaleur de la lutte, à ces froides réactions qui mettent aujourd'hui une barrière de marbre devant le seuil de sa retraite, pour en faire une sorte de tombeau.

Que m'importe ce que l'on pensera de moi? que m'importe à quel rang je combattrai, pourvu que je combatte pour la cause que je porte dans mon cœur depuis que je pense , pour la cause populaire, pour la cause non des passions du peuple, mais de ses intérêts et de ses droits légitimes ?

Quelle contradiction pourra-t-on invoquer plus tard? Ce discours n'est -il pas un programme à son tour qui rappelle en l'augmentant la Politique rationnelle f La politique a plus

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d'éloquence, la raison a plus de cœur, voilà tout ; mais le sentiment est le même et l'unité admirable de la vie se continue.

Trois mois après , dans la question ministérielle , le k mars 1843, Lamartine dira encore :

Il est temps que ce jeu finisse, car il n'y a plus de milieu; il faut que la France cesse d'être la France ou que vous cessiez de la gouverner! (Vive approbation aux extrémités; violenta murmures au centre, longue agitation. )

M. Guizot Taccuse de méconnaître le dévouement du roi, d'attaquer la personne inviolable ; Lamartine répond :

Si je pouvais, comme homme, ouvrir mon cœur ici devant la Chambre, on y trouverait sans doute le même respect, la même vénération que dans le vôtre pour cette mission élevée et souvent douloureuse de la royauté. Mais si le ministre me somme de déclarer des sentiments quelconques sur un pareil sujet à cette tribune , je lui demande la permission de ne répondre ni oui, ni non. {Sensor tion. )

Dans un discours prononcé au banquet de Mâcon, le h juin de la même année, Lamartine fait un pas de plus, ouvre toute son âme, et la fraternité, la solidarité des individus et des peuples rayonne à travers chacune de ses paroles. L'homme qui parle, qui pense, qui croit, qui aime ainsi, est un précurseur providentiel et sera, à l'heure de la crise, un sauveur nécessaire :

Mais, me dites- vous, vous êtes seul, seul au milieu de passions et d'intérêts plus forts que vous! Je suis seuil Messieurs I et qui donc êtes-vous? {Longue sensation,) Ahl oui, on est seul quelques années souvent, quand on est avec la vérité. Mais une force supérieure, le temps, travaille à votre insu pour vous, et il vient un jour où, au lieu d'être multiplié par quelques groupes dans un parlement, vous êtes multiplié par tout un peuple!... Nous sommes au lendemain. Messieurs, et qui sait? nous sommes peut-être à la veille de ces jours critiques où les nations ont besoin de toute leur énergie et de toute leur unanimité pour se préserver des révolutions. Dieu seul connaît le jour des crises, mais ce temps est plus gros que tout autre d'inévitables événements... Il n'y a que les masses d'assez fortes pour

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écraser les partis I (Bravos.) Le temps des masses approche, et je m'en réjouis; mais il faut que leur avénemeat soit régulier pour être durable.

Et il termine par un toast à raccomplissement régulier et pacifique des destinées de la démocratie I A dater de ce banquet qui aura son pendant en iSkl, Lamartine peut être classé parmi les révolutionnaires; le mot d'opposant ne suffit plus.

LAMARTINE RéVOLDTIONNAIRB.

Le poète, l'orateur, se fit dès lors journaliste. Son sens pratique lui conseillait de chercher, en dehors des élans de tribune qui sont les grandes enjambées de l'esprit, une marche régulière, positive, pour l'opinion. Il devait, en même temps qu'il soufflait dans les trompettes retentissantes autour de Jéricho, préparer, pour ceux qui l'écoutaient et qui le suivaient, des solutions précises, des rations quotidiennes pour les haltes, après la victoire. Alors, il écrivit dans le Bien Public de Mâcon, dans la Presse, dans différents journaux de Paris, sur certaines questions constitutives de la démocratie. Il s'occupa, au point de vue indiqué dans la Politique rationnelle, de VÉtat, de V Église, de l' enseignemenu Ses articles sont imprimés et publiés à leur date.

La présence du duc de Bordeaux à Londres, et la prétention du ministère, qui voulait flétrir les visiteurs empressés de Texil, lui arrachèrent cette menace :

Prenez garde de tomber vous-mêmes du haut de votre fortune, et qu'on ne vous applique un jour la loi terrible que vous faites à autrui!

Je passe à regret ( mais la place me manque) sur la part

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prise par M. de Lamartine dans le débat engagé, à propos de la liberté de TÉglise, sur des interpellations de M. Thiers relatives aux jésuites. Gomme je cherche maintenant le révolutionnaire logique, j'ai hâte d'arriver au discours qu'il prononça sur Far- ^ mementdes fortifications de Paris, les 6 et 7 mai 1845. On sera frappé des prédictions, et, mieux que cela, des solutions en quelque sorte, apportées trois ans d'avance.

L'orateur déclare que la France a oscillé en 1830 entre la monarchie et la république; et, comme la Chambre s'émeut de cette perspective républicaine ouverte pour la première fois et par un homme d'autorité comme Lamartine, celui-ci déclare quMl n'est pas permis à une assemblée d'adjuger l'avenir et de fermer toute issue, non aux réformes, mais même aux révolu- ^ tiens. Je cite, pour prouver que je n'exagère rien.

Mais savez-vous encore une fois ce que c'est que de rendre à jamais et matériellement impossible aux nations Texercice de ce droit suprême, extrême, désespéré, qu'on appelle les révolutions? C'est dire \ d'avance : H n'y aura jamais d'exécrables gouvernements l ( Mov/oement. )

C'est dire : Il n'y aura plus de despotisme, de tyrannie à renverser dans le monde! ( Bravos prolongés aux extrémités. )

C'est dire : Il n'y aura plus jamais de violation de la constitution et des droits des peuples ! plus de conspiration du pouvoir contre les Institutions des nations !

Et quel est celui de vous qui oserait prendre devant l'avenir la responsabilité d'une telle promesse, et l'offrir en garantie à son pays, comme un gage? Personne. (Rires à gauche. )

Rendez les révolutions difficiles, rares, sérieuses, coupables, oui, oui; mais laissez, dans les circonstances suprêmes , la possibilité de la | résistance aux mauvais attentats des gouvernements. (^4 gauche : Trèsbien f)

Autrement, il n'y aura plus en effet de possible que la pire espèce des révolutions: les révolutions militaires! Les révolutions militaires, ce sont les révolutions de décadence. C'est ainsi que commencent tous les Bas-Empires.

Notons en passant que cette vive attaque contre l'armement des forts donna lieu à une querelle toute de personnes entre M. de Lamartine et M. Thiers. Je trouve dans le compte rendu

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de la séance de la Chambre des dépatés da 8 mai la trace de cet incident; je mentionne le fait comme détail historique, aneedotiqae.

Lamartine, qu'on a cm isolé , commence à recevoir des adresses des ouvriers de Paris, à devenir le but de manifestations qui, par des banquets et des concerts, lui renvoient Tenthousiasme descendu de lui dans le cœur des multitudes. Il ne quitte la tribune que pour les discours en plein air; il répète d'avance le rôle qu'il jouera devant la Révolution : le 25 mai, du haut de ce perron du château de Montceau qui domine toute une superbe vallée, il parie à la Société de musique venue de Maçon pour lui donner une sérénade, comme il parlera du haut des marches de Thôtel de ville, et, fier de lui , devant ce ciel plus majestueux que les voûtes de la Chambre des députés, il s'écrie :

S'il y a dans les innombrables paroles que j*ai prononcées pendant dix ans à la Chambre, à toutes les tribunes de mon pays, un seul mot qui soit en contradiction avec un autre, je donne non pas ma vie, — ce ne serait rien! — mais je donne mon honneur à celui qui le découvrira.

Il repousse dédaigneusement les accusations du pouvoir. On l'a représenté tour à tour comme un légitimiste, comme un ennemi sans cause de la dynastie de juillet, comme un démocrate aventureux (le mot est de lui;, entraînant les cœurs à la république, sans en arborer le nom. Il n'est rien de tout cela ; il est rhomme des bons principes, des bons sentiments, de la concorde, de l'honneur et de la liberté. Voilà pourquoi il se trouve être un factieux.

On le voit préoccupé alors , dans toutes les circonstances où il parle, où il écrit, non de susciter des applaudissements, de gagner des partisans, mais de donner confiance à ceux qui l'admirent, par des explications positives, par des commentaires de ses principes. Il sent qu'une responsabilité, la plus grande du siècle, va bientôt peser sur lui; il prétend la mériter, en empêchant toute ambiguïté entre le cœur de la foule qui vient à lui et sa pensée qui va vers l'avenir. L'idée d'une république, que l'on croit éclose dans la chaleur d'un vertige, a été long-

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temps entrevue, pesée par lui. Il dit, par exemple, le 19 no- l vembre 1845, dans un article du Bien public :

Les révolutions sont comme les sibylles antiques; elles ne disent jamais mieux le mot du destin que dans Taccès même de leur inspiration. C'est leur enthousiasme qui leur arrache leur secret. Ce secret , ce mot du destin de la révolution de Juillet , second accès de la révolution de 1789 , c'est : « la meilleure des républiques I »

Dans le même morceau, il juge cette lâche théorie des faits accomplis, si menaçante alors, si triomphante aujourd'hui :

On vous met un anneau de fer au petit doigt, vous dites : « Le fait est accompli, » et vous ne remuez plus la main! un chaînon au bras gauche, vous dites : « Le fait est accompli I » Un autre au bras droit : « Le fait est apcompli ! » Une chaîne enfin à tous les membres : « Le fait est parfaitement accompli!...» Hommes consciencieux, mais imprévoyants! ne voyez -vous pas que si vous aviez d'abord secoué le petit doigt, puis les bras, puis* les jambes , puis le corps à toutes ces entreprises d'usurpation légale sur votre liberté et sur les droits de la nation, rien ne s'accomplissait! mais qu'en tendant ainsi les bras, les membres, le corps et l'âme à ces tentatives encouragées de la réaction monarchique , elle finira par enchaîner jusqu'à votre langue?

Pendant qu'il éclaire toutes les facettes, pour ainsi dire, de la conscience publique, il prend à la Chambre la parole dans toutes les questions d'économie sociale, sur l'octroi des bestiaux, [ sur l'impôt du sel, sur le monopole du charbon et sur le canal de la haute Seine.

Je dirai que ce dernier discours, qui semblait ne devoir viser qu'à un succès de bon sens et d'estime, éveilla un véritable enthousiasme, Lamartine, traitant au point de vue politique la question qu'Arago avait magistralement traitée au point de vue scientifique, produisit une impression que tous les journaux constatèrent avec unanimité. J'ajoute, pour les historiens, que le matin même de ce jour-là, malade et presque alité, M. de Lamartine ne devait pas assister à la séance. Des délégués de la Seine-Inférieure vinrent le trouver chez lui et le supplier d'apporter à une question si intéressante i'appui de sa parole. Lamartine les écouta et n'écouta pas la fièvre qui le re-

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tenait : il s'habilla en toute hftte,^ courut à la Chambre et improvisa ce discours politique dont Tefifet devait être si éclatant.

Je pourrais multiplier à l'infini des anecdotes semblables, s'il n'était pas superflu de renseigner les lecteurs sur la merveilleuse faculté d'improvisation de M. de Lamartine. Dans un article sur le ministère possible, à l'heure de confusion qui commence, le révolutionnaire prudent essaye de réconcilier la France avec son génie qui lui fait peur ; il rappelle à ceux qui, demain, s'élanceront sur sa trace, tout ce que la réaction fait perdre à l'action. Le conseil est de toutes les époques.

Il ne faut pas rougir de le confesser, le grand vice de la France actuelle, c'est la peur. Gela est déplorable, mais cela n'est pas étonnant. On aurait peur à moins. La révolution de 1791 à 1795 , ses anarchies, ses tyrannies, ses guerres désespérées, ses discordes civUes, ses lois draconiennes, ses confiscations, ses échafauds, ont ébranlé pour deux siècles peut-être l'imagination de ce peuple à vives impressions. Le seul mot de révolution le fait frissonner jusqu'à la moelle des os. Il s'est précipité, pour échapper à ce fantôme, dans les quinze années de la plus écrasante tyrannie dont les temps modernes offrent l'exemple : la tyrannie militaire de l'Empire. Il a accueilli et subi quinze autres années le gouvernement faible , mais doux de la royauté qu'il avait proscrite. Enfin, il a adopté avec précipitation, et avec la passion de son salut à tout prix, la nouveUe royauté sous laqueUe il s'agite depuis quinze autres années, mais en modérant lui-même ses propres agitations, comme un peuple qui veut bien intimider quelquefois son gouvernement, mais qui craint encore plus de le renverser.

Avec quelle étrange pénétration il cherche dans le brouillard le ministre, le sauveur, le réparateur de toutes les fautes I

Que la presse ne se trompe donc pas de pays. Si jamais un Robert Peel doit sortir des nécessités de la France , ce n'est ni du sein du parti qu'on appelle actuellement conservateur, ni du palais d'une dynastie; c'est du sein de la démocratie et de la popularité qu'il sortira! Et puisse-t-il en sortir à temps dans le double intérêt du peuple et du gouvernement, de la démocratie et de la conservation!

Les élections de 1846 furent un symptôme précurseur. L'op-

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position maladroite et inconséquente perdit des voix : c'était un désastre, moins pour elle; que pour la majorité qui se crut tout ^ permis. D'ailleurs, la situation était sombre; la pénurie de deux \ récoltes, la crise monétaire, absorbaient les préoccupations. La \ France, isolée en Europe par l'obstination du pouvoir, par ces mariages espagnols, se recueillait triste, amère, silencieuse. L'heure de la tribune était passée, car l'heure des tribuns allait venir. Lamartine le sentait. Il s'abstint, pendant toute une année, de parler inutilement à cette majorité aveugle et ennemie, qui ne pouvait plus être ébranlée que pour être renversée; il parla au pays, au peuple ; il se consacra à la publication des Girondins qui fut un grand événement, et comme la réouverture des États généraux, avant une révolution nouvelle.

Il sembla que le poète, aussi puissant sur le passé que sur le présent et sur l'avenir, ordonnait aux tombeaux de rendre leurs proies ; et que les ombres illustres, évanouies dans l'apothéose effroyable de 93, dussent revenir à la parole de celui qui les évoquait pour inspirer les générations nouvelles, pour donner du courage, pour éclairer la conscience par ces repentirs que les vivants solidaires doivent avoir des fautes commises par les morts.

Ce livre des Girondins eut un succès jusque-là sans exemple. Il réconcilia comme autour d'une coupe fraternelle tous ceux que divisaient les souvenirs de la Révolution. On but d'enthousiasme dans tous les partis à cette glorification tempérée par des piétés si délicates. J'ai sous les yeux un journal légitimiste qui ne se défend pas plus de son émotion que le Constitutionnel. Lamartine avait répandu toute son âme et donné en gage tout son génie au peuple qui l'attendait. Je ne veux pas citer tous les dithyrambes datés de cette époque; beaucoup de gens, peut-être, en seraient embarrassés aujourd'hui.

La ville de Mâcon offrit un banquet à son poète, à son orateur, à son historien I Toute la France fut attentive à ce qui se disait dans le département de Saône-et-Loire. La tribune était là, le cœur aussi. Tout à coup, on entendit vibrer dans l'écho un mot vengeur, un signal. Lamartine qui avait deux fois et inuti- * lement averti la royauté, lui jette un dernier cri, qui peut la ) sauver si elle le comprend; il la conjure de s'arrêter dans la

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voie de la corruption, du trafic des consciences, de la honte publique. Mais, qu'elle y prenne garde!

Si elle fait rougir la France de ses vices officiels, et si elle nous laisse descendre jusqu'aux tragédies de la corruption... {Vive sensation) ; si elle laisse affliger, humilier la nation et la postérité par Vimprobité des pouvoirs publics; elle tomberait cette royauté, soyez -en sûrs ! elle tomberait, non dans son sang, comme celle de 89, mais elle tomberait dans son piège I Et après avoir eu les révolutions de la liberté et les contre-révolutions de la gloire, vous auriez la révolution de la conscience publique, et la révolution du mépris f

C'en est fait! la sentence est rendue. La France attendait une formule, elle la reçoit avec avidité. Lamartine lui a dit un jour qu'elle s'ennuyait, et elle a écouté ; il lui a dit plus tard que ses prétendus conservateurs étaient des bornes, et elle a réfléchi ; aujourd'hui, il renverse les bornes dans la boue, et la France se soulève et applaudit.

Elle applaudit avec gravité. Lamartine n'est pas un de ces brouillons que le tumulte enivre. S'il envisage avec fierté, avec audace la tempête, il ne la provoque pas follement; il se recueille et force le pays à se recueillir, môme dans l'enthousiasme.

J'ai dit, il y a quelques années, à la tribune, s'écrie- t-il , un mot qui a fait le tour du monde , et qui m'a été mille fois rapporté depuis par tous les échos de la presse ; j'ai dit un jour : « La France s'ennuie ! » Je dis aujourd'hui : « La France s'attriste I » Qui de nous ne sent en lui-même la vérité de ce mot?

Restons sur l'impression grave et profonde de ce discours. Lamartine, après dix-huit mois de silence, prendra encore la parole à la Chambre des députés, surmontera le dégoût que lui inspire l'aveuglement de la majorité, pour avertir encore, toujours, les aveugles qui lui rient an bord du gouffre; il rédigera dans le Journal de Mâcon le programme, la déclaration, pour ainsi dire, des nouveaux droits de l'homme et du citoyen; il fera, avant la banqueroute de la monarchie de Juillet, le bilan de la situation au dedans et au dehors; il supputera toute nos hontes; mais il ne dira rien qui atténue ou qui augmente môme

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reflfet de ce châtiment par avance, de ce mot : a la Révolution du mépris! » Ce jour-là, il s'est dépassé, et il a dépassé toutes les consciences; il n'y a plus pour les autres qu'à le suivre, et pour lui-même qu'à se rejoindre.

Mais avant d'entrer dans l'arène et d'ojBFrir sa poitrine aux rugissements de la Révolution, l'athlète, qui regarde si souvent le ciel, a un sourire touchant pour la nature. Il aspire mélancoliquement les parfums qui l'environnent, et il se fortifie dans les essences premières ; l'homme politique permet au poëte de jeter son dernier adieu. Plus de vers, plus de rêveries! La fournaise béante est là, il faut y entrer. Nature, charme des sens, baume de l'âme, celui qui va se dévouer corps et âme te salue!

Le 20 septembre 1847, parlant à la Société d'horticulture de Mâcon, avec des larmes dans les yeux et un frémissement dans la voix, il décrit le peôt jardin paternel, où il a cultivé, parmi les fleurs, cet art si difficile d'améliorer la société, de faire porter à la civilisation et à la liberté des fruits plus mûrs et plus parfaits, et il dit en soupirant :

Je retourne y cultiver surtout ces images des choses et des personnes aimées et perdues I Ces mémoires des tendresses évanouies, ces traces vivantes, saignantes souvent, d'une vie déjà à moitié écoulée!...

L'orateur s'arrête un moment, comme s'il cherchait une expression ou comme s'il délibérait avec lui-même.

J'hésite, Messieurs! j'hésite, irai-je plus loin? (H s'arrête encore.) Non , je n'en dirai pas davantage ; il y a des pudeurs sur tous les sentiments profonds ; il ne faut pas arracher les derniers voiles de l'âme humaine ; il y a des larmes qui ne doivent tomber que dans le silence et dans le secret du cœur!... Je vais donc, vous disais-je, retrouver dans cet asile de mon enfance des charmes plus puissants pour moi , pour nous tous, que les plus riches et les plus odorantes floraisons de vos expositions: le parfum des souvenirs, l'odeur du passé! (Sensation), les voluptés mêmes de cette mélancolie qui est la fleur d'automne de la vie humaine! {Vive sensation), toutes choses. Messieurs, qui sont pour nous comme des émanations de la terre, comme une senteur lointaine, comme un avant-goût de ces Élysées, de ces Édens, de ces jardins éternels où nous espérons tous retrouver dans le bonheur ceux que nous avons aimés et quittés dans les larmes !... Toutes choses

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qui font désirer à l'homme de la nature, à quelque distance, dans quelque abîme ou à quelque hauteur que la fortune l'ait jeté, de revenir achever ses jours sur la terre qui l'a vu naître, et d'avoir au moins sa tombe dans le jardin où il eut son berceau.

Lamartine est resté poëte, disent ses ennemis. Ah ! je Fespère bien! je Tespère pour lui qui ne sépare ni Dieu, ni la nature, ni le cœur humain des conceptions de la politique; je l'espère pour la cause à laquelle il s'est dévoué et qui lui a laissé toute la fleur de son intelligence, tout le parfum de ses premières illusions; je l'espère pour l'honneur de l'humanité qu'il ne faut isoler de rien de terrestre, et qui a besoin de la poésie au plus fort de l'action, cemme elle a besoin d'aimer,. de soupirer, d'espérer.

Ce discours a une grâce toute particulière. Il semble qu'un soldat, avant d'aller dans la plaine où la mêlée s'engage, où il versera tout son sang et toute sa vie, cueille une fleur sur le haut de la montagne, la respire et la garde aux lèvres, en descendant au-devant des combats et peut-être de la mort. Aucune séduction ne doit manquer à l'action de ce grand poète, qui trouve dans la poésie la raison et la force d'un homme d'État.

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