‹ La France pendant la RévolutionChapitre 10 sur 23 · II · texte numérisé non relu

II

Beaucoup de gentilshommes^ réduits à une condition voisine de la misère, n'avaient pour vivre que les redevances seigneuriales qu'ils percevaient. La modicité de leur fortune, le délabrement de leurs manoirs n'étaient pas faifs pour inspirer la jalousie comme la noblesse opulente exerçant des droits sur ie sol d'une contrée où souvent elle ne résidait pas. Noblesse de province et noblesse de cour, noblesse riche et noblesse pauvre furent cependant frappées par les mêmes mains et en butte aux mêmes coups.

Il faut chercher la raison des violences populaires d'abord dans les passions soulevées par le parti de la Révolution. Ces passions trouvaient naturellement un allié dans le désir du peuple de s'affranchir de toutes les obligations qui, sous une forme quelconque, pesaient sur lui. Les droits féodaux, c'était là leur côté le plus fâcheux, faisaient du seigneur le créancier du paysan, créancier exigeant s'il était pauvre lui-même, ou endetté', plus exigeant encore, quand les droits féodaux étaieQt exercés par des intendants, des hommes d'affaires ou par des adjudicataires qui en achetaient l'exploitation, moyennant une somme annuelle donnée au seigneur. Ces sortes de fermiers généraux faisaient retomber ainsi sur les seigneurs l'animosité qu'ils s'attiraient. Le duc d'Aiguillon disait avec raison, le 4 août

t commandent, ils se laissent insulter, lapider par le peuple. - (La Récolution. I, 206.)

* La haute noblesse, la noblesse de cour était souvent obérée, et sa forlune, si considérable qu'elle fût, était parfois inférieure à ses dépenses. Les richesses des Guéménée aboutissaient à une banqueroute qui fit scandale sous Louis XVL Le duc de Ghoiseul, qui possédait un million de rente, mourut ruiné en 1785, ayant dix millions de dettes. Le duc d*Orléans, sur cent quatorse millions d'actif, laissait soixante-quatorze millions de dettes en 1793.

1789, à FAssemblée nationale : a Les propriétaires de& (c fiefs, des terres seigneuriales, ne sont que bien rareu ment coupables des excès dont se plaignent leurs vasa saux ; mais leurs gens d'affaires sont souvent sans pitié, y^

La dureté n'était pas dans les mœurs du dix-huitième siècle; les théories- philanthropiques y étaient, pour ainsi dire, à la mode. On se faisait gloire d'être humain, d'être a sensible ». Les nobles étaient donc rarement détestés, et c'est moins des seigneurs que des droits seigneuriaux qu'on pouvait avoir à se plaindre. On souhaitait la destruction de ces droits, et non celle des personnes.

M. Taine définit la situation des seigneurs vis-à-vis des paysans, et, parlant des droits seigneuriaux, dit des possesseurs de fiefs :

tt Puisqu'ils vivent de ces droits, il faut bien qu'ils tt les exercent, même quand le droit est lourd, même u quand le débiteur est pauvre. Comment lui remeta traient-ils la redevance en graius et en vin de l'année? u Comment le dispenser du quint et requint, quand c'est tt le seul argent qu'ils perçoivent? Comment, étant besott gueux, ne seraient-ils pas exigeants?

tt Les voilà donc, vis-à-vis du paysan, à l'état de tt simples créanciers; c'est à cela qu'aboutit le régime tt féodal, transformé par la monarchie. Autour du château, tt je vois les sympathies baisser, l'envie s'élever, les tt haines grossir. Ecarté des affaires, affranchi de Fimtt pôt, le seigneur reste isolé, étranger parmi les vassaux ; tt son autorité anéantie et ses droits conservés lui font « une vie à part. Quand il en sort, c'est pour ajouter fortt cément à la misère publique. Sur ce sol ruiné par le

tt fisc, il vient prendre une part du produit, tant de gerbes tt de blé, tant de cuvées de vin. Ses pigeons et son gibier tt mangent la récolte. 11 faut aller moudre à son moulin tf et lui laisser un seizième de la farine. Un champ u vendu 600 livres met 100 livres dans sa poche. L'héritt tage du frère n'arrive au frère que rogné par lui d'une tt année de revenu. Vingt autres redevances jadis d'utilité a publique ne servent plus qu'à nourrir un particulier u inutile. Le paysan, tel alors que nous le voyons aujourtt d'hui, âpre au gain, décidé et habitué à tout souffrir et tt à tout faire pour épargner ou gagner un écu, finit par u jeter en dessous des regards de colère sur la tourelle qui u garde les archives, le terrier, les détestables parcheu mins, en vertu desquels un homme d'une autre espèce, u avantagé au détriment de tous, créancier universel et u payé pour ne rien faire, tond sur les terres et sur tous u les produits. Vienne une occasion qui mette le feu à a toutes ces convoitises : le terrier brûlera, avec lui la u tourelle, et avec la tourelle, le château'. »

Si la noblesse n'exerçait pas d'action directe sur les affaires publiques, si elle percevait des droits seigneuriaux, elle payait Timpôt du sang. Elle pouvait montrer avec orgueil ses morts et ses blessés au pays que défendait sa vaillance, au peuple qui n'était pas tenu alors de partager ses périls et ses combats, et qui ne connaissait que l'enrôlement volontaire ou la milice à laquelle il fournissait un faible contingent. La noblesse n'avait jamais failli aux traditions qui faisaient d'elle le pre-

* L'ancien régime, p. 51-52.

mier soldat de la France. Beaucoup de ses privilèges u'étaient plus d'accord avec l'élat de la société, avec les transformations qu'avaient subies les institutions ^ les idées et les mœurs. Du moins, ils s'abritaient sous des étendards teints de son sang et souvent illustrés par la victoire.

Mais la gloire touebe seulement les esprits élevés. Le peuple est surtout sensible à ses intérêts matériels. Courbé sur la tache de cbaque jour, il préfère le champ qu'il ensemence au champ de bataille. II oubliait donc facilement les services rendus par les nobles en temps de guerre, et voyait les obligations dont il avait à s'acquitter envers eux en temps de paix.

Ce que l'on donnait jadis à la personne, on le donne aujourd'hui à l'Etat, c'est-à-dire à des gouvernements souvent plus préoccupés d'augmenter le fardeau des impositions que de le diminuer. Mais l'Etat est un être impersonnel; il n'implique pas dans l'esprit du contribuable l'idée d'une supériorité sociale prélevant une sorte de rançon sur l'inférieur. Si l'on est appauvri par ce nouveau cens, on s'en console par la pensée qu'il profite a la chose publique, c'est-à-dire à tous et non pas à un seul.

Il y eut plusieurs périodes dans les soulèvements des campagnes contre les châteaux. La première jacquerie eut lieu en Provence, aux mois de mars et d'avril 1789. Elle ne fut pas réprimée, et le succès de ces premières tentatives dut encourager celles qui suivirent. Une seconde jacquerie se déclara au mois de juillet, à l'époque de la prise de la Bastille, d'où datent les progrès de l'esprit d'insurrection. Celte seconde jacquerie ne s'attaqua que

d'une manière partielle au Centre, au Midi et à FOuest. Elle fut générale dans l'Est.

Une troisième et une quafrième jacquerie éclatèrent, en 1790 et 1791, en Bretagne, dans le Limousin, le Quercy, le Périgord et les provinces voisines. C'est l'époque où l'on brûla les iitres féodaux, où l'on fit la guerre à tous les chartriers, et le but de ces excès fut l'anéantissement du régime féodal, le désir violent d'en effacer les traces.

Les créances seigneuriales avaient cependant cessé d'être payées depuis le 4 août 1 789. Mais la crainte de les voir renaître subsistait toujours. Beaucoup de possesseurs de fiefs, étant privés de ce qui composait souvent tout leur revenu, ne pouvaient plus continuer leurs dépenses. Il en était résulté une ruine générale.

La Bourgogne et le Lyonnais furent le théâtre d'une cinquième jacquerie en 1791 , et la sixième, qui s'étendit la même année au Centre et au Midi, se manifesta par des faits isolés au Nord, à l'Est et à l'Ouest. Cette dernière jacquerie s'adressait aux églises, aux couvents, aux ecclésiastiques. Depuis la confiscation des biens de l'Eglise (2 novembre 1789), une partie de ces biens avait été vendue, et les acquéreurs craignaient les revendications du clergé, dont il voyait la résistance à la constitution civile.

Par l'incendie et le pillage des châteaux, le parti de la Révolution voulait détruire les titres et les vestiges de la féodalité. Par sa guerre au clergé, il voulait l'empêcher de reconquérir lapuissance séculière dont il Tavait dépouillé ^

* Taine, La Révolution, I, 26, 94, 369, 436.

LA REVOLlITIOx\ EN PROVINCE : LES CAMPAGNES. 167

Un fait digne de remarque, c'est que la noblesse, victime d'excès qu'elle n'a pas provoqués, ne cherche pas à se défendre. Elle se montre confiante et pleine d'illusions sur le caractère de la Révolution. Elle croit l'humanité compatissante comme elle. Jean-Jacques Rousseau lui a enseigné que l'homme est naturellement bon et vertueux, et qu'il n'y a que la société et l'éducation qui le rendent mauvais. Cette noblesse, bercée par les utopies humanitaires du dix-huitième siècle, est préparée h une ère de paix fraternelle, de félicité, de justice et de liberté; elle ne s'attend pas à l'explosion de colère, de sauvagerie et de férocité qui a éclaté sur elle et sur la France. Elle a prévu le retour de l'âge d'or, non celui de la barbarie.

a La liberté est si précieuse, écrit le duc de Brissac, le <( 25 août 1789, qu'il faut bien l'acheter par quelques u peines; la féodalité détruite n'empêchera pas d'être aimé tt et respecté, ce qui est le bon et le certain K w

Trois ans plus tard, celui qui s'exprimait ainsi était massacré à Versailles, dans le convoi des prisonniers d'Orléans.

La noblesse presque tout entière est animée alors de l'esprit le plus libéral. En province surtout, elle est intéressée aux réformes, ayant été tenue à l'écart et vivant dans une condition pauvre , médiocre ou obscure dont elle désire sortir. Mais, en échange des sacrifices qu'on lui impose, on ne lui donne même pas la sécurité.

tt. Ce ne sont pas nos privilèges , ce n'est point tt notre noblesse que nous regrettons, écrivait à l'Assemtt blée nationale un de ces gentilshommes; mais com-

' Dauba N, La démagogie à Paris, p. 598.

i68 LA FRANCE PENDANT LA RÉVOLUTION.

(( ment supporter Toppression à laquelle nous sommes a abandonnés? Plus de sûreté pour nous, pour nos biens, (c pour nos familles ; chaque jour des scélérats, nos débitt teurs, de petits fermiers qui volent nos revenus, nous a menacent de la torche ou de la lanterne. Pas un jour de a tranquillité, pas une nuit qui nous laisse la certitude de (( Tachever sans trouble. Nos personnes sont livrées aux ce outrages les plus atroces, nos maisons à Tinquisition tt d'une foule de tyrans armés; impunément nos rentes « foncières sont volées, nos propriétés attaquées ouvertea ment. Seuls à payer les impositions, on nous taxe avec a iniquité ; en divers lieux, nos revenus entiers ne suffitt raient pas à la cote qui nous écrase. Nous ne pouvons a nous plaindre sans courir le risque d'être massacrés. a Les administrations, les tribunaux, instruments de la « multitude, nous sacriGent journellement à ses attentais. u Le gouvernement lui-même semble craindre de se te compromettre en réclamant pour nous la protection des tt lois. 11 suffit d'être désigné comme aristocrate pour a n'avoir plus de sûreté. Si nos paysans, en général, ont tt conservé plus de probité, d'égards et d'attachement a pour nous, chaque bourgeois important, des clubistes a effrénés, les plus vils des hommes qui souillent l'unia forme, s'arrogent le privilège de nous insulter; ces tt misérables sont impunis, protégés. Notre religion même ce n'est pas libre, et l'un de nous a vu sa maison saccagée a pour avoir donné -l'hospitalité à un curé octogénaire 'a de sa paroisse, qui a refusé de prêter serment \ y>

Taink, La Révolution, \, SOS.

a Nous saurons, écrit le 29 avril 1790 le baron du tt Bois d'Aîsy, en réclamant un décret de protection pour (c les nobles , si nous sommes proscrits , ou si nous (c sommes pour quelque chose dans les droits de Phomme a écrits avec faut de sang, et s'il ne nous reste enfin (c d'autre ressource que celle d'aller porter sous un autre (( ciel le reste de nos propriétés et de notre malheureuse tt existence ^ «

L'émigration se trouve justifiée par des attentats sans cesse renouvelés, non l'émigralion en armes, celle du point d'honneur et des illusions, mais celle des opprimés demandant à un autre pays ce que tout homme a le droit de demander au sien, et ce que les honnêtes gens ne trouvaient plus dans la France révolutionnaire.

Le caractère socialiste de la Révolution apparaissait nettement dans la plupart de ces insurrections, et il était signalé par les contemporains. « C'est la guerre des paucc vres contre les riches « , disait un député de l'Assemblée nationale.

Le Comité des rapports déclarait, le 3 août 1789, à cette Assemblée que «nulle propriété, quelle qu'en soit l'espèce, « n'a élé épargnée * » .

Aux époques troublées, les fables les plus ridicules, les récits les plus invraisemblables font impression sur le cerveau populaire, et, propagés par la mauvaise foi, ils sont facilement accueillis des esprils crédules.

A une lieue de Romans, en Dauphiné, vivait paisiblement M. de Gilliers, avec sa femme et sa sœur, occupé de

* Taine, La Révolution, I, 308, note. — Mercure da 15 mai 1790. « Ibid., I, 103.

ses plantations et du soin de ses fleurs. Il voulut avoir de l'eau, au moyen de tuyaux de bois. Ou répandit alors le bruit qu'il avait fait venir des canons. Une personne, qui se trouvait de passage chez lui, reçut une malle à l'anglaise. On prétendit qu'elle était pleine de pistolets. Un vieil avocat du voisinage se promenant dans la campagne avec du papier à dessiner et des crayons^onne manqua pas de dire et de croire qu'il dressait des plans pour introduire l'étranger dans le pays. Quatre voitures avaient-elles été aperçues, contenant des invités? On en avait compté dixneuf; elles étaient pleines d'aristocrates qui allaient se cacher dans les souterrains. Enfin, M. de Senneville, cordon rouge, vient faire une visite, à son retour d'Alger. Le bruit courut qu'on avait aperçu un cordon bleu, et que c'était le comte d'Artois en personne. Les rumeurs de conspiration prirent une telle consistance, qu'à cinq heures du matin, dix-huit communes et deux mille hommes armés se présentèrent aux portes des demeures suspectes. L'émeute fut menaçante pendant huit heures et ne se termina que par le retour de M. de Gilliers, qui élait absent. Revenu avec les chasseurs royaux de Dauphiné et la garde nationale de Romans, il put enfin délivrer sa famille de la dangereuse multitude qui l'assiégeait ^

Vers la fin de juillet 1789, l'agitation régnait dans le pays de Foix parmi les paysans qu'avaient troublés les premiers événements de la Révolution. Des cavaliers inconnus traversaient les bourgs et les villages à bride abattue, en criant : a Les brigands I voici les brigands ! armez-

* Taine, La Révolution, I, 394. — Rivarol, Mémoires, 367,

c( VOUS ! » En proie à la terreur, des groupes s'armaient et veillaient la nuit, sans rjen voir de ce qu'on leur annonçait. La moindre clarté était prise pour un incendie ; le son d'une cloche semblait être celui du tocsin. On ne voyait pas les brigands, mais on croyait les avoir vus. Les insinuations les plus perfides désignaient les châteaux où l'ennemi se cachait, disait-on. Les habitants des villages trouvaient à leurs portes ou dans les rues des billets ainsi conçus : u L'ennemi est au château. Brûlez les châteaux. tt Le Roi vous l'ordonne, w

On décida que des visites domiciliaires seraient faites dans les châteaux. Le pillage suivit les perquisitions. Le château de Lagarde, appartenant au duc de Mirepoix, fut envahi et dévasté. Il en fut de même du château de Crampagna, appartenant au marquis de Galard-Terraube. Celui de Lordat fut détruit *.

Près de quarante châteaux et manoirs furent pillés ou brûlés en Franche-Comté, dans l'espace d'un mois, en 1789; vingt-sept châteaux incendiés ou dévastés en Dauphiné.

De Langres à Gray, environ trois châteaux sur cinq eurent le même sort *.

> Les paysans les plus à craindre pour les châtelains n'étaient pas ordinairement ceux de leur village ; c'étaient ceux des villages voisins et des pays environnants.

Quand eut lieu plus tard la vente des biens nationaux, ce que le pillage n'avait pas détruit et ce que le vol n'avait

* Hist, de la Révolution française dans le pays de Foix et dans l'Ariège, par P. db Casteras, p. 120 et suiv.

* Tainb, La Révolution, I, 103.

pas fait disparaître fut mis sous séquestre et vendu aux enchères. Un château put être paye avec le prix des grilles du parc et le plomb de la toiture. Le château de la Gourde Broc^ en Anjou, fut acquis par un paysan, moyennant une paire de bœufs.

a Tel cultivateur a payé une ferme de cinq mille francs tt avec la vente d'un seul cheval '. »

Les attaques ne se bornaient pas toujours aux dévastations, au pillage et à l'incendie ; elles étaient parfois suivies de meurtres.

Le 23 juillet 1789, alors que les bruits les plus effrayants annonçant l'arrivée d'une armée imaginaire de brigands ont répandu Teffroi et la consternation dans la province du Maine, une cinquantiine d'individus de Lucé, armés de faux, de fusils et de fourches, se portent au château de Nouans, près de Ballon, habité par M. Cureau, riche bourgeois du Mans et beau-père du comte de Alon tesson. Ils l'emmènent, et M. de Montesson, qu'ils rencontrent en route, est invité à les suivre. Les deux prisonniers sont conduits au château de Ballon, où l'on a établi des hommes armés pour la défense de l'ordre, sous le commandement de M. de Guibert. Ils sont d'abord mis en sûreté ; mais une troupe d'émeutiers force les portes, s'empare de M. Cureau, le massacrent à coups de faux. M. de Montesson est entraîné à son tour. Des misérables, parmi lesquels se trouve un ancien soldat qui a servi sous ses ordres et prétend avoir à s'en plaindre, le conduisent à un fossé. 11 demande comme une grâce de ne pas être massacré lente-

' Meissner, Voyage en France, p. 343.

ment et à coups de faux, ainsi que l'a été son beau-père. Il obtient d'être fusillé. Vn premier coup de fusil le blesse sans lui donner la mort. Il reproche à ses bourreaux de le faire souffrir, et supplie qu'on l'achève. 11 tombe enfin, frappé de quarante balles. Sa tête et celle de M. Cureau sont coupées et promenées dans les rues de la ville. Une des têtes tombe dans le ruisseau; un des assassins la ramasse, et le cortège reprend sa marche, précédé d'un tambour *.

Ce n'est pas en 1792 ni en 1793 qu'ont lieu dépareilles scènes, mais dans la première moitié de l'année 1789, c'est-à-dire au commencement de la Révolution, à une époque oii l'on a dû, il est vrai, renoncer à l'espérance de la diriger et d'en modérer les entraînements.

Une scène d'un autre genre avait lieu quelques jours après au château de la Coulonche, en Normandie. Ce château avait appartenu à M. d'Argouges, seigneur impopulaire et fort jaloux de ses droits ; mais il était alors à son gendre, le comte de Monlreuil, d'un caractère tout différent, et dont le seul tort était d'avoir conservé l'intendant de M. d'Argouges, homme exigeant et dur. Le 26 juillet, M. et madame de Montreuil avaient fait l'abandon intégral de tous leurs droits seigneuriaux, dans un écrit lu publiquement après la grand'messe dans les deux paroisses, par les curés de la Coulonche et de la Sauvagère. Par cet écrit, ils s'engageaient à abandonner régulièrement tous ces droits, au moyen d'un acte notarié, passé à leurs frais. Us indiquaient l'endroit où se trouvaient leurs titres féo-

' L'année 1789 au Mans et dans le haut Maine, par Robert Triger, p. 236 et suiv.

daux. Le peuple, joyeux, avait couru aussitôt chez le syndic, et, suivi d'un membre de la municipalité de la Sauvagère, il s'était rendu au château de Vaugeois, qui renfermait les titres seigneuriaux. Remis par le curé de la Sauvagère au représentant de la municipalité, ces titres n'avaient pas été brûlés, mais enfermés sous pli cacheté, et le syndic ayant refusé de s'en charger, on avait proposé d'en confier le dépôt au curé ou à un notaire. Tout s'était passé sans aucun désordre, et l'on devait croire que l'abandon volontaire de M. et de madame de Montreuil les mettrait à l'abri de toute menace et de toute revendication populaire.

Le 27 juillet, le tocsin appelle aux armes les habitants des campagnes. Cinq à six cents hommes se dirigent vers le château de la Coulonche, au bruit assourdissant des fifres et des tambours. Les curés de la Coulonche et de la Sauvagère ont dû se mettre dans les rangs, malgré eux, avec le notaire de la Sauvagère et des membres de la bourgeoisie de l'endroit. M. de Montreuil est obligé, séance tenante, de renoncer à ses droits seigneuriaux, par-devant notaire.

Pendant qu'on rédige l'acte, environ dix-huit cents personnes se sont répandues dans le château dont les appartements sont fouillés, sous prétexte d'y découvrir les titres féodaux. Des armoires sont enfoncées. On est descendu aussi dans les caves du château. Enfin, les titres ont été portés dans la cour et livrés aux flammes.

AI. de Montreuil n'en fut pas quitte à si bon marché. On lui extorqua dix-huit cents livres. Il dut donner de l'argent à des individus qui se firent payer les journées employées par eux à parcourir la contrée pour soulever les campagnes.

Les désordres se prolongèrent une partie de la soirée, et les visiteurs ne se retirèrent pas sans avoir bu une prodigieuse quantité de cidre. Les paroisses voisines avaient été les plus ardentes dans cette manifestation révolutionnaire.

En revanche, les habitants de la Coulonche et de la Sauvagère étaient partis de bonne heure, à la demande de ceux de Couterne, pour aller brûler le chartrier du châleau appartenant au comte de Frotté. Celui-ci ayant essayé de résister, on lui dit qu'il avait cinq minutes pour se décider, et que ce délai écoulé, le feu serait mis au château. Il fit alors ouvrir à l'instant son chartrier, et tandis que les uns allumaient un grand feu dans la cour, d'autres pénétraient dans les cav^s et se livraient aux libations.

Tous les titres seigneuriaux furent la proie des flammes; on n'épargna pas même les papiers de famille et les livres de comptes. M. de Frotté fut forcé, en outre, de signer une renonciation notariée comme celle de M. de Montreuil. Après avoir bu, on voulut manger. Les provisions du château ayant été épuisées, on alla en chercher dans les villages voisins, au compte du seigneur; puis la foule voulut forcer M. de Frotté, qui était protestant, à réciter des prières catholiques, « pour voir comment il s'y prendrait * » .

En Picardie, la comtesse de La Myre reçoit au châteîiu de Davenescourt, près d'Amiens, la visite de paysans armés qui veulent la contraindre à l'abandon de ses droits de champart et de tiers. Ses enfants sont maltraités ; elle a le bras fendu d'un coup de sabre. Un de ses domestiques a le

' Ephémérides de la moyenne, de la basse Normandie et du Perche en 1789, par Louis Duval, p. 118 et suiir.

bras cassé par une balle. Le château est pillé, et grâce au zèle de ses serviteurs, elle parvient à .s'évader ' .

Les bandes révolutionnaires, non contentes de brûler et de saccager, agissent parfois avec des raffînements de cruauté. Dans le Languedoc, en 1789, AI. de Barras est découpé en morceaux devant sa femme, qui, près d'accoucher, mourut de saisissement et d'horreur.

Un gentilhomme paralytique, en Normandie, fut jelé dans un bûcher : on l'en retira les mains brûlées. En JFranche-Comté, le chevalier d'Ambly, arraché de son château, fut traîné nu dans son village. On lui arracha les cheveux et les sourcils, puis on le mit dans du fumier, et les forcenés dansèrent autour de lui. Le baron de Montjustin, suspendu dans un puils, entendit délibérer pendant une heure sur la question de savoir si on le laisserait tomber, ou si on lui ferait subir un autre genre demort^.

Le marquis de Laporte de Lissac, âgé de soixante-dix ans, officier supérieur du génie, lieutenant des maréchaux de France, vivait en Limousin, dans son château de Lissac, près de Brive. H ne réclamait pas ses rentes seigneuriales. Au mois de décembre 1789, on vint élever sous ses fenêtres une potence sur laquelle on lisait ces mots : a Ici sera (c pendu le premier habitant qui payera la rente au sei- « gneur ; ici sera pendu le seigneur lui-même s'il la f tt reçoit. » On ne se contenta pas de cette manifestation

menaçante. Les paysans envahirent sa demeure, dont ils enfoncèrent les portes, et la livrèrent au pillage. Le fils de

* Taine, La Révolution, l, 370.

' Lally-Tollbxoal, Deuxième lettre à mes commettants, 104. — Taink, I, 10*.

M. de Lissac fut conduit à la potence, où le noble vieillard lui-même fut en butle à toutes les insultes; il en ressentit une telle indignation qu'il mourut d'apoplexie, entre les bras des gens de Brive, accourus pour le sauver ^ .

Au mois de janvier 1790, le château d'AlIassac, situé dans la même province, et appartenant à M. de Lamaze, est attaqué par cinq à six cents paysans qui démolissent les toits à coups de pierres et tirent des coups de fusil sur les fenêtres. 11 faut soutenir un véritable siège. M. de Lamaze fait demander du secours à la municipalité de Brive ; elle reste sourde à son appel. On se bat corps à corps ; la foule des assiégeants grossit sans cesse. Tout espoir semble perdu. A huit heures du soir, AI. de Lamaze fait une sortie avec ses gens qui tirent sur la foule. Elle se porte alors de l'autre côté du château, reçoit de nouvelles décharges et y répond par des pierres et des coups de fusil. Enfin, les assiégeants se retirent, non sans projets de retour, et laissant deux morts. La garde nationale de Brive est appelée par M. de Lamaze, à qui l'on conseille de s'éloigner. 11 part à quatre heures du matin. Une heure après, la garde nationale se retire à son tour, abandonnant le château que ses derniers défenseurs sont forcés de quitter. 11 est envahi de nouveau, presque sous les yeux de la garde nationale. Les fenêtres, les glaces, les meubles sont brisés par les jpillards, parmi lesquels se trouvaient des miliciens de Brive. On fit main basse sur la cave. Des paysans burent des bouteilles d'essence de térébenthine; plusieurs en moururent.

' Scènes tt portraits de la Révolution en bas Limousin, par le comte V. DK Seilhac, p. 112.

I^'attaque de ce château avait coûté six morts et vingt-huit blessés ^

Dans le Lyonnais, en 1791 , ce sont les municipalités et les gardes nationales qui organisent le pillage du château de BeaulieUy appartenant à M. de Chaponay, bienfaiteur de son pays. Averti qu'on a l'intention de lui couper la tête, il se sauve avec sa famille par la seule porte qui n'élait pas gardée, erre toute la nuit exposé aux coups de fusil de ses adversaires, et arrive à Lyon le lendemain*.

Revenus en 1790 en Auvergne au château de PJazanat, le marquis et la marquise de Montagu y étaient arrivés la nuit, pour éviter non les manifestations hostiles delà population, mais les honneurs qu'elle se proposait de leur rendre. Dès qu'ils les surent de retour, les habitants environnèrent le château et les acclamèrent. Cependant, l'esprit révolutionnaire commençait à pénétrer dans la contrée. Un club s'organisa tout près du château, et de sa chambre, madame de Montagu entendait les vociférations de ceux qui s'y réunissaient. Bientôt la population, si respectueuse et si attachée à ses anciens seigneurs, changea d'altitude. Elle cessa de les saluer, fit entendre sur leur passage le Ça ira et le cri : A la lanterne ' !

Madame de Lafayette, sœur de madame de Montagu et habitant le château de Chavaniac, situé aussi eu Auvergne, reçut au mois de septembre 1792 la visite d'une troupe de gens armés. « Ma mère, raconte madame de Lasteyrie,

' Scènes et portraits de la Révolution en bas Limousin, p. 115. * Taine, La Révolution, I, 404-.

^ Ànne-Paule-Dominique de Noailles, tmrquise de Montagu, f? édil., p. G2.

tt dans la vie qu'elle a écrite de inadame de Lafayelle, vit « entrer chez elle plusieurs militaires conduits par un a homme du Puy, soupçonné d'avoir pris part à l'assassia nat tout récent d'un prisonnier. Il était suivi d'un coma missaire nommé Aulagnier, dont la réputation était fort (c mauvaise. Celui-ci lui présenta un arrêté du Comité de tt sûreté générale, qui ordonnait de la conduire à Paris avec u ses enfants...

tt Ma mère ne montra aucun effroi de sa destination. tt Elle sentit l'importance d'abréger le séjour de la troupe tt dont un soldat se vanta à elle d'avoir tué son oilGcier tt parce qu'il était aristocrate. Elle voulut arriver prompteu ment près d'une autorité qui pût lui donner protection. « Elle demanda qu'on mit sur-le-champ les chevaux, et tt pendant qu'on faisait les préparatifs du départ, on « ouvrit son secrétaire et on s'empara des lettres de mon tt père.

« Vous y verrez, monsieur, dit ma mère au commis^ a saire, que s'il y avait eu des tribunaux en France, M. de a Lafayette y eût apporté sa tête, bien sûr c^u'il ne se troutt verait pas une action de sa vie qui pût le compromettre « aux yeux des vrais patriotes * . Les tribunaux aujourtt d'hui, madame, répondit-il, sont l'opinion publique. « « Pendant ce temps, les soldats parcouraient la maison. a L'un d'eux, voyant de vieux portraits de famille, s'adressa « à une ancienne femme de chambre de ma tante, fort tt âgée et presque aveugle. « De qui sont ces portraits? « demanda-t-il. De grands aristocrates, sans doute?

' Il était alors prisonnier de guerre en Prusse.

u — Ce sont d'honnêtes gens qui ne sont plus, répon* tt dît-elle d'une voix sépulcrale, et s'ils y étaient encore, a tout n'irait pas si mal. »

tt On se contenfa de percer quelques toiles \ »

Madame de Lafayette fut emmenée prisonnière, et devait être envoyée à Paris. Mais, conduite d'abord au Puy, elle écrivit à Roland, et obtint de rester prisonnière sur parole dans son propre château. On voulut lui donner des gardes; mais elle déclara qu'elle se considérait alors comme affranchie de tout engagement d'honneur, et l'on consentit à les lui retirer.

A Mouchy, en 1793, avaient lieu des scènes semblables à celles dont beaucoup de châteaux étaient alors le théâtre. On venait arrêter le maréchal et la maréchale de Mouchy, que nous avons déjà rencontrés dans la prison du Luxembourg, et qui périrent sur Téchafaud. Madame Lalour, la fidèle femihe de chambre qui partagea leur captivité, n'est pas une inconnue pour nous. Elle va nous raconter Tarrestation de ses maîtres et leur départ pour la prison :

« Je vis arriver, dit-elle, une soixantaine d'hommes (c armés, des municipaux et des commissaires du Comité « de sûreté générale, munis d'un ordre de fouiller partout, ce à l'effet de chercher une quantité d'armes qu'on disait « cachées dans le château, et d'arrêter tout ce qu'on trouu verait suspect. Ils ne trouvèrent qu'un pistolet, mais des a titres que le féodiste arrangeait pour les porter au dépôt « prescrit. Les communes entrèrent en fureur et le firent a mettre en prison... Ils menacèrent tout le village,

1 Vie de madame de Lafayette, in-iS, 1878, p. 235.

LA RKVOLUTIOIM EIV PROVIVCE : LES CAMPAGNES. 181

ce s'atïligeaat de ne pas avoir amené une guillotine pour y a faire passer tout le monde, f^es recherches furent pousa sées jusqu^au point de démolir certains endroits du châa teau. Les commissaires demandèrent s'il y avait des (c cercueils en plomb dans ]e caveau de la chapelle qu'on « ouvrit. Après beaucoup de recherches, ils en trouvèrent tt trois. Cette capture ne les contenta pas ; ils croyaient « que Ton aurait caché de Targenterie avec les morts, et a ils furent trompés dans leur attente...

« La consternation était telle dans le village, que per- « sonne n'osait sortir de sa demeure. La nuit fut encore (c plus affreuse; les paysans qui composaient notre garde a s'étaient enivrés avec le vin de la cave ; ils tiraient des tf coups de fusil sous les fenêtres; nous crûmes plusieurs tt fois toucher à notre heure dernière. Enfin, après trois ce jours de recherches, le commissaire principal apposa ce les scellés, s'empara de l'argenterie sous prétexte qu'il ce y avait quelques couverts armoriés, dressa un procèsce verbal, et ne nous permit de faire nos paquets qu'en ce présence des gardiens, pour qu'ils vissent ce que nous a emportions...

tt On croira difficilement que nous fûmes si malheureux ce pendant les trois jours que nous passâmes avec celte ce cohorte, que nous désirions être arrivés à la prison qui ce nous était destinée. Qu'on se représente une cour rem- * ce plie de voitures dans lesquelles nous allions partir, deux ee grandes charrettes chargées de litres, de cercueils, d'une tt cloche, de vieux tableaux, de malles et d'effets; les tt cendres des morts répandues, du bois, des papiers épars, . tt des décombres, des gardes du pays en guenilles, la

tt coDsternalioD peinte sur les visages, et onse fera une idée a de la situation de Mouchy au moment de notre départ ^ . .))

Des gentilshommes, épargnés par le flot toujours montant de la Révolution, se consolaient de perdre icurs privilèges, en conservant l'affection dont ils restaient entourés. <( Allons, mon pauvre Mafburin, disait Tun u d'eux à un paysan, nous sommes égaux, nous pouvons ce manger à la même écuelle. — Ah! monsieur, lui réponte dit celui-ci, nous ne fumerons pas à la même pipe* ! »

D'autres, accoutumés à la déférence et à la suprématie, ne voyaient pas sans une surprise mêlée de colère les agressions, les insultes qui se renouvelaient constamment. De ce nombre était le vicomte de Rochemore, habitant le château de Gallaignes en Languedoc^. Une bande de révolutionnaires vint pour l'attaquer. D'un caractère énergique et redouté, il parut sur son balcon, et cria d'une voix retentissante : (( Chapeau bas, canailles I » Toutes les têtes se découvrirent, et la foule intimidée se retira. Mais elle revint le lendemain, plus nombreuse et plus menaçante. M. de Rochemore fut obligé de s'enfuir, et il se retira en Allemagne, d'où il écrivit à ses spoliateurs pour leur reprocher leurs vols. Dans l'une de ces lettres, il se plaignit de ce que » madame la vicomtesse avait été obli- « gée de se sauver sans dentelles ni falbalas * j) .

* Journal de madame Latoiir, contenant des détails sur la prison dn Luxembourg, où elle a été détenue pendant les années 1793 et 1794 avec madame la maréchale duchesse de Mouchy. Imprimé dans le Journal des prisons de la duchesse de Duras.

* Mercier, Paris pendant la Révolution, 1, 270.

' Situé dans le départemeut du Gard, entre Nîmes et Lunel.

* Souvenirs de famille, communiqués par madame la marquise douairière de Lancry de Pronleroy.

Les pays de monfagnes offraient aux nobles des asiles au milieu de contrées presque désertes, sous des toits hospitaliers qui les abritaient contre la persécution et l'échafaud. Mais il fallait changer souvent de retraite, et mener une vie errante comme celle de M. de Meaux dans le Forez. Fils d'un liculenant général au bailliage et siège présidial de cette province, il se destinait à la carrière des armes, lorsque éclata la tempête révolutionnaire pendant laquelle son père et son frère périrent, l'un par la main du bourreau, l'autre après la prise de Lyon, fusillé aux Brotteaux.

(( Déguisé en paysan, nous dit son petit-fils dans une tt relation pleine d'intérêt, il trouva plus d'un aide dans u les montagnes du Forez. Il avait avec lui un respectable tt ecclésiastique , Tabbé Devic , qui depuis a fondé dans a notre diocèse le petit séminaire de Saint -Jodard. Un tt missel, un calice, une pierre sacrée avaient été renferu mes dans une besace que les deux proscrits portaient « tour à tour. De religieux et courageux habitants de nos (c montagnes les accueillaient, au péril de leur vie, à leur a humble et pauvre foyer. Souvent ils n'avaient qu'un lit « à donner, et mou grand-père m'a conté qu'incertain du tt lendemain , il s'était plus d'une fois confessé, avant de u s'endormir, à son camarade de lit.

u Quand on se croyait à l'abri, l'abbé disait la messe a au fond de quelque cachette reculée ; mon grand-père la tt servait; quelques paysans assistaient au saint sacrifice tt célébré comme au fond des catacombes, puis, de temps tt en temps, on venait avertir le prêtre de se hâter, parce a qu'on avait aperçu les gendarmes.

« Eh bien, celle rude et précaire existence n'était pas « sans charme. Mon grand-père se rappelait avoir eu des tt heures de vraie et franche gaieté dans ces réduits obscurs tt où les réunions de proscrits devenaient quelquefois « nombreuses ; et, sans cesse menacé d'être découvert, il tt avait fait, avec ses hôtes et ses compagnons d'infortune, u de longs et joyeux r^pas campagnards. Toutefois, un tf souvenir lugubre dominait tous les autres.

« Un soir d'hiver qu'il se chauffait, assis dans l'àtre de « la maison qui devait être pour une nuit son abri, un « paysan était revenu de la ville , et autour de mon grandce père on lui avait demandé les nouvelles, et mon grandtt père lui avait entendu répondre : u Oh ! il n'y a rien de tt nouveau , si ce n'est qu'on a exécuté M. de Meaux à « Feurs. 5?

<( C'est ainsi qu'il apprit la mort de son père. Il fallait tt cacher une émotion qui l'aurait trahi. Le lendemain a malin, tous ses cheveux étaient devenus blancs : il avait « vingt ans ' . »

Dans les récits attachants qu'elle nous a laissés sur cette époque, mademoiselle des Echerollesnous initie à l'existence sans cesse menacée de son père durant la Terreur. Réfugié à la campagne, dans le Lyonnais, chez madame de La Coste, dont le mari était recherché par Fouché, alors représentant du peuple en mission, on le renfermait chaque malin dans une armoire d'où il ne sortait que lorsqu'il croyait pouvoir le faire sans danger.

« Vers onze heures du soir, dit mademoiselle des Eche-

^ Souvenirs sur la vie de mon grand-père, par le vicomte de Meaux.

te rolles, on sonne à la porte d'une manière inaccoutumée; a l'alarme y met tout le monde sur pied. Ce bruit de « maître annonce les ministres du pouvoir. On appelle tt mon père. Il faut le cacher mieux encore. On lève les a matelas du lit de madame de La Coste; il s'y étend dans tt un trou pratiqué à cet effet dans la paillasse. Les matett las sont rabaissés y le lit refait; elle se couche. Je laisse tt à penser l'état de souffrance où se trouvait mon père. tt II avait tiré son bonnet de nuit sur ses oreilles pour les tt garantir de la paille, et tenait ses poings fermés sur son tt front, pour se ménager un peu d'espace et d'air. Tous ces « arrangements n'exigèrent qu'un instant. C'est de la part tt du représentant du peuple, Fouché! On avait ouvert. tt Les commissaires demandent à madame de La Coste où tt est son mari. Il est absent pour affaires, dit-elle. Us lui tt intiment l'ordre de comparaître elle-même devant tt Fouché. Elle résiste, elle expose le mauvais état de sa tt santé , parle des maux de nerfs qui la forcent à rester tt souvent couchée, que ses forces sont souvent épuisées, tt qu'il est à la connaissance de tout le monde qu'elle ne tt sort jamais. C'est i/ainement qu'elle insiste. Il faut mar- « cher et non discuter, lui dit-on. A peine lui laisse-t-on « le temps de passer une robe. Sa femme de chambre tt relève à la hâte le matelas qu'elle laisse, retomber aussitt tôt, en disant à mon père : « Nous sommes perdus ! » 11 tt ne le savait que tropl Elle suivit sa maîtresse. Les portes tt furent fermées et scellées sur mon père. »

Cependant, M. des Echerolles, vaincu par le besoin de respirer, sort de la cachelte où il étouffait. Des voix se font entendre. Ce sont des dragons qui chantent des airs révo-

186 LA FRANCE PENDANT LA RÉVOLl'TION.

lutionnaires. Comment fuir? Toutes les issues sont fermées. II avise une fenêtre, se jette en bas, et se blesse sur des vitres cassées dont le bruit attire l'attention des soldats. Il se réfugie sous un escalier. Mais la nuit est venue ; il ne sait par quel chemin s'échapper. Il gagne une allée ; malheureusement, il est trahi par le clair de lune. Les soldats s'élancent à sa poursuite. Un dragon allait l'atteindre, mais il avait bu, et trébuche au moment où il étendait la main pour le saisir.

Dans sa course désordonnée , iM. des EcheroUes s'était jeté au milieu d'un enclos où il se trouva prisonnier, sans pouvoir en sortir. Il attendit le jour, et une petite fille s' étant présentée dans le jardin, il la conjura de lui amener son père. C'était un vigneron, qui prit d'abord M. des EcheroUes pour un voleur, A force de prières et moyennant un peu d'argent, il consentit à lui donner des habits de paysan. Grâce à ce déguisement, M. des EcheroUes gagna la demeure solitaire d'un meunier, dans le département de l'Ain. Un peu plus tard, il se réfugia chez une brave paysanne, la mère Chozières. Nouvelles alertes, nouvelles ruses pour déjouer les recherches et tromper les visites inquiétantes du maire de l'endroit ^

En 1794, mademoiseUe des EcheroUes revint au château des EcheroUes alors sous le séquestre, et qu'il lui avait fallu quitter dix-huit mois auparavant.

tt A défaut de pouvoir entrer dans les appartements du tt château, j'allais errer, dit-eUe, dans ses vastes et beaux tt jardins, pleins des souvenirs de mon enfance. J'y trou-

^ Une famille noble sous la Terreur, Hr édU., p. 159 et 190.

a vais de vieilles connaissances chères à mon cœur; je tt m'enivrais des douceurs qu'elles y répandaient... 11 tt n'était pas une place qui n'eût sa souvenance et ne parlât « du bon temps passé, de mes jeux et de mes plaisirs. tt Qu'il était loin, ce temps! La Révolution m'avait fait a centenaire à quatorze ans !

tt En effet, un siècle n'eût pas apporté plus de changece ments aux Écherolles qu'il s'en était opéré depuis dixtt huit mois. Les fermiers qui habitaient dans les bàtitt ments dépendant du château commençaient alors une « de ces fortunes rapides, produites par les assignats; de a nombreux convives, assis chaque jour à leur table, attesa laient leur aisance. Les cris, les chansons bachiques, u une joie tapageuse qui se prolongeait Tort souvent dans « la nuit, en retentissant jusqu'à nous, ne disaient que tt trop le genre de société qui venait les aidera acquérir (c et à dissiper.

a Jamais la fortune n'eut plus de fascinations et ne fit tt plus de dupes. Il était si facile de s'enrichir, que chacun tt y courait. Chacun voulait monter et parvenir à ce rang, tt à ce lustre dont on avait fait descendre les anciens postt sesseurs; on acquérait à bas prix des meubles prétt cîeux et avec eux des besoins nouveaux. Peu de ces tt fortunes faciles furent durables, parce qu'on dépensa tf rapidement ce qu'on avait gagné vite ^ »

Il était douloureux de revenir ainsi dans les châteaux sur lesquels tant d'événements et de deuils avaient passé. Il était plus douloureux encore d'en être proscrit pour jamais,

' Une famille noble sous la Terreur, 2* édition, p. 279.

et de voir toinbée en des mains étrangères la demeure où revivaient les souvenirs d'enfance et la mémoire des aïeux. Pour ceux qui ne l'avaient pas quittée, il y avait souvent la ruine et la souffrance. Les traces du vandalisme révolutionnaire rappelaient les malheurs de la famille et de la patrie. Combien de châteaux avaient disparu, incendiés ou démolis I

De nobles demeures seigneuriales ont survécu . On les aperçoit couronnant la hauteur de leurs tours imposantes, et dominant le village où une fausse démocratie voudrait réveiller les convoitises et rallumer la haine.

Que le temps et les révolutions vous épargnent, vieux châteaux, dont les murs noircis nous parlent des siècles écoulés I Je ne vois plus dans vos chaririers les titres féodaux; mais il est un droit que nul ne saurait ravir à vos possesseurs, celui de donner l'exemple du patriotisme et de faire bénir la charité.

Les habitants des châteaux n'étaient pas les seuls opprimés. Les villageois, eux aussi, étaient poursuivis, persécutés , emprisonnés , guillotinés lorsqu'ils devenaient suspects. Or, ils étaient suspects dès qu'ils avaient recelé un prêtre réfractaire, dès qu'ils avaient conservé du respect et de l'attachement pour la religion et les classes proscrites. Ils étaient suspects par leur modération et leur tié-

LA REVOLUTION E\f PROVINCE : LES CAMPAGNES, 1»9

deur, quand ils ne l'étaient pas par leur résistance et leur fidélité.

Les gens du peuple figurent pour une proportion très considérable dans les victimes delà Révolution, nous avons eu l'occasion de le constater \ En 1794, d'innombrables cultivateurs furent jetés en prison, lors de l'application de la loi du maximum et de .la réquisition des grains.

D'abord, ils ont engagé une lutte désespérée contre les hommes qui, au nom de la République, ont voulu taxer leurs produits et les leur enlever de vive force. Le pillage des riches, la destruction des fortunes ont tari la source qui se répandait sur les pauvres. Tandis que les recettes diminuaient, les gouvernants augmentaient les dépenses. Les assignats, malgré leur cours forcé, ont aggravé les difficultés de l'existence et des transactions commerciales. Les impôts ont redoublé, prélevant 12 à 13 sous par franc de revenu^. Puis est venue la disette, la misère effroyable en 1794 et en 1795; les horreurs de la faim torturant les entrailles de la capitale et s'étendant sur toute la France ; ceux-ci se nourrissant d'herbes, ceux-là de son ; beaucoup tombant en défaillance. Ici, c'est un père de famille trouvé mort dans un champ, la bouche pleine de l'herbe qu'il avait commencé de brouter; là, ce sont des mères succombant avec leurs enfants, qu'elles n'ont pu continuer d'allaiter *.

Les assignats de plus en plus discrédités, le louis d'or se vendit jusqu'à 19,000 francs.

* Tome I"» chap. vff.

» Taine, La Révolution, III, 517.

» /6iV/.,IÏI, 522, 526.

Des paysans s'enrichirent au milieu de la détresse générale 'y ce furent ceux qui, ayant caché leur numéraire, pro- Gtèrent de la dépréciation du papier pour acquérir la terre presque à vil prix, à dater de 1795 *.

On pourra juger de la rareté des subsistances dans le département de l'Aisne par le fait suivant. Des témoins ayant été cités à Laon, le 13 messidor an III, devant le tribunal, demandèrent à n'y pas venir, à cause, direntils, « de l'impossibilité de trouver du pain * » .

Un étranger qui parcourt la France à la fin de 1795, s'étonne de voir dans les campagnes des femmes occupées à labourer.

(c II est assez ordinaire, dit-il, de voir des femmes conte duire seules la charrue ou n'avoir pour aides que des ce vieillards et des enfants^. )) Elles étaient réduites à cette nécessité par la guerre, dont le flcau s'ajoutait à tant d'autres.

Tous les commissaires du Directoire déploraient, en Tan VII, « une misère publique, parvenue à son dernier « terme, qui paraît fournir la plus dangereuse occasion à ce tous les malveillants pour affaiblir Tesprit public dans ce la classe indigente, en retirant à celle-ci tous les moyens ce de subsister par une privation absolue de travail, et en ce l'excitant aux murmures et aux plaintes contre le gouce vernement ^ 5? .

> Taine, La Révolution, III, 526.

^ La justice criminelle à Laon pendant la Révolution, par A. Gombier, I, 373.

^ Meistkr, Souvenirs de mon dernier voyage à Paris, p. 19-21.

* Résumé des comptes rendus au minisire de l'intérieur par let com^ missaires du Directoire exécutif près les administrations centrales des

La mendicité avait atteint des proportions extraordinaires.

« 11 y a aujourd'hui en France, observait, en 1798, un « écrivain, deux tiers de pauvres déplus qu'on n'en voyait tt avant la Révolution ^ »

Une brochure, publiée l'an IX et intitulée : L'humanité souffrante soulagée par la suppression de la mendicité j évalue à trois ou quatre mille, en moyenne, le chiffre des mendiants de chaque département, soit trois cent mille sur la surface du territoire*.

L'esprit révolutionnaire avait pénétré plus difficilement d'abord dans les campagnes, de l'aveu même de ses partisans. « En général, disait l'un d'eux, les villes sont patt triotes; mais les campagnes sont à mille lieues de la tt Révolution... 11 faudra de grands efforts pour les mettre « à la hauteur de la Révolution^, jj

A mesure que les événements propagent la révolte et Tanarchie, les municipalités contiennent non des éléments de résistance, mais des éléments de désordre. Toutes les influences raisonnables et modératrices ont été violemment écartées. Aux passions populaires que n'arrête plus aucun frein, il faut ajouter l'ignorance de ceux qui dirigent les communes rurales.

départements pendant le mois de /toréai an VIL — Félix Rocquain, Etat de la France au 18 brumaire, 378.

* Considérations politiques et morales sur la France constituée en république, par Ed. Lepebvrb, Paris, 1798, p. 249.

* Félix RocQUAiN, Etat de la France au 18 brumaire, lotroductioo, p. LXI.

' Lkgros, La Révolution telle qu'elle est. — Correspondance inédite du Comité de salut public, I, 366. Lettre de Prieur de la Marne. — Taine, III,

19Î LA FRANCE PENDAXfT LA RÉVOLUTIOIV.

tt Sur quarante mille municipalités, dit un orateur à la « tribune de TAssemblée législative, le 8 novembre 1791, tt il y en a vingt mille où les officiers municipaux ne savent « ni lire ni écrire'. »

Il est curieux de suivre la marche de la Révolution dans une contrée paisible et retirée. Telle était celle de l'Hermitière, petite commune du département de l'Orne, et contenant alors cinq cents habilanls. Une des premières conséquences de la Révolution fut d'y faire augmenter les impôts en 1790. Une contribution forcée s'éleva au chiffre de 123 livres 12 sols 11 deniers. Là somme parut certainement très forte à ceux qui durent la payer. La vie n'était pas menacée; mais on attaquait la bourse, chère aux habitants de tous les pays.

Le village est initié à la multitude de lois et de décrets qui se succèdent sans interruption. Il n'en comprend pas toujours le but et l'importance. Mais la commune jouit de l'avantage d'avoir un procureur pour maintenir l'ordre troublé.

Le 14 juillet 1790, le premier anniversaire de la prise de la Bastille passe inaperçu. Mais voici un événement de nature à frapper davantage les habitants. Le 30 janvier 1791, le curé doit céder sa place à un prêtre /wr^Mr^ comme on disait alors. Le 1'''' mai suivant, le maire et son conseil signifient au curé constitutionnel de ne plus employer les qualifications nobiliaires, suivant le décret de l'Assemblée nationale qui, le 19 juin, avait aboli tous les titres de noblesse. Le seigneur de l'Hermitière s'appelait

» Taine, I, 250.

alors M. de La Martellière, homme bienfaisant et modeste, qui faisait fort peu de bruit, et dont ni le caractère, ni la fortune, ni les titres nobiliaires ne semblaient porter atteinte au grand principe de l'égalité. Ce brave homme reçoit, le 25 juin, la visite des gardes nationaux de Belléme qui viennent le sommer de livrer ses armes, et bientôt après, son banc seigneurial est adjugé pour la somme de vingt sols. Du reste, il lui devenait inutile, car TégUse n'avait plus de curé. Le prêtre constitutionnel avait quitté l'Hermitière, et n'avait pas été remplacé. En revanche, la commune possédait une garde nationale, commandée par un capitaine, un lieutenant, deux sergents et quatre caporaux. Il lui faut acheter un drapeau; mais plusieurs communes voisines se réunissent pour en supporter la dépense, qui se monte à 108 livres.

Une des deux cloches de l'église a été descendue et envoyée à Bellême pour être fondue. L'église est définitivement fermée en 1794, et la vente des objets qu'elle contenait produit 403 livres.

Si l'argent était rare dans la petite commune de l'Hermitière, les décrets ne lui manquaient pas. Au mois de décembre 1793, elle en avait déjà reçu deux mille.

Pendant quatre ans, la municipalité cesse de tenir ses registres ; mais elle les reprend le 25 messidor an VIII, à l'occasion de la prise de la Bastille, dont l'anniversaire doit être célébré, par ordre supérieur. Le budget de la commune ne dépassait pas alors 500 francs.

A cette époque, les municipalités ne se réunissaient qu'après avoir obtenu l'autorisation préfectorale. Sous l'ancien régime, on avait vu tous les habitants du village ir. 13

prendre part directement aux affaires commtinales, nommer les instituteurs à l'élection. Un des résultats deja Révolution fut de restreindre les libertés des communes beaucoup plus qu'elles ne l'avaient été sous l'administration des intendants.

La municipalité de l'Hermitière formule les vœux suivants :

u Posséder un instituteur ; réparer l'église tombant en a ruine ; clore le cimetière ouvert aux bestiaux ; réparer tt les chemins vicinaux devenus impraticables. » La commune (c ne peut soulager ses pauvres et a peine à payer a ses impôts y) . Elle adresse au préfet l'expression de ses doléances. Elle n'était pas cependant la plus maltraitée par les événements. Enfin, son église est rendue au culte le 25 prairial an IX. Le 14 juillet, on crie : « Vive la Réputt blique ! Vive Bonaparte ! )> Bientôt on supprimera le premier de ces cris pour ne conserver que le second. Le 18 brumaire arrive. On ne cesse d'agiter la cloche. La municipalité se réunit en corps pour allumer un feu de joie, pendant que des voix font entendre des chants patriotiques, et par une ironie singulière, le césarisme est acclamé au pied de l'arbre de la liberté * .

C'est en suivant, comme nous venons de le faire, les différentes périodes de la Révolution dans une petite commune rurale, qu'on peut avoir de l'époque un tableau par-

' L'Hermitière pendant la Révolution, par le docteur Jousskt. Mamers, 1885, in-i2. Cet écrit, composé d'après les registres municipaux du temps, sera lu avec fruit par tous ceux qui cherchent l'histoire de la Révohitioa non dans les vaines déclamations, les préjugés et les opinions trop facilement reçues, mais dans les documents et les impressions vivantes de l'époque.

fois naïf, mais toujours sincère. Depuis, on a cherché à présenter la Révolution comme offrant un caractère partout semblable et pour ainsi dire unique. Il n'y eut pas plus d'unité parmi les factions qui se disputèrent le pouvoir que dans la manière dont les faits révolutionnaires furent envisagés par les déparlements où se retrouvent les différences d'esprit local.

Nous avons vu tout à l'heure la Révolution dans une contrée oîi elle fut débonnaire. Elle se montrait plus ardente au Theil, commune voisine de l'Hermitière, et comptant alors cinq cent vingt habitants. Le chef du parti révolutionnaire de cette localité était le curé de la paroisse, nommé Mairety prêtre constitutionnel. Grâce à ses opinions politiques, il était devenu maire de la commune. Le 14 juillet 1790, il voulut célébrer avec éclat l'anniversaire de la prise de la Bastille, qui fut annoncée au son des cloches. Le maire étant en même temps curé, la fête est à la fois religieuse et civile. Le conseil municipal et la garde nationale assistent à la grand'messe , musique en tête , et prêtent le serment civique. Le soir, salut et bénédiction, Te Deum chanté autour du feu de joie, salves d'artillerie, feu d'artifice. M. le maire-curé préside à tout, ayant son écharpe par-dessus sa soutane.

L'année' suivante, il célèbre de nouveau le 14 juillet; puis, au mois d'octobre, la Constitution de 1791 donne lieu au Theil à de grandes réjouissances. Les danses sont très recommandées par le maire. Mais, s'il ne cesse pas d'être curé, il n'est plus réélu maire dans l'église oii se font les élections municipales, au mois de décembre. Il est remplacé par un menuisier, et l'orthographe ne s'en trouve pas

mieux. Une liste, comprenant deux cent quatre noms d'électeurs payant l'impôt, est ainsi désignée :

c( Liste des citoyent et lectif et actif de cette paroisse du « Teil inscrit année 1792 suivans le décret de Lasemblée ce à l'organisation de la garde nationale suivans le dit a d'eret. »

Ce qui prouve, malgré les démonstrations de commande, que l'ardeur révolutionnaire du pays n'était pas excessive, c'est qu'un prêtre réfractaire, nommé Malgrange, habitant le bourg du Theil, ne fut pas même inquiété.

Les citoyens étaient obligés de renouveler sans cesse des prestations de serment, s'engageant a à mourir à leur (c poste n . Alais le serment aussitôt prêté, ils retournaient à leurs affaires, et tous moururent tranquillement dans leurs lits.

Le V novembre 1792, Mairet, le curé, avait été réélu maire. Une fonctionne suffisait pas, sans doute, à son activité. Les églises ayant été fermées, celle du Theil devint le temple de l'Être suprême ; on y célébra des fêtes civiques ; mais la municipalité refusa d'en faire un club révolutionnaire.

Mairet, n'ayant plus de ministère sacerdotal à remplir, fut secrétaire de la mairie, puis maître d'école. La Révolution l'ayant chassé du presbytère, il obtint la permission d'y conserver une pièce, en qualité d'instituteur. Après le 9 thermidor, l'église fut rendue au culte, et Mairet réinstallé par la population comme curé, ce qui ne l'empêcha pas d'être nommé officiellement instituteur du Theil, le 19 fructidor an IV. Il vécut ainsi quelques années, puis, lorsque l'ordre moral commença de renaître, il adopta les idées de

réaction avec autant de facilité qu'il avait accueilli les idées révolutionnaires ^

Dans beaucoup d'autres pays, la Révolution avait des chefs plus redoutables que le curé constitutionnel du Theil, qui n'est pas sans analogie avec le maître Jacques de Molière. La peine de mort était prononcée contre ceux qui se reposaient le dimanche et travaillaient le décadi ; il était dangereux de ne pas pratiquer avec ferveur les obligations du culte révolutionnaire. Dans le Velay, un jacobin se rendait à cheval à Montfaucon, où se tenait une réunion de la société populaire. Il rencontra sur son chemin une pauvre vieille filant sa quenouille et faisant paître sa chèvre : tt Gomment I vieille aristocrate, lui dit-il, tu te permets de a filer un jour de décadi ! Es-tu donc une ennemie de la tt République? » Le châtiment ne se fit pas attendre. Le farouche révolutionnaire ayant détaché de la selle une longue courroie, la passa autour de la vieille et l'attacha à l'arçon. Elle fut forcée de suivre ainsi l'allure du cheval. Mais elle fut remise en liberté à Montfaucon. Les membres de la société populaire ne se soucièrent pas d'une pareille capture, et dirent à celui qui l'avait faite : a Encore, si tu tt nous avais amené quelque gros calottin ou quelque reli* ce gieuse sucrée ! Mais cette pauvre carcasse, le loup n'en a voudrait pas ^ I »

En l'an Vlyl'administration municipale d'Auxerre employa la force armée pour empêcher les cultivateurs de travailler le jour du décadi. Des fusiliers furent expédiés dans les

* Histoire de la commune du Theil sous la Révolution, par le docteur ioussBT. Aleaçoo, 1874, in-8".

• Causeries historiques sur le Velay, par l'abbé Corndt, ï, 367.

champs pour prendre les noms des coupables. On imposa à chacun une amende de cinquante francs.

Les révolutionnaires trouvaient parfois dans le sentiment religieux des populations des résistances devant lesquelles ils étaient bien forcés de céder. Le 5 floréal an II, un couvreur adjudicalaire du clocher d'Abbecourt, dans le département de l'Oise, se présenta avec ses ouvriers pour le démolir. Un groupe de femmes s'y opposa. Le commissaire du canton étant survenu trouva le maire en train de sonner la cloche. Une centaine de femmes et quelques hommes se précipitent alors sur le commissaire et les ouvriers en les injuriant. Le maire d'Abbecourt fut mandé bientôt après à Cbauny par le Comité de surveillance, pour expliquer le fanatisme qu'on l'accusait d'entretenir dans sa commune. » Je suis obligé, répondit-il, de sonner la « cloche pour rassembler les habitants afin de leur lire ce les décrets, et ils profitent de l'ouverture de l'église tt pour faire leurs prières, sans que je puisse les en empêa cher. » '

A Bucy-lez-Pierrepont (Aisne), le 19 frimaire an II, le commissaire vient procéder à la vente du clocher, ordonnée par l'administration. Après une longue attente avec le maire, à la porte de l'église, il voit paraîtra deux officiers municipaux, suivis de cinquante ou soixante femmes, plusieurs menaçant avec des fourches les adjudicataires venus des villages voisins. Le commissaire fut obligé de suspendre la vente, qui n'eut pas lieu '.

Dans le département de la Marne, à Loisy, en l'an IV,

^ Il y eut des églises vendues 8,000 livres, 13,200 livres, 31,000 livres. (Alb. Babeau, Hist. de Troues pendant la Révolution, t. IL)

l'acquéreur du presbytère fut entouré de femmes et d'enfants qui le menacèrent de l'y brûler, s'il en prenait possession. Il fut contraint de s'enfuir, et des faits semblables se renouvelèrent plusieurs fois dans le même pays.

Le pèlerinage de Notre-Dame de Liesse ne cessa pas d'être fréquenté pendant la Terreur. Tandis que siégeaient les tribunaux révolutionnaires et que se dressaient les échafauds, le prêtre trésorier de l'église délivrait des reçus pour la célébration des messes demandées par les pèlerins ' .

Si l'on parvenait à sauver les clochers, on empêchait plus difficilement les profanations. Des saints étaient mutilés, arrachés de leurs niches, et des confessionnaux^ transformés en guérites, étaient placés à la porte des suspects*.

En dépit des proscripteurs de la liberté de conscience, d'humbles villageois restaient fidèles à la religion de leurs pères. Ne pouvant plus prier publiquement dans le sanctuaire, on priait en secret sous le toit rustique, comme dans le village de Fontaine, sur les bords de la Saône, près de Lyon, chez la mère Chozières, que nous a déjà fait connaître mademoiselle des Echerolles :

« Les femmes les plus pieuses du voisinage se réunistt saient vers sept ou huit heures du soir dans l'étable de (c la mère Chozières, où l'on avait eu soin de mettre de la a paille fraîche. Elles apportaient leurs quenouilles, leurs « tricots ; quelques-unes avaient des escabeaux, d'autres

* A. CoMBiER, La justice criminelle à Laon pendant la Révolution, I, 318, 319, 322, 527.

' Une commune boulonnaise pendant la Révolution, — Samer (1789- 1800), par Tabbé Lbpàvre, Nantes, 1886, in-S».

(c s'agenouillaient sur la paille. Une lampe suspendue à une a poutre marquait le centre de l'assemblée ; la mère Ghott zières, assise sur une chaise élevée, semblait la présitt der. Après avoir fini sa tâche et causé pieusement, elle a lisait la vie d'un saint, et vers minuit terminait la veillée tt par la prière ; toutes les paysannes, à genoux comme a elle, s'y unissaient avec ferveur ^ »

La persécution croyait triompher, mais elle irritait profondément le peuple honnête et préparait la réaction qui devait s'opérer dans les esprits contre la Révolution. Les rapports des commissaires du Directoire exécutif près les administrations des départements et de canton sont nombreux et instructifs sur ce point*.

tt L'empire des opinions religieuses, lisons-nous dans « un de ces rapports, est plus étendu qu'avant la Révoluce tion, parce que le grand nombre ne s'en occupait pas, a et qu'aujourd'hui la généralité en fait le sujet de ses (c conversations et de ses plaintes^. » ce La démolition des (( autels, la fermeture des églises, disait un autre rapport, tt avait rendu le peuple furieux pendant le règne de la (( tyrannie^, n Constatation que faisait ailleurs un document de la même époque : u La chasse qu'on donne aux (( prêtres insermentés, jointe à la dilapidation et à la descc Iruction des temples, mécontentèrent le peuple qui veut :( une religion et un culte ; le gouvernement lui devint « odieux^. »

* Une famille noble sous la Terreur, p. 177.

^ Archîi^es nationales. — Taine, Le régime moderne, l, 225, note 1.

^ Canton de Passavent, Doubs, 7 ventôse an IV.

^ Canton de Lirac, Dordogne, 13 ventôse an IV.

^ Canton de Gouz, Doubs, 13 pluviôse an IV.

Ce n'est que longtemps après la Révolution qu'on a pu la présenter sous des couleurs différentes de la réalité. Lorsqu'on n'a pas souffert du passé, il est facile de lui prêter ce qu'il n'eut pas. Les morts ne sont plus là pour protester, et les vivants accueillent volontiers ce qui flatte leurs opinions, leurs tendances, leurs préjugés.

La Révolution fut envisagée tout autrement par ceux qui en avaient connu les maux et les souffrances, ceux 'qu'elle avait atteints dans leur sécurité, leur fortune, leur liberté. Et je laisse ici à dessein les classes privilégiées et dépouillées pour ne parler que des classes populaires.

La Convention emportait avec elle, en 1795, les malédictions universelles ; sa fin était saluée par des cris de joie. Les jacobins étaient traités de ^ brigands ^ » . Les épithètes de « scélérats », de « coquins » , ne paraissaient plus assez fortes. On les remplaçait par celles de « tarés, usés, corrompus* ».

Un Suisse, Jacques-Henri Meister, venu en France vers la fin de 1795, nous renseigne sur l'esprit public et sur l'état des provinces qu'il parcourut à cette époque. Son jugement ne saurait être suspect. Ce n'est pas un émigré qui parle, un Français attaché à l'ancien régime; c'est l'habitant d'un pays républicain. Ses impressions sont

' Un séjour en France de 1792 à 1795, p. 267, 271. ' Tains, La Révolution, III, 558.

sincères, son esprit indépendant. Laissons-le donc nous décrire ce qu'il a vu et nous répéter ce qu'il a entendu :

tt D'abord, ce que j'ai rencontré le plus souvent sur tt toute ma route, sans prendre aucune peine pour le chera cher, c'est Pair du malaise, de l'inquiétude, de la fatigue, tt du mécontentement, joint à beaucoup d'indifférence a sur le succès ou le non-succès du nouvel ordre de tt choses ' .

tt Quoique cette Révolution ait eu le mérite singulier tt d'intéresser, de passionner même un nombre prodigieux tt d'hommes, sûrement plus qu'aucune autre, il est pourtt tant de fait que la majorité très décidée de la nation est tt demeurée neutre, qu'elle l'eût été bien davantage encore, tt si l'impérieuse nécessité des circonstances, la terrible tt violence du despotisme révolutionnaire l'eût permis. La tt multitude est plus ou moins comme l'àne de la Fable, tt et ne cessera jamais de l'être, sûre de porter toujours sa tt charge et son bât : Eh! que m'importe donc, dit-elle^ à

qui je sois?

tt Dans cette multitude, il ne faut pas seulement (c compter les hommes que l'ignorance et la misère contt damnent aux travaux les plus pénibles, mais encore la tt classe très nombreuse des hommes nuls ou faibles.de tt caractère, qui ne cherchent et trouvent leur bonheur tt que dans le repos de l'obscurité, dans la paix de Finsoutt ciance. Cette énorme multitude^ suivant les principes de tt notre politique moderne, si l'on était de bonne foi, fortt merait bien réellement l'absolue, l'importante majorité

tt

Le Directoire.

« dù peuple souverain, la sublime idole de vos pfailanthror « pes démocrates.

(( Au moment de mon voyage, on venait de convoquer tt les assemblées primaires. Je vous proteste que sur cent « fois que j'ai demandé : Citoyen , comment s'est passée a l'assemblée primaire de votre canton? Von m'a répondu c quatre-vingt-dix fois : Moi, citoyen? Qtms que f irions a fare là? Ma fi. Vont hin de la poine à s'entendre. Ou : tt Que vouli-vous? On atait en bin petit nombre; les « honnêtes gens restions chez ou, et puis se plaignant quon tt laisse fan aux autres ce qui leur plaît; ça n'est pas de tt bons patriotes... Vous êtes sûrement député ^ vous, tt citoyen? Dites- leur donc qu'il serait bin temps qu'on « mous débarrassit de la guerre et des assignats; onpren- « drait encore son parti sur le reste,

tt Quand je m'avisai de féliciter la République de la « gloire de ses armées, de leurs brillantes conquêtes tt (on venait d'exécuter avec succès le dernier passage du tf Rhin, et Ton ne s'attendait point encore à se voir obligé tt de le repasser si promptement) : Eh bin, oui y c'est bin tt fait de les avoir chassés de cheux nous. Mais qu'allons- « nous conquérir chez eux? Vous le voyais, encore plus tt de misère!...

(( Si donc l'on ajoutait à la petite minorité des assemu blées primaires qui viennent de rejeter la Constitution u toutes celles qui n'ont pu voter, parce qu'elles étaient tt envahies par les Vendéens ou par les Chouans, si l'on « comparait ensuite le nombre des votants effectifs aux tt assemblées qui ont accepté, avec ceux qui n'ont pas tt voté du tout^ quoiqu'ils en eussent le droit, ou par un

204 LA FRANCE PENfDAMT LA REVOLUTION.

a reste de terreur, ou par insouciance , il serait aisé , je u pense, de prouver mathématiquement que la très grande tt majorité du peuple français n'est rien moins qu'attachée a au nouvel ordre de choses. Mais, encore une fois, tt qu'est-ce que cela prouve, tant que cette majorité n'aura a point de foyer de réunion, tant qu'elle n'aura pas même tt le fantôme d'un chef qui puisse captiver sa confiance^ a tant que les plus grandes ressources de la force phyu sique et de la force morale seront à la disposition du a parti dominant?

tt La masse la plus considérable du peuple ne voit com- <i munément dans les grandes révolutions que ce qu'elles (c sont en effet, un fléau plus ou moins terrible, plus ou a moins long. Après s'être laissé entraîner par l'impé- « tuosité du premier choc, tous ses vœux, tous ses efforts (( ne tendent bientôt plus qu'à découvrir quelque abri (( commode et sûr pour en éviter, pour en adoucir les a suites funestes. »

Ce jugement diffère de ceux qu'on a souvent portés sur la Révolution ; mais il est conforme à la nature des choses. 11 montre les dispositions de l'esprit public à l'égard des fameuses conquêtes de la Révolution, quand la réalité eût démenti tant de fallacieuses promesses. Il apprécie enfin avec justesse le vrai caractère du peuple en général, et en particulier celui du peuple français. On lui avait dit que la destruction de l'ancien régime inaugurerait pour lui une ère de bonheur et de liberté. Il s'était hâté de le croire, puis il avait vu se dérouler de terribles événements. La guillotine avait fauché indistinctement toutes les têtes ; la misère 5' était étendue

sur la France. On ne payait plus de redevances seigneuriales; on était délivré du droit de chasse; mais l'agriculture était ruinée par les réquisitions, par le muxi" mum, par la guerre. Le peuple n'était ni plus heureux ni plus libre : il sentait seulement qu'il avait changé de maîtres.

Continuons de suivre notre observateur à travers les pays qui attirent son attention.

a On a, dit-il, pillé, ravagé, détruit beaucoup de châa teaux en France ; mais il y en avait un si grand nombre (( que ceux qui subsistent encore ne permettent guère u au voyageur de s'apercevoir que ce nombre est diminué. tt Sur toute la longueur de la route que je viens de faire *, a je ne pense pas avoir aperçu plus de (rois ou quatre tt monuments remarquables de destructions de ce genre. tt Ce qui a été le moins épargné, ce sont les couvents, les (c abbayes, les cloches et surtout les croix. On n'en voyait a guère en France que dans les cimetières, sur le faite tt des églises; c'est une merveille aujourd'hui d'en rente contrer une; sur la pointe des édifices publics, on les a a remplacées le plus communément par le bonnet rouge tt ou le drapeau tricolore...

tt On a voulu dépouiller l'ancienne classe des nobles et « des riches ; pour y parvenir, il n'est point de moyen de (( violence ou d'artifice que l'on ne se soit permis d'emtt ployer : mais qu'en est-il arrivé? L'extravagance et la a barbarie des nouvelles lois, Finjustice et le désordre des tt mesures autorisées pour les faire exécuter, ont d'abord

' Il était entré en France par les Vosges, passant à Ligny, Bar-sur- Aube, etc.

tt commencé par anéantir une grande pai'tie des richesses (c nationales pour tout le monde : elles en ont laissé « passer une autre partie fort considérable chez l'étranger ; ce le reste est devenu la proie d'une foule qui consume tt bien plus qu'elle ne jouit. Tout ce qui de celte manière tt ne s'est point évaporé, pour ainsi dire, en vaine fumée, tt est tombé dans les mains d'un très petit nombre d'homce mes également avares et cupides. »

Examinant les changements survenus dans la propriété, la perte et l'acquisition des fortunes pendant cette première période révolutionnaire, Meister énonce l'opinion suivante :

(c On ne saurait nier, je pense, que la classe des petits tt propriétaires en France ne soit un peu plus considérable tt aujourd'hui qu'elle ne Tétait avant la Révolution ; mais tt cet accroissement n'est pas, à beaucoup près, d'une « aussi grande importance que l'on pourrait le présumer. « Toutes les terres dont la nation s'est adjugé si généreutt sèment l'héritage, ne sont pas encore vendues. De celles tt qui le sont, les unes furent acquises d'abord par des tt négociants, par des capitalistes que des circonstances « forcèrent à réaliser ainsi les fonds de leur commerce ou a de leur portefeuille; d'autres sont devenues le butin tt d'un petit nombre d'intrigants qui trouvèrent dans les tt malheurs mêmes d'un bouleversement des chances de tt fortune aussi rapides qu'inouïes. De riches fermiers ont tL dû saisir également une occasion favorable d'acquérir « ou d'accroître la propriété des domaines dont ils contt naissaient le mieux la valeur et les convenances ; le reste "" '^ulement, et vous concevrez que ce doit être la moindre

tt partie, a pu tomber entre les mains d'hommes industt trieux et jusqu'alors sans aucune propriété.

a 11 ne serait donc pas impossible que le nombre de tt ces nouveaux propriétaires se trouvât presque balancé tt par celui des anciens propriétaires qui ne le sont plus, tt dont tous ne sont pas émigrés ou guillotinés, ou dont il tt reste encore dans la République des héritiers ou des tt représentants plus ou moins dignes de pitié.. Le seul « fait que Von ne saurait contester, c'est que les propriétés « territoriales de la France sont en général plus divisées tt qu^elles ne l'étaient ci^devant. Mais pour être impartt tialy il faut ajouter de suite qu'une grande partie au « moins de ces divisons et de ces partages n'a pas tourné tt au profit du pauvre. Les journaliers du fermier ne tt sont pas payés comme l'étaient ceux des ci-devant seitt gneurs, encore moins peut-être que ceux du clergé. Avec tt quelque amertume et souvent avec quelque raison que tt l'on ail déclamé de nos jours contre Tabus des richesses « de l'Eglise, il n'est pas moins très conslant qu'une tt bonne part de ces richesses a toujours été la ressource tt et le patrimoine dé quiconque n'en avait point d'autre.

tt Toutes ces circonstances n'expliquent, hélas! que tt trop bien comment le nombre des pauvres ne peut pas tt avoir beaucoup diminué dans les campagnes ; on concett vra mieux encore à quel point il doit avoir augmenté tt dans les villes oii tant de branches de commerce et tt d'industrie sont entièrement détruites, où les rentiers tt depuis longtemps ne reçoivent et de l'Etat et des partitt culiers qu'une monnaie fictive dont la valeur décroit de tt jour en jour dans la progression la plus effrayante...

a La classe de ceux qui peuvent avoir gagné à la Révo- (c lulion est beaucoup moins nombreuse aujourd'hui que a je ne le pensais; elle nest composée j en vérité, que des a agioteurs, des entrepreneurs, des fournisseurs de Var^ tt mée, de leurs sous-ordres, de quelques agents particu- « liers du gouvernement, des fermiers qu'enrichirent leurs tt nouvelles acquisitions, et qui furent assez durs, assez tt prévoyants pour cacher leur blé, enfouir leur or et a repousser constamment l'assignat. Tous ces nouveaux tt parvenus^ réunis ensemble^ ne sont pas à beaucoup tt près au reste de la nation ce qu'étaient ci -devant les tt privilégiés, les nobles, les financiers, les négociants et tt tous les artistes industrieux dont ceux-ci faisaient la « fortune ^ »

Ces réflexions sont instructives ; elles peignent la vraie situation de la France au point de vue des avantages qu'avaient dii en retirer les classes inférieures , et elles montrent cette situation, non avec les préjugés révolutionnaires ou les ressentiments des proscrits et des opprimés, mais avec la liberté d'esprit d'un étranger et d'un observateur indépendant.

Notre voyageur fait dans un village, près de Langres, une rencontre, dont il est frappé : c'est celle d'un riche fermier, vénérable vieillard, révéré de sa famille qu'il semble présider dans son fauteuil à bras, avec l'autorité de ses cheveux blancs. Il raconte avec indignation que son ancien seigneur, auquel l'attachait une véritable affection, a été traduit devant le tribunal révolutionnahre et

' Souvenirs de mon dernier voyage à Paris, par Jacques-Henri Meistsr, Zurich, 1797, in-i2, p. 28, 37, 43 et 65.

sanguinaire, de l'anarchie, de l'épuisement et du dégoût universel. Si l'ancien régime, dont les abus ont été cruellement dépassés par les crimes de la Révolution, a laissé des regrets chez un certain nombre, il n'y a point, toutefois, de retour prononcé en faveur de la royauté, hors des pays de l'Ouest, où la République a trouvé d'intrépides adversaires. Les désillusions, la torpeur et l'indifférence dominent l'opinion et l'inclinent vers un pouvoir fort et réparateur, pouvoir accepté avant d'être connu.

Tel était l'état des esprits, absolument conforme à la logique et à la marche des événements. On avait soulevé toutes les passions au nom de la liberté. Le peuple n'avait connu que la tyrannie. Et quand il souffrait des maux que laissaient après elles les discordes civiles, il apercevait le gouvernement du Directoire, arbitraire sans autorité, tour à tour jacobin et modéré, obéissant à des hommes opposés et à des impulsions contraires, incapable de prestige et de durée, montrant partout des ruines sans les relever. Faut-il s'étonner si la France se donnait tout entière au victorieux et demandait à la dictature militaire ce que des factions révolutionnaires n'avaient pu lui donner?

La monarchie représentative est le gouvernement le plus capable de concilier l'autorité avec la liberté et la dignité humaine ; mais elle suppose le respect de tous les droits, l'indépendance subordonnée à la sagesse et à la raison. Elle n'était pas appelée à renaître au milieu du désordre des esprits, ni à contenir des passions qui n'avaient connu aucun frein.

Le césarisme était venu. La Révolution en avait préparé l'avènement. Loin de donner le goût et l'habitude de la

liberté, elle .avait tué l'esprit libéral dans la noble acception de ce mot, cet esprit qui avait animé nos pères de sa flamme généreuse en 1789, et auquel les révolutionnaires infligèrent aussitôt de cruels démentis, détruisant la royauté au moment où elle se dépouillait des abus du passé pour inaugurer l'ère désirée des réformes.

La Révolution se vantait d'avoir brisé le sceptre entre les faibles mains de Louis XUI ; mais elle avait rendu possible et nécessaire la rude autorité d'un soldat glorieux qui, revêtu du manteau impérial, fut investi d'une puissance à laquelle n'auraient jamais osé prétendre les représentants de la monarchie absolue.

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