CHAPITRE V
I. L'Église de France en 1789. — II. La constitution civile. — III. La persécution. — IV. Le martyre. — V. La déportation et Texil.
Quel était ce clergé de France que la Révolution allait poursuivre et frapper?
Méritait-il les reproches que ses adversaires lui ont adressés ? A-t-il perdu autant qu'on le croit au bouleversement politique et social qui marqua la fin de Pancien régime? Ces questions se présentent à tous les esprits dès qu'on parle du clergé d'autrefois. Nous allons avoir à y répondre, avant de retracer les épreuves que firent subir à l'Eglise de Franceises ennemis et ses persécuteurs.
Disons d'abord que la Frcnnce ecclésiastique, en 1789, se composait de 19 archevêchés, 121 évêchés, 35,266 paroisses et 5,211 annexes. On comptait au moins 30,000 maisons religieuses. Les abbayes d'hommes en commende étaient au nombre de 813 ; celles de femmes, également en commende, atteignaient le chiffre de 270. Il y avait .12,400 prieurés, 2,800 canonicats, 256 commanderies
de Malte. Les bénéfices sans charge d'âmes formaient un total de 22,291 ^
Les revenus de la plupart des évêchés étaient ordinairement de 20,000 à 40,000 livres. Le plus riche, celui de Strasbourg, avait 300,000 livres de revenu. L'archevêché de Paris donnait à son titulaire 200,000 livres de rente ; Cambrai, 150,000 livres j Rouen et Toulouse, 100,000 livres; Reims, 80,000 livres. D'autres évêchés possédaient des revenus de 60,000 et 50,000 livres de rente.
Les plus riches abbayes étaient celles de Saint-Germain des Prés (150,000 livres de rente); Saint-Etienne et Anchin (70,000 livres); Corbie et le Bec (60,000 livres). La moitié des abbayes rapportait moins de 6,000 livres^.
Les membres du clergé séculier, en y comprenant les prélats, les chanoines et les ecclésiastiques sans bénéfices, étaient au nombre d'environ 70,000. On comptait 23,000 religieux de différents Ordres et 5,394 religieuses '.
La fortune du clergé a donné lieu à des évaluations diverses. Taileyrand estime le produit des dîmes ecclésiastiques à 80 millions, et le revenu des biens-fonds à 70 miltions. Malouet altribue à l'Eglise 160 millions de rente ^. Necker fixe à ses revenus le chiffre de 110 ou 120 millions. Le capital de ses biens aurait été de 3 milliards, selon les uns ^ ; son revenu de plus de 182 millions, selon
' A. Granier de Cassagnag, Hist des causes de la Révolution, I, 231, 245, 286.
* Ludovic SciouT, Histoire de la constitution civile du clergé, I, 34. ' Tai\e, L'ancien régime, Koies; note 1.
* L. SciouT, I, 108, 113.
* Études économiques et statistiques sur le morcellement, par M. de FoLViLLK, Paris, 1886. — Les terres figurent dans ce clitrrre pour un mil-
d'autres'. M. Taine admet le chiiïre de 4 milliards pour le capital et celui de 80 ou 100 millions pour les revenus, auxquels s'ajoutent 123 millions, produit de la dime, d'où il résuite un revenu total de 200 millions'.
Quelque chiffre que l'on veuille adopter, un fait est incontestable, c'est la richesse du clergé. 11 est vrai qu'il supportait en grande partie les charges de l'instruction publique, qu'il avait à pourvoir à l'entretien et à la construction de tous les édifices religieux. Mais il était affranchi de tout impôt, moyennant le don gratuit payé au Roi tous les cinq ans, et représentant la somme de 18 millions, c'est-à-dire un peu plus de 3 millions par an, d'où il faut déduire la somme annuelle de 2,500,000 francs, perçue par le clergé sur le Trésor royal. Il y avait donc une disproportion évidente entre les biens du clergé et sa part dans les impositions qui pesaient sur d'autres classes. On doit regretter le refus qu'il opposa constamment aux tentatives qui furent faites pour obtenir de lui une contribution plus en rapport avec sa fortune, quand le mauvais état des finances préoccupait la royauté et l'opinion. Ses adversaires (et il en avait beaucoup dans un siècle d'irréligion) n'en furent que plus ardents à lui reprocher ses richesses et à se plaindre de leur inutilité.
Les bénéfices, les abbayes en commende servaient des intérêts de famille; ils étaient une source de faveurs, d'avantages temporels, mais un mal réel au point de vue
liard, les maisons pour un milliard, et les bois pour le troisième milliard.
* Mktra, Correspondance secrète, politique et littéraire, III, 335.
* L'ancien régime, p. 18.
religieux. Us détournaient les biens de l'Eglise de leur véritable destination, en les attribuant à des prélats, à des abbés qui consommaient pour leur usage les revenus des monastères, hors de ces monastères où ils ne résidaient
(c Les commendes ecclésiastiques paraissent avoir a commencé vers le quatorzième siècle » , dit M. Ludovic Sciout, dans sa remarquable Histoire de la Constitution civile du clergé que nous allons avoir souvent l'occasion de citer, a D'abord, le commendataire n'avait que l'admitt nistralion des biens de l'abbaye, entre le décès de (c l'abbé et l'installation de son successeur, et cette admi- « nislration était pour l'ordinaire fixée à six mois. Mais les (( commendataires en arrivèrent bientôt à garder toute c( leur vie la jouissance des fruits du bénéfice. Au dixtt huitième siècle, ils recevaient les mêmes honneurs que tt les abbés titulaires, et exerçaient toutes les prérogatives u dont jouissait l'abbaye, comme le droit de justice, le (c droit de nomination à certaines places, et venaient ce immédiatement après les évêques. Us n'avaient point de u juridiction sur les religieux qui obéissaient à un prieur tt claustral : le monastère était donc complètement spolié (( en leur faveur. On disait jadis, pour justifier la comte mende, qu'elle avait été établie pour obliger les moines a à partager leurs richesses avec le clergé séculier; mais, (( au lieu de lui venir en aide, la commende servait beautt coup trop à enrichir des hommes tout à fait déplacés <( dans l'état ecclésiastique. Le commendataire devait tt diviser le revenu en trois lots : un pour lui, un pour les ce religieux , le troisième pour les frais et réparations ;
te mais il prenait ordinairement le dernier lot pour lui^ en (c se chargeant des réparations qu'il faisait à sa guise ou <t qu'il oubliait de faire.
ce Ainsi, tous les revenus de la communauté avec tout tt ce qui faisait sa splendeur extérieure étaient confisqués a au profit d'un ecclésiastique étranger. Les donations anci ciennement faites au profit d'un Ordre religieux ne lui tt profitaient plus ; elles enrichissaient une suite d'abbés a commendataires, qui se trouvaient jouir des richesses (c de l'Ordre, sans participer à la moindre de ses obliga- (c tions. Les abbayes soumises à un pareil régime devaient, tt par la force même des choses, tomber rapidement en* tt décadence.
tt Le prieur claustral, véritable supérieur, était placé tt dans un état d'infériorité humiliant ; l'abbé commentt dataire n'avait et ne pouvait avoir d'autre souci que de tt tirer le plus de revenu possible de son abbaye : sa tt prospérité comme maison religieuse lui importait peu ; tt au contraire, moins il y avait de moines, plus il était tt tranquille dans son exploitation , car la commende tt ainsi pratiquée ne mérite pas un autre nom ^ »
Les conséquences d'un semblable système, si contraire au bien de l'Eglise, se faisaient assez sentir ; le mal était visible pour tous les yeux. Des abbayes destinées à abriter un grand nombre de religieux n'en renfermaient souvent que deux ou trois.
On finissait par imputer aux monastères les défauts de leurs chefs temporels.
1 HisC. de la Constitution civile du clergé, I, 42.
Îi8 LA FRANCE PENDANT LA RÉVOLUTION.
La passion irréligieuse des philosophes du dix-huitième siècle se gardait bien de discerner les véritables causes du mal. Elle était intéressée à jeter le discrédit sur TEglise ; elle se flattait de voir anéantir des institutions tout entières^ au nom des abus qui s'y étaient introduits. D'autre part, les revenus des abbayes en commende constituaient une précieuse ressource pour les cadets de famille, et fournissaient à la royauté, qui disposait de la feuille des bénéfices, un moyen facile de tenir la noblesse sous sa dépendance.
C'est avec une éloquence indignée que M. de Montalem- ' bert condamne des abus si funestes à l'Eglise :
a La nomination directe par les rois, conférée par le a concordat de 1516, substitue un désordre universel, « radical et incurable. Le titre d'abbé, porté et honoré i< par tant de saints, tant de docteurs , tant d'illustres (c pontifes, tomba dans la boue. Il n'obligeait plus ni à la a résidence ni à aucun des devoirs de la vie religieuse ; il tt ne fut plus qu'une sinécure lucrative, dont la couronne « disposait à son gré ou au gré de ses ministres, et trop (c souvent au profit des passions ou des intérêts les plus ce indignes. En vain le scandale permanent de ces monas- « tères, privés de leurs chefs naturels et exploités par des « étrangers qui n'y apparaissaient que pour en pressurer a les habitants, excita-t-il d'unanimes et fréquentes réclaa mations : en vain les états de Blois et de Paris, comme tt la plupart des assemblées politiques et religieuses du « seizième siècle, demandèrent-ils le retour de l'ancienne tt discipline, tout fut inutile : le mal alla toujours en tt s'aggravant ; la notion même de la disposition pieuse et
ce chai*itâble de ces glorieuses créations de la foi de nos <c pères fut bientôt oblitérée dans Fesprit de ceux qui tt disposaient ainsi des trésors du passé comme de ceux a qui s'en repaissaient. Ce magnifique patrimoine de la il foi et de la charité, créé et grossi par les siècles, expresa sèment consacré par ses créateurs au maintien de la vie a régulière et commune, et au soulagement des pauvres, u se trouva ainsi transformé en caisse ^fiscale, en dépena dance du trésor royal, oii la main des souverains puisait « à volonté pour essayer d'en rassasier la rapacité de leurs a courtisans, et, comme on Ta dit, pour assouvir et asser- « vir leur noblesse...
tt Les abbayes les plus anciennes et les plus illustres tt dans les annales de la patrie et de l'Eglise servirent » d'apanage aux bâtards des rois ou à leurs plus indignes tt favoris, et quelquefois de prix aux coupables faiblesses tt d'une maîtresse royale. Plus tard, et dans le cours de nos tt discordes civiles, après la Ligue et après la Fronde, tt elles furent l'objet d'un trafic aussi avoué que révoltant, a et formaient l'appoint de tous les marchés dans les tt négociations du temps. Enfin , quand la monartt chie absolue eut triomphé de toute résistance , ces tt grandes et célèbres maisons tombèrent le plus souvent tt en proie à des ministres qui n'avaient d'ecclésiastique tt que la robe : après avoir assouvi l'ambition de Richett lieu et la cupidité de Mazarin, elles allaient grossir la tt cynique opulence de l'abbé Dubois et de l'abbé Terce ray...
tt Que l'on se figure ce que pouvaient devenir dans la ce plupart de ces monastères, dépouillés de leurs préroga-
tt tives les plus essentielles , de leur véritable raison tt d'être, et métamorphosés en fermes exploitées par des tt étrangers, cinq ou six malheureux moines, abandonnés a à eux-mêmes, écrasés sous le poids de leur gloire pastt sée et de leur abaissement moderne I Comment s'étontt ner des progrès du relâchement, de ia décadence tt spirituelle et intellectuelle? Ne dirait-on pas autant de tt corps de garde où des soldats, oubliés par leur armée, tt sans chef et sans discipline, se trouveraient naturellett ment exposés et presque condamnés à tous les débordett ments de l'oisiveté ?
tt La vie s'en retirait peu à peu, non seulement la vie tt religieuse, mais toute vie. Malgré l'attrait que poutt vait offrir aux âmes vulgaires une existence molle et tt riche, désormais sans charges et sans modifications, tt on ne trouvait plus assez de religieux pour peupler ces tt sanctuaires déshonorés. Qu'on le remarque bien, à tt l'honneur de la nature humaine comme du christiatt nisme et de la vie religieuse, les Ordres relâchés restt tent toujours stériles. Le monde n'en veut pas plus que tt Dieu ^ »
Par les lignes que l'on vient de lire, on s'explique l'état de décadence et de prostration des Ordres monastiques à la fin du siècle dernier. Ces Ordres ne scandalisaient pas, comme auraient voulu le faire croire les détracteurs de l'Eglise ; mais ils cessaient d'édifier. Us contractaient insensiblement les défauts des laïques, qui les accusaient. Us étaient loin d'appartenir complètement au monde; mais
* Les moines d'Occident, 5* ëdit. Introduction, p. cxux et suiv.
LE CLKIGK. 221
ils apparienaiait incomplàteaieat à PEglise. Le poaFoir civil, rinlérél et Fambitioa des familles mainteiiaient on étal de choses dont la religion avait à souffirir. Enfin, les incrédules ne voyaient dans le mal qo'nne raison de détruire les Ordres religieux, et d^autoriser la spoliation que put accomplir la Révolution, sans rencontrer les résisstances qu'on lui eut opposées à d'autres époques.
Les abus et le relâchement n'empêchaient pas les vertus de régner encore dans beaucoup de monastères dont les aumônes secouraient l'indigent, et d'où sortaient des rayons de science et de lumière.
a Pour ne prendre que les Ordres monasliques, a dit a H. Taine, il y en avait alors plus de la moitié qui étaient a dignes de tous les respects ^ »
L'épiscopat français n'était pas exempt de reproches. On pouvait regretter les habitudes mondaines de certains évéques ^, les attraits qu'exerçait sur eux le séjour de Paris et de Versailles, trop souvent préféré à celui de leur diocèse '. Toutefois, on est trop porté à juger des prélats de ce temps par quelques noms retentissants comme ceux de •
' La Révolution, I, 216.
' U. de La Tour du Pin, éiréque de Nancj, donnait des bals et des concerts pour complaire à sa sœur. En 1781, ses corés vinrent le trouver pour le prier de suspendre ses réunions mondaines pendant le carême. (L'épiscopat françair à la veille de la Révolution, par l'abbé Sicard. — Correspondant des 5fô avril, 10 et 25 mai 1889.)
' Une brochure de 1789 raconte qn*un évéque des extrémités de la France partait pour Paris ou il comptait passer l'biver. Arrivé dans un village, il descendit cbez le curé, auquel il voulut se confesser avant de célébrer la messe, c Volontiers, monseigneur, lui dit le curé, si vous retournes dans votre diocèse pour y remplir les devoirs de votre charge. • L'évêque accepta la leçon. Revenu dans son diocèse, qu'il ne quitta plus, il y inspira l'atlachement et la vénération. (L'abbé Sic4rd, déjà cité.)
an LA FRAIWCE PENDANT LA RÉVOLUTION.
Rohan, de Brienne, de Jarente, de Talleyrand. Ces noms sont à peu près les seuls que l'on cite, ce qui prouve que les mauvais exemples furent en petit nombre. S'il y eut alors des évéques indignes de leur ministère, ils forment des exceptions, et sont loin de représenter la généralité. Tels n'étaient point tous les évéques de l'ancien régime, pour la plupart recommandables par leurs vertus, et dont la foi, dans les jours d'épreuve, ne fléchit ni devant la proscription, ni devant la mort. Appartenant presque tous à l'aristocratie, ils n'échappaient pas entièrement à des goûts traditionnels et à des influences de cour. Mais ils ajoutaient aussi à la dignité épiscopale par celle de leurs manières. Joignant des bénéfices aux revenus considérables de leurs évéchés, ils ne faisaient pas seulement servir leur opulence à l'éclat de leur rang; ils l'employaient, avec leur libéralité de gentilshommes, à favoriser les plus grands intérêts publics.
M. de Suffren de Saint-Tropez, évéque de Sîsteron, faisait creuser à ses frais un canal qui répandait la fertilité dans les campagnes. — M. de Breteuil, évéque de Montauban, traçait de grandes routes dans son diocèse. — M. de Choiseul-Stain ville, archevêque d'Albi, embellissait la ville où il résidait. — MM. de Cicé et de Colbert-Seignelay, évéques de Rodez, fondaient des conférences d'agriculture. — M. de Barrai, évéque de Castres, s'occupait pendant vingt ans d'améliorer sa ville épiscopale, et créait des routes dans son diocèse où Ton ne voyageait qu'en litière *.
^ L'épiscopat français à la veille de la Révolution, par l'abbé Sicard.
M. de Mâistre, qu'on n'accusera pas de flatter l'Église gallicane, appelait l'épiscopat français « le plus noble <i corps de l'Europe % . Et il vantait » le caractère droit u et noble, la conscience savante, le tact sur et délicat du tt sacerdoce français * » .
La situation des curés, en 1789, n'était pas aussi misérable qu'on serait tenté de le croire.
Les curés à portion congrue, alors en majorité, recevaient 700 livres depuis 1786, ce qui représente environ 1 ,500 livres de notre monnaie. Ceux qui percevaient les dîmes dans d'autres paroisses en touchaient seulement à peu près le quart. Ces dîmes s'élevaient parfois à 2,000 livres. Le casuel constituait une ressource dans les villes ; il était presque nul dans les campagnes.
Les trois quarts des dîmes revenaient d'ordinaire aux bénéficiers, gros décimateurs qui payaient les curés congruistes, c'est-à-dire ceux dont le traitement appelé portion congrue consistait dans un revenu fixe. Les curés dépendaient donc, au point de vue temporel, des gros décimateurs , des titulaires des abbayes et des bénéfices , dépendance fâcheuse quand ceux-ci remplissaient mal leurs obligations. Ce système avait l'inconvénient de faire passer la plus grande partie des dîmes à des évéques bénéficiers, à des chapitres, à des collégiales, à des abbayes et des prieurés dont les religieux, nous venons de le voir, se trouvaient eux-mêmes dépouillés de leurs revenus par les abbés commendataires. L'opulence de ces derniers et celle des évéques créaient ainsi entre le haut et le bas
* L'Eglise gallicane, liv. II, chap. xi.
' Ibid., liv. II, chap. xvi.
W* LA FRANCE PEXDANT LA RE»V0LUTIO\.
clergé une inégalité frappante sous le rapport de la fortune. De là des comparaisons de nature à exciter la jalousie et le mécontentement; de là une sorte de séparation analogue à celle qu'on remarquait entre la noblesse de cour et la noblesse de province. Ces sentiments se traduisirent d'une manière significative aux états généraux. Sur trois cents députés de Tordre du clergé^ on comptait deux cent cinq curés, quarante-quatre évéques ou archevêques, cinquante-deux abbés et chanoines, et sept religieux.
Il était facile d'opposer la richesse et le grand train d'un prélat à la condition modeste d'un curé, plus encore à celle d'un vicaire qui recevait trois cent cinquante livres depuis 1786, et dont le traitement ne dépassait pas antérieurement deux cent cinquante livres '.
Auprès d'abbés commendataires étrangers à leurs abbayes, on voyait de pauvres prêtres de campagne qui devaient paraître insuffisamment rétribués, et plus les biens de l'Eglise étaient considérables, plus on avait le droit de s'étonner de l'extrême médiocrité dans laquelle restait un certain nombre de ses membres.
Au point de vue spirituel, les curés avaient vis-à-vis de Tévêque une indépendance qu'ils n'ont plus aujourd'hui. Us étaient presque tous inamovibles. L'évêque ne disposait pas de toutes les cures, dont Ja nomination appartenait en grande partie au Roi, aux seigneurs, aux abbés. 11 conservait le droit de refuser l'institution canonique ; mais il ne pouvait le faire que pour de graves motifs, précisés par des actes écrits contre lesquels on avait la ressource de pro-
* Les curés avant 1789, par Tabbé Sicaro. — Correspondant des 10 et 25 février 1890.
tester dans des cas prévus. Certains évéques n'avaient à Jeur nomination que cent cures sur six cents. Des abbés disposaient de quarante cures dans un seul diocèse ^
Parmi les bénéficiers, il en était qui n'avaient d'ecclésiastique que l'habit. Us portaient le petit collet^ et n'étant pas engagés dans les ordres, ils pouvaient se marier, en renonçant à leur bénéfice.
a Si l'on pouvait comprendre sous le nom de clergé, tt observe l'abbé Barruel, tout ce qui portail en France la a livrée ecclésiastique, tous ceux que l'on appelait abbés « dans Paris et dans quelques autres grandes villes, l'hisii torien pourrait dire : Dès le commencement de la lutte, tt le clergé eut des traîtres. Mais, dans le fond, le peuple tf même ne confondait pas ces abbés avec le clergé. Il (( savait que tous ces abbés-là n'étaient que les intrus de Taa varice, les uns cherchant les bénéfices simples de l'Eglise , u et laissant de côté les fonctions ; les autres adoptant par ce économie le costume ecclésiastique, et le déshonorant a par la licence de leurs mœurs et de leurs écrits. Plutt sieurs de ces abbés étaient poussés dans l'Eglise par les ce sophistes mêmes sollicitant pour leurs adeptes des béné- « fices pour déshonorer le clergé par leurs mœurs et intrott duire parmi nous leurs principes. C'est la peste qu'ils « envoyaient dans le camp ennemi. Ne pouvant nous comu battre, ils nous empoisonnaient ou cherchaient à le a faire*. »
Il était impossible que la religion n'eût pas à souffrir d'abus introduits par le pouvoir laïque dans des intérêts
* Lud. SaouT, Hist. de la constitution civile du clergé, I, 38.
* Mémoires pour servir à F histoire du jacobinisme, I, 164.
ir. 15
ne LA FRANGE PENDANT LA RÉVOLUTION.
humains. Ce qui est plus étonnant, c'est qu'ils n'aient pas altéré davantage les vertus du sacerdoce.
L'unité catholique se retrouva tout entière à l'heure du péril et de la persécution. Le malheur ef&ça soudain les dissentiments et les rivalités. Dès que l'Eglise fut menacée, l'immense majorité du clergé fut prête à souffrir et à mourir pour elle.
Burke, dans un écrit célèbre, a rendu à l'ancien clergé de France un magnifique hommage. Fils d'un protestant zélé, on l'a soupçonné d'être catholique, sans pouvoir le prouver ' . Ceux même qui ne veulent voir en lui qu'un adversaire résolu de la Révolution française ne sauraient récuser l'importance de ses jugements.
« Lorsque j'eus, dit-il, l'occasion d'aller en France, tt c'est presque à la fin du siècle dernier ; le clergé sous tt toutes ses formes attira une grande partie de ma curiott site. Bien loin de recueillir contre ce corps des plaintes a et des mécontentements, comme j'avais lieu de m'y tt attendre, d'après quelques ouvrages que j'avais lus, je tt n'entendis aucune déclamation publique ni privée, si ce tt n'est cependant dans une certaine classe d'hommes peu a nombreuse, mais bien active. Allant plus loin dans mes a recherches, j'ai trouvé en général le clergé composé tt d'hommes d'un esprit modéré et de mœurs décentes ; tt j'y comprends les réguliers et les séculiers des deux a sexes. Je ne fus pas assez heureux pour avoir des rela- (( tions avec un grand nombre de curés ; mais, en gênétt rai, je reçus les meilleures informations sur leurs prin-
' Ce qui a donné lieu à cette opinion, c'est qae sa femme appartenait à la religion catholique.
tt cîpes de morale el sur leur zèle à remplir leurs fonctions. tt J'ai été lié avec quelques personnes du haut clergé, et ce j'ai eu sur le reste de cette classe les meilleures informatt (ions. Presque (ous ceux qui le composent sont des u hommes de naissance ; ils ressemblaient à tous ceux de « leur rang , et lorsque j'ai remarqué quelques différences, (c elles étaient toutes en leur faveur. Leur éducation était tt plus accomplie que celle de la noblesse militaire ; en c( sorte qu'il s'en fallait de beaucoup qu'ils ternissent « l'éclat de leur profession par leur ignorance ou par « aucun manque d'aptitude dans l'exercice de leur autott rite. J'ai vu en eux, en outre du caractère clérical, a noblesse et franchise. Us avaient les sentiments du gena tilhomme et de l'homme d'honneur. Rien de servile, « rien d'insolent dans leurs manières et leur conduite. Je « les ai réellement considérés comme composant une (( classe tout à fait supérieure, comme un choix d'hommes « parmi lesquels vous n'auriez pas été surpris de retroutt ver un Fénelon. J'ai vu dans le clergé de France (et tt nulle part on n'en peut rencontrer beaucoup de cette tt sorte) des hommes d'un grand savoir et d'une parfaite « candeur ; j'ai même été fondé à croire que cet avantage tt n'était point exclusif à la capitale. Les rencontres que j'ai tt faites dans d'autres endroits de ce royaume ayant été un tt effet du^ hasard, on peut regarder l'exemple que j'en puis tt citer comme une preuve favorable à l'ordre tout entier. tt J'allai quelques jours dans une ville de province où, en « l'absence de l'évêque, je passais mes soirées avec trois tt ecclésiastiques, ses grands vicaires, hommes dont toute tt l'Eglise se serait honorée. Tous trois étaient fort instruits ;
a deux d'entre eux possédaient une érudition profonde , a générale, étendue, soit dans l'antiquité, soit dans les a temps modernes, soit dans les sciences orientales, soit tt dans celles de toutes les contrées occidentales, et plus a particulièrement encore dans tout ce qui est relatif à tt leur profession... Vous aviez, avant votre Révolution, u cent vingt évéques environ. Un certain nombre parmi tt eux était remarquable par un savoir éminent et par une tt charité sans bornes... Lorsque j'étais en France, je suis tt certain que le nomlure des prélats répréhensibles n'était tt pas considérable. Quelques individus parmi eux, s'ils tt étaient moins réguliers dans leurs mœurs, rachetaient tt par les qualités nobles ce qui manquait à la sévérité de tt leurs vertus. Ils avaient les grands talents qui rendent tt les hommes utiles à l'Eglise et à l'Etat ' . »
Au milieu des abus reprochés à l'organisation ecclésiastique de l'ancien régime, existaient de réels avantages. Mêlé continuellement par ses propres intérêts à la société civile, le clergé en connaissait l'esprit et en comprenait les besoins. En contact avec son siècle, il avait pu en subir l'influence; du moins il échappait à l'inconvénient de lui rester trop complètement étranger.
Les cahiers de 1789 sont là pour attester l'esprit politique du clergé et font honneur à la sagesse de ses idées.
Nous n'avons pas cherché à dissimuler les côtés faibles et défectueux de TÉglise de France au moment oii la surprit la Révolution. Le mal, si on l'étudic sans passion,
^ Réflexions sur la Révolution française, publiées en 1790.
venait plus du système que des hommes. Ayant reconnu avec franchise des abus qu'on lui a souvent reprochés, il nous sera bien permis de louer et d'admirer ce clergé, alors que, proscrit et dépouillé, il reçut de la main de ses ennemis la glorieuse couronne du martyre.
Ce fut un évêque, Talleyrand, qui, le 11 octobre 1789, réclama la confiscation des biens du clergé, au nom d'un comité institué le 28 août pour examiner un projet d'emprunt. Cette proposition, si choquante de la part d'un dignitaire de l'Eglise, devait être suivie du scandale de son apostasie.
Le 2 novembre, par cinq cent soixante-huit voix contre trois cent quarante-six, TAssemblée nationale déclarait les biens du clergé « biens nationaux * » .
Si l'on avait privé seulement l'Eglise de France de sa puissance temporelle, cette spoliation eût été à elle seule une violation du droit et de la Justice. Mais la constitution civile, décrétée le 12 juillet 1790, portait une plus grave atteinte à l'indépendance du clergé, en bouleversant ses
* M. Thicrs apprécie ainsi cette confiscation : < Les biens du clergé c offrant un capital immensef et les assignats le rendant continuellement c disponible, il était naturel qu'elle (fAssemblée) en usât. * (Hist, de la Révolution française, édit. 1828, 1,256.)
institutions, et en substituant le pouvoir laïque au pouvoir spirituel.
La constitution civile supprimait trente-huit évéchés; elle fixait leur nombre à quatre-vingt-trois, en leur dpnnant les noms des départements où ils étaient situés. Elle faisait plus encore : elle soumettait la nomination des évéques à des électeurs laïques du second degré, réunis par département, et le choix des curés à des électeurs du second degré, réunis par district. OnYi'exigeaitpasde ces électeurs d'autre condition que celle d'assister à la messe paroissiale précédant l'élection du pasteur. Les membres de cultes dissidents ou des incrédules et des athées pouvaient participer à l'élection des ministres du culte catholique. Le gouvernement de l'Eglise, les choix qui intéressaient la conscience des fidèles, se trouvaient ainsi confiés à des éléments laïques que les entraînements révolutionnaires devaient rendre nécessairement hostiles à toute idée religieuse. Cette constitution, qui prenait le nom de constitution civile, touchait au domaine religieux, assimilant une assemblée politique à un concile, conférant à des laïques le rôle de représentants d'une Eglise. C'est au moment oii l'Église de France venait d'être dépouillée de ses biens, supprimée comme puissance temporelle, qu'on prétendait lui donner une organisation absolument difierente de la sienne. On détruisait l'Église qui avait joui des privilèges de la religion d'Etat pour élever une Église officielle et imposée par un pouvoir ennemi des croyances reUgieuses.
La constitution civile obligeait au serment tout ecclésiastique, sous peine d'être privé de son traitement et déchu de ses fonctions. La situation faite aux représentants
de la nouvelle Église montrait assez la dépendance dans laquelle on avait voulu les placer. Il était interdit aux évéques de s'adresser au Pape pour obtenir la confirmation de leur nomination. Les évéques et les carés ne pouvaient s'absenter plus de quinze jours de leurs diocèses ou de leurs paroisses sans Fautorisation du directoire du département ou du district. L'évéque n'avait le droit de nommer ni les curés désignés comme lui par l'élection^ ni les vicaires choisis dans le diocèse par les curés. Il ne disposait que de la nomination de ses vicaires épiscopaux et de celle des supérieurs et directeurs de son séminaire, formant son conseil. Encore ne pouvait-il s'en séparer sans l'approbation de la majorité de son conseil.
L'évêque constitutionnel ne conservait, en réalité, que la crosse et la mitre, insignes d'un pouvoir devenu dérisoire, et ayant aux yeux des vrais croyants le caractère d'une intrusion et d'une parodie.
Le mot de tolérance avait sans cesse retenti dans la bouche et sous la plume des philosophes du dix-huitième siècle, et l'un des premiers actes des nouveaux législateurs de cette époque consistait à violer outrageusement la liberté de conscience, si souvent revendiquée comme un droit imprescriptible et sacré. Louis XIV l'avait méconnue en révoquant l'édit de son glorieux aïeul, et c'est un des plus graves reproches que l'on puisse adresser à sa mémoire. Un des malheurs de la monarchie absolue est d'avoir abusé parfois de sa puissance. Mais quelle contradiction flagrante entre les doctrines professées par les apôtres de la tolérance et la persécution qu'ils infligèrent à ceux dont le crime était de rester fidèles à leurs croyances !
Louis XVI sanctionna^ le 24 août 1790, la constitution civile du clergé, et c'est avec une douloureuse surprise qu'on le voit apposer sa signature à un acte que réprouvait sa conscience, mais auquel se résignait sa faiblesse. Il se flatta d'obtenir du pape Pic VI la condescendance qu'il montrait lui-même. Le Souverain Pontife évita d'abord de prononcer une condamnation publique qui eût aggravé les périls de la situation ; il la différa par prudence, sans laisser) ignorer à Louis XVI et aux évéques sa désapprobation formelle.
L'Assemblée, en présence de l'opposition qu'elle avait si imprudemment soulevée, tenta de la vaincre par deux décrets rendus le 24 "juillet et le 27 novembre 1790. Le premier menaçait les ecclésiastiques qui n'avaient pas prêté serment, de la privation de leur traitement. Le second considérait comme démissionnaires, dans la huitaine, les évêques et les curés qui continueraient de remplir les devoirs de leur ministère, en cessant de recevoir les traitements qu'on leur supprimait. Ces deux décrets furent revêtus, le 26 décembre, de la sanction royale.
L'abbé Grégoire prêta le serment constitutionnel à la tribune le lendemain. Sur 300 députés de l'ordre du clergé, 65 ecclésiastiques, tous curés ou simples prêtres, adhérèrent à la constitution civile, 15 d'entre eux devinrent évêques constitutionnels ^ Talleyrand, évéque d'Autun, prêta serment le 28 décembre; puis, ce fut le tour de Gobel, alors évêque de Lydda, et depuis évêque constitutionnel de Paris. Quarante ecclésiastiques se joignirent à
» SCIOUT, II, 3.
eux, et le nombre des prêtres jureurs siégeant à T Assemblée fut d'une centaine, ce qui formait le tiers des députés de Tordre du clergé.
Enfin, le 2 janvier, comme on touchait au terme prescrit par l'Assemblée, eut lieu la séance où les représentants du clergé, sommés de choisir entre l'apostasie et la persécution, se montrèrent, par leur fermeté inébranlable, dignes de la cause qu'ils avaient l'honneur de défendre. Le marquis de Ferrières ^ a laissé de cette séance mémorable un récit qui trouvera naturellement ici sa place :
« Le jour fatal arrive, l'abbé Grégoire moute à la trice bune ; il prend, dit-il, la parole au nom de la religion, ce de l'amour de la patrie, de la paix ; il proteste de l'union a fraternelle et du respect invariable qui l'attachent aux ce curés, ses confrères, et à ses véritables supérieurs les ce évéques. Il répète que l'Assemblée n'a jamais entendu ce toucher au spirituel^. Les applaudissements prolongés ce des révolutionnaires semblent ratifier l'assurance que a donne l'abbé Grégoire. II continue : Le serment que tt demande l'Assemblée ne doit pas effrayer les consciences
ce timorées. L'Assemblée n'exige pas un assentiment inté-
^ Né en 1741, il appartenait à la noblesse de province. Député à TAssemblée constituante, il siégea du côté droit; mais il est peu favorable au clergé. C'est une raison de plus de reproduire ici son témoignage, qui sera moins suspect. Esprit sincère, observateur impartial, il fut opposé à la Constitution de 1791. Son rôle politique Gnit avec la Constituante dont les membres ne voulurent pas être rééligibles à la législature suivante, scrupule regrettable qui livra la direction du mouvement révolutionnaire k des hommes plus violents et moins expérimentés.
* Cette affirmation, souvent répétée dans le cours de la séance pour entraîner les indécis et rassurer les timides, ne pouvait tromper personne, quand la constitution civile, tout le monde le savait, touchait à l'organisation même de l'Église et à ses prérogatives les plus essentielles.
« rieur. . . » Ce singulier aveu excite les murmures des évêques et des nobles. « On peut jurer d'obéir à une loi et a cependant garder son opinion... » Ce nouvel éclaircisse- (c ment ne contentant personne, Mirabeau s'empresse de " le développer : a L'Assemblée n'a aucun empire sur les ce consciences , elle déclare seulement V incompatibilité de u telle fonction avec tel serment.,. Le refus de h prêter tt n'a que V effet d'une démission volontaire. »
Mirabeau désavoua une affiche qui couvrait les murs de Paris, et daus laquelle on excitait le peuple coutre les ecclésiastiques qui refuseraient le serment. Cette affiche ayant produit son eflet, les révolutionnaires feignirent de condamner le moyen qu'ils avaient employé. L'Assemblée ordonna que ces placards seraient enlevés et lacérés surle-champ. On se garda bien d'en rechercher et d'en punir les auteurs.
Barnave, protestant^ observa que le délai accordé aux ecclésiastiques siégeant à l'Assemblée était sur le point d'expirer, et qu'il fallait interpeller ceux qui étaient présents, afin de connaître leurs intentions. Mirabeau exprima la confiance que le serment ne rencontrerait pas d'opposants, après les explications données. « Vous ne pouvez ti croire, dit-il, que des ministres de paix veuillent secouer tt sur leur patrie les torches de la discorde. » On aurait pu lui répondre que ces torches avaient été allumées par les auteurs de la constitution civile.
Les révolutionnaires conçurent d'abord l'espérance que le résultat des interpellations leur serait favorable. L'abbé Maury s'étant présenté à la tribune, ils cherchèrent à lui en interdire l'accès, a Frappez^ mais écoutez I » s'écria l'abbé.
Des cris de fureur s'étant élevés^ les évêques et les nobles observèrent que l'Assemblée n'était pas libre. D'Ëspréménil accusa Mirabeau d'avoir été de mauvaise foi dans ses explications. Le tumulte et les injures recommencèrent. Les révolutionnaires sommèrent les ecclésiastiques de prêter ]e serment. Mirabeau s'efforça de ramener à la question, en disant que l'Assemblée n'entendait par son décret qu'assurer l'exécution des lois, mais qu'elle respectait la liberté d'opinion et de conscience qui ne saurait être ravie à personne. Cette nouvelle explication demeura sans succès. Au milieu des passions excitées, on insista pour l'appel nominal, et tandis qu'il commençait, des cris partirent du dehors : « A la lanterne, ceux qui refuseront ! )> Cazalès demande que Ton fasse cesser ces menaces. Plusieurs évêques constatent l'impossibilité de délibérer, et Murinais somme le président de lever la séance. Soudain les révolutionnaires se calment, et le bruit est causé par leurs adversaires.
tt L'appel nominal continue, dit M. de Ferrières. L'é- K vêque d'Agen ^ répond avec une douceur modeste : « Je « suis fâché, messieurs, de ne pouvoir faire ce que vous ce exigez de moi. Je ne donne aucun regret à ma fortune, « J'en donnerais à la perte de votre estime que je veux Cl mériter, » Les bruyants applaudissements des membres tt du côté droit couronnent la réponse de l'évêque d'Au gen... On appelle l'abbé Fournier, curé d'Agen : «/e me " y«w gloire, réplique-t-il, d'adhérer aux sentiments de Cl mon évéque. Je le suivrai partout et même au supplice,
* Jetn-Louîs d'Usson de Bonnac, né en 173^, sacré é vêque en 1768.
a comme le diacre Laurent suivit le pape Sixte. » De nou- (c veaux applaudissements, de nouveaux bravos retentisa sent du côté droit. L'abbé Leelerc, curé de la Combe, « bailliage d'Alençon, vient le troisième et dit : a Je déclare a qu^ enfant de P Eglise catholique et romaine, je ne pré-- « terai point le serment demandé, »
M Les révolutionnaires reconnaissant enfin que dans (c cette lutte solennelle l'honneur, la religion, la timidité tt même se tournent contre eux, ils demandent que cba- « que ecclésiastique se borne à dire : Je jure, ou Je « refuse.
tt C'est une tyrannie ! reprend Foucauld; les empereurs tt romains laissaient aux martyrs la liberté de prononcer tt le nom de Dieu et de professer le glorieux témoignage tt de leur fidélité à la religion, w
« Quelques-uns proposent un appel collectif et l'inser- « tion de ceux qui auront juré. Les révolutionnaires tt appuient cette proposition ; les évéques et les nobles la tt combattent. Elle passe à la pluralité des voix. Un curé « jure en adoptant le sentiment de l'Assemblée, qui a tt déclaré n'avoir pas voulu toucher au spirituel. Le pré- « sident assure que l'Assemblée n'a cessé de faire cette tt déclaration dans toutes les circonstances. » Eh bien! « réplique Cazalès, que V Assemblée le déclare positive- « ment et qv!elle adopte le serment qu a proposé M. l'évêtt que de Clermont \ >> Mirabeau soutient que l'Assemblée « n'a point, en effet, touché au spirituel. Les esprits tt paraissent disposés à une pacification. M. de Beaupoil^,
^ Il avait proposé une formule habile réservant le spirituel. * De Saint-Aulaire.
« évéquede Poiliers, se lève, marche à la tribune; il se « fait un grand silence. Les révolutionnaires croient que a M. de Beaupoil va jurer, et ne doutent point que cet tt exemple, donné par l'un des plus anciens evéques de a France, n'entraîne un très grand nombre de curés.
a Messieurs, ditTévêque de VoiiierSy j'ai soixante-dix tt ans ; j'en ai passé trente-cinq dans Pépiscopat, où j'ai « tâché de faire le bien que je pouvais faire. Accablé a d'années, d'infirmités, je ne veux pas déshonorer ma tt vieillesse. Ainsi^ je ne prêterai pas le serment : je sautt rai prendre mon sort en patience. »
tt Les révolutionnaires ne dissimulent plus leur rage. tt Les cris, les fureurs recommencent; on décrète que les tt ecclésiastiques qui voudront prêter le serment viendront tt sUuscrire au bureau. Très peu de curés se présentent. tt Le président sépare l'Assemblée.
tt Les évéques eurent toute la gloire de cette mémo- . tt rable journée. Les révolutionnaires commencèrent à se tt repentir d'une mesure violente, impolitique, inutile tt même à l'établissement de la constitution civile du tt clergé ; mais la haine atrabilaire du janséniste Camus tt contre l'épiscopat, le désir d'une vengeance peut-être tt légitime de la part des protestants, permirent moins aux tt uns et aux autres de songer au bien réel de la chose, tt qu'au plaisir d'anéantir un corps qui, dans le dernier tt siècle, avait tant abusé de son immense pouvoir ^ ))
Sur cent trente-qualre évêques et archevêques, il s'en trouva seulement quatre pour adhérer à la Constitution
* Mémoires, liv. VIIL {Bibiiothêque des Mémoires relatifs à Vhist. de France pendant le dix-huitième siècle, par M. de Lescurb, t. XXXV.)
i88 LA FRANCE PENDANT LA RÉVOLUTION.
civile du clergé : Talleyrand, évêque d'Autun; Loménie de Brienne, cardinal archevêque de Sens; Jarente, évêque d'Orléans, et Savine, évêque de Viviers. Ainsi Pépiscopat français opposa la presque unanimité de sa résistance à ceux qui voulaient le déshonorer pour asservir l'Église et la détruire ensuite plus facilement.
La soumission des évéques leur eût assuré la tranquille possession des avantages temporels; mais, condamnée par leur foi religieuse, elle les eût rendus méprisables aux yeux mêmes de leurs ennemis , tandis qu'on fut forcé d'admirer leur résistance et leur fidélité aux autels qui avaient reçu leurs serments.
La grande majorité du clergé, les deux tiers au moins \ repoussèrent le serment exigé par un parti persécuteur. A Paris, sur cinquanle-deux curés, vingt-neuf résistèrent et vingt-trois cédèrent. L'abbé Poupart, curé de Saint- Ëustache, confesseur du Roi et de la Reine, eut la faiblesse de prêter le serment, et son exemple entraîna trente-six prêtres. Tous les membres du clergé de Saint-Etienne du Mont fléchirent, à l'exception d'un seul.
Le curé de Sainte-Marguerite, prêtre octogénaire, eut de belles et touchantes paroles pour refuser le serment. « Que m'ôtera-t-on? dit-il à ses paroissiens. Ma cure? a C'est vous qu'on dépouille, puisque tout ce que j'ai vous a appartient. La vie? J'ai quatre-vingt-deux ans, et ce qui a me reste à vivre ne vaut pas le sacrifice de mes prina cipes*. 5)
» L. SciouT, II, 22. -« Tainb, La Révolution, I, 238. * Feuille du jour, janvier 1791. — GoNœuRT, La société française pen" étant la Révolution, p. 142.
Sur cinquante-quatre Oratorîens, il y en eut seulement cinq qui prêtèrent serment. Le diocèse de Besançon compta trois cent trente prêtres constitutionnels sur quatorze cents; quatre-vingts se rétractèrent. Dans la Lozère, il y eut dix prêtres jureurs sur deux cent cinquante; dans le Doubs^ un sur quatre \ Dans le district de Colmar, on compta quatre-vingt-treize curés ou vicaires réfractaires et trente jureurs, dont plusieurs se rétractèrent dans la suite. La proportion fut la même dans les autres districts du Haut-Rhin. L'abbé de Ferrette, chanoine du chapitre de Guebuiller, avait prêté serment. Il le rétracta en renvoyant deux mille deux cent soixante- dix livres qu'il avait touchées de son traitement comme prêtre constitutionneP.
Le nombre des prêtres assermentés eût été plus restreint sans les menaces et les violences du parti révolutionnaire, moyens qui réussissaient auprès des caractères timides et des esprits faibles.
Le serment devait être prêté le 9 janvier 1791 dans toutes les paroisses de Paris. M. de Pansemont, curé de Saint-Sulpice, étant monté en chaire pour le refuser, faillit périr victime des énergumènes qui provoquèrent dans son église les plus affreux désordres. Il fut porté sans connais-
* Tainb, 1, 238. — Dans son Histoire de la Révolution, II, 32, M. Thiers qualiûe les ecclésiastiques insermentés de « prêtres obstinés • , « excitant « le trouble et la guerre civile i . Jugeant la déportation et la détention auxquelles l'Assemblée constituante condamnait les préires réfractaires : « Cette mesure, dit-il, ainsi que celle qui venait d'être prise contre les t émigrés, tenait au désir qui s'empare des gouvernements menacés, et c qui les porte à s'entourer de précautions excessives, i (II, 29.)
* Vi^RON-RiSvrLLE, Histoire de la Révolution française dans le départe" ment du Haut-Rhin, p. 55 et 68.
sance et presque étouffé à la sacristie. Tout son clergé rimita dans sa résistance.
Bailly^ maire de Paris, se présenta, avec le procureur de la Commune et des officiers municipaux, dans l'église de Charonne, ou Pabbé de Grentbé disait la messe. L'autel fut entouré soudain de sabrés et de baïonnettes, et le procureur y monta pour sommer le célébrant d'adhérer à la constitution civile, a Monsieur, répondit cet ecclésiastique, « ce serment est contraire à ma conscience; résolu de ne tt pas en violer les lois, je ne choisirai pas pour la souiller a le moment où j'offre à l'Étemel, votre juge et le mien, a la victime sans tache. — Monsieur, répliqua le procutt reur, je vous défends de continuer la messe. » S'adressaut alors à Bailly, le prêtre lui dit : & Je vous prie, (('monsieur, de faire cesser cette violence; le sacri- (( ûce est avancé, il est de mon devoir de le consom- (( mer. »
jBailly se retira devant Tindignation de la foule, et la inesse interrompue fut terminée après son départ ^
Le curé de Sept-Saux, en Champagne, expliquait en chaire les motifs de son refus, quand un coup de fusil tiré par un assistant Fétendit raide mort. A Fcrtans, dans le Doubs, un curé fut l'objet d'un attentat semblable, daus les mêmes circonstances; mais son agresseur fît feu sans l'atteindre. Le jour désigné pour prêter le serment, des hommes armés, des furieux étaient apostés dans les églises pour effrayer les ecclésiastiques réfractaires et exercer sur eux les dernières violences. On peut s'expli-
. ^ Barruel, Hist, du clergé pendant la Révolution française, 2* édit., 1794, p. 45.
quer par de tels moyens les défaillances qui se produisirent dans les rangs du clergé.
La constitution civile fut condamnée solennellement par bref du pape Pie VI, adressé, le 10 mars 1791, au cardinal de La Rochefoucauld. Le Souverain Pontife avait évité d'abord de se prononcer pour ne pas aggraver les périls de la situation. Mais le clergé de France n'avait pas attendu la condamnation pontificale pour refuser son adhésion à la constitution civile.
Le bref du Pape et les maux causés par le schisme dont les conséquences étaient chaque jour plus visibles, déterminèrent de nombreuses rétractations. En avril 1791, dans le seul district de Vervins, quarante-deux curés se rétractèrent. Quatorze en firent autant quelques mois après. Le district de Soissons vit se produire treize rétractations en un jour, et douze autres les suivirent en peu de temps * .
Le malheureux Louis XVI, qui avait donné sa sanction à la constitution civile, dut s'abstenir de faire ses pâques au mois d'avril 1791, sur le conseil de l'évêque de Clermont qu'il avait consulté. Il donna une nouvelle preuve de la faiblesse de son caractère, en assistant avec la Reine à la messe constitutionnelle, le jour de Pâques, à Saint- Germaîn-1' Auxerrois .
Ce n'est pas seulement par le clergé que la constitution civile était repoussée. Les fidèles suivaient en foule leurs pasteurs. L'opposition eut un caractère très prononcé dans le Maine, en Anjou et en Bretagne. Elle se manifesta en
> SciouT, II, 104.