‹ La France pendant la RévolutionChapitre 9 sur 23 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

I. La guerre aui châteaux. — M. Les commuoes rurale?. — IH. L'opinion des campagnes sons le Directoire.

Les supériorilés sociales dans les villes ont pour échapper aux yeux de la foule cette espèce d'uniformité qu'on voit régner à l'extérieur. Si les maisons y sont d'inégale importance, la confusion et l'égalité sont dans la rue. La fortune ne se montre qu'en passant , et se renferme d'ordinaire dans les intérieurs oii pénètre seulement le petit nombre. Enfin, le tumulte, les occupations, les plaisirs des grandes cités empêchent les regards de la multitude de se fixer sur un seul point. Il n'en est pas de même dans les campagnes. Le château isolé attire sur lui l'attention et excite l'envie. C'est donc à lui que s'adresseront les haines excitées par les passions révolutionnaires.

La défense peut s'organiser entre les habitants d'une ville contre l'émeute et le soulèvement populaire, tandis que le château est privé par son isolement des moyens de résister aux attaques d'une révolution qui le désigne à Finimitié.

Les châteaux furent les premiers menacés, les premiers pillés ou incendiés dans le mouvement insurrectionnel

commencé ea 1789. Ces châteaux respectés par les siècles ne devaient pas être épargnés par les hommes. Le vandalisme, les fureurs aveugles allaient détruire ou dévaster ces vieilles demeures où la vie s'écoulait sous l'ancien régime avec une douce sécurité, vie brillante pour les uns, difficile et peu fortunée pour d'autres, mais remplie pour tous de l'honneur dont chaque génération recueillait l'héritage. Le gentilhomme se verrait contraint de fuir le toit de ses pères qui le dénoncerait au lieu de l'abriter. Il s'en éloignerait peut-être pour toujours, ou il y resterait exposé aux insultes et à la mort.

La Révolution ayant déclaré à *tous les châteaux une guerre impitoyable et meurtrière, on n'a pas manqué d'en conclure que les seigneurs avaient dû être les tyrans du peuple pour avoir à ce point provoqué sa fureur. Aussi estil nécessaire de rappeler ce qu'ils étaient en 1789, et de jeter un regard en arrière.

Les droits féodaux étaient légitimes par leur origine, puisqu'ils étaient le prix des services et l'exécution d'un contrat assurant aux suzerains ' comme aux vassaux des avantages réciproques. Mais de grandes transformations politiques et sociales s'étaient opérées ; la continuation des droits féodaux paraissait plus difficile à accepter à une époque où le seigneur, privé de la puissance d'autrefois, ne protégeait plus ceux qui, restant ses vassaux, avaient à en -supporter les charges, à en acquitter les obligations.

Les censives, rentes seigneuriales, le droit de terrage ou de champart prélevant ordinairement le quart ou le cinquième de la récolte, le droit de lods et ventes retenant un sixième du prix de vente de la terre située dans la juri-

Digiized by LjOQ5-IC

diction seigneuriale, sans préjudice des droits d'enregistrement perçus par l'Etat, voilà quels étaient les principaux droits féodaux. Ils atteignaient la terre et par conséquent les paysans devenus pour la plupart propriétaires en 1789.

A ces droits seigneuriaux, il faut ajouter ceux des foires et marchés, les banalités de fours, de moulins et de pressoirs, constituant dans beaucoup de provinces l'obligation pour le paysan de faire cuire son pain, moudre sa farine et vendanger son raisin chez le seigneur; enfin, le droit de colombier, nuisible aux récoltes par la multitude parfois immense de pigeons qui se répandaient dans les campagnes, et le droit de chcfisse, un des plus impopulaires et un de' ceux dont les nobles étaient le plus jaloux, parce qu'il concernait leur plaisir favori.

Tels sont, en résumé, les droits féodaux qu'on a beaucoup exagérés par ignorance ou dans un intérêt de parti. En les jugeant avec équité , on peut s'expliquer non les polères qu'ils ont soulevées longtemps après leur abolition, mais les mécontentements qu'ils ont pu causer et la faveur que devait rencontrer leur suppression. En des jours pacifiques et soûs une autorité régulière, cette suppression aurait eu le caractère d'un progrès, tandis que, grâce aux passions sauvages de la Révolution, elle dégénéra en attentats contre les personnes et les propriétés.

Par l'abolition des droits féodaux, cent vingt-trois mil* lions de revenus, soit deux milliards et demi de capilal, furent enlevés aux possesseurs de fiefs ^' L'Assemblée

. ^ Taixe, La Révolution, I, 201. < .

constituante avait cru concilier les droits et les intérêts, en déclarant rachetables les droits que le seigneur percevait sur la terre comme propriétaire foncier, distinction subtile et dont ne tint pas compte Timpétuosité du mouvement révolutionnaire. L'Assemblée avait prononcé « Tabolilion du régime féodal n . Dès lors, on ne voulut plus reconnaître aucune redevance seigneuriale, quelle qu'elle fût. On se révolta également contre les impôts. Ils parurent aussi abusifs que les droits seigneuriaux. On voulut cesser d'être contribuable, comme on cessait d'être vassal.

En 1792, les luttes commencèrent. A Issoudun, nous l'avons vu, on s'était insurge en 1790 contre les impôts. A Montbazon, la même année, on menaçait de mort les officiers municipaux chargés d'établir le rôle des impositions, et ils étaient obligés de s'enfuir à Tours, pendant la nuit. En Touraine, on assassinait les municipaux qui publiaient les rôles de la contribution mobilière qu'on déchirait dans la Creuse, lorsque le greffier en donnait lecture '.

L'esprit d'insurrection ne prouve pas qu'à cette époque l'impôt fût exorbitant; le contribuable était alors de plus en plus exonéré. Le soulèvement contre les châteaux n'est pas davantage une preuve de la tyrannie des seigneurs ; ils étaient pour la plupart humains, bienfaisants, généreux^.

* Tainr, La Révolution, \, 362.

^ Ibid., L iOO. — c J'ai lu en original plusieurs centaines d'enquélcs t manuscrites ; presque toujours j'y ai admiré l'humanité des nobles, leur « longanimité, leur borreur du sang. Non seulement beaucoup d'entre eux t ont du cœur et tous ont de l'bonneur, mais encore, élevés dans la pbilo- I sopbie du dix-huitième siècle, ils sont doux, sensibles ; ils répugnent aux t voies de fait. Surtout les officiers sont exemplaires ; leur seul défaut est c la faiblesse ; plutôt que de tirer sur l'émeute, ils rendent les forts qu'ils

Page 1