‹ La France pendant la RévolutionChapitre 12 sur 23 · II · texte numérisé non relu

II

NormaDdie^ à Bordeaux , à Lyon, daos le Tarn, le Gers^ la Flandre et l'Artois. Le schisme reocootra moios d'obstacles daos les pays du Centre et de l'Est ^

Oo put constater alors la force du sentimeot religieux dans le peuple. La résistance ne venait pas de la noblesse, privée de tout pouvoir et proscrite elleHoaéme; on sait, d'ailleurs, qu'elle était généralement peu croyante a cette é|:oque. La bourgeoisie avait également subi l'influence de la philosophie sceptique du dix-huitième siècle. C'eat donc la foi des populations qu'eurent à combattre les persécuteurs révolutionnaires; c'est eUe qu'ils entreprirent de vaincre, elle qui finit par triompher, lorsque, après tant de malheurs, de profanations, de crimes, oo sentit la nécessité de rouvrir les églises et de relever les autels.

Les révolutionnaires n'épargnaient ni les menaces ni les insultes pour imposer le nouveau culte. Dès le mois d'avril 1791, les femmes qui allaient à la messe catholique étaient fouettées, ainsi que les religieuses. Des verges étaient attachées aux portes des couvents. A Rennes, à Bordeaux, on voyait des couvents de femmes envahis. Des religieuses de Saint-Vincent de Paul étaient livrées à Paris aux plus indignes outrages ; trois d'entre elles y succombèrent. Ces attentats se renouvelaient et restaient impunis.

A Nîmes, à Montpellier, à Marseille^ on frappait à coups de nerfs de bœuf les prêtres réfractaires et les laïques restés fidèles à leur religion. On allait jusqu'à leur couper les oreilles ou les cheveux. Parfois, on les promenait par déri-

* SciouT, II, 27.

sioD sur des ânes ou sur des boucs^ exposés aux insultes de la populace. Des individus armés allaieni menacer les récalcitrants et les forçaient de se rendre à la messe constitutionnelle.

Les enterrements catholiques provoquaient des agrèssious de la part des révolutionnaires. Dans la lutte^ des cercueils étaient brisés et les morts arrachés de leurs bières ' .

La résistance des populations se traduisait aux élections des curés constitutionnels par de nombreuses abstentions. A Bordeaux, quatre cent cinquante électeurs se présentaient sur neuf cents ; ailleurs, le tiers ou le quart des électeurs. Parfois il n'y avait pas de candidats, ou les élus refusaient d'accepter leur nomination ^.

On vit soixante à quatre-vingts électeurs élire les curés de trente à quarante paroisses. Dans le district de Tanargue (Ardèche), vingt électeurs nommèrent à vingt-huit cures. Un Cordelier fut élu par dix voix ; d'autres curés par dix voix sur quatorze, treize sur dix-sept, douze sur quinze ^.

Un procureur-syndic ayant écrit, en 1791, à un grand nombre de municipalités pour leur demander les noms des candidats que l'on pourrait proposer aux assemblées chargées d'élire les curés constitutionnels, la municipalité d'OEuf, en Artois, lui fit la réponse suivante :

tt Monsieur, nous avons l'honneur de répondre à la a vôtre au sujet des remplacements que vous avez projeté

* SciouT, II, 54, eipassim.

• Taink, I, 238.

» SaouT, II, 340.

2VV LA FUANCK PEXDANT LA RÉVOLUTION,

a de faire des curés qui ont refusé le serment. Nous ne a connaissons pas dans les environs d'ecclésiastiques dis- « posés à prendre des cures par cette voie. La répugnance tt de se soumettre au nouveau régime, d'abandonner la tt religion catholique pour la nationale, est devenue trop tt universelle : le peuple commence à revenir de ses égaceft ments et ne veut plus avoir de relations avec lesjureurs ; a le respect qu'ils ont pour leurs anciens conducteurs fait tt des prosélytes journellement, jusqu'au point que nous « pourrions citer plusieurs exemples qui méritent d'être a imités, entre autres dans un village voisin, un père de tf famille vint à mourir : sa famille éplorée suivit le cadatt vre jusqu'à la porte de l'église, où le curé constitutionnel tt Fattendait. Aussitôt que les parents l'aperçurent, ils pritt rent la fuite en jetant des gémissements affreux, comme tt si le démon s'était emparé du cadavre de leur pauvre tt père.

tt II ne nous appartient pas de donner des conseils à tt ceux de qui nous devons en recevoir; mais les opinions u religieuses étant libres, permettez- nous de vous les tt communiquer : vous ne sauriez mieux faire que de laistt ser paisiblement exercer les fonctions sacrées du sacertt doce par ceux qui s'en acquittent si bien et à qui on ne tt peut pas dire qu'ils sont des intrus, des voleurs, des tt schismatiques, des hérétiques, des mercenaires, des tt simulacres de pasteurs, des ministres de mort, de tt ruine, des loups ravissants, et enfin des meurtriers des ^( âmes.

a D'ailleurs, soyez économes de l'argent de la nation.

"^lasl elle a beaucoup de dettes et peu de ressources

« pour les payer. Les nouveaux curés seraient une surtt charge pour elle, puisque Ton en payerait deux pour tt un. Voilà, messieurs, les sentiments que nous a dictés « l'amour de notre religion et de notre patrie; nous soua hàiterions qu'ils fussent les mêmes dans tous les cœurs ; a le deuil cesserait bientôt de couvrir la surface de cet « empire, car la nouvelle religion a fait sortir de ce a royaume plus de citoyens que l'édit de Nantes ^ »

Dans d'autres localités, où dominaient les idées contraires, les curés se voyaient troublés dans Texercice de leur ministère par des manifestations hostiles. A Nielleslez-Ardres, le curé insermenté voulut prêcher de l'autel, la chaire ayant été enlevée et détruite par les habitants, avec le consentement du maire. Un garde national l'interrompit en lui ordonnant de dire le Credo. Le curé ayant continué de parler, les gardes nationaux couvrirent le bruit de sa voix avec la crosse de leurs fusils. Après d'iniililes protestalions, le curé voyant que le maire, présent à la messe, approuvait les entraves apportées à sa prédication, se décida à consulter l'assistance. Trois ou quatre personnes lui ayant dit de ne pas prêcher, il acheva de dire la messe *.

A Frévent, le maire, nommé Detœuf, publie la constitution civile du clergé dans sa commune, et il annonce aux administrateur^ du disfrict comment il y a procédé :

a En qualité de maire, je fis la lecture et pi'omulga la tf constitution civile du clergé en la ci-devant église de tt Saint-l'asl. Le curé ayant refusé d'en faire la lecture,

* Le clergé du diocèse d'Arras, Boulogne et Saint-Omer pendant la Révolution, par Tabbé A. Dkrahecourt, II, 218. » Ibid., Il, 219.

tt menacé sourdement qu'on mettrait opposition à cette « promulgation et que mes jours étaient en danger Je tins a ferme et pris un détachement de cuirassiers qui se trouce vaient fixés à Frévent ; après la messe finie, fmmonça ic la lecture de cette loi ; aussitôt il parut des hommes de « Rollepot, armés de bâtons, qui voulurent en emporter « la promulgation ; je demanda que l'on fit silence et ce je ne pus être écouté. Le détachement fut obligé de « tirer le sabre pour me mettre à l'abri des coups que tf des gens mal intentionnés voulaient me porter; voutt lant éviter l'insurrection qui était prête à éclater, je a me jeta au milieu du peuple, et je parvins à adouci cir les esprits égarés, quoiqu'accablé d'haine et d'in- « suites ^ n

Des curés assermentés officiaient parfois dans des églises désertées par les fidèles. L'un d'eux se trouva seul à la procession des Rogations ^.

Les catholiques de Saint-Pol envoyèrent à l'Assemblée législative, le 18 novembre 1791, une protestation où on lisait ces mots :

a Le christianisme ne s'est pas établi par le fer et le feu. tf Que peut-on espérer en faisant couler le sang innocent? tf N'a-t-on pas vu des martyrs braver les tourmens et couce rir à la mort? Prévenez la guerre civile, il en est tems ce encore... Non seulement accordez-nous le libre exercs cice de notre religion, mais supprimez le serment impo- « litique que l'on a exigé de nos ministres ; rendf z-nous

* Le clergé du diocèse d^Arras, Boulogne et Saint-Omer pendant la Révolution, par l'abbé A. Deramecourt, IT, 2iS.

* Ibid., II, 307.

« nos temples, rendez les pastears légitimes à leurs trouci peaux. Ah! messieurs, pourquoi des serments? Le crime tt les trahit, la vertu s'en offense. Les prêtres de la nouvelle « Eglise sont au milieu de nous comme des étrangers ; « nous méconnaissons leur voix . Lorsqu'ils nous appellent, a nous les fuyons. Sur trois mille cinq cents âmes qui tt forment la population de notre ville, deux cents au plus (c ont une opinion différente. Laisserez-vous plus longa temps gémir sous le joug de l'opposition de quelques a individus une majorité aussi imposante qui, jusqu'à prétt sent, n*a opposé à ses persécuteurs que patience et dou- . « ceur ' ? »

L'épiscopat restait debout, en attendant qu'il lui fallût cédera la tyrannie et à la violence. L'attitude des évéques fut remarquable par le courage et la dignité. On peut citer parmi beaucoup d'autres M. de Bourdeilles, qui occupait le siège épiscopal de Soissons depuis vingt-cinq ans. Vieux et malade, il se rendit à sa cathédrale, au mois de novembre 1790, et refusa le serment du haut de la chaire. Il adressa à ses prêtres une instruction pastorale qui exprimait dans un fier langage les sentiments de l'épiscopat tout entier :

c( Le magistrat, disait-il, m'a sommé de me rendre dans tt le temple saint. Il m'y attendait pour me donner une tf nouvelle Eglise, un nouveau peuple, une nouvelle mistt sîon, un nouveau clergé, pour que je reçusse de ses tt mains, des mains d'un laïque, une loi émanée de sa tt seule puissance politique, une loi publiée contre le vœu

■ Le clergé du diocèse d'Arras, Boulogne et Saint-Omer pendant la Révolution, par Tabbé A. Dbramecoubt, II, 285.

a de toute PEglise de France, une loi destinée cependant tt à servir de code pour le gouvernement ecclésiastique de a France, une loi qui soumet à la magistrature civile les a pontifes de Jésus-Cbrist ! Et c'est à un évéque qu'on la a propose I C'est de Févéque qu'on exige un gage de son « acceptation dans un serment irrévocable, prononcé à la ii face des saints autels, en présence du peuple et du « clergé 1

tt A la face des saints autels ils ont entendu de ma a bouche un serment contraire ! Prosterné aux pieds de tt ces mêmes autels, j'ai juré fidélité à l'Église, obéissance tt à son chef visible. Du haut des cieux, son chef invitt sible, Jésus-Christ, a reçu mon serment ; les saints prott tecteurs du diocèse en sont les gardiens. 11 nous sera tt représenté, mes frères, à vous et à moi, au jour redoutt table de notre jugement. Que le magistrat, avant de me tt proposer un nouvel engagement, déchire ma profession tt de foi I Qu'il eOace du livre céleste mon premier sertt ment! Qu'il l'arrache des mains de Jésus-Christ!... tt Tant que le premier subsistera, en proférer un second tt qui le révoque, quelle trahison, mes frères, et quelle tt infidélité ! )>

Le directoire du département de l'Aisne avait tenté vainement d'intimider le courageux prélat ; il lui avait envoyé deux commissaire» chargés d'insister pour obtenir la prestation de serment. M. de Bourdeilles refusa de les recevoir. Il ne tint aucun compte d'une dernière sommation qui lui fut adressée. Son clergé imita son exemple et sa résistance. Son chapitre, les curés et les vicaires de Soissons adhérèrent publiquement à ses déclarations. Désespé-

rant de le vaincre, le directoire de l'Aisne convoqua les électeurs pour la nomination d'un évéque constitutionnel. L'élection eut lieu le 31 janvier 1791, dans la cathédrale de Laon. Les cloches sonnèrent, et les électeurs pénétrèrent . dans l'église, où la messe constitutionnelle était célébrée sur un autel dressé au fond de la nef. L'assemblée se réunit de nouveau le soir, ayant son bureau, son président, son secrétaire. L'abbé de Marolles avait poi^r compé^ titeur l'abbé Grégoire, candidat officiel.

M. de Bourdeilles, dont l'âge n'avait pas refroidi l'aùdeur, adressait le 1" février à l'assemblée une énergique protestation qui causa une émotion profonde. Cependant, on procéda à l'élection. Les électeurs étaient au nombre • de quatre cent quatre-vingts. L'urne était placée sur le bureau ; ils y déposèrent leurs bulletins. Aucun candidat n'obtint la majorité. La nuit était venue. 11 fallut recommencer le lendemain, 2 février, sans plus de succès. L'abbé Grégoire eut peu de voix ; le reste des suffrages se partagea entre l'abbé de Marolles, démocrate, ambitieux, et le Père Fiamain, Prémontré, vieillard infirme, pieux et modeste, dont on espérait bien se servir pour désarmer l'opposition. Les officiers du régiment des dragons de la Reine vinrent visiter les électeurs pendant le dépouillement; le Père Fiamain fut élu au troisième lour, et proclamé aux flambeaux.

Une députation alla le trouver pour lui annoncer sa nomination. Il refusa d'accepter, prétextant son âge et ses infirmités.

L'élection était donc à recommencer, et l'assemblée éprouva une violente déception quand la députation vint à

son retour lui rendre compte du refus qu'elle avait essuyé auprès du religieux. Nouvelle convocation des électeurs ; nouveau scrutin. Marolles est enfin élu par deux cents voix. Beaucoup d'électeurs s'étaient abstenus. Le nouvel évéque fut proclamé séance tenante, et Ton entonna le Te Deum.

Il s'agissait de sacrer le candidat élu. L'archevêque de Reims et d'autres évéques a'y refusèrent. Marolles s'adressa au directoire de l'Aisne pour lui faire part de son embarras. Talléyrand, après quelque résistance, consentit à prêter son ministère. On prétend qu'il dit à cette occa« sion : a L'Assemblée nationale avait ordonné de jurer ; tf elle n'oblige point de sacrer. » Marolles, malgré son désir d'être sacré à Soissons, dut faire le voyage de Paris, Talleyrand ayant refusé de se déplacer. Le sacre eut lieu dans la chapelle des Tuileries, au milieu de nombreux représentants de l'Assemblée nationale. Marolles, présenté le soir même à l'Assemblée, y reçut des applaudissements que d'autres eussent considérés comme un blâme. Il fut présenté le 26 février à Louis XVI. U lui dit qu'il avait été élevé à la dignité épiscopale a par le choix d'un peuple « libre » . 11 parla de ^ fidélité aux devoirs, d'esprit tt de paix, de fraternité, etc. v . Le Roi se borna à lui répondre : « Je suis très sensible à vos sentiments pour a moi. n

Cependant, M. de Bourdeilles prolongeait sa résistance. On le sonuna de quitter l'évéché. Cette sommation étant restée sans réponse, la force armée pénétra dans le palais épiscopal, et, en l'absence du prélat, mit le mobilier sous les scellés. M. de Bourdeilles, de retour, alla demander

asile au grand séminaire, et continua de jouir du respect qu'il inspirait. Le 25 février, il lança un mandement contre l'évéque intrus, le frappant d'interdiction. Dès lors, il ne fut plus en sûreté, il dut quitter Soissons, au milieu de la populace qui Tescorla en lui jetant des pierres. Des manifestations hostiles avaient été préparées d'avance dans les localités qu'il traversa. L'intrépide vieillard avait résisté jusqu'au bout ; c'est avec une noble fierté qu'il prit le chemin del'exiL

Le premier soin de son successeur fut de faire démolir l'oratoire des anciens évéques de Soissons. Il prit pour vicaires épiscopaux deux prêtres assermentés, qui se marièrent dans la suite et épousèrent des religieuses ^

Il éleva au sacerdoce des sujets de vingt ans ; à un autre il conféra en un seul jour tous les ordres sans examen. On peut juger de ses doctrines par les paroles suivantes qu'il prononça dans un sermon, au mois d'octobre 1791 :

tt De même qu'il n'y avait point de salut hors de l'arche, a de même, mes très chers frères et égaux en Jésus-Christ, « il n'y a point de bonheur m de liberté hors de notre tt Constitution. Depuis quatre cents ans, la nation française tt gémissait sous le plus dur esclavage. Sous ce funeste tt gouvernement, un seul homme était libre et vingt-quatre tt millions d'hoomies étaient esclaves. Aujourd'hui, mes tt très chers égaux, par une merveille singulière de la « Providence, un seul homme est esclave ^, et vingt-quatre tt millions d'hommes sont redevenus libres. Frappé d'un

' Le clergé du département de l'Aisne pendant la Révolution» par Ed. Flburv, 1, chip, vi et vu.

• Le Roi.

252 LA FRAXCE PENDANT LA RÉVOLUTIOX.

« saint enthousiasme, animé par le feu sacré de la liberté, .tt le Français a dit dans les transports de son ivresse : Non « serviam, je n'obéirai plus. Et les chaiaes lui sont « tombées des mains. Il a dit : Je n'obéirai plus, non tt serviam, et le bonheur, l'abondance, la concorde, la tt tranquillité ont reparu parmi nous ^ )>

Le clergé constitutionnel devait nécessairement se recruter parmi les faibles et les indignes. Il n'est donc pas étonnant qu'il ait offert de déplorables exemples et qu'il se soit trouvé dans ses rangs tant d'hommes méprisables. Esclaves du pouvoir civil et révolutionnaire, vivant de ses faveurs, arrivés par sa protection, ils suivirent les entraînements de leur caractère et de la Révolution. Ils avaient manqué à la fidélité sacerdotale; ils avaient trahi le plus saint des serments. Beaucoup d'entre eux finirent par renier jusqu'à Dieu et scandalisèrent par leurs mariages et leurs apostasies.

tt Le gros de l'armée assermentée, a dit M. Mortimer- « Ternaux, se composait de curés timides et naïfs qui ne . u voulaient pas, sur une question qu'ils regardaient comme ce assez indifférente, se séparer des ouailles quUls étaient ce habitués à conduire ; d'ecclésiastiques qui convoitaient ce les places les plus élevées de la hiérarchie sacerdotale « que le suffrage populaire si étrangement appliqué en tt pareille matière, allait distribuer désormais; d'anciens tt moines défroqués qui ne sortirent de leur cloitre que . tt pour se jeter sur . les biens terrestres avec d'autant tt plus d'avidilé qu'ils avaient fait profession jadis de

* Ed. Fleury, Le clergé du département de r Aisne pendant la Révolu^ tion, I, 312, 314.

LE Clergé. 253

tt les mépriser, et enfin de prêtres interdits qui vinrent de « toutes les parties de l'Europe s^abattre sur la France *. »

Les fidèles d'un pareil culte étaient dignes de ses représentants, et méritent le jugement qu'a porté sur eux un illustre historien :

c( Autour de l'ancien curé, dit M. Taine, sont rangés <c tous ceux qui sont ou redeviennent croyants, tous ceux (c qui, par conviction ou tradition, tiennent aux sacrements, ce tous ceux qui, par habitude ou foi, ont envie ou besoin « d'entendre la messe. Le nouveau curé n'a pour audia teurs que des sceptiques, des déistes, des indifférents, a gens du club, membres de l'administration, qui viennent tt à l'église comme à l'hôtel de ville ou à la Société poputt laire, non par zèle religieux, mais par zèle politique, et « qui soutiennent l'intrus pour soutenir la Constitution ^. »

Beaulieu, prisonnier au Luxembourg, y rencontra Tabbé Emery, supérieur du grand séminaire de Saint-Sulpice, dont la mémoire est restée en vénération, et put comparer le caractère des prêtres fidèles avec les sentiments de ceux qui, entraînés ou séduits par la Révolution, se voyaient condamnés par elle à leur tour.

« Dans un réduit où j'ai passé sept ou huit nuits, a écrit-il, se trouvaient trois prêtres : l'un était un K curé constitutionnel des environs de Montmorency ; te l'autre, un vieux sulpicien, et le troisième, un jeune (c homme qui avait été ordonné par Tabbé Fauchct, en (c qualité d'évêque du Calvados. Ce jeune homme, qui u avait cru embrasser un état avantageux en se faisant

» Hist. de la Terreur, I, 16.

' La Révolution, I, 230.

25i LA FRANCE PENDANT LA RÉVOLUTION.

tt prêtre, et qui ne Fdvait embrassé que dans cette inteiia'tion, disait, suivant le système du jour, qu'il n'était c( pas prêtre et ne l'avait jamais été, qu'il n'y avait point a de Dieu; et il se moquait du sulpieien et de toutes ses u pratiques religieuses. Celui-ci était humblement proa sterne devant un grabat et priait avec f4»*veur pour « l'apostat qu'agitait le délire de la rage. Le prêtre constitt tirtionnel était d'une tristesse mortelle. De ces trois a hommes, le seul sulpicten était heureux, car, malgré sa (c misère, il n'avait aucun souci. 11 serait impossible d'avoir (c une contenance plus assurée, l'esprit plus libre dans la a position la plus pénible de la vie, tandis que l'existence (( de l'apostat paraissait être pour lui un continuel sup- « plice *. îï

On avait fait de grands avantages pécuniaires au clergé constitutionnel. L'évéque de Paris recevait 75,000 livres ; d'autres évêques, 30,000; ils ne pouvaient avoir moins de 12,000 livres. Les curés de Paris avaient 6,000 livres. Dans les villes de 50,000 âmes et au-dessus, le traitement des curés était de 4,000 livres ; il était de 3,000 livres dans les villes ayant entre 10,000 et 50,000 âmes; de 2,000 et 2,400 livres pour les villes d'une population inférieure. II ne descendait jamais nulle part au-dessous de 1,200 livres*.

La Révolution ne tint pas ses promesses.' Les pensions promises ne furent pas régulièrement payées, quand le Trésor enrichi par la spoliation fut épuisé. A la

* Essais sur les causes et les effets de la Révolution de France, t. V. — Dauban, Les prisons de Paris sous la Révolution, p. 105.

• SciouT, I, 428.

On d'avril 1792, le premier trimestre n'était pas payé aux ecclésiastiques assermentés. Cinq mois plus tard, le district de Châtean-Thierry attendait encore les fonds, et il ne reçot que 50,000 livres an lieu de 71,000 livres qu'on devait au clergé constitutionnel.

La loi du 19 juillet ordonna la vente des palais épiscopaux enlevés ainsi aux évéques assermentés, a attendu, tt disait la loi, que par leur étendue ils sont un logement « superflu, d'une somptuosité peu convenable, etc. » .

Lors même que l'esprit de persécution n'eut pas été dans le caractère des prêtres et des évéques constitutionnels, il était pour ainsi dire inhérent à leurs fonctions* Ils ne pouvaient voir sans dépit et sans colère l'attachement et le respect continuer d'environner les ministres fidèles du culte proscrit. Dès lors, ils les regardaient comme des adversaires qu'il fallait vaincre à tout prix. Us n'avaient pas seulement pour les combattre la protection du pouvoir civil, mais les fonctions politiques qu'ils exerçaient; Des cvêques furent membres et présidents des directoires de leur département; ils purent user de cette qualité pour agir contre les réfractaires.

L^ Assemblée législative compta dix évéques et un certain nombre de prêtres schismatiques. Seize évéques et trentedeux prêtres de l'Église constitutionnelle siégèrent à la Convention ^

Fauçhet, évêque du Calvados, dont la modération fut plus grande que celle de beaucoup d'autres, vota cependant à l'Assemblée législative pour qu'on n'accordât aucun trai-

» SciooT, I, 426.

tement aux prêtres insermentés, a attendu, disait-il, qu'on u ne doit pas payer ses ennemis i» .

Les ecclésiastiques qui s'étaient honorés par leur résistance devenaient, en effet, des ennemis pour ceux qui s'étaient déshonorés par leur soumission et leur infidélité. Le départ de Tévéque légitime ne faisait pas cesser pour l'évéque intrus les difficultés de sa situation. Le souvenir du prélat exilé poursuivait le faux pontife; usurpateur de la place qu'il occupait, il ne pouvait avoir ni le caractère sacré, ni les vertus du pasteur que la violence séparait de son troupeau.

M. de Durfort, archevêque de Besançon, était mort en exil à Soleure, le 19 mars 1792, pleuré du diocèse où il avait donné l'exemple de toutes les vertus. Un député écrivit à Seguin, évêque du Doubs, qui avait remplacé M. de Durfort : » Je vous fais mon compliment sincère sur tt le trépassement de M. Durefort... Je vois que vous tt allez rallier autour de vous une foule de nos prêtres tt montagnards qui avaient signé bettemeni la fameuse a promesse inventée, dit-on, par Berbey, de rester inviocc lablement attaché à la très prétieme et très sacrée per- « sonne de M, Durefori. n

Telle était la vénération qu'avait su inspirer l'archevêque de Besançon, que Seguin, dans l'espoir de se concilier son diocèse, faisait son éloge dans une circulaire où il s'exprimait ainsi : (( Une perte nous a affligés, c'est celle que « nous avons faite de M. Durfort, notre ci-devant archece vêque... Ce prélat respectable fut notre père commun; ce il voulut notre bien. Dans ces moments difficiles, il est tt vrai, et malgré tous nos vœux, il discontinua de le faire,

LK CLERGÉ. 25r

tt mais nous devons croire que ses intentions ont été a pures*. » Il alla jusqu'à ordonner la célébration d'une messe pour le repos de l'àme de celui qu'il avait dépossédé^ hypocrisie qui était de sa part une habileté, eu mém^ temps qu'un hoïnmage rendu au prélat dont il n'avait pu effacer la mémoire.

M, de Jouffroy de Gonssans, évéque du Mans, député à l'Assemblée nationale, avait protesté par une lettre très digne contre l'élection de l'évêque intrus, Prudhomme de. La Boussinière. Un apothicaire du Mans, croyant que M. de Jouffroy n'était pas présent, monta à la tribune de l'Assemblée pour le dénoncer. Le prélat se leva aussitôt, et interpellant le dénonciateur par son nom : ce II est inutile, lui tt dit-il, de faire des perquisitions sur cette lettre ; elle est tt de moi. Je suis le pasteur de mon peuple. J'ai et j'aurai tf toujours le droit de l'instruire, quoi qu'en puissent dire u tous les apothicaires de France. »

Un éclat de rire général accueillit ces paroles, et le dénonciateur tout confus dut quitter la tribune ^.

Dans le département de la Mayenne, il y eut 253 prêtres réfraclaires. 215 prêtèrent le serment avec restriction, 108 sans restriction. Ce département fut un des premiers où eut lieu l'élection d'un évêque constitutionnel (12 décem» bre 1790). Sur 485 électeurs, il ne s'en trouva que 295 k Laval. Deux tours de scrutin demeurèrent sans résultat^ Thomas Thoumin de Vauxponts fut élu au troisième. Il ne mit aucun empressement à prendre possession de son

■» J. S.1UZAY, Hist de ta persécution révolutionnaire dans le départe*^ ment du Doubs, II, 278, 283.

' P. Lbnpant, Mémoires ou Correspondance secrète, I, 201. — Dom PioLiN-, V Église du Mans durant la Révolution, I, 138» •

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