‹ La France pendant la RévolutionChapitre 13 sur 23 · II · texte numérisé non relu

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siège, connaissant l'esprit religieux du diocèse. Prévenu du mauvais accueil qu'il recevrait, il se démit de ses fonc^ tions le 22 février 1791. II en fut félicité par un bref de Pie VI*.

Porion, ancien Oratorien, fut élu évêque du Pas-de-Calais, en remplacement de M. de Bruyères-Chalabre, évéque de Saint-Omer, qui refusait le serment constitutionnel. Les électeurs, au nombre de 497, se réunirent à Arras, le 26 mars 1791, et rien ne caractérise mieux la constitution civile et les mœurs de l'époque que le discours adressé à celte occasion par Carnot de Feulins, président de l'assemblée des électeurs. 11 la félicita « d'avoir ramené la religion « à sa pureté primitive, rendu au peuple le droit précieux « qu'il avait perdu depuis des siècles d'élire ses pasteurs, a en les assujettissant encore à l'examen de ses supérieurs ; i6 elle a enfin, disa,it-il, exigé d'eux un serment qui seul est tt la pierre de touche de l'homme véritablement instruit et ft attaché à la religion, puisque prêter serment d'être véritt tablement soumis aux lois de l'État, c'est accomplir ce « grand précepte de l'Evangile : « Rendez à César ce qui «est à César. » Espérons donc, mes chers concitoyens, « c'est la conclusion de cette homélie politique et milid taire, que les pasteurs que vous avez toujours aimés, «^ que vous avez toujours estimés, qui ont mérité à juste « titre votre vénération, secoueront bientôt un préjugé que « le despotisme avait enraciné et comme identifié à leur « être; qu'ils reconnaîtront enfin avec tous les Français- « que le véritable esprit de religion que nous professons

» Dom PiOLiN, 1, 91.

tt tous nous commaode la charité, la paix, la modération; (c que le bonheur des peuples consiste dans la soumission tt aux lois; l'évêque que vous avez choisi en donne aujoura d'hui l'exemple, et bientôt, j'ose vous l'affirmer, le a prestige de la séduction ou de l'erreur se dissipera, « et tous les ministres des autels s'empresseront de le tt suivre. Regardons donc ce jour mémorable comme tt celui qui doit mettre le sceau à notre bonheur, en a réunissant d'opinion et de principes le sacerdoce et a l'Empire. »

Porion, l'évêque élu, publia un mandement où se trouvaient ces mots : « En terminant, je dois vous transmettre tt une réflexion victorieuse, c'est qu'il est impossible de ne a pas reconnaître le doigt de Dieu dans la Révolution frana çaise ; par conséquent, il faut se soumettre à ses décrets a et les bénir. »

Cet argument ne parut pas sans réplique à tous les diocésains du nouvel évêque. Reçu très froidement à Boulogne, il ne recueillit que les acclamations de la municipalité et de la garde nationale. On tira le canon et l'on sonna toutes les cloches en son honneur; mais arrivé à la cathédrale, en soutane violette, un bouquet de fleurs à la main, il n'y trouva que le sacristain et un Capucin nommé Patenaille ^ . '

A Nîmes, il s'agissait de remplacer l'évêque, M. de Balorre, qui avait refusé le serment. Il y eut moins de 209 électeurs, sur 526. La majorité des électeurs était protestante. Dumouchel fut élu évêque du Gard, grâce à l'in-

. * Le' clergé du diocèse (TArràs, Èoutogne et Saint-Omer pendant la Réooluiiott^ par Tabbé Dsrausgourt, II, \iv% IV.

fluence de Rabaud de Saint-Etienne, ministre protestant. Sacré à Paris, il se fit précéder à Nîmes par ses deux grands vicaires, prêtres assermentés. Le soir même de leur arrivée, ils s'attablèrent dans un cabaret et s'y enivrèrent. Le nouvel évêque, reçu par la municipalité et une foule de protestants, fut installé à la cathédrale, au chant du Te Deum. Le soir, il y eut grand souper à l'évêché, suivi de danses. On entonna la Carmagnole et le Ça ira. L'évêque parcourut les rftngs, une bouteille à la main, versant à boire et trinquant. 11 devait apostasier en 1794 et se marier*.

Expilly, évéque du Finistère, visitait les clubs dans ises tournées pastorales et chantait le Ça ira, en bon patriote. Étant allé à Morlaix, après son sacre, il y rencontra Fabbé Guerlesquin, qui avait été son vicaire lorsqu'il était luimême recteur. Il voulut l'attirer dans l'Eglise constitutionnelle et lui montra quels avantages y étaient attachés. L'abbé persistant dans son refus : « Eh I que ferez-vous a donc, monsieur, pour vivre? lui dit-il. — Et vous, tt monsieur le recteur, lui répondit l'abbé, comment fereza vous pour mourir? »

Incarcéré plus tard comme fédéraliste, Expilly mourut en 1794 sur l'échafaud, en criant : « Vive la Répu- « blique * ! »

Lefessier, évêque de l'Orne, conférait la prêtrise à des jeunes gens de dix-huit ans ; il admettait au sacerdoce les

> Les évéques de Nîmes au dix^huitième siècle, par l'abbé Goiffow, p. 208.

* Histoire de la persécution religieuse dans les diocèses de Quimper et de Léon, par l'abbé TiPBAvr, p. 173.

sujets les plus indignes. Dans la salle des synodes de Vévè^ ché de SéeZy il réunissait des masques, donnait des cooié^ dies auxquelles assistait le clergé constitutionnel avec des femmes. Il finit par apostasier et présida les fêtes païennes de la Révolution dans la cathédrale transformée en temple décadaire ^

Gobel^ Tévéque constitutionnel de Paris, dont le zèlç révolutionnaire s'était affirmé avec éclat dès les premiers jours de la persécution religieuse, installa lui-même comme curé de Saint-Augustin, le jour de la fête de PAscension, en 1793, un prêtre marié, dont la femme assistait à la céré* monie. Lié avec les jacobins les plus ardents, il apostasia publiquement à la Convention, le 7 novembre 1793, accompagné de treize de ses vicaires, a Aujourd'hui, dit-il « dans un discours qui a été reproduit par le Moniteur^ a aujourd'hui qu'il ne doit plus y avoir d'autre culte public tt et national que celui de la liberté et de la sainte égalité, a puisque le souverain le veut ainsi ; conséquent à mes « principes, je me soumets à sa volonté, et je viens vous a déclarer ici hautement que, dès aujourd'hui, je renonce à a exercer mes fonctions de ministre du culte catholique. tt En conséquence, nous vous remettons tous nos titres. »

Le président de la Convention répondit à Gobel en le félicitant de sacrifier « ces hochets gothiques de la supersti* tt tion et d'abjurer l'erreur » . Gobel déposa sa croix et

* Il se réconcilia avec l'Église en 1802 ; mais il ne persévéra pas dans son repentir. Retiré à Argentan, il voulut reparaître avec les insignes épi- •copaox. Il mourut en 1806, et, selon sa volonté, fut porté au cimetière san9 l'assistance du clergé catholique. Quatre prêtres constitutionnels suivirent son cercueil. {Les martyrs de la Révolution dans le diocèse de Séez, par l'abbé Blin, I, Introduction.)

son anneauy et se coiffa du bonnet rouge. On sait qu'il périt sur Téchafaud en 1794.

La Révolution conduisait ainsi à leur perte les ecclésiastiques qui l'avaient suivie, les forçant de marcher dans la voie où ils auraient voulu s'arrêter. Méprisés par les vrais croyants, ils n'avaient d'autre appui que le pouvoir civil qui tombait lui-même aux mains des violents.

Thomas Lindet, évêque de l'Eure, approuva les massacres de septembre, dans une lettre qu'il adressa au mois de décembre 1792 à ses diocésains.

a On vous a parlé, disait-il, de crimes dont on a noirci a les couleurs ; on les a séparés de circonstances effrayantes a qui, sans les justifier, les ont excusés et les ont fait regar- « der comme les inconvénients et les suites presque nécesw saires d'une grande agitation populaire. Qu'on se fasse a un mérite d'improuver les meurtres que la trahison de a Longwy et de Verdun, que la marche des Prussiens sur « Paris, que les intentions connues des nmuvais citoyem « réunis dans la capitale firent regarder comme un acte « de sûreté légitima, ce sentiment est dans la nature, il « me paraît juste, je l'éprouve moi-même. Mais je suis a loin de regarder comme des monstres et des forcenés tt ceux qui dans des moments aussi terribles ont cru quHl « fallait sauver la patrie, à quelque prix que ce fût, et (( que r ennemi du dedans devait être immolé avant d'aller « au-devant de P ennemi extérieure »

C'est avec de pareils arguments qu'on avait commis les crimes que ce pasteur d'une morale peu évangélique

' Notices historiques sur la Révolution dans le département de l'Eure, par L. Boivin-Champeaux, p. «333.

s'efforçait de justifier. Comme beaucoup de membres du clergé schismatique, Lindet finit par apostasier et se marier.

Torné, évêque du Cher, se maria à soixante-neuf ans et divorça.

Parmi les évéques constitutionnels, on en compte neuf qui se marièrent; huit périrent sur i'échafaud \

A la Convention siégeaient 16 évêques et 27 prêtres assermentés. 4 évêques et 20 prêtres votèrent la mort de Louis XVP. La majorité du clergé constitutionnel siégeant à la Convention s'associa donc aux régicides. • Les révolutionnaires ne cachaient pas leur mépris pour les évêques dont ils s'étaient servis pour détruire le clergé et déconsidérer toute idée religieuse. Laurent, évêque de l'Allier, ayant offert à la Convention, le 25 brumaire an III, sa crosse et deux mitres, on sollicita pour lui une indemnité relative à la valeur des objets dont il se privait volontairement. Le comité la refusa, en disant que les évêques recevaient 12,000 livres à la condition de s'acheter a les outils « de leur métier w . « En payant la journée d'un maçon, tt ajoutait-il, on ne paye pas sa truelle et son marteau^, n

Un des premiers effets de la constitution civile avait été de créer deux partis dans chaque paroisse. L'opinion populaire désignait les prêtres constitutionnels du nom de tt jureurs », ou d' « intrus » , nom qui leur est resté dans l'histoire. Les prêtres bannis et persécutés gardaient les

^ Fauchet, Marolles, Gobel, Martin, Expilly, Lamourette, Gouttes et Roux.

< Lud. SciouT, III, 344.

^ Wallon, Les représentants du peuple en mission dans les départe» ments, III,^ 297.

sympathies et les respects mérités par la dignité de leur vie, et aux vertus qu'on avait appris à connaître, ils joignaient cette auréole que donne le malheur.

C'est avec peine qu'on était parvenu à organiser l'Eglise constitutionnelle dans les villes, au mois de mai 1791. On avait échoué dans un grand nombre de paroisses de campagne, soit que l'on manquât de prêtres assermentés, soit qu'on n'eût pu vaincre la résistance des populations ^

A Saint-Sever, dans les Landes, le curé constitutionnel avait beau sonner les cloches, le peuple ne venait pas à son office, et se portait en foule dans la demeure des prêtres réfraclaires. Le directoire du district voulut sévir. Des femmes furent mises en prison ; on arrêta une demoiselle Ponsein, coupable d'avoir dit tout haut, le lendemain de Tarrivée de Saurine, évêque des Landes, a qu'il n'aurait

a pas toujours des baïonnettes à son côté, et qu'un matin,

« le diable en ferait un bon déjeuner y> .

Des personnes récalcitrantes furent citées devant les tribunaux. L'opposition n'en persistait pas moins. Un vicaire assermenté, nommé Lhopital, fut bafoué en pleine rue. Il apprit un jour qu'un enterrement se rendait au cimeiière. Il s'empressa de s'y rendre revêtu de Tétole et du surplis, réclamant le droit d'exercer les fonctions religieuses.

a Nous ne voulons pas de vous, lui fut-il répondu. Nous

<c voulons d'un prêtre qui n'ait pas juré I » Lhopital chanta l'office malgré l'assistance, et fit mettre plusieurs opposants en prison '.

' Lud. SciocT, II, 333.

- ' Les diocèses d'Aix et de Dax, ou Le département des Landes sous la Révolution française, par l'abbé J. Licé, I, 124.

Saurine, l'évêque des Landes, était arrivé dans le diocèse avec une vingtaine de prêtres schismatiques. Leur nombre élant insuffisant pour former un clergé constitutionnel, il écrivit au procureur général du conseil des Landes de lui trouver des prêtres assermentés, et celui-ci lui répondit : a Je vous préviens qu^il leur faut des villes ; tt ils ne quitteront pas Paris sans des traitements avanta- « geux ^ »

A Saint-Sever, sur trente-cinq curés élus, trente étaient étrangers au diocèse.

Saurine réclama l'intervention de la force armée pour installer les prêtres intrus qui, du haut de la chaire, poursuivaient de leurs anathèmes les prêtres réfractaires, se faisant leurs dénonciateurs ^.

. Le procureur général syndic disait, le 3 août 1791, au Pirectoire du département de l'Orne : « Les curés constitf tutionnels sont insultés et menacés. Plusieurs d'entre « eux, fatigués et dégoûtés des humiliations qu'il leur faut tt dévorer dans le silence et dans le chagrin, effrayés « d'ailleurs du danger qui menace leurs jours, se propott sent d'abandonner les cures auxquelles ils viennent « d'être nommés, et c'est là un des triomphes que se « préparent les ennemis de noire institution *. »

Parmi les catholiques, à Toulouse, soixante au moins sur cent repoussaient les prêtres constitutionnels, de l'aveu de Sermet, évêque de ce département, et plus tard repeu-

* Ouvrage cité, I, 126.

« Ihid,,\, 164; II, 40.

' Les martyrs de la Révolution dans le diocèse de Séez, par l'abbé Bluv, I, Introduction, p. xxin.

tant. Il mandait à Grégoire que la majorité de ses partisans se composait d'aposlats et d'incrédules^ le reste d'indiffe* rents. « Serez-vous surpris, lui disait-il, que nous n'ayons a encore ici aucune église ouverte, et que tout le service (( se fasse en chambre ? Les anticonstitutionnels seuls font « foule et chantent à tue-téte. »

C'est encore à Grégoire qu'il écrivait, le 15 avril 1795 : M J'étais plus qu'évéque, même à Toulouse, pendant que a je portais des sandales; je cessai de l'être lorsqu'on « m'affubla de la mitre \ »

La résistance du sentiment populaire au schisme que les révolutionnaires tentaient d'introduire par des moyens violents et des lois arbitraires s'explique aisément. La foule aurait compris plus facilement la suppression de tous les cultes que l'établissement de cette Eglise singulière, cherchant à se déguiser sous les apparences de la religion proscrite, et se revêtant de la dépouille de ceux qu'elle chassait du sanctuaire, sans pouvoir les bannir du cœur du peuple.

La (îonstitution civile n'était, du reste, qu'un premier essai de destruction. Le culte de la Raison lui succéda avec ses honteux désordres, ses orgies, ses saturnales; puis. vint le culte de l'Être suprême, imaginé par Robespierre pour tempérer des excès nuisibles au parti révolutionnaire. Plus tard, ce fut le tour de la théophilanthropie, préconisée sous le Directoire par Larevellière-Lépaux.

Ce qui importait aux révolutionnaires, ce qu'ils poursuivirent avec fureur, ce fut l'abolition du culte catholique.

* Histoire religieuse de la Révolution française, par A. Gazibr, p. 27Î,

On profana les sanctuaires , on dépouilla les églises , on enleva les cloches, on démolît les clochers. Le clergé constitutionnel parut offrir un moyen de ruiner lui-même l'idée religieuse qu'il avait, été chargé d'abord de représenter sous une forme révolutionnaire. Sa complaisance, sa servilité, la dépendance que lui avait imposée le pouvoir civil d'où il tenait ses traitements et ses dignités, tout devait faire espérer qu'il achèverait l'œuvre commencée, en se prêtant aux actes de nature à l'aviUr davantage. Le mariage des prêtres fut un des moyens employés. La Convention décréta, le 13 juillet 1793, que « les évêques a qui apporteraient soit directement , soit indirectement, 'a quelque obstacle au mariage des prêtres, seraient déporte tés et remplacés » .

Les faveurs et les menaces furent employées tour à tour pour contraindre les prêtres à déposer leurs lettres de prêtrise et à se marier. Le mariage fut offert à des prêtres incarcérés comme le prix de la liberté, par le proconsul Albîtte, en Savoie et dans le département de l'Ain. La crainte de l'échafaud détermina de nombreuses défaillances.

Fouché, représentant du peuple dans l'Allier, le Cher et la Nièvre, alla jusqu'à doter les prêtres qui contractaient mariage. A l'un il offrit « 2,000 écus pour se meubler et a 15,000 livres par an à prendre sur les fanatiques de sa <f paroisse ' » . ?»

Tout prêtre marié ou dont les bans étaient publiés n'était pas sujet à la déportation ^.

» Lud. SciouT, III, 476; IV, 204, 255.

^ Loi da 25 brumaire aa III.

Digitizea

le

Un jeune ecclésiastique du Soissoonais, détenu en IT^^» reçut dans sa prison la visite de son père qui le conjura de se marier pour éviter les périls dont il était menacé. Il fut vaincu par ses supplications ^

. D'après Grégoire *, on petit évaluer à deux mille le nombre des prêtres qui se marièrent pendant la Révolu^ tion. Les sept huitièmes de ces mariages dataient de la Terreur, et la plupart avaient été décidés par le désir d'éviter la persécution et la mort.

Le 9 janvier 1794, se marie un prêtre schismatique, ancien vicaire épiscopal, du nom de Jumel. La cérémonie a lieu à Tulle, dans l'église de Saint-Julien, devenue le temple de la Raison, Les assistants sont coiffés du bonnet* rouge ; les femmes tricotent, les enfants jouent, et l'on chante la Marseillaise. Le célébrant, qui remplace l'évêque constitutionnel, monte en chaire, et adresse ces paroles au prêtre apostat :

« Souviens-toi, nouvel époux, notre concitoyen, notre tt ami, notre frère, que si souvent tu as prêché contre la. « façon de penser, d'impérieuses circonstances t'y oblitt geaient. N'oublie jamais que tu as abjuré le charlataa nisme, et sache enfin que vingt ans de mensonge ne tt peuvent être réparés, suivant la loi du talion, que par « vingt ans de vérité.

« Et toi, sur qui se sont fixés, en dernière analyse, les a regards et les tendras vœux de ce philosophe moderne^ ÇK jouis longtemps de ton bonheur, goûte à longs traits les

* Le clergé du département de F Aisne pendant la Révolution, par Ed. Fleury, II, 30.

' Histoire du mariage des prêtres, publiée en 1820.

tt plaisirs délicieux qui t'attendent dans les savoureuses tt étreintes que les démons de l'ancien régime ne sauraient « enchaîner.

tt Déesse de la Raison, divinité sacrée, toi qui as détruit tt dans vingt-quatre heures le préjugé de dix-huit siècles^ Cl seconde nos efforts ; ne laisse plus obscurcir notre hori- (c zon * entretiens dans les cœurs des tendres époux que « tu vois à tes pieds, l'amour, l'égalité, l'unité, l'indivisi* tt bilité de la République, et puisque l'aigle guerrière (( n'enfanta jamais la timide colombe, fais qu'ils nous a donnent promptement des descendants qui, élevés dans a tes principes du père et des aïeux, serviront toujours la « patrie par leur courage, par leur plume, par leur ce parole, par leurs actions, par leur vertu. C'est ce que Cl je vous souhaite, sous les auspices de la divinité que ce nous célébrons ^ »

Les révolutionnaires avaient commencé par détacher les prêtres constitutionnels de l'Eglise catholique. Quand ils crurent l'heure venue, ils abolirent le culte qu'ils avaient établi. La suppression en fut ordonnée par les représentants du peuple en Dauphiné, dans le Midi, à Auch, danâ les départements de la Creuse, de l'Allier, de la Nièvre, du Cher, du Puy-de-Dôme, du Calvados^ de la Manche, de l'Eure, de la Seine-Inférieure *•

On exigea la «c déprétrisation » du clergé qui s'était montré si docile. Gobel, l'évêque de Paris, avait donné

' Scènes et portraits de la Révolution dans le bas Limousin, par le comte DE SsiLHAC, p. 375. — Un fils naquit de ce mariage ; il devint fou. On ignore quel fut le sort de Jumel, dont la veuve fut trouvée morte dan9 Bon 111. (Ibid,)

, « SCIOOT, t. IV. . \\

l'exemple; près de trente évêques assermentés l'imitèrent ^

Des apostasies assez nombreuses se produisirent aussi dans les rangs inférieurs du clergé schismatique. Mais des prêtres qu'avaient entraînés* l'ambition, la faiblesse et la peur, trouvèrent le courage de résister au parti révolutionnaire, quand ils virent à quelles hontes on les condamnait. Ils furent ainsi enveloppés dans la persécution qu'avait à souffrir le clergé catholique. Nous retrouverons, mêles aux prêtres fidèles déportés par le Directoire, ces ecclésiastiques dont il faut déplorer les défaillances, mais qui ne voulurent pas suivre jusqu'au bout ceux qui les avaient égarés. Caractères faibles ou prêtres sans vocation, on doit tenir compte à beaucoup de ces malheureux des épreuves terribles auxquelles les soumit la Révolution. Mais dans l'opinion commune, les prêtres constitutionnels, même réconciliés avec l'Eglise, ne purent effacer complètement, malgré leur repentir, la tache imprimée à leur nom par le parjure.

En dehors de toute croyance religieuse, on admirera toujours, au contraire, les évêques, les prêtres dont la foi fut inébranlable aux jours du danger. L'honneur et la gloire resteront du côté du courage et de la fidélité.

1 Les évêques députés à la Convenlion : Gay-Vernon, Lindet, Massieu, SéguÎD, Lalaode, Thibault (Cantal), Huguet (Creuse). D'autres évêques intrus, dont plusieurs ont déjà été nommés dans ce chapitre, apostasièreat. De ce nombre furent :Torné (Cher), Marolles (Aisne), Primat (Vord), Pelletier (Maine-et-Loire), de Jarente (Loiret), Minée (Loire -Inférieure), Héra'udin (Indre), Molinier (Hautes-Pyrénées), Diot (Marne), Saviné (Ardèche), Lefessier (Orne), Panisset (Mont-Blanc), Deville (Pyrénées- Orientales), Pontard (Dordogne), Porion (Pas-de-Calais), Prudhommè (Sarthe), Laurent (Allier), Joubert (Charente), Dumouchel (Gard), Loménie

L'Assemblée nationale avait supprimé les vœux monastiques, le 13 février 1790. Aux termes du décret, les religieux et les religieuses devaient déclarer s'ils désiraient quitter leur couvent ou conserver la vie commune. Dans ce dernier cas, ils devaient être réunis au nombre de vingt dans des maisons désignées par l'administration, élire tous les deux ans un supérieur sous la présidence d'un officier municipal, et adopter un règlement que la municipalité était chargée de faire exécuter. Des religieux de diP^ 'férents Ordres pouvaient se trouver ainsi réunis par la même règle et dans la même maison, sous la surveillance d'un pouvoir civil malveillant, s'il n'était hostile. C'était la destruction de toute vie monastique.

Les religieuses, plus favorisées, pouvaient rester dans leurs couvents; mais la municipalité intervenait dans leur règlement et dans le choix de leurs supérieures. La loi avait fixé leur traitement et celui des moines; quand le çevenu des couvents n'atteignait pas le chiffre équivalent à la somme prescrite, les religieuses étaient exposées à mourir de faim ou réduites à quitter leur monastère.

Presque toutes les religieuses refusèrent de rentrer dans le monde et restèrent fidèles à la vocation qu'elles avaient

de Brieane, neveu du trop fameux archevêque de Sens et don ancien coadjuteur. Ce dernier fut guillotiné. (8HHkfl|^iO«)

embrassée. On put juger alors de la fausseté de ropinion qui représentait les couvents peuplés de a victimes cloîtrées » . Dans le département de TAude, 4 religieuses sur 258 renoncèrent à la vie monastique; dans le diocèse de Besançon, 19 sur 358; dans le Morbihan, une sur 250; dans les Landes et dans les Côtes-du-Nord, il ne s'en trouva pas une sur 200'.

Les Bernardines de Tabbaye de Kerlot, à Quimper, refusèrent avec énergie le serment constitutionnel. Elles avaient pour abbesse madame de Kergu. Menacées d'expulsion par la municipalité, si elles refusaient de se soumettre, elles virent leur couvent menacé le 24 janvier 1791, prolongèrent leur résistance pendant toute une journée, jusqu'à ce que les portes ayant été enfoncées par les administrateurs, on les eût jetées dehors, pendant la nuit, sous une pluie torrentielle.

Les Hospitalières de Quimper, qui refusaient le serment, se virent également chassées, ainsi que les pauvres malades confiés à leurs soins. Cinquante hommes armés envahirent leur domicile. Madame de Kervaségant, supérieure, dit à celui qui portait la main sur elle : a Sachez que ma pertt sonne est sacrée. »

Lorsqu'on invita les Ursuiines et Dames hospitalières de Carhaix à quitter leur demeure, elles répondirent aux auto-* rites : u Vous nous chasserez violemment, mais nous ne a sortirons pas ; nous nous attacherons aux grilles de nos a parloirs. » Les supplications des malades, les prières des pauvres ne purent arrêter les exécuteurs de la loi révo^

' L. SciouT, I, 293.

lutionnaire. Une compagnie de grenadiers se présenta un matin à la porte du couvent, escortée de trois charrettes de réquisition. Le procureur syndic et deux officiers, ayant sonné, demandèrent la supérieure, qui parut à la grille :

tt Je vous demande pardon, messieurs, leur dit-elle, de te m*être fait attendre; j'étais occupée à l'infirmerie à a soigner une de mes sœurs; j'ai voulu achever de la a panser. Qu'y a-t-il pour votre service, je vous prie? tt — Madame, répondit le procureur syndic, vous contt naissez l'arrêté du département; il vous a été notifié en « son temps, vous n'y avez point déféré. — C'est vrai, a — Vous connaissez aussi notre arrêté et l'ordre qu'il tt porte d'évacuer immédiatement votre maison. Quelles tt sont aujourd'hui vos intentions? car les délais sont tt épuisés. Parlez. — Mes intentions sont ce qu'elles ont « toujours été, de mourir ici, si Dieu m'en accorde la « grâce. — Madame, il faut que vous sortiez aujourd'hui; tt ne nous obligez pas à des mesures de violence. — Eh I tt messieurs, vous êtes les maîtres, car nous sommes de tt pauvres brebis ; mais nous avons fait vœu de rester tt consacrées au Seigneur. Lui seul peut nous délier de nos tt engagements.. Sa volonté soit faite! »

Les officiers municipaux et quelques grenadiers forcèrent alors les portes et envahirent la communauté, tandis que la supérieure, entourée de toutes les religieuses et prosternée à terre, récitait le Miserere. La maison fut livrée au pillage, et les Sœurs, jetées sur des charrettes, furent conduites à Quimper, où on les interna dans la maison d'arrêté

' Histoire de la persécution religieuse dans les diocèses de Quimper et de Léon, par l'abbé T^phany, p. 312 et suiv.

Le nombre des religieux qui profitèrent des lois révolutionnaires pour reprendre la vie séculière fut considérable. Dans le Jura, il y en eut 186 contre 69; dans le Doubs, 174 contre 79; dans l'Aude, 80 contre 40; dans le Gard, 116 contre 140; dans les Landes, 49 contre 61 ; dans le Morbihan, 21 contre 45; dans les Côtes-du-Nord, 20 contre 53. Dans la Manche, la majorité opta pour le couvent; mais les départs formèrent une minorité importante. Il en fut de même dans beaucoup de départements ^

Ces défections prouvaient évidemment le relâchement de l'esprit religieux dans beaucoup d'Ordres et la faiblesse de certaines vocations. Mais les obstacles apportés par la loi à la pratique de la règle monastique expliquent aussi de nombreuses défaillances.

Des religieux se retirèrent dans leurs familles. Dom Poisot, vieillard septuagénaire et prieur de Foigny, fut obligé pour vivre de demander l'hospitalité à un ancien fermier de son abbaye, dont il gardait les troupeaux *.

La liberté du costume avait été laissée d'abord aux religieux. Mais celle liberté fut considérée comme une prohibition par des municipalités ennemies. Le 5 avril 1792, un décret vint interdire l'habit ecclésiastique.

L'accusation de « fanatisme » portée par les révolutionnaires contre le clergé et les fidèles était un hommage involontaire rendu à la religion, dont le nom était respecté des populations où l'on s'efforçait de la détruire. Accuser quelqu'un de a religion n , ce n'eût pas été, dans bien des

> L. SciouT, I, 292.

' Le clergé du département de F Aisne pendant la Révolution, par Ed. Fleury, I, 108.

pays, nuire à ceux qu'on voulait perdre. Aussi les qualifiait-on de u fanatiques » y afin de leur attribuer des passions violentes et dangereuses. Les révolutionnaires se sont toujours altachés à détourner ainsi les mots de leur vrai sens, dans le but de séduire et d'égarer la foule, qui, le trouvant déguisé sous des formules trompeuses, ne reconnaît pas le mai qu'elle eût accepté plus difficilement, si on le lui avait présenté sans dissimulation.

Il faut se reporter aux persécutions ordonnées par les empereurs païens pour trouver une situation semblable à celle qui fut faite aux prêtres restés ou revenus en France pendant la Révolution. En butte aux recherches les plus actives, dénoncés, poursuivis, ils étaient en danger dans les campagnes et se trouvaient encore moins en sûreté dans les villes. Ayant à craindre pour eux, ils tremblaient pour ceux qui les recevaient et que leur présence exposait à la mort. Tantôt ils erraient au milieu de continuelles alarmes, changeant fréquemment d'asile, une imprudence, une dénonciation, une circonstance imprévue créant sans cesse de nouveaux périls. Tantôt ils étaient condamnés à rester comme ensevelis dans les réduits étroits et obscurs qui les dérobaient aux yeux de leurs ennemis.

L'abbé Mathieu, prêtre réfraclaire du diocèse de Champagne, passa huit ans caché dans une cave '.

A Agnac (Aveyron), deux jeunes prêtres, Joseph et André Boscus, s'étaient réfugiés en 1793 chez un habitant du pays. Us vivaient dans un grenier d'où ils pouvaient fuir, au moyen d'une trappe, en cas de danger. Les aboie-

' ±es martyrs inconnus; Vabbé Raelot, par Alfred OB Bssancenbt. — Revue de la Révolution du 5 octobre 1885.

ments des chiens annoncèrent un jour rapproche des gens qui venaient les arrêter et se dirigeaient vers leur retraite ; le plus jeune, en franchissant un mur, tomba au pouvoir d'un soldat qui appela ses camarades et l'arrêta. On se mit à la recherche de son frère. En fouillant un tas de sarments, des baïonnettes l'atteignirent ; la douleur lui fît jeter un cri, et c'est ainsi qu'il fut découvert. Tous deux furent conduits enchaînés au chef-lieu du district, le blessé soutenu par son frère. Le commissaire national d'Aubin les adressa à celui de Rodez avec ces mots :

(c Citoyen, je t'envoie une paire de chapons de rente, a l'un gras, l'autre maigre; fais-en ce que tu voudras. »

Celui qui leur avait donné asile fut emprisonné avec eux. (c Quelles ont été tes principales habitations ? tt demanda un juge du tribunal révolutionnaire à l'abbé « Joseph Boscus. — Les granges, bien souvent les bois. tt — N'as-tu pas résidé dans des maisons? — Quand j'ai tt trouvé des maisons ouvertes, j'y suis entré. »

Aux questions qu'on lui adressait, l'autre prêtre répondit:

« Je m'appelle André Boscus, prêtre, âgé de vingt-huit a ans, originaire d'Agnac, paroisse de Flagnac, errant tt depuis vingt mois dans les granges et les bois du Lot, de ce l'Aveyron et surtout du Cantal... — Où trouvais-tu de la a nourriture? — Où je pouvais, souvent près des bergers, tt quelquefois dans certaines maisons. »

Tous deux furent condamnés à mort et exécutés le jour même. Avant de mourir, un de ces jeunes prêtres écrivit sur une petite feuille de papier ces mots d'une éloquente 3implicité :

» Ce soir, nous devons aller paraître devant Dieu, et

a nous prions tous les fidèles de prier pour nous, pour que « le bon Dieu nous fasse miséricorde \ »

L'abbé Orain, vicaire à Fegréac, paroisse située dans le diocèse de Nantes, près de Redon, avait refusé en chaire de prêter le serment constitutionnel. Il demeura quelque temps caché dans sa paroisse, qu'il fut. contraint d'abandonner pour échapper aux poursuites dirigées contre lui. Deux fois sur le point d'être pris par les bleus, il continua d'exercer en secret son ministère, protégé par la complicité des habitants du pays. Il célébrait les fêtes de TEglise au milieu d'une pieuse assistance qui bravait, pour venir le trouver, le passage souvent difficile et dangereux d'un torrent. Réfugié parfois dans les branches d'un sapin, il pouvait apercevoir sans être vu ce qui se passait dans la contrée. Il formait au sacerdoce des jeunes gens qui se disposaient à servir l'Eglise persécutée; il bénissait des mariages pendant la nuit. Les messes dites par des prêtres réfractaires attiraient une foule avide de recevoir les consolations religieuses dont «lie était privée.

a Nous nous faisions d'abord annoncer, a-t-il raconté tt lui-même, par quelques personnes sûres qui choisisce saient et préparaient une maison convenable. On avertt tissait secrètement les fidèles des environs; on leur a indiquait le lieu et l'heure où ils devaient venir; on tt posait des sentinelles, après quoi nous nous rendions. (( Nous confessions, nous disions la sainte messe, nous tt donnions la communion, nous faisions les baptêmes et « les mariages, s'il s'en présentait; et surtout nous adres-

1 Wallon, Les représentants du peuple en mission et la justice révolu^ tionnaire dans les départements, II, 332.

(( sions des exhortations et des instructions appropriées a aux circonstances et aux besoins des fidèles. Nous avions « soin de terminer avant le jour et de revenir de grand (c matin au lieu de notre retraite, afin qu'il ne parût rien tt de notre passage . . .

« Quand il y avait un peu de tranquillité, je faisais «c l'office à l'église; quand il y en avait moins, je le faisais (c dans les chapelles... Quand il n'y en avait aucunement, tt je le faisais dans des maisons ou dans des granges, mais <( presque jamais deux fois de suite dans le même endroit. «c Afin de faire diversion, j'allais une fois dans un quartier tt de la paroisse, une autre fois à l'extrémité opposée^ a selon que je le croyais à propos. Je ne le faisais savoir « ordinairement que la veille, afin que les républicains tt apprissent le lundi seulement où j'avais dit la messe le « dimanche. Il leur arriva quelquefois de venir le samedi « suivant au soir, où ils savaient que les offices avaient eu tt lieu le dimanche précédent ; mais ils n'y trouvaient plus tt rien; l'assemblée des fidèles, ce jour-là, se faisait tt ailleurs ^ » .

Un jour, un brouillard épais empêcha les sentinelles placées au haut du clocher d'apercevoir les bleus. L'alarme fut donnée, les portes fermées et le sacrifice continué, car le chef des bleus était un homme bien intentionné qui eut soin de conduire sa troupe dans une direction opposée.

Une autre fois, tandis que l'abbé Orain disait la messe dans une grange, les bleus arrivent au moment de la communion. Il n'a que le temps de consommer les hosties

' Vie de M. Orain, prêtre, confesseur de la foi pendant la Révolution, par l'abbé Cahour, 2« édit., IVantcs, 1861.

et de s'enfuir, pendant que les femmes s'échappent à leur tour, tenant cachés sous leurs manteaux les vases sacrés et les ornements.

Les premières communions étaient toujours péj-illeuses, à cause du grand nombre d'enfants qui s'y trouvaient réunis. Des commissaires et des gendarmes républicains y assistaient quelquefois, à cause de leurs propres enfants. Loin de trahir le secret, ils remettaient une douzaine de francs à leurs femmes pour les prêtres qui présidaient à ces touchantes cérémonies.

Un jour, des gendarmes moins débonnaires furent signalés au moment même où les enfants allaient recevoir la communion, a Voici les bleus! » s'écrie-t-on. L'abbé Orain quitte à la hâte ses ornemenls sacerdotaux et emporte les espèces consacrées, dans un bateau préparé d'avance. L'assistance se disperse aux environs, et, le danger passé, revient à la grange où s'achève la cérémonie interrompue.

L'apôtre breton fut cependant sur le point de tomber au pouvoir de ceux qui l'épiaient. Ayant négligé, pendant qu'il confessait, l'avertissement qu'une femme était venu lui donner, il trouva l'église cernée, parvint à se frayer un passage à travers les soldats; mais, aperçu, il fut poursuivi et atteint par l'un d'entre eux. Celui-ci fit un faux pas, ce qui permit au prisonnier de s'échapper.

L'abbé Orain confessait souvent des nuits entières dans une niche creusée dans la muraille et servant de confessionnal. L'autel où il disait la messe était formé par une table posée sur des tréteaux. Quelques images grossières, clouées sur un châssis de bois, figuraient le retable. Les pompes du culte chrétien ne frappaient plus les yeu^*

mais bannie et persécutée, la religion parlait au cœur. Elle triomphait encore dans les jours où elle semblait vaincue.

D'humbles prêtres de campagne, comme celui que nous venons d'entrevoir, exposaient chaque jour leur vie, échappant comme par miracle à leurs ennemis, ou confessant leur foi avec courage devant leurs boiu:reaux.

Un ecclésiastique réfugié à Laval, chez une famille dévouée où il resta jusqu'à la fin de la Révolution, a retracé les continuelles alarmes de son existence pendant cette époque :

u Je trouvai dans la maison où j'étais, dit l'abbé Dubourg tt de La Bulangerie * , une issue secrète qui fut d'une grande « utilité aux fidèles qui venaient me trouver. Tous les a mois, je faisais une excursion dans quelques-uns des a quartiers de la ville. Je parlais la nuit, déguisé tantôt (c en ouvrier, tantôt^en paysan. Une autre fois, je m'hatt billai en militaire. Mais cet accoutrement me réussit fort « mal; je faillis être arrêté par un officier qui me demanda tt ce que je faisais si tard dans les rues. Je restais quela quefois pendant plusieurs jours dans les maisons où je ^ me rendais, et où plusieurs personnes se réunissaient tt pour profiter de mon ministère. Dès que le mouvement tt qui en résultait était remarqué dans le voisinage, il fallait «partir la nuit suivante. II. a été fiût dix ou douze fouilles tt dans la maison Gimbertière pendant que j'y étais caché. tt On visitait tout, depuis la cave jusqu'au grenier. Gepen-

* Eudiste et profestenr de théologie aa séminaire de Domfront.

« danty chose remarquable! jamais on ne s'arrêta à la a chambre qui servait de chapelle et où le saint sacrement a était renfermé. Il s'y trouvait deux grandes armoires a dont on ne réclama jamais l'ouverture, tandis que dans a tout le reste de la maison, on ouvrait tous les meubles, a on tâtait le linge, on faisait déployer les bardes, on tt fouiUait dans les plus petites boites sous prétexte de voir a si elles ne contenaient pas des papiers suspects.

tt La cachette dans laquelle je me renfermais, pendant ce les moments de crainte, n'a jamais été trouvée. Il a fallu (c une protection spéciale de la Providence pour la souscc traire à toutes les recherches. Elle était dans le cabinet tt de madame de La Gîmbertière. Un voisin en reconnut tt Texistence et s'en assura d'une manière positive... Il tt alla faire part de sa découverte à l'accusateur public près tt la commission révolutionnaire, et réclama la gratificatt lion de cent francs, promise à ceux qui faisaient arrêter tt un prêtre. Le lendemain, le juge de paix, deux gentt darmes et quatre soldats vinrent faire une fouille tt minutieuse dans toute la maison, surtout dans le cabitt net; et, malgré les indications qui leur avaient été tt données, ils ne purent rien découvrir. Cependant, le a dénonciateur retourne à la charge auprès de l'accusatt teur public. Il soutint que la fouille avait été mal faite, tt et demanda qu'on en fit faire une autre par des hommes tt plus adroits. Nous fûmes prévenus de cet acharnement, a Je quittai la maison; on fit promptement disparaître la tt cachette, et quand on vint faire la nouvelle visite, il n'y a avait plus rien de suspect. Cependant , on construisit a une autre cachette vkÊÊÊÊÈÊÊ^ÊÊàJA wécédente. Cela

Digitizel

Toogle

tt demanda ua assez long travail et me força de prendre tt un autre asile pendant trois mois ^ »

Écoutons encore le récit d'un prêtre dont l'existence fut pleine d'émouvantes péripéties. Ce récit nous transporte en Normandie, où nous allons suivre, pendant la persécution, un curé de campagne, à travers les périls et les angoisses. L'abbé Dumesnil, curé de Guerbaville (Seine-Inférieure), avait été forcé de quitter son presbytère au commencement du printemps de Tannée 1794. Il commença dès lors cette vie errante, sans cesse menacée, et à laquelle chaque jour apportait un nouveau danger.

(c Quand il était nuit close, dit-il, j'allais demander (( l'hospitalité dans quelque ferme isolée, souvent chez le <t bon curé d'Yville, vieillard presque centenaire, qu'on (c ne songeait pas à surveiller. Je repartais de grand matin (c avec un morceau de pain dans ma poche. Dans mes tt pérégrinations, je ne m'écartais jamais beaucoup de la *i Seine, ayant soin de passer et repasser, de temps en « temps, sur différents points, d'une rive à l'autre, pour tt faire perdre ma trace, si l'on venait à me poursuivre. « J'eus un jour l'imprudence de descendre dans Rouen, a espérant demeurer inaperçu dans la foule des passants ; <( mais je fus pendant plusieurs heures dans un cruel u embarras. J'avais là d'anciens amis, dont aucun n'osa <i m'accueillir. J'osais encore bien moins me risquer dans tt quelque auberge, où l'on n'aurait pas manqué de me <( demander mes papiers... Je rencontrais assez souvent

1 Dom PiOLiN, L'Eglise du Mans durant la Révolution, II, 66.

(c dans les bois ou en rase campagne^ qaand je m'y hasarde dais à la tombée de la nuit, de braves gens que je ^ reconnaissais pour tels à la voix et a la contenance, et u qui^ de leur côté, voyaient bien ce que j'étais. Après « avoir bien écouté, bien regarde autour d'eux, ils u m'abordaient enfin pour me dire à voix basse : (c Éh bien! « monsieur, quelles nouvelles? Ah 1 quel temps In Alors, ils tt m'offraient d'aller me reposer chez eux, ou réclamaient a les secours de mon ministère, soit pour baptiser des « nouveau-nés, soit pour assister des malades, y)

Après avoir erré plus d'un mois autour de Rouen, l'abbé Dumesnil, craignant d'être arrêté, se décide à gagner le pays de Caux, son pays natal.

a Plusieurs fois, aux abords des habitations dans \e%- « quelles j'allais demander asile pour la nuit, je faillis, « nous dit-il, être mis en pièces par des chiens de chaîne, (c moins hospitaliers que leurs maîtres. Souvent, pour ce échapper aux dents de ces gardiens trop fidèles et aux « regards d'hommes encore plus dangereux, je profitais (c de ma connaissance du pays pour tourner la position. «( J'escaladais des barrières, je franchissais des haies, (c enfin je heurtais de mon bâton aux contrevents où bril- <c lait la lumière. Alors, je distinguais un bruit confus de u voix, de paroles échangées rapidement à voix basse. u Dans ces temps malheureux, une visite à pareille heure u était d'abord un sujet d'alarme. Mais quand on m'avait « reconnu, quand on était bien sûr qu'il ne s'agissait pour « cette fois ni de perquisition à domicile ni d'arrestation, u la maison prenait un air de féte^ les enfants sortaient de a leur cacbettedriHflHHlUfftor à mon cou. . . Parfois

t$k LA FRAVGE PE\DA\T LA REVOLUTION.

a aussi y parmi ceux qui me donnaient Thospitalité , je tt trouvais des gens honnéles, mais timides, qui désaptt prouvaient ce qu'ils nommaient mon entélement, me a conseillant de m'accommoder au langage et aux idées « du jour, et de m'en remettre à Dieu qui voit les intentt tions. Je m'efforçais de leur faire comprendre qu'il est a de ces choses sur lesquelles un chrétien, et surtout tt un prêtre^ ne saurait transiger sans forfaire à sa contt science...

tt II m'est arrivé souvent d'errer dans les bois des jourtt nées entières sans rencontrer personne. Perdu dans mes tt réflexions, je comparais ce calme dont j'étais entouré tt avec la terreur qui régnait dans nos cités et dans nos tt campagnes. Parfois aussi, la voix du canon célébrant à tt Rouen ou bien au Havre des victoires dont il nous était « interdit de remercier Dieu, arrivait, d'écho en écho, tt jusque dans mes solitudes. J'éprouvais alors une éniott tion mêlée de Je ne sais quelle Joie secrète; car, si cou- « pables qu aient été mes compatriotes , Jamais Je ne tt souhaitai que Dieu se servit, pour les punir ^ du bras de « l'étranger.

w D'autres fois, je m'aventurais jusqu'à l'extrême rebord tt des coteaux escarpés et boisés qui, de Caudebec à Villett quier, dominent la rive gauche de la Seine, et d*où Ton tt embrasse un horizon immense. Vu de cette hauteur, tt tout le pays était tranquille ; rien ne paraissait changé. tt Les habitations qui figurent dans cette vaste perspective tt semblaient participer à l'immuable sérénité de la nature : tt indifférent aux fureurs et aux angoisses humaines, le tt soleil embellissait ce tableau des mêmes reflets de

tt lumière que dans les jours heureux de ma jeunesse. a Comme autrefois, au-dessus des villes et des villages, je tt voyais poindre çà et là les cimes des clochers. Mais je a n'entendais plus arriver jusqu'à moi les tintements de tt V Angélus; tout était silence et deuil dans ces sanctt tuaires dévastés. »

Le curé de Guerbaville, qui vient de nous initier à ses épreuves et à ses sentiments, menait depuis plusieurs mois cette vie de proscrit, quand il cède au désir de revoir sa chère paroisse. Il y revient un jour, et oublie tous les dangers auxquels l'expose ce retour, en retrouvant sa vieille mère sous le toit qu'il avait quitté. Ses livres occupent encore leur même place sur les rayons de sa bibliothèque. Voilà le foyer qui tant de fois le réchauffa de sa flamme au milieu des hivers. Rien n'est changé dans ces lieux, et il croirait s'y réveiller après un mauvais rêve , si l'église profanée ne venait lui rappeler la douloureuse réalité. A la place de l'autel détruit s'élevait tt Parbre de la liberté » . Le nom de Dieu avait été partout effacé par des mains impies, qui avaient transformé l'église en « temple de la tt Raison » . Les chansons civiques avaient résonné sous ces voûtes pour célébrer le triomphe de la Révolution. Ce qui ajoutait à l'affliction du bon curé, c'étaient les défaillances de beaucoup d'honnêtes gens, timides et craintifs. Ceux-là mêmes qui avaient pleuré la mort de Louis XVI avaient pris part au nouveau culte, dans l'espoir d'éviter la persécution. Les laboureurs n'osaient plus revêtir, le dimanche, leurs habits de fête, de peur d'être traités de a fanatiques d . Ils consacraient cette joiu*née au travail et chômaient seulement le décadi, devenu obligatoire.

L'abbé Dumesnil, quoiqu'il eût évité de se montrer, n'avait pu cacher son retour à Guerbaville. Il avait été aperçu, de grand matin, à travers la haie de son jardin. Dénoncé à diverses reprises, il avait à craindre le maire et les deux membres du Comité de surveillance, zélés jacobins. On vint l'arrêter dans son presbytère, où il obtint un délai de huit jours, en payant six gardes dont la surveillance attentive ne lui permettait pas de s'échapper. Envoyé à Yvetot, il y subit l'interrogatoire de l'agent national, qui l'accueillit par des injures grossières.

Comme il traversait les rues d'Yvetot, remplies ce jourlà de beaucoup de monde, à cause du marché, il vit la consternation peinte à son aspect sur tous les visages. « Voilà encore un prêtre qu'on mène en prison, dit une a femme du peuple. Bon Dieu! quel temps! »

Conduit à Combles, à une demi-lieue d'Yvetot, dans une maison de plaisance qui servait de maison de détention, l'abbé Dumesnil y trouva dix ecclésiastiques, prisonniers comme lui. Le régime de cette maison n'était pas très rigoureux. Mais la nation ne fournissait rien aux détenus. Les plus favorisés partageaient avec d'autres leurs modiques ressources. Après deux mois de captivité, l'abbé Dumesnil recouvre la liberté. On y met pour condition qu'il ne retournera pas dans sa paroisse. Il refuse d'en prendre l'engagement, et il ne tarde pas à reparaître à Guerbaville, où il revoit encore sa mère, restée toujours au presbytère. Mais s'il est reçu avec joie par des paroissiens fidèles, il excite la colère des jacobins de la localité, et le 9 thermidor vient heureusement les empêcher de mettre leurs menaces à exécution.

L'espoir renaissait après tant de malheurs. Toutefois, les épreuves du curé de Guerbaville n'étaient pas terminées. 11 eut la douleur, à la fin de 1794, d'être témoin de la fête de Marat, célébrée dans sa paroisse. Une de ses afQictions était de ne plus voir dans le magnifique cbâieau de la Mailleraye la pieuse et charilable marquise de Nagu, que la Révolution avait jetée en prison. La ebapelle du château, interdite au culte, s'ouvrait aux bruyantes assemblées populaires qui venaient s'y réunir pour faire entendre des paroles de haine contre tout ce qu'on avait aimé et révéré .

Un jour vint où la population put saluer de ses joyeuses acclamations le retour de la châtelaine, bienfaitrice du village, qui lui fit une ovation enthousiaste. Avec la loi du 30 mai 1795, la religion retrouve une liberté précaire; les prêtres persécutés peuvent remonter à l'autel dans les églises dont la Révolution ne s'est pas emparée. Mais bientôt survient le coup d'Etat du 18 fructidor. Le curé de Guerbaville est incarcéré de nouveau à Yvetot. II y subit huit mois de captivité, préférables à la déportation dont il fut menacé. Grâce aux démarches d'amis dévoués et à l'intervention de madame de Nagu, qui paya les sommes exigées pour sa rançon, il put revenir dans sa paroisse et y revoir sa mère, courbée sous le poids de ses quatrevingt-six ans. Il jouit plus tard de la paix rendue à TEglise, et mourut en 1837, ayant traversé victorieusement les jours d'épreuve où tant de choses mortelles avaient péri, mais auxquelles survivaient les croyances puiséees dans les choses éternelles ^

* Souvenirs de la Terreur; Mémoires inédits d'un curé de campagne, pabliés par le baron ërnouf, 2* édit., 1873, în-12.

La persécution commencée par la constitution civile avait forgé à PEglise des chaînes dont chaque loi nouvelle resserrait les anneaux, Il n'est pas sans intérêt et sans utilité de présenter un court résumé de ces lois ^ Elles permettront de juger de la situation faite au clergé pendant la période révolutionnaire.

Nous avons déjà parlé de la constitution civile. On a pu en apprécier les conséquences. Elle désigna aux persécutions tout ecclésiastique qui refusait de prêter un serment réprouvé par sa conscience y même avant d'être officiellement interdit par Je Pape.

Le 29 novembre 1791, l'Assemblée législative, poursuivant l'application de la constitution civile du clergé, déclare les prêtres catholiques a suspects de révolte n . Elle donne aux administrations le droit de les interner, prive les fidèles de culte, et enlève aux prêtres insermentés la faculté de louer des églises comme les protestants et les Juifs. Ce décret, malgré le veto royal, reçoit son exécution dans une grande partie de la France, et loin d'être appliqué avec modération, il est sans cesse aggravé par les passions révolutionnaires.

La déportation de tous les ecclésiastiques est votée le 27 mai 1792, et, le 14 août, le serment de liberté-égalité est exigé des religieux et bénéficiers supprimés et pensionnés par l'Etat. Tout refus entraine la perte de la pension.

Le décret du 26 août, qui ordonne à tout prêtre insermenté de quitter la France dans la quinzaine, inflige dix ans de détention à ceux qui rentreront. Il abolit ainsi com-

* Je les emprunte à l'ouvrage déjà souvent cité de M. Ludovic Scieur : Histoire de la constitution civile du clergé, IV, S27 et suiv.

plèlement l'exercice du culte catholique dans toute la France, comme il Tétait partiellement dans les contrées où la constitution civile avait été appliquée par les autorités locales ou départementales. ■

La Convention va plus loin encore que l'Assemblée législative. Non contente de persécuter les catholiques, elle persécute l'Eglise constitutionnelle et finit par l'abolir. Tel est le but des différentes lois édictées par elle : approbation du mariage des prêtres (17 décembre 1792); obligation imposée au clergé constitutionnel de marier les divorcés et les prêtres.

En même temps , la persécution contre les catholiques est aggravée et encouragée. Une prime de cent livres es^ accordée à celui qui arrête un prêtre réfractaire. (Loi du 14 février 1793.) Les émigrés et les prêtres dans le cas de la déportation seront mis à mort dans les vingt-quatre heures. (Loi du 18 mars 1793.) Les religieux qui ont refusé le serment de liberté-égalité sont condamnés à la déportation; ceux qui l'ont prêté peuvent être déportés également pour incivisme. La peine de mort dans les vingt-quatre heures est prononcée contre tous les rebelles. (Loi du 21 avril 1793.)

Cette terrible législation dura jusqu'au Consulat.

La destruction de l'Église constitutionnelle est continuée par des lois qui favorisent le mariage des prêtres et condamnent à la déportation tout ecclésiastique assermenté refusant d'y prêter son ministère. (Lois des 19 juillet 12 août et 17 septembre 1793.) Elle est complétée par les apostasies reçues et encouragées* (Lois du 23 brumaire et du 2 frimaire 1793.) .

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Le clergé, poursuivi, opprimé, guillotiné, déporté, trouvait encore un asile dans les demeures des fidèles et les sympathies populaires. Aussi tous les receleurs de prêtres furent-ils condamnés à mort. (Loi du 11 mai 1793.)

Telle a été la progression des lois révolutionnaires. Elles ont aboli l'Eglise constitutionnelle, en lui substituant le culte de la Raison établi à Noire-Dame (loi du 20 brumaire 1793), après avoir aboli le culte catholique par l'Eglise constitutionnelle. Le 9 thermidor ne fait pas cesser les lois de persécution. Leur exécution est ordonnée par la Convention le 11 janvier 1795. Elles subsistent malgré la loi du 11 prairial an III (30 mai 1795), qui rend au culte les églises non aliénées, en obligeant les prêtres qui voudront y officier à un troisième serment, celui dé la soumission aux lois de la République, sous peine de mille livres d'amende. En vertu des lois non abrogées, les prêtres qui rentraient en France ou reparaissaient à la lumière du jour, confiants dans la modération d'un régime meilleur, se trouvaient atteints et poursuivis par une autorité inquiète et hostile. La loi du 18 septembre 1794 avait déclaré que la République « ne payait plus les frais ni les salaires d'aucun culte )) , semblant, avec une indifférence çimulée, se désintéresser de toutes les religions et de tous les cultes. Cependant des administrations pouvaient, en vertu de lois existantes, exiger des prêtres catholiques le serment à la constitution civile, alors même que l'Eglise constitutionnelle était de fait abolie.

La persécution continuait de profiter de cette situation confuse et des passions jacobines encore puissantes après la chute des plus fameux terroristes. Conmie si Ton crai*

gnait de voir sommeiller les lois révolutionnaires, on les renouvelait sans cesse par de nouvelles mesures destinées à en assurer Texécution. (Lois du 6 et du 29 septembre 1795.)

La législation du Directoire traitait en émigrés les prêtres ayant quitté la France en septembre et en octobre 1792, pour obéir à la loi qui les condamnait à la déportation dans la huitaine s'ils n'avaient pas pris de passeport, et à dix ans de détention s'ils en étaient dépourvus pour franchir la frontière. Singulière législation, qui démontrait clairement l'injustice des oppresseurs I

Le Directoire reste le continuateur du système révolutionnaire. 11 a soin de rappeler, le 13 janvier 1796, que toutes les lois de persécution doivent être exécutées, sans aucune exception. 11 ordonne (8 ventôse) de payer la prime de cent livres promise à ceux qui arrêtent les prêtres. Lorsque la modération semble près de triompher par les suffrages populaires, le coup d'Etat du 18 fructidor (4 septembre 1797) ramène des jours d'oppression et de violence. On exigé des prêtres un cinquième serment, celui de haine à la royauté et de fidélité à la République, nouveau moyen de proscrire ceux que leurs sentiments empêchaient de prêter un pareil serment. Par la loi du 19 fructidor, tout prêtre pouvait être déporté, au gré du gouvernement, et nous reviendrons un peu plus loin sur les déportations dont le clergé fut victime à cette époque. Grâce à l'article 24, tout prêtre , quels que fussent ses antécédents et sa situation légale, était sujet à la déportation, si le gouvernement le trouvait bon. Grâce à cette loi arbitraire, le Directoire déporta non seulement des prêtres réfractaires,

%9t LA FRANCE PENDANT LA RÉVOLUTION.

mais aussi des prêtres constitutionnels, hostiles au divorce et au décadi, et jusqu'à des prêtres mariés et défroqués.

A dater du 18 fructidor, le chômage du décadi ' devient le prétexte d'une véritable persécution. Des ecclésiastiques, pour avoir refusé de remplacer le dimanche par le décadi, se voient privés d'église. Le calendrier républicain doit être plus que jamais respecté. L'observalion du maigre est poursuivie comme un grave délit. Tout marchand qui vend ou étale du poisson les jours maigres est atteint par la loi. Les ouvriers et les marchands sont tenus de chômer le décadi avec la plus grande ferveur. En revanche, on les force de travailler le dimanche. (Lois des 3 avril, 4 août et 9 septembre 1798.)

Si l'on accuse de partialité ceux qui ne voient la Révolution qu'à travers les crimes des individus, du moins il sera bien permis de la juger d'après les lois votées par les assemblées révolutionnaires et exécutées par ceux qui gouvernaient.

La persécution ne s'attaquait pas seulement aux pratiques extérieures, mais à tout ce qui rappelait le culte religieux. Les représentants Lejeune et Roux, en mission dans l'Aisne, faisaient démolir les clochers*. « Plus de (t clochers 1 Plus d'insulte. à l'égalité! » s'écriaient les administrateurs du Directoire du Bas-Rhin ^.

Le représentant Michaud, envoyé à Chàteauroux, publiait un arrêté oîi on lisait ces paroles étonnanles :

> V Le calendrier républicain avait trente-six décades an lieu de cinquantedeux dimanches. .

• ^SciouT, III, 712.

'/^Ë. SltiNGUERLiT, Strasbourg pendani là Révolution, p. 207.

tt Considérant que les clochers de la plupart de ces ce églises sont encore surmontés du despotisme sacerdotal^ a et que ces signes, en annonçant par leur forme et leur a élévation gigantesque la suprématie du culte romain et « son intolérance à l'égard des autres religions, contrasa tent d'une manière révoltante avec le chapitre des Droits tt de l'homme qui a aboli tous les privilèges '. ., 3>

Dans beaucoup d'églises, les orgues étaient détruites *. Les cloches étaient enlevées et servaient à faire des canons. Toutes les cloches n'ayant pu êlre confisquées et fondues, on prit soin de leur imposer silence, en interdisant de les sonner *.

A Rodez, l'enlèvement des cloches et de divers objets d'église occasionne une dépense de mille vingt-six livres, plus cinq livres, « prix fait pour casser un évêque de pierre « en relief au milieu du chœur ^ » ,

Les destructions succédaient aux profanations qui souillaient les sanctuaires. A Meymac, dans la Corrèze, les jaco* bins, célébrant une fête civique, pénétrèrent dans l'égîise avec un cheval ayant une étole attachée à la queue, tandis qu'un des révolutionnaires portait un calice par dérision. Parvenu à l'autel, le cheval fut présenté au peuple par

» SciouT, IV, 209.

* c Considérant, disait le représentant Esnae-La vallée, qu'il existe dans I le département d*Ille-et-Vilaine des jeux d'orgue servant à alimenter « rimbécile crédulité des citoyens habitués à se rendre dans les lieux conc sacrés à Terreur et au mensonge ; que dans la composition de ces iostru- I mens il existe des matériaux que Ton peut employer plus utilement pour < le service de la République , etc. i (Wallon, Les représentants en mis~ sion et la justice révolutionnaire dans les départements, I, 90.)

3 Loi du llavriH796.

* Tableau sommaire de h TeistëStJkuêf tjâseyron, par H, Affre, p. 29.

yGoogle

rhomme qui le conduisait^ et criait ; « Citoyens, voilà i[ votre Dieu! » La population, indignée de ces outi-ages, se précipita sur ce jacobin que sa troupe ne put défendre contre les coups de bâton ' .

A Quimper, les démagogues profitèrent de Theure de la messe pour envahir Téglise, revêtus de la carmagnole et coiffés du bonnet rouge. Us brisèrent les marbres de Pautel, ouvrirent le tabernacle, en enlevèrent le saint ciboire et le souillèrent de leurs ordures ^.

Le représentant Reynaud défendait aux femmes et aux jeunes filles de porter au cou « une croix ou toute autre invention du préjugé y> , lesquels signes, dit l'arrêté, seront confisqués au profit des dénonciateurs.

Dans une commune du département de la Haute- Loire, un individu, sa femme et ses filles ayant été trouvés cueillant des cerises un jour de décadi, furent condamnés à cent cinquante livres d'amende, comme ayant travaillé un jour défendu '.

Les enterrements civils étaient rendus obligatoires par Fouché, alors représentant en mission dans l'Allier. Il en réglait ainsi les dispositions :

a Dans chaque municipalité, tous les citoyens morts, « de quelque secte qu'ils soient, sont conduits, vingt-quatre « heures après le décès, quarante-huit heures en cas de a mort subite, au lieu destiné pour la sépulture commune, tt couverts (Tun voile funèbre sur lequel sera peint le

^ Scènes et portraits de la Révolution en bas Limousin, par le comte

DB SeILHAC.

" Du Chatbllier, La Révolution en Bretagne, III, 389. • ' Wallon, Les représentants du peuple en mission, III, 219.

tt Sommeil, accompagnés d^un offlcier public, entourés a de leurs amis revêtus de deuil, et d'un détachement de « leurs frères d'armes.

(c Le lieu commun où leurs cendres reposeront sera (c éloigné de toute habitation, planté d'arbres, sous « l'ombre desquels s'élèvera une statue représentant le (c Sommeil. Tous les autres signes seront détruits.

a On lira sur la porte de ce champ consacré, par un « respect religieux , aux mânes des morts , cetle inscriptt tion : La mort est un sommeil éternel ' . »

On aurait pu croire que les révolutionnaires poursuivaient seulement l'abolition des cultes existants. Mais ils voulaient en même temps fonder de nouveaux cultes et les imposer à ceux qui les repoussaient. Aux saturnales de la déesse Raison avait succédé le culfe de l'Etre suprême. 11 ne survécut pas à Robespierre , son inventeur. Les fêtes révolutionnaires s'inspiraient de celles du paganisme. Elles étaient d'abord tellement multipliées, qu'on dut bien vite en réduire le nombre. Leurs dénominations étaient singulières. Il y avait les fêtes de la Nature, de l'Amour, de la Reproduction des êtres, de la Régénération du peuple français, du Bonheur commun, de la Force, des Vertus sociales, de la Fraternité, des Devoirs de l'homme et du citoyen, etc., etc.

Le Comité de salut public publiait, au mois de mars 1794, une circulaire destinée à entretenir la foi révolutionnaire, et où il disait :

tt Sociétés populaires, voulez -vous anéantir le fana^

» SciouT, IV, $02.

296 LA FRAXGE PE\DA\T LA RÉVOLUTIOX'.

a tisme, opposez aux miracles de la légende les prodiges a de la liberté; aux victimes de l'aveuglement les martyrs a de la raison; aux momeries du cagotisme la conduite tt sublime des Marat, des Pelletier, des Châlier; aux (c mascarades églisières la pompe de nos fêtes nationales ; i( au chant lugubre des prêtres les hymnes de la liberté; tt aux oremus insignifiants Tamour du travail, les belles tt aciions et les actes de bienfaisance... Jetez l'épouvante tt dans l'àme des fanatiseurs, versez le baume dans Fàme a des fanatisés ' ! »

« Hors de la République point de salut » , disait Fremanger, représentant du peuple dans le Calvados ^.

Tant d'efforts, de menaces, de violences, d'exécutions se brisaient contre le sentiment populaire. Dans les pays de rOuest, où la chouannerie leva son étendard, le peuplé attaché à ses églises et à ses prêtres voulut venger moins la chute du trône que les outrages faits aux autels. JLe même sentiment souleva la Normandie, dont la révolte plus tardive fut provoquée par les mêmes causes, et où l'héroïsme de Louis de Frotté trouva dans la foi religieuse persécutée les armes qu'il mit au service de la cause monarchique*.

Ce n'est pas seulement en Bretagne et en Vendée que les

paysans s'illustraient par leur résistance à des lois iniques.

- Dans l'Ardèche et dans la Haute-Loire , des prêtres inser-

1 Ventôse an IL — hudes sur l'histoire religieuse de la Révolution française, par A. Gazier, liv. III, chap. ii. . » Wallom, Les représentants du peuple en mission, I, 99.

' Le caractère de cette époque en Normandie a été retracé avec autant de vérité que d'intérêt par le récent ouvrage de M. de La SicoTiiRE : Louis de Frotté et le* insurrections normandes, 3 vol, in-8»,

raeatés avaient pour s'abriter la cabane du pauvre et les granges des cultivateurs. Les autorités révolutionnaires faisaient des battues à travers les bois et les montagnes, afin d'y découvrir les réfractaires et d'épouvanter les receleurs de prêtres. Elles décrétaient que les bâtiments inhabités et isolés exposaient leurs propriétaires à la peine de mort, dans le cas où un prêtre s'y serait réfugié, même à leur insu. Le seul moyen d'éviter ce danger était de renoncer à la possession de ces bâtiments alors détruits ou vendus au profit de la nation.

Comme le peuple des campagnes, le peuple de Paris avait défendu ses croyances dès les commencements de la persécution religieuse. Le 24 décembre 1792, lorsque Manuel et la Commune de Paris notifièrent l'ordre de fermer les églises, au moment où l'on se préparait à célébrer les fêles de Noël, on avait vu éclater des séditions populaires. Manuel, conduit l'année suivante àTéchafaud, fut poursuivi par les fruitières et les blanchisseuses qui s'écriaient : k C'est bien fait ; c'est lui qui voulait nous « empêcher d'aller à la messe ' . »

En 1791, la suppression des processions par le nouveau clergé constitutionnel avait irrité les paysans de Touraine qui lui avaient attribué la mauvaise récolte des blés. Ils voulurent forcer les prêtres assermentés à faire ces processions, malgré l'évêque schismatique. Dans plusieurs paroisses, on dut obéir, et l'un de ces prêtres jureurs s'y étant refusé, la foule assiégea son

1 Du fanatisme et des cultes, par Baudin, représentant du peuple, Paris, an III, in-8<>. — Études sur rhistoire religieuse de la Révolution fran" çaise, par A. Gazibr, p^ 177,

presbytère, et il n'évita sa colère qu'en se sauvant dans les champs ^

Dans plusieurs communes du département de Seine-et- Oise, on vit des paysans, privés de leurs curés, chanter eux-mêmes les offices, à la grande indignation des autorités révolutionnaires, qui prononcèrent le mot de conspiration et s'empressèrent de sévir contre les coupables *.

Les rapports des agents des représentants du peuple dans le Cher faisaient, le 26 juillet 1794, des constatations comme celle-ci :

(( L'attachement aux croix et aux signes extérieurs de la (c religion catholique a plus d'intensité dans les communes. a où les habitants sont sans prêtres; c'est une consolaa tion pour eux.

(( Les paysans , en général , sont disposés à payer a leurs prêtres et à faire pour cela les plus grands sacri- « fices. n

Dans le même département, en 1793, le maire de la commune d'Azy, s'adressant à l'un de ces agents, lui dit : tt Ne viens- tu pas toucher à notre culte? La commune est « divisée en deux partis; celui qui veut le culte est le « plus fort. »

Et les agents se virent obligés de reconnaître chez les paysans la persistance des idées religieuses combattues avec tant d'acharnement, a C'est toujours le fanatisme, « écrivent-ils; ils désirent un prêtre^. »

^ Souvenirs de la Réoolution dans le département d'Indre-et-Loire <1790-1798), par J. X. Garr^ de Bussbrollb, p. 32. • » L. SciouT. ni, 690.

^ Wallon, Les représentants du peuple en mission, III, 303, 431.

L'enlèvement des cloches, la démolîlien des clochers soulevaient fréquemment des protestations, et dans plusieurs localités le peuple s'y opposait par la force.

La Terreur à peine finie, on voyait s'affirmer des croyances que la persécution n'avait pu détruire. Une étrangère remarquait^ en 1795, que l'assistance aux offices dans les églises dévastées était plus nombreuse qu'avant la Révolution.

(t Hier était dimanche, écrit-elle de Paris le 8 juin ; a aujourd'hui est la. décade, de sorte que nous avons deux a jours de fêtes successives ; mais depuis que les gens ont « plus de liberté pour exprimer leurs opinions ^ ils préfè- « rent décidément la fête chrétienne à la fête républi- « caine. Ils observent la première par inclination, et la tt seconde par nécessité... Les gens qui accomplissent tt leurs devoirs religieux avec négligence ou indifférence « sont devenus pieux ou même enthousiastes, non pas par « hypocrisie, mais par un sentiment vif des maux de l'ir- K religion. Il faut avouer que si le christianisme avait « besoin d'un avocat, il n'en trouverait pas un plus puis- « sant que le souvenir des crimes et des souffrances des « Français depuis son abolition ' . w

* Un séjour en France de 1792 à 1795. Lettres d'un témoin de la Révolution française, p. 287, 288.

Nous avons vu le clergé continuant son apostolat, à travers les périls de tous les jours, de toutes les heures, de tous les instants. Après avoir montré ce qu'il souffrait, nous dirons comment il savait mourir.

Le meurire d'un certain nombre de prêtres avait précédé les massacres de septembre. Avant cette époque, dans le cours de l'année 1792, les révolutionnaires avaient immolé des prêtres réfractaires. L'abbé Chabrol, à Limoges, était tombé victime de leurs fureurs. Il lutta avec énergie contre trois gardes nationaux ; mais trente forcenés vinrent les seconder, et, après avoir percé de coups le malheureux prêtre, ils déchirèrent son cadavre.

Deux sulpiciens, MM. Bravard et Lejeune, et sept prêtres, emprisonnés dans le département de l'Ardèche, furent arrachés de leur cachot et traînés trois par trois. L'abbé Bravard marchait le premier, son bréviaire à la main. Sommé de prêter le serment constitutionnel, il refusa, offrant sa vie pour l'Eglise, la France et la conversion de ses assassins. 11 fut tué à coups de baïonnette, ainsi que ses compagnons. On espéra forcer l'un d'eux, l'abbé Novi, curé d'Aujac, à prêter le serment sur des cadavres, et l'on fit venir son père qui le conjura de sauver sa vie, en consentant à ce qu'on lui demandait : « Je mourrai a digne de vous et de mon Dieu, lui répondit ce jeune prêtre

LE GLËRGË. 301

tt de vingt-huit ans, et il vous sera p us dou.v ^.vor pour a fils un martyr qu'un apostat. »

Une vingtaine de prêtres furent égorgés dans cette région de la France^ vers la même époque. M. de Langoiran, vicaire général de l'archevêque de Bordeaux, fut massacré avec un autre prêtre, par une trentaine d'individus.

A Paris, le 15 juillet 1792, un ecclésiastique qui avait rétracté le serment fut pendu à un réverbère. L'abbé Chaudet, curé du diocèse de Rouen, fut jeté par la fenêtre, puis assommé.

Des religieux étaient assassinés à Marseille^ au mois de juillet de la même année ^ •

L'abbé Lemercier, professeur au grand séminaire de Bourges, prenait le chemin de l'exil au mois de septembre 1792, avec M. Aymé, un de ses confrères, et deux prêtres du nom de Segrettier, dont l'un était supérieur du petit séminaire de Clermont. La loi sur la déportation des ecclésiastiques insermentés était encore récente, et afin d'y échapper, ils s'étaient procuré une voiture et des passeports. En passant à Couches, près d'Autun, ils éveillèrent les soupçons, malgré la précaution qu'ils avaient prise de se cacher sous des vêtements d'emprunt. Le maire crut les sauver en les faisant mettre en prison. Mais la foule en força les portes. 8e voyant condamnés à périr, les quatre prêtres se confessèrent les uns aux autres. Le premier avait à peine franchi le seuil de la prison, qu'il tombait frappé à coups de pelle et de pioche. Ses compagnons tombèrent après

1 L. SciouT, III, 201-205.

lui, baignés dans leur sang. La populace se mit à les lapider avec une joie féroce. L'un de ces ecclésiastiques survécut une nuit à son supplice; il respirait encore le lendemain, quand un individu qui avait une jambe de bois Peu frappa au visage, puis lui écrasa la tête en y laissant tomber une grosse pierre. Les forcenés continuèrent de frapper les cadavres, qui furent enfin mis en terre, au milieu des blasphèmes ^

Le supplice de l'abbé de Saint-Martin, vicaire à Putanges (Orne), ne fut pas moins barbare. Saisi le 18 août 1792, par une troupe de révolutionnaires, dans la maison où il s'était réfugié, ses bourreaux lui coupèrent les cheveux et les oreilles, et le forcèrent d'assister à la messe du curé constitutionnel de Courteilies. Après l'avoir traîné et maltraité pendant deux jours, ils se décidèrent à l'assassiner. « Renonce au Pape ou meurs I » lui direntils avant de le frapper. Sur son refus, ils le criblèrent de balles, puis lui arrachèrent les entrailles*.

Presque en même temps, à Troyes, le chanoine Fardeau était mis à mort^ et sa tête était promenée dans les rues au bout d'une pique.

Bientôt après, les massacres de septembre vinrent épouvanter la France. Nous avons déjà rappelé celui des Carmes', où le clergé fournit d'illustres martyrs. Quatrevingt-seize prêtres étaient détenus au séminaire de Sainte Firmin; soixante-dix-neuf furent immolés. Une mégère,

^ Les martyrs du diocèse de Bourges pendant la Réoolution, par l'abbé Gaillaud, p. 99.

^ Les martyrs de la Révolution dans le diocèse de Sée%, par l'abbé Blin, t. L

^ Tome V', chap. vi.

surnommée la Tueuse, abattit d'un coup de bûche l'abbé Gros, curé de Saint-Nicolas du Chardonnel. Son cadai/re fut traîné dans le ruisseau, sa tête promenée au bout d'une pique, et quand on ouvrit son testament, on y lut que ce [ digne prêtre laissait son bien aux pauvres ^

M. de Castellane, évêque de Mende, était égorgé à Versailles, le 7 septembre, avec Delessart, l'ancien ministre de Louis XVI. Sept prêtres subissaient le même sort à Meaux. Plusieurs autres furent massacrés à Reims, et un immense bûcher ayant été allumé sur la place de l'Hôtel de ville, on y jeta vivants deux ecclésiastiques.

A Lyon, non contents de tuer quelques prêtres, les révolutionnaires en blessèrent un, lui coupèrent la langue, puis suspendirent sa tête à un arbre*.

Le P. Valframbert, Capucin, arrêté le 5 septembre à Alençon, avait été condamné par le conseil municipal à trois jours de prison pour «actes d'incivisme ?> . Des furieux s'en emparèrent, le tuèrent à coups de pied et à coups de bâton, essayèrent de scier son corps, mirent sa tête au bout d'un manche à balai et la portèrent sous les fenêtres de la maison oii demeuraient son père et sa famille.

Quatre prêtres qui se rendaient à Rouen furent assassinés à Gacé par une troupe de volontaires qui leur crièrent : ce Le serment ou la morti » Leurs cadavres subirent de telles mutilations qu'ils étaient devenus méconnaissables. Un des meurtriers coupa l'oreille d'une des victimes et l'attacha à son chapeau^.

» L. SciouT, III, 258, 263.

» lèid., III, 271.

» Ibid., III, 273, 274.

Les ecclésiastiques, partout insultés, menacés, massacrés, étaient conlrainls d'émigrer; mais ils couraient les plus grands dangers en gagnant la frontière et en s'embar-^ quant dans les ports où ils étaient parfois reconnus, dévalisés par les jacobins, interrogés par des autorités hostiles, qui s'emparaient de leur argent et de leurs effets ^

11 serait trop long d'énumérer les attentats commis contre les ecclésiastiques. La Terreur en fit monter un grand nombre sur Téchafaud. En Franche-Comté et dans le département de Vaucluse, des prêtres assermentés furent exécutés avec dqs réfractaires ; plusieurs se rétractèrent avant de mourir.

A Orange, oii se multiplièrent les actes sanglants, trente prêtres et trente-sept religieuses portèrent leurs têtes sur l'échafaud.

Dans le département de l'Hérault, un prêtre du nom de Michel fut condamné à mort par le tribunal, qui fit brûler ses vêtements au pied de l'échafaud, comme objets propres à propager le « fanatisme » .

Le P. Cazaux, provincial des Récollets, fut guillotiné à Bordeaux avec un homme et onze femmes, coupables de l'avoir recelé. Il y eut de nombreux exemples d'exécutions semblables où les fidèles partageaient le sort des prêtres proscrits auxquels ils avaient généreusement donné a'sile.

Six religieuses, condamnées par la commission révolutionnaire de Bordeaux, pour avoir entendu la messe de prêtres réfractaires, refusèrent de les dénoncer.

ce Elles ont déclaré en pleine audience qu'elles ont

1 L. SaouT, m, Î75-277.

tt entendu la messe de ces prêtres, qu'elles savent où ils tt sont, mais qu'elles ne le diront pas. »

Ainsi s'exprime la commission, indignée de l'inébranlable fermeté de celles qu'elle envoya a la mort.

On employait souvent la ruse pour surprendre les prêtres que l'on feignait de venir chercher de la part de mou-« rants, pour lesquels on réclamait leur ministère ^

Un vicaire de la paroisse de Largentière, dans l'Ardèche, s'était caché à Montpellier, en 1792, et continuait d'y remplir sa mission évangélique, grâce à l'hospitalité de deux femmes courageuses. Se sachant découvert et dénoncé, il dit : « Je suis une victime marquée en carac- (( tères de sang, mais soyez assuré que vous me verrez a conduire à l'échafaud sans pâlir. »

Le 5 mars 1794, jour des Cendres, onze personnes assistaient à sa messe, et il en était à l'évangile, lorsque des coups sont frappés à la porte. Il n'a que le temps de quitter ses ornements sacerdotaux et de se réfugier dans une cave avec les vases sacrés. La porte fut ouverte aux révolutionnaires, qui trouvèrent le prêtre dans sa retraite. Ils ajoutèrent les profanations aux insultes, crachèrent dans le calice. « C'est ton Dieu, dirent-ils, qui t'a livré entre (( nos mains pour que nous mettions fin à tes crimes. »

On arrêta avec lui les femmes présentes à sa messe. Elles furent condamnées à assister à son exécution. Le président du tribunal lui dit, après l'avoir inutilement pressé de prêter serment : « Voyons, fais quelques miracles ! Dieu tt ne te les refusera pas. Mais Dieu t'a abandonné ; il veut

^ L. SciouT, IV, passim.

80tf LA FRANCE PENDANT LA RÉVOLUTION.

a que nous détruisions Fespèce des scélérats ; c'est pour « cela qu'il l'a livré entre nos mains. — Dieu, répondit a avec douceur le prêtre, a aimé son Fils unique, et cepen- (i dant il l'a livré entre les mains des méchants. »

Le président lui dit encore : « On ne te condamne pas « pour avoir dit la messe, mais pour avoir désobéi. Tu n'as a rien à dire ? — Je prie le Seigneur de vous pardonner « ma mort, et à tous ceux qui y contribuent par leur approii bafion. Je désire qu'elle soit utile à ma patrie ; mais sou- « venez-vous qu'il y a un juste juge qui jugera les juste tices. »

Il fut exécuté avec ses habits sacerdotaux, le jour même où il avait été arrêté et jugé. Une jeune fille, ayant voulu recueillir un peu de la terre teinte de son sang, fut traduite devant le tribunal, et soulint avec fermeté l'interrogatoire qu'on lui fit subir à ce sujet. Les femmes qui avaient donné asile au prêtre furent condamnées à la déportation à vie; deux autres furent détenues comme suspectes \

Un autre ecclésiastique, nommé Pierre Avignon, se livra volontairement à ses ennemis en disant : « Je viens me tt livrer pour sauver la vie de ceux qui avaient la charité tt de se dévouer à la mort pour m'y soustraire, w II se constitua prisonnier, après avoir fait trois fois le tour de la guillotine. Le tribunal criminel de THérault le condamna à mort. Il demanda, sans l'obtenir, la grâce d'aller à l'échafaud avec l'image du Christ. 11 dit à C6ux qui l'entouraient qu'il serait le dernier prêtre dont ils verraient l'exécution, et cette prédiction reçut son accomplissement *.

* Wallon, Les représentants du peuple en mission, II, 439 et suîv. » Ibid., II, 451.

Dans le procès-verbal de l'arrestation de Fabbé Pinot, curé de Loroux (Loire), on lisait ces mots : « Ordonnons a que les chasubles, calices, petits bondieux et autres a joujoux de cette espèce seront aussi transportés au tt comité. )) Cet ecclésiastique fut conduit au tribunal avec ses ornements sacerdotaux. On lui demanda s'il ne serait pas bien aise d'être ainsi guillotiné, a Vous ne pourtt riez, répondit-il, me faire un plus grand plaisir, w Sa chasuble ne lui fut retirée qu'au moment de l'exécution '.

A Angers, l'abbé Gruget, bravant tous les périls, allait sous les. combles d'une maison voisine de la place du Ralliement, où était dressé l'échafaud, afln de bénir ceux qui venaient y recevoir la mort^.

Le Comité révolutionnaire d'Angers rendait un hommage involontaire aux victimes, en écrivant au Comité de sûreté générale :

« Nos nobles vont à la mort avec caractère, et nos a charlatans de prêtres pieusement et en habits sacertt dotaux*, w

Au nombre des apôtres de ce temps, dont le souvenir mérite d'être conservé, il faut citer l'abbé Roch, vicaire de Jonvelle (Haute-Saône). Son refus de prêter le serment constitutionnel l'avait obligé de quitter sa paroisse, au mois de novembre 1791. Mais il ne s'en était éloigné que lorsqu'il ne lui avait plus été possible d'y rester, « Mes frères, a avait-il dit à ses paroissiens, avant de partir, faites de a VOS maisons des églises et des oratoires, et si vous

* Les représentants du peuple en mission, I, 326.

• Ibid., I, 32T.

' Camille Bourcisr, La Terreur en Anjou, p. 178.

tt apprenez que je suis arrêté, traduit devant les tributt naux, réjouissez-vous, car alors je vous serai plus utile a qu'ici. y> Revenu en secret dans sa paroisse l'année suivante, il alla à Rome, rentra en France pendant la Terreur, et exerça son ministère dans les forêts et les contrées désertes où les fidèles venaient le trouver. Pendant son séjour à Rome, il avait promis à un de ses confrères, l'abbé Receveur, de veiller sur sa mère. Ayant appris qu'elle était gravement malade, il se rendit auprès d'elle. Cette femme avait un autre fils, président du tribunal révolutionnaire, et la présence d'un prêtre dans sa maison ne pouvait passer inaperçue des jacobins. L'abbé Roch s'y cacha cependant, en priant un domestique de l'avertir quand la mourante semblerait près de s'éteindre. On vint effectivement lui dire qu'elle touchait à sa dernière heure. Son fils, le président du tribunal révolutionnaire, était auprès d'elle avec plusieurs clubistes. Le prêtre n'hésita pas à paraître. Se trouvant en face du président : a Vous me connaissez, « monsieur, lui dit-il ; je suis prêtre catholique, et je viens a offrir à votre mère le secours de mon ministère. Je suis tt en votre pouvoir ; mais attendez , pour vous saisir de (c ma personne, que j'aie procuré à une mourante les conce solations dont elle a besoin. » Le farouche jacobin fut touché par le spectacle de celle qui allait mourir et par le courage de celui qui s'exposait ainsi pour elle. L'abbé Roch ne fut pas inquiété ; mais, continuant son apostolat, il fut arrêté un peu plus tard, et monta surl'échafaud en 1794^ La persécution révolutionnaire avait un caractère parti-

' J. Sadzay, Histoire de la persécution religieuse dans le départemeni

culièreinent odieux quand elle s'attaquait à d'humbles religieuses, à de pauvres filles n'exerçant aucune direction sur les consciences, et ne revendiquant pas d'autre droit que celui de prier. Le supplice des seize Carmélites de Compiègne est un des faits les plus frappants de cette époque. Elles avaient été chassées de leur cloître par le décret de l'Assemblée nationale du 17 août 1792, où il était dit : tt Considérant qu'il importe de faire jouir les religieuses tt de la liberté qui leur est assurée par les lois, et qu'il tt n'importe pas moins de dissiper les restes du fanatisme tt auxquels les ci-devant monastères prêtent une trop facile a retraite, le 1" octobre, toutes les maisons occupées par tt les religieuses seront évacuées et mises en vente. »

Les Carmélites se répandirent alors dans quatre maisons de la ville, et y vivaient depuis deux mois, quand le maire se présenta chez la prieure, en lui demandant de les réunir toutes. Il ouvrit en leur présence un registre apporté par le procureur syndic et les pria d'y apposer leurs signatures, destinées, leur disait-il, à assurer leur tranquillité. La prieure, voyant une page blanche, soupçonna un piège. Les protestations du maire triomphèrent toutefois de son hésitation, et les religieuses, troublées, consentirent à donner les signatures qu'on leur demandait. Mais on les fit précéder aussitôt après du serment, et lorsqu'elles manifestèrent le désir de le rétracter, on les engagea à différer cette rétractation.

Le serment, qu'une ruse leur avait extorqué, ne les protégea pas contre les vexations. Il leur fallut présenter

du Doubs, V, 552-571. — WâLLON, Les représentants du peuple en mission, UI, 279.

encore des certificats de civisme pour obtenir quelques assignats. Enfin, on vint les arrêter au mois de juin 1794. L'acte d'accusation leur reprochait : V de tenir des assemblées nocturnes ; 2" de correspondre avec les émigrés ; 3* d'avoir des relations avec une visionnaire démagogique ; 4"* d'avoir recelé des manteaux de la couronne. Ces manteaux étaient tout simplement ceux des trois mages qui figuraient dans une petite crèche de Noël.

Les Carmélites, dès leur arrestation, firent demander le

maire, l'agent national et le greffier à la porte de la prison

de Compiègne, pour rétracter les serments surpris à leur

bonne foi. Le 10 juillet, elles furent envoyées à Paris, où

elles arrivèrent en charrettes au bout de trois jours. Après

avoir été traînées de prison en prison, sans pouvoir y

trouver place, elles parvinrent à la Conciergerie. Une des

religieuses, appelée Marie Thouret, était infirme et âgée

de quatre-vingts ans. Comme elle ne pouvait descendre de

charrette, les gardes la jetèrent rudement sur le pavé. On

la croyait morte. Mais se relevant, le visage ensanglanté :

« Je ne vous en veux pas, dit-elle ; je suis, au contraire,

« pleine de reconnaissance de ce que vous ne m'avez pas

ce tuée, parce que j'aurais été privée du bonheur de mourir

tt avec nos sœurs. »

Le président du tribunal révolutionnaire ayant reproché aux Carmélites d'avoir recelé des armes pour les émigrés, la prieure lui montra son crucifix : « Voilà, dit-elle, les « seules armes que nous ayons jamais eues dans notre « maison. — Vous avez affecté, reprit le président, d' exce poser le Saint Sacrement sous un pavillon qui avait la « forme d'un manteau royal. Cet ornement indique de

ce rattachement pour la royauté et par là même pour Louis « Capet et sa famille. — Vos lois, dit la prieure, ne « peuvent étendre leur empire sur les affections.' Du tf reste, si vous tenez à connaître nos sentiments, nous tt étions sincèrement attachées à Louis XVI et à son auguste (( famille. Si c'est là un crime, nous en sommes touies « coupables, et vous ne pourrez jamais arracher ce sentice ment de nos cœurs. »

L'accusateur public traita les religieuses de « fanatiques » ; une des Sœurs demanda aux juges ce qu'on voulait dire par là. a J'entends, dit Fouquier-Tinville, votre a attachement à des croyances puériles, vos sottes pra- « tiques de religion. — Ma chère mère et mes chères <t sœurs, s'écria la Carmélite, vous venez d'entendre l'ac- « cusateur déclarer que c'est à cause de notre sainte relitt gion qu'on nous fait mourir. Toutes, nous désirions cet tt aveu ; nous l'avons obtenu. Grâces en soient rendues à c( Celui qui le premier nous a frayé la route du Calvaire. « Oh ! quel bonheur de mourir pour mon Dieu ! »

Condamnées à mort le 17 juillet, les Carmélites remercièrent leurs juges. Elles montèrent le jour même dans les charrettes qui les conduisirent à la barrière du Trône, où les attendait l'échafaud. La foule fut impressionnée par ces femmes vêtues de blanc, qui chantaient des cantiques en allant au supplice. Elles furent exécutées, et la prieure mourut la dernière, après avoir béni chacune des religieuses qu'on immolait ^

De telles morts étaient les plus éloquentes apologies de

^ Le supplice des Carmélites de Compiègne, par Jules Sauz.^y, Lyon»

la religion persécutée. D'autres vengeaient d'avance les victimes par des avertissements prophétiques. De ce nombre fut celle de l'abbé Durand de Ramefort, vénérable ecclésiastique dont on admirait les vertus et la piété. Il comparut le 27 juillet 1794* devant le tribunal révolutionnaire de Bordeaux^ présidé par Lacombe, fameux terroriste qui avait approuvé l'idée d'une guillotine à quatre tranchants, destinée à accélérer les exécutions. Cette guillotine monumentale était déjà commencée, et la ■municipalité s'y était montrée favorable. Mais le Comité de surveillance interdit cet abominable engin de destruction, eflFrayé de l'usage qu'on en aurait pu faire.

Cest avec une arrogance digne de sa cruauté que Lacombe interrogea le prêtre qu'on lui amenait.

a Eh bien, scélérat, lui dit-il, te voilà donc traduit « devant un tribunal populaire, toi qui as fait tant de mal « à ton pays... Tu n'as pas gémi d'avoir causé la mort a des femmes que tu égarais... Un prêtre fanatique et a contre-révolutionnaire est un animal féroce qui dévore le « cœur des hommes... Tu mourras seul. Nous tâcherons a d'ôter de ce labyrinthe affreux ces femmes faibles qui tt ont eu le malheur de croire à tes prédications perfides.)' L'abbé Durand gardait le silence. « Veux-tu, reprit le a farouche président, cesser d'être prêtre un moment? a Veux-tu dénoncer les scélérats, les monstres de ton .tt espèce, tes complices? — Un prophète, répondit le a prêtre avec fermeté, a dit que Dieu nous abandonnerait « aux plus scélérats des hommes. »

ï 9 thermidor.

Il fut interrompu par les vociférations de la foule. Condamné à la mort^ il dit à Lacombe : a Tu me condamnes, a et je suis innocent. Mais sache que la colère du Seigneurtt est près de tomber sur toi. Encore quelques jours, et ce tt même peuple qui t'applaudit aujourd'hui te conduira à çt l'échafaud, à coups de pierres. — Tu l'entends, peuple, « rugit Lacombe. Crois-tu encore aux prophéties et aux « miracles? Non ; le règne des fanatiques est passé, tu n'es a plus leur dupe I »

Le vieux prêtre fut exécuté. Mais déjà Robespierre n'était plus, et le règne de la Terreur allait finir avec lui. Lacombe fut arrêté le 1" août. Insulté à l'audience par ceux qui l'acclamaient la veille, ses crimes et ses vols lui furent reprochés pendant deux heures et demie. Sa condamnation à mort fut accueillie par des cris de joie. Non content de l'avoir exécuté, on traina son corps dans les rues, et sa tête, placée au bout d'une pique, alla repaître les regards de ceux qu'elle avait fait trembler ' .

La persécution changea de caractère après le 9 thermidor et pendant le Directoire ; mais le sang des prêtres fut encore versé. En 1795, un prêtre schismatique qui s'était rétracté fut reconnu dans la ville du Mans et massacré par des jacobins. La même année, l'abbé Pierre Baclielier se préparait à dire la messe chez un fermier, dans le village de la Guyonnière. Des forcenés, avertis par un républicain, dispersèrent les fidèles, se saisirent du prêtre, et après avoir délibéré sur le sort qu'ils lui réserveraient, ils le tuèrent à coups de baïonnette, ainsi que le

* Histoire de la Terreur à Bordeaux, par Aurélien Vivib, II, 314.

paysan chez lequel il avait dit la messe. Ces meurtriers ne furent jamais poursuivis.

Plusieurs ecclésiastiques furent également massacrés dans l'Ouest, pendant la première moitié de Fan IV. Parmi eux on cite Fabbé Paul-Gédéon Babec, ancien curé d'Evron. Une colonne mobile de cinquante hommes envahit sa maison. Ils Fentrainèrent et le piquèrent avec leurs baïonnettes, en lui disant : o Offre ceci à ton bon Dieu 1 » Le chef ordonna ensuite à ses soldats de le fusiller. Le curé, qui était âgé et infirme, leur adressa de touchantes paroles et dit qu'il leur pardonnait sa mort. Un des soldats, ému par celte attitude si chrétienne, refusa de tirer. Les autres soldats firent feu, et le prêtre tomba foudroyé *.

Le 27 ventôse an IV, Alexandre Girardot, prieur curé de la Rouardière, près de Craon, fut exécuté à Laval comme réfractaire. Il n'avait pas cessé d'exercer son ministère dans le pays où il était resté caché.

Mais c'est surtout sous les balles des soldats, dans les pays de FOuest, que périrent alors les confesseurs de la foi.

« Les colonnes mobiles, dit M. Ludovic Sciout, tuèrent <t ainsi les prêtres jusqu'au Concordat! Le Directoire savait « que l'exécution judiciaire et publique des réfractaires ne « servait qu'à exciter les esprits contre lui; elle rappelait tt aux plus indifférents l'horrible période de la Terreur et u éveillait chez eux des sympathies pour une religion si a atrocement persécutée. D'ailleurs, l'opinion s'accrédic( tait de plus en plus que cette législation sanguinaire

' Dom PioLiN, Histoire de l'Eglise du Mans durant la Révolution, III,

« était abrogée par la Constitution de Tan III. Les prêtro- « phobes trouvaient plus prudent d'assouvir leur rage en a laissant leurs sbires égorger les prêtres aussitôt après tt leur arrestation; on trouvait le réfractaire dans une tt grange, dans un bois, on le fusillait, on le lardait de « coups de baïonnette, et on en était débarrassé tout de (( suite ! Cette méthode expéditive présentait une foule tt d'avantages. D'abord, les soldats n'avaient pas la peine « de faire avec leur prisonnier un trajet plus ou moins (( long, pendant lequel ils pouvaient être attaqués par les u paysans. Ensuite, bien que la procédure se réduisit à une tt constatation d'identité, il aurait fallu garder le prison- « nier au moins deux ou trois jours dans la ville ; la nou- « velle de son arrivée et de sa comparution devant les juges « aurait produit une grande émotion. On n'osait plus tt guère refuser au prêtre un défenseur ; celui-ci aurait tt pu protester contre les lois de sang qui le proscrivaient, tt demandé devant toute la ville ce que signifiait la liberté tt de conscience inscrite dans la Constitution, soutenu hautt tement que ces lois de persécution étaient abrogées, et tt que le tribunal, en les appliquant, commettrait un assastt sinat politique. Les juges inspiraient aussi des inquiétt tudes; très souvent ils se montraient embarrassés et tt honteux de leur rôle, et leur attitude contrastait singutt lièrement avec le calme et la fermeté du condamné. tt L'exécution du prêtre indignait les citoyens, sans les tt terrifier; catholiques et indifférents se disaient qu'ils tt assistaient aux derniers excès de la Terreur, et que la tt honte devait en retomber sur le Directoire. Il était donc tt bien plus simple de faire a.ssassiner les prêtres par lei^

816 LA FRANCE PExVDANT LA RÉVOLUTION.

tt colonnes mobiles. Toutes les catégories de révolutiontt naires y trouvaient leur avantage. Les gouvernants tt assouvissaient ainsi leur prêtrophobie avec moins de tt risques, et les assassins subalternes pouvaient se donner tt le plaisir de faire subir à leurs victimes des tortures et tt des raffinements de cruauté qu'il n'était pas possible de tt leur infliger dans une exécution judiciaire', »

Durant cette longue période commencée à la constitution civile et terminée seulement à la chute du Directoire, le clergé n'avait pas cessé de verser son sang, et méritait le bel éloge prononcé par Pie VII : a Le clergé gallican a tt conquis de nouveau dans l'Eglise, pendant la Révolutt tion, la place éminente qu'il possédait aux temps tt anciens ; il a fourni au ciel plus de martyrs que tout le « reste de l'Europe ensemble. »

Ces prêtres frappés pour leur foi avaient succombé pour elle et auraient pu adresser à leurs bourreaux ces paroles de TEcriture :

tt Mourons tous dans la simplicité de notre cœur, et le tt ciel et la terre seront témoins que vous nous faites moutt rir injustement *. »

La Révolution avait commencé par déposséder les pasteurs légitimes par l'intrusion des curés et des évêques

' Histoire de la constitution civile du clergé, IV, 453. ' Macchabées, lîv. I, chap. ii, v. 37.

assermentés. Mais, présents dans leurs paroisses ou retirés dans d'autres localités, les prêtres réfractaires continuaient de représenter aux yeux des fidèles la véritable Eglise ; ils étaient suivis par les vœux et les sympathies populaires. Au mois de juillet 1791 /l'Assemblée constituante espéra les vaincre, en décrétant qu'ils se retireraient, ainsi que les religieux, à trente lieues de la fi-ontière. C'était inaugurer la proscription légale. Mais les proscrits pouvaient l'éviter en restant cachés en France et en exerçant secrètement leur ministère.

Le décret rendu le 27 mars 1792 par l'Assemblée législative ordonna la déportation. En vertu de cette loi, tout ecclésiastique pouvait être déporté sur la demande de vingt citoyens d'un même canton, ou même sur de simples dénonciations ' .

Ces mesures ne furent pas appliquées par l'Assemblée législative qui les avait adoptées. La Convention les adopta à son tour, sans les exécuter. Des prêtres avaient émigré pour se soustrahre aux rigueurs qui les atteignaient ; mais beaucoup étaient restés en France ou y étaient revenus. La Convention édicta contre eux la peine de mort^. En même temps elle renouvela, en les aggravant, les lois de proscription et de déportation*.

Alors, on eut dans toute la France le spectacle d'innombrables ecclésiastiques arrêtés, dirigés vers les ports de mer, et entassés sur des vaisseaux où ils restèrent près de deux ans, décimés par la maladie, torturés par les souf-

' SaouT, III, 168.

* Loi du 18 mars 1793.

* Loi du 23 avril 1793.

318 LA PRAXCE PEXDA\T LA RÉVOLUTION.

franceSy en proie aux plus durs traitements. On en interna un grand nombre, les uns à Nantes, où Carrier les fit périr, dans les prisons et les maisons d'arrêt, d'autres dans des hôpitaux avec des galeux, ou confondus avec des galériens.

Un convoi de prêtres déportés à Rochefort arriva au mois de novembre 1793 à Limoges, où l'on avait préparé une procession d'ânes et de boucs, revêtus d'ornements sacerdotaux. Un porc fermait la marche, une mitre sur la tête avec cette inscription : « Le Pape, » Les autorités firent arrêter les charrettes, forcèrent les prêtres d'en descendre et de prendre place dans cette procession sacrilège, qui fut rangée autour d'un échafaud sur lequel on exécuta un prêtre insermenté *.

Sur 827 ecclésiastiques déportés à Rochefort, 542 périrent*- Le régime des prisons qui leur était infligé à Bordeaux et à Blaye n'aurait pas été admis pour des criminels. Pressés les uns contre les autres dans des séjours humides et malsains, ils y recevaient une nourriture insuffisante ou afTicHise. On avait soin de leur donner quelques bouchées de viaiifle, le vendredi et le samedi seulement, afin de conlrai îcr leurs pratiques religieuses. Après le 9 thermidor, ils n'eurent d'autre adoucissement que d'être employés à des travaux publics et traités comme des forçats.

La vie à fond de cale dans les vaisseaux était un long supplice. Deux vaisseaux, le IVashington elles Deux Associés^ avaient été transformés en prison, le transport à

' Le c/ergé français réfugié en Angleterre, par l'abbé Plassb, 1, 110. ' Scieur, III, 383.

Cayenne n'ayant pu avoir lieu, à cause des croisières anglaises. Us restèrent onze mois en face de l'ile Madame. Quatre cent quarante-quatre prêtres étaient entassés sur le second de ces navires, manquant d'air et d'espace. Il faut laisser une des victimes raconter les tourments qu'on leur faisait endurer :

tf Nous nous trouvâmes revêtus de linge et d'habits si a usés, si infectés de vermine, si déguenillés, que les plus « pauvres d'entre les pauvres qui vont mendiant de porte u en porte eussent dédaigné de les ramasser. Nous eûmes a beau les coudre, les rapiécer, tant qu'il nous resta le tt moindre lambeau d'étoffe, ou un brin de fil de quelque « couleur qu'il fût, il vint un temps où ils ne purent plus tt nous garantir des injures de l'air. Et ce fut cependant ic avec de pareils vêtements qu'il fallut, au sortir de « longues maladies qui nous avaient exténués, essuyer les « rigueurs d'un des plus cruels hivers qu'il y ait eu de a mémoire d'homme, et cela sans jamais voir de feu, qu'il tt nous fallait prendre nos grands repas sur le pont, expo- « ses au grand air et aux frimas, passer les nuits dans Tintt térieur du bâtiment, à la vérité, mais cependant dans ce un emplacement ouvert à tous les vents, sans matelas, tt sans paille même pour nous servir de lits... Aussi tout tt ce qui restait parmi nous de gens âgés, asthmatiques, tt rhumatisés, cacochymes, fut moissonné par l'hiver de tt 1794 à 1795...

tt Nous mourions de faim... J'ai vu de mes propres a yeux un de mes confrères demander avec instance queltt ques morceaux de pain, restes méprisés de la table du tt capitaine, qu'on se disposait à donner aux pourceaux.

« Sur le refus du mousse qui les portait, je Fai vu, sitôt Cl que cet enfant eut disparu, les retirer précipitamment u du bac de ces animaux, imbibés d'eau de vaisselle et tt d'autres immondices , pour en faire sa nourriture I . . . a Nous mangions debout, les pieds constamment dans tt l'eau, et nous n^avions qu'un petit couteau à manche de a bois entre dix... Les sains mangeaient avec les malades, tt les scorbutiques avec ceux qui n'étaient pas encore u atteints de cette maladie, laquelle, on le sait, se mania feste le plus souvent aux gencives qu'elle rend extrêmetc ment pâles et livides... Tels étions-nous pendant le jour, tt et toutefois ces maux n'étaient rien comparés à ceux de tt la nuit. Figurez-vous un obscur et ténébreux cachot de tt cinq pieds six pouces de haut dans sa plus grande élévatt tion, garni dans tout son pourtour de placets ou lits de tt camp. C'était en partie sur ces placets que couchait le tt plus grand nombre d'entre nous, mais si serrés et prèstt ses que nos bras portaient nécessairement sur le corps tt de nos voisins et que nous ressemblions parfaitement à tt des harengs en caque...

« On interceptait presque toute communication avec tt Tair extérieur, en sorte qu'au bout d'une heure ou deux, tt il ne restait plus dans notre cachot qu'un air corrompu. tt Pour le purifier, on nous régalait tous les matins d'une tt fumigation de goudron. Cette opération consistait à tt plonger dans un petit tonneau plein de cette matière, « deux ou trois boulets rouges ; ils produisaient une fumée « épaisse et d'une odeur forte et acre ; que l'on fût tt enrhumé, pulmonique, asthmatique, n'importe, il faltt lait respirer cette fumée irritante, dût-on cracher le

a âang, dût-on rendre Pâme au milieu des efforts et des tt convulsions qu'elle occasionnait.

a Mais l'une de nos plus cruelles souffrances, c'est que a nous étions littéralement dévorés par la vermine... Plua sieurs de nous périrent sans qu'on pût assigner d'autre a cause que celle-ci...

(c Dans le grand hôpital, soixante malheureux prêtres tt étendus à demi nus sur le plancher nu, aussi pressés tt que nous l'étions sur le vaisseau même, froissés par un tt roulis presque continuel, ayant souvent la moitié du a corps dans l'eau que la chaloupe recevait de toutes parts, tt sans remèdes et pour ainsi dire sans médecins, souvent tt même sans tisane, à défaut d'eau douce, formaient le tf spectacle le plus déchirant pour des cœurs sensibles... tf La nuit, nous n'avions point d'infirmiers, point de boîstt son, pas même de lumière. Les malades qui croyaient tt avoir assez de force pour se traîner tombaient sur leurs tt voisins à demi morts, ou s'égaraient dans leur trajet et tt finissaient par se laisser tomber, au hasard, à l'endroit tt où ils se trouvaient, c'est-à-dire sur quelques-uns de tt leurs confrères à qui la douleur arrachait des cris déchitt rants... Il n'était pas rare d'en trouver à la pointe du tt jour deux ou trois qui avaient ainsi rendu le dernier tt soupir dans l'obscurité de la nuit. Une fois, il en périt tt jusqu'à quatorze en vingt-quatre heures, tant du Washtt ington que des Deux Associés, \ peine avaient-ils rendu tt le dernier soupir, que le patron de la chaloupe hissait tt un certain pavillon, à l'inspection duquel on connaissait tt sur le vaisseau, qui était à peu de distance, qu'il ^ « mort un prêtre à Thôpital. A l'instant, tout l'équif n. 21

tt comme s'il eût appris le gain d'une bataille^ hurlait, en u levant le chapeau, les mots favoris : « Vive la Réputt bUque * I »

L'émigration du clergé avait suivi les rigueurs des lois révolutionnaires. Dix-huit cents ecclésiastiques partirent à la première époque, en 1791 et 1792. Le redoublement ' de persécution et les massacres de septembre en firent sortir de France à peu près autant *. On peut évaluer à quarante ou ciuquante mille le nombre des prêtres jetés par la Révolution hors de leur patrie '.

Le 5 septembre 1792, un décret interdit l'exportation des matières d'or et d'argent, monnayées ou non, sous peine d'emprisonnement, et en attribuant le quart de la valeur des objels saisis à ceux qui découvriraient les contraventions. Beaucoup de prêtres furent ainsi dépouillés à la frontière, qu'ils ne pouvaient passer qu'au prix des plus grands dangers. Us n'obtenaient pas sans difficultés des passeports délivrés avec une lenteur calculée par des autorités hostiles. Ils avaient beau obéir à la loi qui les bannissait du territoire, on les punissait encore de leur obéissance par des insultes, parfois même en les massacrant. En Normandie, quatre ecclésiastiques, se rendant au Havre, munis de leurs passeports, furent arrêtés. Deux d'entre eux furent assommés; on précipita les deux autres dans les flots. Trois autres furent égorgés près de la même localité *.

' Relation de Tabbé de La Briche. — Les martyrs du diocèse de Bourges, par Tabbé Caillaud, p. il et suit.

> Grégoire, Mémoires, II, 172.

3 Taivb, La Révolution, III, 381. — L. Sciout, III, 2S5, * Barruel, Histoire du clergé, II, 185.

Plus de deux mille prêtres se réfugièrent en Italie, dans les Etats pontificaux^ et l'on compta vingt-quatre évéques français à Rome. La charité de Pie VI sut pourvoir aux besoins de tous les exilés, qui furent répartis dans les dilTérents diocèses d'Italie, où ils furent accueillis avec la plus grande charité.

Les ecclésiastiques du midi de la France émigrèrent en Espagne et en Portugal. L'épiscopat espagnol se signala par son généreux accueil. L'archevêque de Tolède avait cinq cents prêtres à sa charge. L'évêque de Valence faisait graver sur les murs de la demeure où il recevait les proscrits, cette belle maxime : « Oportet episcopum esse hospitalem * ! n

La Suisse compta jusqu'à six mille prêtres réfugiés. II y en avait quatre mille dans le canton de Fribourg, et le seul village de Wisternen en logeait quatre-vingts. La charité des protestants ne fit pas défaut aux prêtres catholiques. Ceux-ci cherchaient à reconnaître l'hospitalité qu'on leur accordait, soit en instruisant les enfants, soit en se livrant aux travaux des champs ^.

Les prêtres de Normandie et de Bretagne se répandirent dans les iles de Guernesey et de Jersey, où le culte catholique fut établi sous la direction et par les soins de l'évêque de Tréguier. Quatre mille prêtres résidèrent dans ces deux iles^ et y furent comblés d'égards et de bienfaits par les habitants '.

* Histoire de l'Eglise de France pendant la Révolution, par l*abbë Jagbr, III, 587.

»/*jV/..591.

» ïbiJ., 593.

Le souvenir de la magnifique hospitalité que reçut en Angleterre le clergé proscrit, doit rester à jamais gravé dans le cœur de l'Église de France. Les ecclésiastiques y furent au nombre de neuf à dix mille. Beaucoup regagnèrent le continent ou s'embarquèrent pour les missions d'Amérique et de la Chine ^ Le séjour de ceux qui vinrent chercher un asile en Angleterre dura près de dix ans. Douze cent cinquante prêtres y moururent.

Ces émigralions commencées de 1792 à 1793 se renouvelèrent de 1794 à 1795, sous l'empire de la persécution, et après le 18 fructidor. L'épiscopat comptait de nombreux représentants parmi ces réfugiés. M. de La Marche, évéque de Léon, fut un des premiers ecclésiastiques arrivés en 1791 sur la terre anglaise, où son infatigable activité sut multiplier les appels à la charité et organiser les secours pour les exilés.

Un bill du Parlement anglais accorda aux évêques dix guinées par mois (250 francs), et trente-cinq schellings (45 francs 50) aux prêtres. La charité privée ne resta pas au-dessous de la libéralité du gouvernement. Madame de Shelburne fut une des bienfaitrices que les réfugiés n'invoquaient jamais en vain. Le marquis deBuckingham recueillit jusqu'à sept cents prêtres dans son château de Winchester. La marquise de Ruckingbam y établit une manufacture de tapisserie à laquelle étaient employés deux cents ecclésiastiques, et dont le produit était consacré à leur soulagement. Réunis dans cette demeure, ils formaient une vaste communauté qui se faisait remarquer par l'édification de sa

* Le clergé français réfugié en Angleterre, par le chanoine f . X. Plassk, I, Introduction, p* xxv.

vie. Ils y restèrent trois ans, et, avant de partir, ils voulu* rent consigner sur une plaque de marbre, placée dans la chapelle du château, Texpression de leur reconnaissance pour leurs nobles hôtes.

Les quêtes et les souscriptions venaient au secours de tant d'infortunes. Des paroisses fournirent jusqu'à mille livres sterling* (25,000 francs). Les sommes données ainsi par la charité anglaise dépassèrent deux millions, selon le rapport de Pitt au Parlement, en 1799.

Le peuple rivalisait avec les grands seigneurs ; le denier de l'artisan se mêlait à l'or des riches. Une maiiresse d'hôtel voyant un jour la détresse de plusieurs ecclésias<tiques, diminua le prix des mets qu'on leur servait. Un gentleman réclama aussitôt la note et la paya.

Il faut le dire à l'honneur du clergé anglican : il oublia les dissidences religieuses pour ne voir dans les prêtres français que des frères en Jésus -Christ. Il provoqua et recueillit des offrandes pour venir à leur aide.

tt On voyait alors le prêtre catholique et le ministre tf protestant, si différents de croyances, dormir sous le a même toit et manger à la même table '. »

L'évêque d'Avranches recevait l'hospitalité d'un ministre protestant. Un trait peint à la fois les sympathies qu'éveillaient dans les cœurs les prêtres français et les nobles sen* timents de la nation anglaise.

Quelques ecclésiastiques, fuyant leur patrie, venaient de

' Journal hiitoriqw et religieux de Vémigration, par l'abbé de Lvbkbsac, 17 et 18.

' L'abbé Jagbr, Histoire de l'Église de France pendant la Révolution, III, 614.

débarquer sur les rivages d^Angleterre. Us enlrèrenl le soir dans une chapelle protestante à l'heure de la prière. Le ministre était en chabre. En les apercevant^ il interrompit son sermon pour leur adresser ces paroles en français :

a Messieurs /je vous loue de la fermeté et du courage a que vous avez montrés dans la persécution dont vous tt êtes victimes, et dans les dangers auxquels elle vous a a exposés. Que Dieu vous récompense et vous fasse jouir a par la suite de toute sorte de prospérité I »

Puis, après avoir fait un profond salut à ces prêtres qui s'inclinèrent, il reprît en anglais l'exhortation commencée ^

Admirable spectacle que celui que présente alors l'Angleterre I Des croyances opposées, qui avaient jadis armé les hommes les uns contre les autres, se rencontraient pour s'unir dans le malheur et la charité chrétienne.

Le clergé français se montra digne de l'hospitalité d'un pays si généreux. Sa conduite, son attitude inspiraient l'estime et le respect. Tous les prêtres en état de gagner leur vie travaillaient avec courage et exerçaient différents métiers. Les uns étaient tailleurs, brodeurs, horlogers; d'autres adoptaient les professions de cordonniers, de facteurs, de commis de magasin. Il y en avait qui labouraient la terre. Leurs épreuves n'altéraient pas leur sérénité, et la manière dont ils les supportaient était le plus beau témoignage de leur foi. Leur culte, transporté sur une terre étrangère, donnait lieu à des manifestations pieuses

' Le clergé français réfugié en Angleterre, par le chanoine Plassb, I, 152.

LE CLERGË. 327

OU la majesté du sacerdoce s'unissait au caractère touchant de l'exilé. On voyait jusqu'à douze cents prêtres s'approcher à la fois de la Table sainte. Du fond des petites chapelles catholiques bâties à Londres pour les émigrés, s'élevaient des prières demandant au ciel le salut de la France.

Les prêtres français ne savaient comment s'acquitter envers leurs bienfaiteurs. Ils avaient prié l'évêque de Léon d'être l'interprète des sentiments dont ils étaient pénétrés envers les Anglais.

(c La dette qu'ils vous imposent, leur répondit ce pré- « lat, n'est pas de celles que vous puissiez acquitter par « vos propres moyens; mais la religion vous offre ses « ressources. Notre Dieu peut se charger du bonheur d'un tt peuple qui fait tant pour le vôtre. »

Six évéques et quelques prêtres, à l'abri du besoin, avaient refusé par délicatesse les secours accordés par le gouvernement anglais. Des ecclésiastiques purent prélever sur leur travail et sur les fonds qu'on leur fit parvenir de France, les sommes qu'ils tinrent à honneur de verser comme une restitution au comité anglais venu à leur aide. Ces sommes s'élevèrent à trois cent cinquante mille francs ^ Us trouvèrent moyen de secourir à leur tour l'infortune de leurs confrères déportés à la Guyane après le 18 fructidor, et ouvrirent entre eux une souscription qui produisit trente mille francs ^.

Aux prêtres français s'étaient joints dix ou douze niille émigrés qui ne reçurent pas un accueil moins généreux sur

> Jagbr, IH, 624.

» /ô/i/.,III, 626.

3t8 LA FRANGE PENDANT LA REVOLUTION.

la terre anglaise^ si hospitalière pour les exilés. Tant de détresses semblaient défier la charité, mais ne purent la décourager. L'abbé Carron, dont le nom est resté justement vénéré, accomplissait de véritables miracles. Ses œuvres se multipliaient avec les souffrances qu'elles avaient h soulager.

La présence d'un si grand nombre de prêtres catholiques pouvait amener à leur religion ceux qu'édifiaient leurs exemples et leurs vertus. Des protestants s'alarmèrent de leur influence et les accusèrent de prosélytisme. Mais l'évéque de Winchester fit procéder à une enquête ; elle démontra que le clergé français ne méritait aucun reproche sous ce rapport, et qu'il n'avait jamais cherché à porter la moindre atteinte à la religion du pays dont il recevait tant de bienfaits. Eloge précieux auquel il faut ajouter celui que Pitt fit, en 1799, au Parlement, de ces prêtres dont il disait :

(c Peu de personnes oublieront la piété, la conduite irré* tt prochable, la longue et douloureuse patience de ces tt hommes respectables. Jetés tout à coup au milieu d'une ce nation étrangère, différente par sa religion, sa langue, « ses mœurs, ses usages, ils se sont concilié le respect et tt la bienveillance de tout le monde par l'uniformité d'une « vie remplie de piété et de décence, Le pays qui les a «« reçus a été favorisé du ciel ' . »

La persécution se continuait en prenant des formes non-» velles. Il semble qu'il ne resiât plus de victimes à frapper dans le clergé dispersé par l'exil ou décimé par la Terreur»

' Jagbr, in, 628

LE CLEUGÉ. 329

Mais les symptômes de retour aux idées religieuses réveillaient l'animosité du gouvernement révolutionnaire. Le coup d'Etat du 18 fructidor surprit les prêtres de retour dans leur patrie, et recommençant à exercer leur ministère avec la confiance qu'avait fait naître la chute des fameux terroristes.

Du 18 fructidor an V au 30 prairial an VII, le clergé français vit condamner, arrêter, déporter dix sept cent cinquante-six de ses membres, chiffre considérable, surtout si Ton se rappelle les pertes qu'il avait déjà subies. Ce chiffre formait le quart des prêtres qui résidaient alors en France *.

De vendémiaire an VI à thermidor an Vil , le Directoire ne rendit pas moins de deux mille cent vingt-quatre arrêtés de déportation. Sur quatre-vingt-neuf départements français, c'est à peine si deux ou ti'ois furent épargnés par ces rigueurs, qui atteignirent huit mille deux cent treize prêtres belges*. Toutes les sentences prononcées contre les ecclésiastiques ne furent pas appliquées à ceux qu'elles visaient ; leur exécution rencontrait des difficultés. Outre le nombre de vaisseaux qu'eût exigé la déportation d'un si grand nombre d'individus, on avait à franchir les obstacles qu'op-* posaient les croisières anglaises. Beaucoup de prêtres enfin échappaient aux poursuites dirigées contre eux, soit en émigrant, soit en se cachant comme aux jours de la Terreur.

Le livre que M. Victor Pierre a consacré à l'étude de cette époque contient des statistiques relevées d'après de longues et minutieuses recherches. Les prêtres français

* La Terreur soue le Directoire, par Victor Pierrk, p. 253. » Ibid.

déportés à la Guyane et dans les îles de Ré et d'Oléron y forment le chiffre total de neuf cent quatre-vingt-quinze * .

Le premier convoi de déportés fut embarqué, le 12 mars 1798, sur la Charente. Il comprenait cent quatre-vingtdeux déportés, parmi lesquels se trouvaient des émigrés, et cent cinquante-cinq ecclésiastiques. On y avait mis cinq voleurs, sans doute avec une intention outrageante. A bord, on les nomma « les cinq directeurs » , par mépris pour le Directoire. Une croisière anglaise livra un combat au navire, qu*elle endommagea, et qui, par suite de ses avaries, dut rester un mois, attendant des ordres. Les déportés purent espérer qu'on les débarquerait en France; mais on les transporta sur un autre bâtiment appelé la Décade, insuffisant pour les contenir, et où ils eurent peine à trouver place. Ils arrivèrent le 9 juin dans la rade de Cayenne, et furent conduits à terre, presque tous malades.

Le 2 août, la Vaillante quitta Rochefort, emportant vingt-cinq prêtres auxquels on avait joint vingt- trois galériens. Attaquée par une frégate anglaise, elle se rendit. Le capitaine du vaisseau anglais, ayant ordonné aux galériens de rester sur la Vaillante, prit à son bord les ecclésiastiques et les conduisit en Angleterre, où ils échappèrent à la déportation.

La Bayonnaise, partie également de Rochefort, contenait cent dix-neuf déportés. Les prêtres y étaient au nombre de cent huit, et Ton y comptait quelques émigrés. Le reste se composait de repris de justice. M. Brumauld de Beauregard, qui fut depuis évêque d'Orléans, se trouvait

» La Terreur sous le Directoire, Pièce» justificatives, p. 459.

parmi les prêtres'. II a laissé d'intéressants mémoires où il raconte sa déportation à la Guyane. Pendant la traversée, il se préparait avec ses compagnons d'infortune aux épreuves de l'exil, édifiant l'équipage par le spectacle d'une piété courageuse et résignée.

« Chaque matin, dit-il, nous faisions la prière; nous a lisions celles qui sont propres à la messe, nous y « joignions une épître et un évangile; le soir, la lecture, le a Rosaire et une prière pour les ennemis. Le bréviaire (c se récitait à la même heure, et l'exactitude à ces devoirs « présenta à tout l'équipage un spectacle imposant. Le a poste des charpentiers touchait à une des grilles qui <c nous renfermaient; nous nous aperçûmes que le maître (c et ses adjoints se découvraient pendant tout le temps « que duraient nos prières ; ils n'y manquèrent jamais, et tt ils gardaient le silence...

« Que l'on se transporte en esprit au milieu de nous, u qu'on se peigne des hommes arrachés à leur patrie, à te leurs parents, à leurs amis, à leur troupeau ; la plupart, a après d'autres périls, après d'autres exils; conduits ce comme des malfaiteurs et opprimés par un gouvernement a sévère, injuste et tout-puissant; laissant derrière eux la « France dans la terreur, sans religion, sans temples, a sans ministres; et conduits, on l'a déjà vu... dans une « terre qui a, dans tout l'univers, le renom de dévorer « ses habitants. Certes, les ossements épars des dépor-

' Vicaire général de l'évêque de Luçon aa moment de la Révolution, il avait été déporté en Angleterre, puis il était revenu en Vendée en 1795 ejfc avait exercé le culte dans le département de la Vienne. Il fut promu en 1823 à révêcbé d'Orléans, dont il se démit en 1839, et mourut en UM, à Poitiers, âgé de quatre-vîngt-douie ans.

3ât LA FRANCE PENDANT LA REVOLUTION.

a tés attesteront à jamais la vérité de leurs craintes» Oh I tt ouiy conduits à leur tombeau! et qui ignorent s'ils tt auront, du moins, la liberté de le choisir; s'ils seront a semés dans ce vaste désert ; s'ils seront réunis, ou 3i, tt au terme du voyage, une prison ne les attend pas ; qui a n'ont d'autre espoir de vivre que par les secours que leur « donnera ce gouvernement irrité, ce que leur procurett ront leurs bras et leurs talents. Tous ou presque tous tt n'étaient-ils pas incapables de travailler à la terre, par tt leur état, leur âge et leurs infirmités?

tt Ces alarmantes incertitudes faisaient la matière la tt plus ordinaire des conversations du jour et surtout des tt rêveries du soir, que le silence de la mer et le mouve* tt ment uniforme des vagues inspirent toujours. Je ne tt m'en défends pas, elles ont souvent rempli mes nuits. tt La religion relevait alors notre courage ; nous invott quions avec foi Celui pour la cause duquel nous souftt frions... J'aimais à réciter le Salve Begina. Je me tt retournais alors vers la France, et mon cœur me tt reportait vers cette maison sainte qui m'avait si soutt vent donné, dans ma prison de Poitiers, le signal de tt l'immolation de la victime de paix. Mais je ne voyais tt pas sans regret,, au milieu des nuits, s'abaisser peu à tt peu l'étoile du Nord; chaque jour m'éloignait de ma a patrie. >?

M. de Beauregard trouvait à exercer son ministère auprès de ses confrères malades ; il administrait les mourants et voyait le terme de l'exil arrivé pour ceux dont les corps étaient jetés à la mer. Sur la Bayonnaise se trouvaient des prêtres constitutionnels, frappés, comme les prêtres insermentés^.

par la persécution révolutionnaire « Ces ecclésiastiques ne se mêlaient pas les uns aux autres. Us formaient une droite et une gauche. Un des officiers du vaisseau, M. Pottier de La Houssaye, était chargé de la surveillance des déportés el avait pour eux d'excellents procédés*

« 11 s'était aperçu, dit M. de Beauregard, que le côté « gauche était toujours plus agité que le côté droit, occupé ce par les prêtres fidèles. 11 aborda précisément un groupe u très nombreux de prêtres assermentés pendant quMls tt déploraient leur triste situation, et qu'ils taxaient d'intt justice le Directoire pour les avoir déportés. Sa préa sence ne fit pas discontinuer un orateur à voix forte, a malgré que M. de La Houssaye l'y invitât, en lui faisant (( observer l'inutilité de ses plaintes, peut-être, disait-il, c( un peu trop fréquentes. Les déportés qui entouraient « l'orateur élevèrent la voix tous à la fois et s'unirent tt à lui.

a — Qu'avoDS-nous fait, dirent-ils, pour mériter notre (c sort? Nous obéissons au gouvernement depuis le comte mencement de la Révolution en tout ce qu'il nous a tt prescrit, nous avons été fidèles à ses lois ; nous l'avons ce servi; pourquoi nous déporter ainsi sans motifs, sans Cl raison, sans jugement et sans justice? Votre gouvernece ment est atroce et tyrannique.

a — Messieurs, répondit l'officier, je ne suis pas ce goutt vernement auquel vous m'identifiez. J'ai montré assez <e de pitié pour votre sort pour que vous ayez pu voir tt qu'elle n'était pas feinte. Je venais dans le dessein de tt vous consoler, en vous détournant de ces pensées qui ce vous exaspèrent; vous n'avez pas daigné m' entendre;

et eh bien, vous allez savoir ce que je pense. Le gouvercc nement vous déporte ainsi que ces messieurs (en montt trant un groupe de prêtres fidèles qui gardaient le tt silence), mais avec des pensées bien différentes sur eux a et sur vous. U déporte ces messieurs, qui jamais ne se u plaignent de lui, quoique depuis longtemps il les pource suive, par la raison qu'il n'a jamais pu les vaincre et a que leur fermeté le désespère. En les perdant, il les tt respecte et les regrettera peut-être un jour. Mais, pour tt vous, messieurs, il vous rejette, parce qu'il méprise et tt redoute votre versatilité suspecte et mensongère. A coup tt sûr, il ne vous regrettera jamais \ n

Arrivés à Cayenne, les déportés y trouvèrent, dans les soins et les égards dont ils furent l'objet de la part des colons, un adoucissement à leur triste situation. Mais à peine débarqués, un arrêté du Directoire interdit aux déportés de rester à Cayenne et dans l'Ile de ce nom. Un certain nombre d'entre eux se dispersa parmi les colons, qui leur procurèrent des moyens d'existence. D'autres furent déportés à Sinnamary et à Conanama. Les privations, le climat, les fatigues, les maladies causèrent une mortalité affreuse. A Conanama, véritable désert au milieu duquel on avait improvisé un village, sur 87 déportés, 28 succombèrent. Les mauvais traitements et la rapacité des nègres ajoutaient aux épreuves des malheureux proscrits.

Le corps de l'abbé Brenugat, vicaire de Bazoges en Vendée, resta trois jours sans que les nègres consentissent

k ' Mémoires de Mgr Brumauld de Beauregard, Poitiers, 1S42, II, 294,

à Finhumer. Sa fosse dut être creusée par ses confrères. Les nègres, qui vendaient cher leurs services, dépouillaient les morts et volaient les vivants. Les mourants avaient-ils disposé du peu qu'ils possédaient en faveur de leurs compagnons d'exil ? Tadministration du Directoire s'en emparait, et faisait vendre leurs effets au profit de la République.

Sur 87 déportés de la Décade et 74 de la Bayonnaise, 69 moururent à Conanama*. Transportés à Sinnamary, les survivants ne firent que changer de tombeau. On compte 10 morts en décembre 1798, et 11 en janvier 1799^

Le chiffre total des morts pendant la durée de l'exil dont le 18 brumaire fut le terme s'élève à 180 : 24 laïques et 156 prêtres^.

Les îles de Ré et d'Oléron gardaient les déportés que le Directoire se proposait d'envoyer à la Guyane, projet qu'il ne put exécuter à cause des croisières anglaises qui exposaient les navires à la capture des déportés, c'est-à-dire à leur délivrance. La citadelle de l'ile de Ré renferma 943 prêtres et 117 laïques. Tous les déparlements de la France, à l'exception de huit, s'y trouvèrent représentés. Les privations les plus dures aggravaient les souffrances de la captivité et de la maladie. Le mélange des prêtres réfractaires et assermentés s'y retrouvait comme ailleurs, avec les difficultés et les divisions qui en résultaient. Toutefois, les exercices religieux apportaient, leurs consolations aux détenus. M. de Maillé La Tour-Landry, évêque de Saint-

* La Terreur sous le Directoire, par Victor Pibrrb, p. 310. « Ibid., p. 311.

• Ibid., p. 435.

...Coo,>

Papouly demeuré en France pendant la Terreur, arriva parmi eux, au mois de février 1799, et devint le chef de cette Eglise proscrite et persécutée.

Dans la citadelle d'OIéron étaient réunis 250 déportés : 46 laïques, chouans, journalistes, officiers; 66 prêtres français et 126 prêtres belges. Leur genre de vie était à peu près semblable à celui de Tile de Ré. Le manque d'espace, l'entassement des détenus y occasionnaient les maladies. L'hôpital était dépourvu de toutes les conditions les plus nécessaires. Les morts furent cependant peu nombreuses dans l'île d'OIéron comme dans celle de Ré.

Le coup d'État du 30 prairial an VII (18 juin 1799) détermina quelques mises en liberté, celles de douze prêtres assermentés, détenus dans la citadelle de Ré; il n'y en eut aucune dans l'île d'OIéron avant le 18 brumaire. A cette date, on comptait encore 941 déportés à l'île de Ré et 240 à Oléron. Leur captivité ne cessa que par la promulgation de la Constitution de l'an VllI, le Premier Consul s'étant prononcé pour leur élargissement. Il y eut toutefois une restriction pour les ecclésiastiques dont on exigea un serment de fidélité à la Constitution. L'abbé Emery fut d'avis qu^on pouvait le prêter sans qu'il impliquât l'approbation des lois'lontraires à la conscience. Les esprits se divisèrent sur cette question. Deux cents prêtres, et avec eux M. de Maillé, évêque de Saint-Papoul ' , refusèrent de signer la promesse de fidélité. Mais ils réussirent à s'échapper de leur prison, et l'administration, par un manque de surveillance, sembla vouloir favoriser leur évasion *.

' Il fut nommé évêque de Renaes, après le Concordat.

' Victor Pierre, La Terreur sous le Directoire, p. 333-404.

L'arrêlé qui concernait les prêtres de Ré et d'Oléron fut transmis à ceux de la Guyane* Quelques-uns prêtèrent le serment qui était le prix de leur liberté : la plupart le refusèrent. Quelques prêtres furent renvoyés sans conditions. M. Brumauld de Beauregard fut du nombre.

Le 5 septembre 1800, les déportés de la Guyane furent transférés aux îles de Ré et d'Oléron, 18 d'entre eux, pris par des frégates anglaises, passèrent en Angleterre pour revenir en France.

Du 21 janvier 1800 au 7 novembre 1802, 108 déportés étaient partis de Gayenne, les uns à leurs frais sur des bâtiments de commerce, les autres sur des bâtiments de rÉtat.

Trois ans entiers s'étaient écoulés depuis le 18 brumaire, sans qu'on eût fait cesser le long exil auquel tant de malheureux et d'innocents avaient été condamnés. Soit indifférence du gouvernement, soit par d'autres motifs, la déportation fut prolongée de deux ans environ pour deux tiers des déportés, et pour les autres, de trois ans au delà de là chute du Directoire. 11 déportés restèrent volontaire* ment à la Guyane : 7 laïques et 4 prêtres, dont deux furent successivement curés de Gayenne \

La guerre déclarée par la Révolution à la foi chrétienne se terminait par le triomphe des idées religieuses. Ges idées trouvaient des défenseurs parmi ceux qui les avaient combattues. Rivarol, abjurant le scepticisme du dix-huilième siècle, écrivait en 1797 :

tt Notre malheur, c'est de ne pouvoir désavouer pour

* Victor PiKRRB, La Terreur tous le Directoire, p. 394 et suiv. lî. 22

tt élèves les acteurs du drame révolutionnaire. » Et il ajoutait avec beaucoup de justesse : u Quiconque renverse (( l'ancien autel pour en élever un nouveau est un fanatt tique. Quiconque renverse pour ne rien substituer est un a insensé, yy

Dans un rapport au conseil des Cinq-Cents, le 29 prairial an V, Camille Jordan affirmait que a le besoin des idées a religieuses est senti par les peuples en révolution y) .

(c II est précieux pour vous, disait-il, que les relia gions existent ; elles seules parlent efficacement de la tt morale au peuple ; elles ouvrent son cœur aux douces tt affections, elles lui inspirent le sentiment de Tordre. tt Les lois ne sont que le supplément de la morale des tt peuples. »

tt Quand la connaissance du cœur humain, disait à son tt tour Fourcroy, n'apprendrait pas que la grande masse tt des humains a besoin de religion, de culte et de prêtres, tt la fréquentation des habitants des campagnes et surtout tt de celles qui sont très éloignées de Paris, la visite des tt départements que j'ai parcourus^ me l'auraient seules bien tt prouvé. C'est une erreur de quelques philosophes mott dernes dans laquelle j'ai moi-même été entraîné, que tt de croire à la possibilité d'une inslruction assez répan- « due pour détruire les préjugés religieux. Us sont, pour tt le plus grand nombre des malheureux, une source de tt^ consolations ; ils l'ont même été pour quelques esprits tt très éclairés dans tous les siècles. II faut pardonner et tt souffrir dans le plus grand nombre des hommes une tt opinion que les lumières les plus grandes et le génie le tt plus profond ont laissée germer dans la tété de Pascal,

a de Newton, de Rousseau, etc. La guerre de la Vendée a « donné aux gouvernements modernes une grande leçon û que les prétentions de la philosophie voudi*aient en vain ec rendre nulle ' . »

Les jours de décadi n'avaient plus pour observateurs que les fonctionnaires publies, et Lelourneur, dans une circulaire du 19 brumaire an VI, avouait la défaveur attachée aux lois décadaires. En vain le Directoire avait-il ravivé la persécution et ressuscité la Terreur. En vain adressait-il, le 19 germinal an VII, un message au conseil des Cinq-Cents pour l'inviter à établir le culte décadaire dans toutes les églises et à le faire pénétrer de force dans les campagnes*. Le vœu populaire de la France redemandait ses prêtres et ses autels.

En floréal an IV, le culte avait commencé de renaître, exercé par plus de trois cents ecclésiastiques. Les vicaires généraux de Mgr de Juigné gouvernaient régulièrement le diocèse de Paris. Toutes les boutiques s'étaient fermées le jour de Pâques, et les églises avaient peine à contenir lès fidèles.

Au mois de septembre 1796, 32,214 paroisses étaient desservies ; c'est le chiffre relevé par Grégoire, Tévêque

^ Compte readu de la mission de Fourcroy dans la 12* division militaire, nivôse an IV. — Félix Rocquain, Etat de la France au 18 brumaire, p. 148.

' Débats et décrets, p. 311. — t Nous voyons avec amertume le dimanche c romain rivaliser avec trop d'avantage contre Je décadi, écrivait, le • 21 décembre 1798, Tagent national du canton de Saint-Simon, en c envoyant au département la copie d'un arrêté sur Teiécution des décadis. I L'un e&t marqué par l'allégresse imbécile da fanatisme, et l'autre par la t tristesse stupide. '« (El. Fleurf, Le clergé du déparlement de l'Aisne pendant la persécution, II, 430.)

constiUitionneP. 4,511 communes avaient redemandé officiellement l'exercice du culte ^.

En l'an IX, quinze églises de Paris étaient rendues au culte. Dix étaient desservies par des prêtres insermentés, cinq pai* des prêtres constitutionnels. Les théophilanthropes avaient Tusage commun de ces quinze églises, mais ne se livraient à leurs pratiques que dans trois ou quatre^.

Le retour de la religion reprenant possession de ses églises présentait parfois de singuliers contrastes. Le drapeau aux trois couleurs était arboré au-dessus de certaines chaires, où se lisait cette inscription : a Liberté des a cultes. )) Le prêtre catholique annonçait la parole de Dieu au milieu des maximes théophilanthropiques. La même église voyait se succéder l'ancien culte et le nouveau.

Les sanctuaires, les statues des saints, les emblèmes chrétiens gardaient la trace des mutilations révolutionnaires. Mais la résurrection religieuse apparaissait au milieu de la destruction. Plus on avait souffert des discordes civiles, plus on éprouvait le besoin de demander au ciel les consolations et Tapaisement après les douleurs et les ruines de la patrie.

« A Vannes, dit Barbé -Marbois rendant compte, le (c 19 nivôse an IX, de sa mission en Bretagne, j'entrai un (c jour des Rois dans la cathédrale. On célébrait la messe « constitutionnelle ; il n'y avait que le prêtre et deux ou 4( trois pauvres. A quelque distance^ je trouvai dans la rue

* Histoire du mariage des prêtres, p. v.

' Annales de la religion, V, 192. — Etudes sur ràistoire religieuse de la Révolution française, par A. Gazibr, liv. III, chap. il.

* RocQUAiN, État de la France au 18 brumaire, p. 2Si.

a une si grande foule qu'on ne pouvait passer : ces gens tt n'avaient pu pénétrer dans une chapelle déjà remplie de ce monde^ où l'on disait la messe appelée des catholiques. «Ailleurs, les églises des villes étaient pareillement a désertes, et le peuple allait à travers des chemins affreux a dans les villages voisins, entendre la messe d'un prêlre ce récemment arrivé d'Angleterre *. »

Les rapports adressés au gouvernement consulaire par les conseillers d'État envoyés en mission dans les départements sont uuanimes à reconnaître le réveil de l'esprit religieux. Toute persécution aura les mêmes conséquences. Elle élève ce qu'elle croit détruire; elle ranime la flamme dans les cœurs où elle était prêle à s'éteindre.

Sous le Directoire, aucun culte n'était rétribué. La séparation de l'Eglise et de TElat existait, mais non la liberté religieuse, puisque les catholiques étaient atteints par des lois de persécution et d'exception. Le clergé constitutionnel n'avait pas lieu d'être satisfait d'un régime où il était privé des traitements que lui avait octroyés la constitution civile de 1790.

Catholiques et con.stitutionnels étaient profondément divisés par les souvenirs du passé. Mais les uns et les autres avaient à se plaindre du Directoire; tous étaient intéressés à sa chute. De toutes parts on sentait le besoin de

^ RocguAiN, Et(U de la France au 18 brumaire, p. 275. — « La situa- « tion des prêlres iiisoamis est plus avantageuse que celle des prêlres sou- « mis... Ceux-ci sont négligés, abandonnés; il n'est pas de bon ton de se I joindre à eux. > Rapport de Lacuée sur Paris et les sept départements environnant», — i L'n dixième de la population suit les prêtres constituft tionnels. Le reste suit les prêtres émigrés et rentrés. > Rapport de Français de Nantes, sur le Vaucluse et la Provence, — Archives nationales, an IX. Taine, Le régime moderne, I, 228.

la pacification y et elle ne pouvait naitre que d'un accord entre le pouvoir civil et le pouvoir religieux.

L'exercice du culte catholique n'était pas encore libre au lendemain du 18 brumaire. Fouché, ministre de la police, déclarait, par une circulaire du 22 avril 1 800, que les lois de 1792 et 1793 restaient en vigueur, et en vertu de ces lois, les prêtres pouvaient être poursuivis et inquiétés. Cependant, le caractère personnel et l'autorité du Premier Consul rassuraient déjà les consciences, eu attendant que le Concordat (15 juillet 1801) vint rendre la paix à l'Église. Il imposa la démission des aDciensévêques, sacrifice auquel se résigna Pie VII, et qui dut le remplir de douleur, car il fallait déposséder de leurs sièges épiscopaux ceux qu'avaient illustrés leur noble conduite et leur inébranlable fermeté. Exilés de leur patrie, ils n'y rentraient que pour être exilés de leurs diocèses où ils auraient trouvé la récompense des années d'épreuves. Presque tous les évêques accédèrent avec une louable et généreuse abnégation à la demande du Souverain Pontife. Un petit nombre seulement s'y refusa et forma ce qu'on appelait et la petite Eglise « .

La liberté religieuse triomphait de la Révolution. Ou avait cherché à rendre le catholicisme responsable des meurtres de la Saint -Barthélémy, des lutter sanglantes suscitées entre les catholiques et les protestants, de la révocation de l'édit de Nantes. On ne saurait trop déplorer les erreurs et les passions humaines, qui, dans les siècles de foi, se couvrent du manteau de la religion, comme elles se sont cachées à d'autres époques derrière l'image trompeuse de la liberté. Mais l'incrédulité n'a-t-elle pas eu ses

proscriptions, son intolérance, et le fanatisme antichrétien n'a-t-il pas déchaîné de terribles fléaux ?

Toute croyance, quand elle est sincère^ mérite le respect. La conscience est un domaine inviolable et sacré. Il n>st possible à aucun pouvoir humain de lui imposer ce qu'elle rejette. On peut interdire les manifestations extérieures du culte; nul ne saurait vaincre la foi religieuse. Toute persécution est haïssable, et l'on doit condamner ceux qui voudraient forcer de croire, comme ceux qui défendent de croire.

La puissance temporelle de l'Eglise de France était détruite ; mais le clergé avait reconquis au prix de son sang une puissance plus précieuse et plus haute. Nous avons essayé de le suivre à travers les épreuves qu'il endura de 1789 à 1799, c'est-à-dire depuis le jour où la Révolution commença de confisquer ses richesses, avant de lé condamner à la prison, à la mort, à l'exil, à la déportation, jusqu'à l'avènement du Consulat, inauguré par la date célèbre du 18 brumaire.

Un rapide exposé a pu montrer quels abus s'éiaient introduits dans les institutions ecclésiastiques sous l'ancien régime, quels maux il est permis d'y signaler, en les envisageant sans passion et sans préjugés. Mais aussi, tout esprit sincère ne pourra refuser son admiration au clergé de France si cruellement opprimé par la puissance révolutionnaire. Tout homme de cœur saluera avec respect le long cortège de ses martyrs, et s'inclinera devant la fidélité que ne put vaincre la tyrannie exercée sur les consciences par un gouvernement persécuteur.

Beaucoup des institutions frappées par la Révolution ne

se sont pas relevées, ou n'ont retrouvé après les mauvais jours qu'une existence précaire. Bien des sceptres ont été brisés. La race royale, en qui s'incarne le glorieux passé de la France, a pris souvent le douloureux chemin de l'exil. La noblesse a disparu comme ordre privilégié et comme classe distincte ; elle n'existe plus que par des souvenirs transmis comme un héritage d'honneur et pieusement conservés dans le sanctuaire de la famille. Seul, le clergé a non seulement survécu aux catastrophes, aux attentats, aux destructions, aux ruines, mais on l'a vu renaître, forti6é par la persécution, grandi par le malheur. Sa pauvreté, son autorité purement spirituelle, ont encore éveillé la défiance des esprits ombrageux, et n'ont pas désarmé les inimitiés. Si l'on poursuit en lui les croyances qu'il représente, rien ne démontre mieux leur invincible empire que les efforts tentés pour les anéantir. Loin de les détruire, les persécutions les rendent plus ardentes et plus fidèles. La Révolution croyait frapper à mort FEglise de France; mais elle lui avait redonné une vie nouvelle, ajoutant à ses annales les pages les plus glorieuses qui aient jamais illustré son histoire.

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