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CHAPITRE VI

LA BOURGEOISIE I. Sa situation sous l'ancien régime. — II. Son rôle pendant la Révolution.

La bourgeoisie française, au moment de la Révolution, était représentée par environ 100,000 familles, appartenant à des conditions diverses ^ Il serait superflu de redire qu'elle concentrait en elle la puissance effective et réelle, sinon l'autorité nominale. A la noblesse étaient réservés l'éclat, les distinctions honorifiques, les avantages extérieurs, dernier reflet de sa grandeur passée, satisfactions qui consolaient l'amour-propre d'une influence disparue. Mais le pouvoir, celui qui dispose du gouvernement et des principales forces de l'Etat, était aux mains de la bourgeoisie. Les plaintes amères de Saint-Simon suffiraient pour prouver la place qu'elle occupait sous Louis XIV par les emplois* qu'elle exerçait , et qui , en favorisant l'élévation des familles, contribuaient à celle de toute une classe.

Sans parler des ministres comme Colbert et Turgot, qui montrent la bourgeoisie introduite dans les conseils du Roi, à des époques bien différentes, les intendants étaient

> Tâira, La Révolution, III, 421.

choisis dans ses rangs, et leur pouvoir surpassait de beaucoup celui des gouverneurs, tous issus de la noblesse. La première magistrature avait fini par se recruter dans la noblesse de robe ; mais beaucoup de charges de judicature avaient pour titulaires des bourgeois, et les contrôleurs généraux des finances, dont la situation personnelle acquérait une si grande importance par celle de leurs fonctions et par les intérêts qui leur étaient confiés, sortaient également du tiers état. Il suffit de nommer parmi eux Orry, pelit-fils d'un libraire ; Moreau de Séchelles, fils d'un drapier ; Boullongne, fils d'un peintre ; Silhouette, fils d'un modeste fonctionnaire de province ; Laverdy, fils d'un avocat, pour rappeler comment des hommes d'une origine obscure parvenaient alors aux premières places de l'Etat.

La noblesse était prépondérante dans l'armée, non en vertu d'un privilège de naissance, mais parce que ses goûts et ses traditions lui faisaient préférer le périlleux métier de la guerre aux emplois qui réclament la patience et le labeur. A la cour, elle était en quelque sorte chez elle, obtenant les faveurs du souverain, lui formant un entourage dont le prestige rehaussait la grandeur de la royauté. Les charges et les honneurs qu'elle possédait étaient en quelque sorte le prix de la gloire et de services ininterrompus, attestés par tous les champs de bataille. La noblesse était le soldat de la France; la bourgeoisie en était l'intendant; elle en dirigeait les affaires, elle en composait le gouvernement, et possédait ainsi l'influence politique qui échappait à la noblesse.

La bourgeoisie d'autrefois n'avait pas échappé à l'influence du scepticisme qui régnait au dix-huitième siècle

parmi les esprits cultivés. Dans les familles restées croyantes, le sentiment religieux reflétait souvent la rigidité et les habitudes austères inspirées par les traditions et les tendances jansénistes. D'humeur frondeuse, partiçan des parlements auxquels il tient souvent par ses relations et ses liens de famille, le bourgeois de l'ancien régime est cependant profondément attaché à la royauté \ Il aime peu la cour; mais il est fidèle au prince. C'est un bourgeois de Paris qui, écrivant ses mémoires, les termine ainsi.^ en 1775 : tt Le Français soumis à son Roi, le Roi soumis aux « lois, voilà notre devise*, w La foi politique de celui qui écrit ces lignes s'affirmera plus tard par des actes aux jours du dahger, et le 10 août 1792, il se trouve aux Tuileries parmi les défenseurs de la monarchie expirante.

La bourgeoisie se peint elle-même dans ses chroniqueurs, depuis Buvat et Mathieu Marais, jusqu'à l'avocat Barbier et à Hardy.

ce Dans aucun de ces bourgeois, auteurs de mémoires^ « observe très justement M. Aubertin, vous n'apercevrez c( trace des jalousies rancunières et des. convoitises bai-

^ t Quand il a cessé d'aimer et d'estimer Louis XV, il continue de rest pecter en sa personne la royauté. On ne saurait croire à quel point ce c respect subsiste, au défaut de rafTection trompée et découratjée, dans la c masse du peuple et de la bourgeoisie, ni combien l'ancienne France I s'est obstinée à pallier les fautes du prince, à ne les pas voir, afin de

c ménager le prestige d'une autorité qu'elle sentait nécessaire Uh

t mobile moins généreux, mais 1res politique, la peur, agissait conan^ t stimulant sur ce fidèle royalisme: le bourgeois craignait le peuple et s'en « défiait, t (L'esprit public au dix-huitième siècle, par Ch. Aubkrtlv,. p. 412, 416.)

* Rbgnaud, Histoire des événements arrivés en France, depuis sep' tembre 1770 jusqu'en février 1775. Manuscr. Bibliothèque nationale^ n» 13733. — Ch. Aubertin, p. 413-415.

348 LA FRANCE PENDANT LA RÉVOLUTION, tt neuses qui allaient bientôt, comme une peste publique, « envabir et gâter lauation ; leur sagesse tranquille est pure « de tout ferment malsain. Nous connaissons la candieur a et le désintéressement de Hardy. Le journal de Barbier tt respire d'un bout à l'autre la bonne humeur; ce sont les tt mémoires d'un homme heureux : vrai type du satisfait , tt il est aussi content des autres que de lui-même. Marais, tt homme de talent, jouit de l'estime qu'il inspire. . .

tt Sans doute, lorsque le soir venu, ces bons bourgeois tt écrivent à huis clos sur leurs registres et causent la tt plume à la main avec eux-mêmes, leur verve se donne tt carrière parfois aux dépens de la noblesse : ils ne se tt refusent pas la satisfaction de médire du fracas qui les tt étourdit et du scandale qui les révolte; mais dans ces tt épanchements intimes, où toute réticence est inutile, tt vous ne rencontrez à aucun moment l'invective pas- « sionnée, virulente, la tirade à la Figaro ; il n'y a point tt là un trop-plein de fiel et de colère qui brûle de se tt répandre. Us ne roulent aucun projet de vengeance et tt de destruction. Serait-ce que tout en sentant l'injustice tt du privilège et l'orgueilleuse suprématie de la naistt sance, ils en portent légèrement le poids ? ou plutôt le tt secret de leur modération n'est-il point dans la dignité tt même de leur indépendance? Maîtres chez eux, ayant tt conscience de la supériorité des races sérieuses sur les tt frivoles, ils tenaient la noblesse à distance, et ne sontt geaient pas plus à lui faire la guerre qu'à lui faire la « cour; ils suivaient une voie qu'elle ne traversait pas*. »

* Ch. AuBERTiN, p. 417. — Buvat, Marais, Barbier et Hardy représentent la bourgeoisie de Paris. Sur la bourgeoisie de prow ince oo peut lire les

II semble que la bourgeoisie n'eût plus riea à conquérir en 1789, et qu'elle eût tout, excepté la noblesse. Encore pouvait-elle se la procurer par l'acquisition des quatre mille offices qui anoblissaient dans la magistrature, la finance et l'administration. Mais si la bourgeoisie avait des avantages solides, si elle était parvenue comme classa à exercer l'autorité dans ses prérogatives les plus essentielles, il lui manquait des jouissances moins nécessaires peut-être, et plus sensibles, celles qui touchent à l'amour-propre. L'infériorité relative de son rang ne lui paraissait pas en rapport avec la puissance dont elle disposait. Plus les mœurs tendaient à efTacer les distinctions sociales, plus les institutions tendaient à les maintenir et à les rappeler.

Quand une classe n'a plus les réalités du pouvoir, elle cherche à s'en consoler par les privilèges du rang, et ce sont ceux qui, d'ordinaire, excitent le plus l'envie.

Mémoires de J.'B. Le Prince d'Ardenay, pnhWés par M. l'abbé Esnault (le Mans, 1880, in-8°). Avocat, juge-consul, maire de la ville du Mans, Tauteur de ces mémoires résume assez fidèlement le caractère, Teiistence et les goûts de ces familles qui voyaient leur ambition satisfaite par une élévation progressive. Un simple artisan, nommé Jean Le Prince, vient s'établir au Mans vers 1650, chez un maître cirîer dont il épouse la fille. Il devient, en 1686, écbevin de la ville. Son fils et son petit-fils continuenl son industrie, augmentent leur fortune, contractent d*honorables alliances. La seigneurie d'Ardenay entre par acquisition dans la famille, et la charge de secrétaire du Roi, achetée en 1763, moyennant soixante-six mille livrer, loi confère la noblesse héréditaire, de telle sorte que Farrière-petit-fils de l'ouvrier cirier figure en 1789 parmi les membres de la noblesse du pays. Il est seigneur et châtelain ; il porte des armoiries. Cette simple filiation est on exemple qu'on peut citer parmi beaucoup d'autres, et montre comment one famille d'origine modeste pouvait s'élever sous l'ancien régime, grâce au mérite et à la persévérance de plusieurs générations. Par le travail on parvenait à la richesse, et celle-ci procurait à son tour les charges qui faisaient entrer dans l'ordre nobiliaire les familles d'extraction bourgeoise ou plébéienne.

La noblesse de cour pouvait éblouir par son faste, par les faveurs qu'elle obtenait, par l'honneur qu'elle avait d'environner la personne du souverain. Toutefois, ses goûts et son genre de vie la rapprochaient des riches financiers, des fermiers généraux, et les exigences de fortunes souvent obérées la déterminaient facilement à contracter des alliances qui recevaient le nom de mésalliances.

Il n'en était pas de même de la noblesse de province. Plus elle était appauvrie, plus elle s'abritait fièrement derrière les souvenirs du passé, en faisant sentir aux familles bourgeoises sa prééminence.

Si l'anoblissement se traduisait par l'exemption de la taille, il ne conférait pas tous les avantages de la noblesse aux yeux de l'opinion. La jalousie et la malignité n'épargnaient pas Tanobli. La qualité d'ancien bourgeois pouvait sembler préférable à celle de nouveau noble. Celui-ci n'était pas contesté au point de vue. légal ; mais il se trouvait placé dans une condition encore indécise. N'appartenant plus à la bourgeoisie, il n'appartenait qu'incomplètement à la noblesse, car lorsqu'il devait la sienne à l'achat d'un office, il restait bien au-dessous des familles qui possédaient la consécration des siècles ou l'illustration des services.

Ce n'est pas sous Louis XIV que les rivalités de classes, se manifestèrent davantage ; elles s'effaçaient alors devant la toute-puissance et la majesté du gi-and Roi, beaucoup phis favorable, d'ailleurs, a la bourgeoisie que ne le fut son successeur. Dès cette époque, cependant, les susceptibilités et les critiques se font jour à travers les remarques des contemporains. La Bruyère consacre aux grands tout :

LA BOITRGEOISIE. 331

un chapitre rempli de mordantes épigrammes. Elles s'adressent surtout au monde de la cour qu'il a soùs les yeux. Mais La Bruyère est un serviteur de la maison de Condé, il n'est pas intéressé à îa destruction d'un ordre de choses auquel il doit sa situation. Quelle sanglante cri- • tique ne fait-il pas des personnages du rang le plus élevé, lorsqu'il dit :

(( Un homme du peuple ne saurait faire aucun mal ; un tt grand ne veut faire aucun bien et est capable de grands a maux : l'un ne se forme et ne s'exerce que dans des u choses qui sont utiles ; l'autre y joint les pernicieuses : tt là, se montrent ingénument la grossièreté et la frantt chise; ici, se cache une sève maligne et corrompue sdus « Técorce de la politesse : le peuple n'a guère d'esprit, et « les grands n'ont pas d'àme ; celui-là a un bon fonds et n'a « pas de dehors; ceux-ci n'ont que des dehors et qu'une a simple superficie. Faut-il opter? Je ne balance pas , je a veux être peuple *. »

Il dit ailleurs :

tt Si le financier manque son coup, les courtisans disent ce de lui : C'est un bourgeois, un homme de rien, un maa iotru; sMl réussit, ils lui demandent sa fille*. »

C'était indiquer, sous une forme railleuse, les alliances formées par l'intérêt et la vanité.

En plein règne de Louis XIV, un poète qui jouit de la faveur royale, Boileau, fait la satire de la noblesse et la dédie à Dangeau, dont le nom exprime à lui seul le caractère du courtisan. Il ne parait pas s'être aliéné l'aristocratie

* Les Caractères. Des grands. ' ^ '^^, ^

' Des biens de fortune. ■ '' ^ '^

35SI hA FRANCE PENDANT LA RÉVOLUTION..

de son temps, et pourtant il y avait quelque audace à publier, en 1665, des vers comme ceux-ci :

Bientôt, pour subsister, la noblesse sans bien Trouva l'art d'emprunter et de ne rendre rien, Et bravant des sergens la timide cohorte, Laissa le créancier se morfondre à la porte.

Mais pour comble à la Hn, le marquis en prison Sous le faix des procès vît tomber sa maison. Alors le noble allier, pressé de Tindigence, Humblement du faquin rechercha Talliance ; Avec lui trafiquant d'un nom si précieux, Par un lâche contrat vendit tous ses aïeux, Et corrigeant ainsi la fortune ennemie, Rétablit son honneur à force d'infamie.

Tandis que la noblesse s'appauvrissait, la bourgeoisie s'enrichissait et acquérait ainsi dans l'Etat une nouvelle puissance.

Par une singulière contradiction, c'est au milieu d'un siècle novateur et hardi que les distinctions de caste conservaient le plus d'importance, défendues par les uns, convoitées par les autres. Pendant que les idées répandues préparaient la Révolution, en croyant préparer seulement les réformes, non seulement les anciennes barrières n'étaient point abaissées, mais on se préoccupait d'en élever de nouvelles.

Le règlement imposé par Louis XV, le 17 avril 1760, exigeait pour les présentations à la cour des preuves de noblesse remontant à 1400, par titres originaux, sans anoblissement connu. Il avait été dicté par la nécessité de mettre un frein à des ambitions croissantes ; mais il rendait l'accès de la cour plus diflScile que sous Louis XIV.

En 1781, à une époque voisine de la Révolution, une

ordonnance rendue sousleminislère du maréchal de Ségur soumit les officiers eux-mêmes à des preuves nobiliaires, mesure injuste autant qu'impolitique, et qui fermait la carrière militaire aux roturiers, ce que la monarchie n'avait pas fait au temps du pouvoir le plus absolu.

Avec les obstacles et les exclusions se multipliaient les blessures d'amour-propre, et on a pu le dire avec raison, tt c'est la passion de l'égalité chez une race essentiellece ment vaniteuse, qui décida du premier éclat de la Revote lution ' 55 .

En 1789, la bourgeoisie représentait l'ordre le plus riche et le plus nombreux, et par conséquent cet ordre devait avoir uneinfluence décisive sur les événements. « Il (( se sentait le maître de l'opinion, et aussitôt que les « états généraux furent réunis, il fut le maître de la "tt situation*, w

La bourgeoisie avait-elle à se plaindre autant qu'elle le croyait de cet ancien régime qui allait finir? Ne lui devaitelle pas ses progrès et son élévation? Elle avait connu avec lui l'indépendance, et grâce aux charges qu'il lui était loisible d'acquérir, elle ne tenait ses situations que de sa fortune et d'elle-même.

Par ses goûts et son caractère, Louis XVI semblait être le roi de la bourgeoisie plutôt que celui de la noblesse et de l'ancien régime. Il avait les vertus bourgeoises, et non les vices reprochés à l'ancienne cour. Tout paraissait donc concourir à l'avènement du tiers état, quand la faiblesse du pouvoir royal, les passions révolutionnaires et l'aveu-

* A. Bardoux, La bourgeoisie française (1789-1848), p. 22. ^ Albert Babbau, Les bourgeois ePautre/ois, chap. xiv.

glement des esprits conduisirent à la démagogie sanglante.

La noblesse, proscrite par la Révolution, ne se retrouvera plus qu'en émigration, en exil, en prison, et sur Téchafaud. Elle cachera sa vie menacée ou l'exposera en Bretagne et en Vendée parmi les héros de la chouannerie. Son rôle finit, et celui de la bourgeoisie commence pour finir lui-même à son tour, au milieu du torrent qu'elle ne pouvait plus contenir.

Les amours-propres et les rivalités de classes trouvèrent de nouveaux sujets d'irritation dans la réunion des états généraux. La difiérence des costumes fut prescrite par le maître des cérémonies, pour marquer la différence des rangs. La noblesse put revêtir le velours, se couvrir d'or, de plumes et de dentelles, tandis que le tiers état dut montrer par la simplicité de ses vêtements noirs l'infériorité de sa situation. On employa vis-à-vis de lui des formules moins cérémonieuses que pour les autres ordres. A la séance royale du 27 juin, le clergé et la noblesse étant placés les premiers, on fit attendre pendant une heure à la porte, sous la pluie, le tiers état, qui manifesta son mécontentement. A Versailles, il crut sentir sur lui les regards protecteurs de la cour, et Paris, déjà en proie à la fièvre révolutionnaire, lui prodigua des encouragements dont il

ne sut pas assez se défendre ^ . Il aperçut dans ces premières agitations de l'esprit public les forces qu'il représentait ; il n'y vit pas celles qui le menaçaient lui-même. Les suggestions de l'amour-propre l'emportèrent sur ses véritables intérêts.

Le liers état s'érigeant en Assemblée nationale (17 juin 1789) dénatura le mandat qu'il avait reçu de ses électeurs^ et s'écarta du but que les cahiers de 89 assignaient aux états généraux. Il fit faire ainsi à la Révolution son premier pas dans la voie des insurrections où elle ne s'arrêta plus.

Sieyès était devenu l'une des personnifications les plus marquantes du tiers état par sa retentissante brochure intitulée : Qu'est-ce que le tiers état? Son nom était encore si peu populaire en 1789, qu'il fut proposé et accepté avec peine, lorsque le tiers ayant déjà nommé ses représentants, il en restait un vingtième à élire. Il fut, par conséquent, le dernier député élu par le tiers état*. Barère le juge peu favorablement : u U ne cesse , dit-il , d'agir dans les soute terrains des assemblées ; il dirige et brouille tout. Il tt soulève les terres et disparait. Il crée les factions, les tt met en mouvement, les pousse les unes contre les (c autres, et se tient à l'écart pour en profiter ensuite si tt les circonstances lui conviennent ^. )>

Mallet du Pan ne l'apprécie pas avec moins de sévérité : tt Républicain avant les états généraux de 1789, il n'a tt pas perdu un jour de vue le renversement du trône, de

' Les usurpations de Paris, par Etienne Lamv. Correspondant du 25 mars 1890.

* Bailly, Mémoires, I, 75.

* Mémoires, II, 280.

tt l'Eglise, de la religion catholique et de la noblesse. tt Heureusement, cet opiniâtre et pénétrant novateur est a le plus lâche des mortels; aussitôt qu'il a vu le danger^ a il s'est enseveli dans l'obscurité. Quiconque lui fera a peur le maîtrisera toujours. Misanthrope atrabilaire, de tt l'orgueil le plus exclusif, impatient et concentré, chartt latan impérieux et jaloux, ennemi de tout mérite supétt rieur au sien, personne n'a plus que lui l'art de s'empatt rer des esprits, en affectant le seul langage de la raison, tt de couvrir d'apparences plus froides ses passions, son tt maintien, son style ^ »

On sait le démenti qu'il infligea plus tard à ses doctrines sous le premier Empire, qui le fit sénateur. Un des chapitres de sa célèbre brochure a pour titre : Que demande le tiers état? Voici comment il répond à la question posée par lui :

tt II ne faut point juger des demandes du tiers état par tt les observations isolées de quelques auteurs, plus ou tt moins instruits des droits de l'homme. Le tiers état est « encore fort reculé à cet égard, je ne dis pas seulement tt sur les lumières de ceux qui ont étudié l'ordre social, tt mais encore sur cette masse d'idées communes qui tt forment l'opinion publique. On ne peut apprécier les tt véritables pétitions du tiers que par les réclamations tt authentiques que les grandes municipalités ont adressées tt au gouvernement. Qu'y voit-on? Q^^ le peuple veut être tt quelque chose, et, en vérité, le moins qu^ il est possible *. »

' Correspondance inédite aoec la cour de Vienne, publiée par A. Michel, 11,127.

« 3* édit., 1789, chap. m.

On peut conclure de cet aveu que les plus grands changements n'étaient pas réclamés par le peuple, mais par les démocrates et les ambitieux. L'opinion de la province différait, du reste, de celle de Paris. Elle comprenait mieux le besoin de concilier les réformes avec la tradition. Eloignée de la cour et de Paris, elle échappait à la fois aux illusions de l'une et aux excitations révolutionnaires de . l'autre.

Un des hommes dont l'influence sur le tiers état a été la plus considérable, fut un renégat de la noblesse : Mirabeau, si entraînant par la fougue de son éloquence.

C'est un prévôt des marchands, Flesselles, qui tombe sous les coups de l'émeute le même jour où a été immolé le gouverneur de la Bastille. Le 22 juillet, Foulon, intendant des finances et nommé contrôleur, après la retraite de Necker, est massacré à son tour. La bourgeoisie fournit ainsi à la Révolution ses premières victimes. Le meurtre de Berthier, intendant de Paris, suit de près celui Ae Foulon, son beau-père.

La bourgeoisie formait la majorité de l'Assemblée constituante ^ Elle a donc une grande part de responsabilité dans les actes de cette Assemblée. La Convention n'est plus la représentation des classes moyennes ; elle est l'instrument d'une démagogie sans frein. Avec elle se lève l'aurore sinistre des jours sanglants de la Terreur. La bourgeoisie ne dirige plus la Révolution; elle est dominée par elle; son sang coule sur les échafauds, mêlé à celui de Ja noblesse et du peuple. Mais si la bourgeoisie disparaît

» Taixb, La Révolution, III, 416.

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comme classe et comme influence, on la retrouve dans les hommes qui lui appartiennent, et dont les noms ont marqué au milieu des événements de la Révolution.

Fils d'un magistrat et avocat lui-même, Camille Des^ moulins dépassa, dès la première heure, les idées et les aspirations de la bourgeoisie de 1789, à laquelle Danton appartient par son origine, mais dont il ne représente ni les vœux ni le caractère. Il en est de même de Pétion.

Roland, issu d'une famille de robe, avait été inspecteur général du commerce, quand la Révolution lui ouvrit là carrière qu'il eût terminée sur Péchafaud, s'il ne s'était lui-même donné la mort. Son ambition se cachait sous des dehors austères. Madame Roland, dont le stoïcisme fait presque une Romaine, était fille d'un graveur ^ Des blessures d'amour-propre ne furent pas étrangères aux opinions qu'elle adopta. On pourra vanter son courage, son énergie, les qualités remarquables de son esprit; mais on ne trouve en elle ni le caractère ni les sentiments de son sexe.

Tout autre est madame Tallien, femme par la compassion. Sa bonté racheta en quelque sorte ses erreurs et ses faiblesses. Madame Roland avait encouragé son mari dans ses actes révolutionnaires. Madame Tallien n'usa, au contraire, de son empire que pour modérer les fureurs de la Révolution et lui arracher des victimes.

Vergniaud, fils d'un avocat du Limousin, est la personnification la plus éclatante du parti de la Gironde dont la rôle a été embelli par la légende. Les girondins ont dû à

^ Elle s'appelait Manon Plilipon.

leur mort une partie de Tintérêt qu'ils ont inspiré ; mais leur renom de modération ne semble guère justifié par leurs actes. Presque tous associèrent leurs votes à ceux des régicides. Par leur imprévoyance et leiu* faiblesse, ils furent les complices de ceux ddkit ils devinrent les victimes ^

tt La Gironde, a dit M. Nisard, n'est pas seulement un a parti politique qui s'est rencontré à une certaine époque tt de l'histoire; c'est un type... C'est ce parti qui ne sait tt point vouloir ce qu'il désire ni s'en tenir à ce qu'il a; tt qui a toujours l'air de. donner l'assaut au pouvoir, et tt qu'on étonne fort quand on le lui offre ; parti d'ambitt tieux par l'imagination, d'impuissants par la volonté, plus « agité qu'actif, et par toutes ces sortes d'inconséquences, tt ne pouvant paà se défendre, même par l'honnêteté pritt vée, des apparences et du discrédit de l'intrigue. Voyez a la langue qu'ils parlent. C'est une langue intermédiaire tt entre l'ordre et le désordre, entre la liberté et i'anartt chie, pleine de gros mots dont ils ne savent pas la tf portée, et parmi lesquels les hommes de destruction tt trouvent toujours leur mot de passe. Voilà pourquoi il tf n'y a rien de plus dangereux en politique que les girontf dins. Je crains plus Vergniaud amnistiant le massacre tf que Marat le préchant. J'aime mieux le brasseur Santerre tf signifiant brutalement à la Commune de Paris l'émeute

* Les girondins exécntés le 31 octobre 1793 étaient au nombre de YÎngt : Vergniaud, Brissot, Gensonné, Dncos, Fauchet, Tévéque constitutionnel; Boyer-Fonfrède, Ltsource, Brûlart-Sillery, Maiovielle, BeauYais, Lauie-Duperret, Lacase, Duchastel, Le Hardy, Boileau, Antiboul, Viger, Carra, Gardien et Duprat. Dnfriche-Valazé s'était tué en entendant prononcer l'arrêt de mort.

tt du 21 juin^ que Pétion proposant de la faire accompac( gner par la garde nationale régulièrement commandée ; tt et qu'y a-t-il de plus à redouter que l'imbécile purita- « nisme de Roland? On se tient en garde contre les tt hommes de destruction. Quelque chose d'ailleurs les tt dénonce; leur fanatisme ou leurs mœurs les trahissent; tt il n'y a pas d'exemple qu'une société se soit donnée à tt eux par méprise. Mais on ne se défie pas des girondins, tt leur inconséquence même fait leur plus grande séductt tion ; on les suit, et tout à coup on tombe aux mains des tt hommes de destruction, qui sont les premiers étonnés de tt leur victoire ^ »

Bailly et Barnave sont deux figures qui ont quelque analogie entre elles. Le premier, maire de Paris avant Pétion, était fils d'un peintre; le second était avocat à Grenoble. Tous deux périrent sur l'échafaud ; tous deux personnifient l'esprit révolutionnaire accessible à la pitié. La Révolution les avait séduits; le spectacle de l'infortune les toucha. Coupables surtout d'imprévoyance, en eux le cœur valait mieux que le jugement.

Meunier unit, au contraire, la fermeté à l'intelligence. Ses illusions, il en eut comme tant d'autres, ne furent pas de longue durée, et il s'honora par son courage et sa résistance aux factieux.

Malouet présente un des types les plus accomplis de la bourgeoisie de ce temps. La modération el la clairvoyance, la sincérité, la droiture, la justesse ont inspiré sa conduite et dicté ses jugements. 11 avait le goût de la sagesse en des

* Considérations sur la Révolution française - et sur Napoléon I", p. 55-57. r

jours de folie, et ne pouvait être écouté des partis extrêmes, les seuls qui dominent aux époques violentes et troublées.

Cet esprit prudent et mesuré semble l'apanage naturel de la bourgeoisie, lorsqu'elle ne cède pas aux entraînements des passions politiques ni aux suggestions de conseillers perfides ou irréfléchis. Révolutionnaire, elle peut l'être par imprévoyance, par occasion; elle ne saurait l'être par habitude et par goût. Ses instincts, ses besoins l'attachent à l'ordre et à la conservation. Par sa situation sociale et ses lumières, elle apporte au gouvernement d'un Etat un juste équilibre et un utile contrepoids.

o Une classe moyenne, a dit avec raison un écrivain en a traçant le portrait moral de M. Guizot, c'est avant tout ti une classe de citoyens qui ne sont absorbés et comme ti engourdis ni par l'excès de travail ni par l'oisiveté ; a qui ont des occupations et du loisir, la salutaire discitt pline du travail et la liberté de pensée que donne le a relâche... Pourquoi est-ce la classe moyenne qui fait tt l'opinion, et non une autre classe? Parce que la classe tt inférieure ne sait que sentir et ne sait point parler; a parce que la classe supérieure qui saurait parler est trop « loin de tout le monde pour connaître ce qu'il veut et a s'inspirer de ce qu'il sent. De la classe inférieure, toute « sensitive, le défaut est de ne point penser et de n'expritt mer ou plutôt de n'exhaler que des désirs ou des plaintes ; « de la classe supérieure, toute pensante, le défaut est de ne a point sentir avec le peuple, de n'avoir pas de commutt nicafion avec lui, de ne pouvoir point, quelle que sqU tf sa bonne volonté^ savoir distinctement ce dont il souF

oogle

u ce qu'il réclame, à quoi il répugne. Voilà pourquoi c'est a la classe moyenne qui fait l'opinion \ t^

C'est pour s'être écartée de son esprit de sagesse et de ses traditions, que la bourgeoisie se vit emportée par les flots révolutionnaires avec les institutions qui l'avaient si longtemps protégée,

ce Désormais, dit M. Babeau, le bourgeois n'a plus à u lutter contre la noblesse qu'il jalousait lorsqu'il ne pou- V vait pénétrer dans ses rangs ; il doit compter avec la a fraction la plus nombreuse et la plus infime du tiers état, (( qu'il dédaignait et qui elle aussi revendique ses droits. Il c( a parlé d'égalité à ceux qui étaient au-dessus de lui, et tt ceux qui étaient ses inférieurs lui en parleront à leur a tour. Ne semble-t-il pas qu'il ait agi comme le cheval de « la fable, qui a voulu se venger du cerf? Son auxiliaire (( est en état de devenir son maître. Devant lui s'ouvre tt un régime nouveau où il ne sentira plus légalement de a supériorité, mais ou il se demandera comment il pourra u résister à des revendications dont il a lui-même donné a l'exemple*. »

La puissance de la noblesse avait existé en France aux temps féodaux, aux époques guerrières. Elle ne fit que décroître dans les siècles suivants, parce qu'elle était restée militaire, sans pouvoir se transformer en aristocratie capable d'exercer une action sur le gouvernement et les destinées politiques du pays. Cette absence d'un corps intermédiaire devait profiter d'abord à la monarchie abso-

' Guizot, par Emile Faguet. — Revue des Deux Mondes du 15 juillet 1S90.

^ Les bourgeois d'autre/ois, chap. xiv.

lue, puis à la bourgeoisie dont on peut pressentir l'avènement sous Louis XIV. Son règne semblait arrivé en 1789, quand l'anarchie révolutionnaire, par ses destructions, prépara le césarisme.

Sans doute, la bourgeoisie voyait abolis par la Révolution des privilèges de rang, des distinctions de caste; mais elle perdait les remparts qui l'avaient abritée, et qui faisaient sa force et sa sécurité. Sa condition sous l'ancien régime était plus solide que brillante. Si elle ne procurait pas toutes les jouissances de l'amour-propre, elle offrait de réels avantages à ceux qui gardent la modération dans les désirs.

Les comédies et les salires du temps ne cessaient de mettre en garde le bourgeois contre les tentations de la vanité. Quelles satisfactions étaient préférables, en effet, à la tranquille indépendance de ces familles qui honoraient leurs foyers par les vertus privées, par la dignité de la vie^ et dont les chefs veillaient avec un soin jaloux à la conservation du patrimoine, comme à celle des traditions domestiques qu'ils avaient recueillies de leurs pères et que continuaient leurs descendants ?

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