CHAPITRE VII
I. L'instructîoD publique sous rancien régime. — II. L'instruction publique pendant Ja Révolution.
Le sujet de ce chapitre a été déjà traité avec compétence et autorité par des écrivains auxquels nous devons la lumière sur des points qui ne sont plus contestés. Nous n'avons qu'à profiter de leurs découvertes et à utiliser leurs travaux.
Pour se faire une idée juste de l'enseignement donné pendant la Révolution, il est nécessaire de constater ce qu'il était avant elle.
L'Université de Paris était la représentation officielle de l'enseignement supérieur. Elle résumait les traditions de l'esprit français. Sa création remontait à Philippe-Auguste. Qualifiée par Charles V de « Fille aînée des Rois » , elle ne démentait pas son antique origine. Ses privilèges étaient considérables, et elle avait suies défendre contre le pouvoir royal, gardant l'indépendance qu'on savait concilier jadis avec le dévouement et la fidélité au prince. Elle se composait de quatre facultés : la théologie, professée à la Sorbonne avec tant d'autorité et d'éclat ; les arts, qui comprenaient les sciences et les lettres ^ le droit et la médecine.
A la tête de TUniversité était le recteur désigné par l'élection. Sa gravité répondait à Timpor tance de sa situation, si l'on en croit les vers de Boileau :
...marchant à pas comptés, Comme on recteur suivi des quatre facultés.
L'Université de Paris conférait les grades. Pendant longtemps, le droit d'enseigner n'avait appartenu qu'à elle seule, et elle ne s'était pas résignée facilement à le partager. On sait les luttes qu'elle soutint contre les Ordres religieux, qui prirent une si grande place dans l'éducation, et dont le temps consacra les succès. Son enseignement différait de celui des congrégations ; mais la religion y figurait avec honneur. Elle eut des chefs comme Pierre d'Ailly, Gerson, un des auteurs présumés de Y Imitation de Jésus- Christ, Rollin, ce type respecté de l'esprit classique et de l'éducateur chrétien.
L'Université de Paris ne fut pas épargnée par les destructions révolutionnaires. Sa suppression fut décrétée en
De nombreuses universités existaient en province et y répandaient l'instruction. On en comptait vingt et une en 1789. Les collèges étaient au nombre de cinq cent soixantedeux '. Us renfermaient 72,747 élèves, dont 40,000 environ recevaient en totalité ou en partie l'enseignement gratuit. La population de la France était alors de 25 millions d'habitants, et le nombre des enfants mâles de huit à dixhuit ans étant évalué à 2,326,364, il en résulte la propor-
' Rapport de M. Villemain sur la situation de l'enseignement seeoU' doive en 1843. — Albert Duruy, L'instruction publique et la Révolution, in-8o, 1882, p. 25.
tion d'un élève sur 31 en&ùts. Elle était de l sur 37 en 1843. En 1882, la population de la France s'élevait à 38 millions, soit on tiers de plus qu'en 1789. D'après les statistiques officielles, il existait alors 81 lycées renfermant 40,995 élèves, et 300 collèges communaux renfermant 38,236 élèves. Ces chiffrés donnent un total de 79,231 élèves, dont 4,949 à bourse entière ou à demi et à quart de bourse. L'enseignement secondaire public n'avait donc gagné que 6,484 élèves depuis 1789, quoique la population se fût augmentée d'un tiers, et il avait perdu 200 établissements et 35,000 boursiers ^
La suppression des Jésuites (1762) avait entraîné celle de 200 collèges. Les Oratoriens en recueillirent, pour ainsi dire, l'héritage, et ils possédaient 70 collèges en 1792.
L'enseignement de l'ancien régime doit être jugé par ses résultats. Or, c'est à lui que nous devons les beaux génies du dix-septième siècle dont la gloire littéraire continue d'illustrer le nom français. 11 nous a donné Pascal, Descartes, Bossuet, Fénelon, Corneille, Racine, Molière, La Fontaine, Boileau, La Bruyère. Ce sont ces universités et ces collèges qui formèrent tant d'hommes remarquables et de hautes intelligences. De ces foyers de lumière sont sortis les penseurs et les écrivains du dix-huitième siècle. Patrimoine dont la France a le droit de s'enorgueillir, et qu'elle ne saurait répudier sans se mentir à elle-même, car il lui appartiendrait malgré elle, par les richesses de sa langue et les trésors de son esprit.
D'après les calculs de Condorcet, peu suspect de partia-
' Albert Duruy, L* instruction publique et la Révolution, p. 25 et 36.
lité pour Fancien régime, le budget des écoles supporté en grande partie, avant la Révolution, par les fabriques et les fondations particulières, ne dépassait pas 20 millions.
« L'enseignement secondaire, conclut M. Albert Duruy, tt était donc, sous l'ancien régime, et sans qu'il en coûtât « presque rien au Trésor, dans un état de prospérité où il a n'est parvenu de nos jours qu'au prix de longs efforts et tt de grands sacrifices. 11 avait de plus, à nos yeux du u moins, le mérite de n'être pas concentré comme aujoura d'bui dans quelques grandes villes. 11 était plus égale* tt ment réparti sur toute la surface du territoire. C'est tt ainsi que des localités d'une importance très secondaire tt possédaient souvent des établissements considérables, tt Au collège de la Flèche, d'après un catalogue envoyé à tt Rome et conservé dans les archives du Gesii, il n'y avait tt pas moins de 1,300 élèves en 1625, et le président tt Rolland en comptait encore 700 en 1763, après Fextt pulsion des Jésuites. A Sor.èze, dans la seconde moitié tt du dix-huitième siècle, il y en avait plus de 500; au tt Mans, 900; à Dieppe, de 150 à 200*. »
En présence de beaux siècles littéraires et de noms célèbres, on ne conteste pas les mérites de l'enseignement supérieur; mais on reproche à l'ancien régime l'insuffisance et l'infériorité de l'enseignement primaire.
A ceux qui douteraient de l'instruction populaire donnée en France avant la Révolution, il suffit de montrer le grand nombre de communes pourvues d'écoles. En 171*8, dans le diocèse de Rouen, sur 1,159 paroisses, on comptait 855
' L'instruction publique et la Révolution, p. 26.
écoles de garçons et 306 écoles de filles *; dans le diocèse d'Autun, 295 écoles sur 383 paroisses*. Dans celui de Sens, il y avait presque autant d'écoles que de paroisses. Il en était de niéme*dans celui de Coutances. Dans l'Aube, 403 paroisses sur 446 avaient des écoles '. Sur 550 paroisses de la Haute-Marne se trouvaient 473 écoles, ce qui i représente une proportion de 80 pour 100. Toutes les paroisses du Doubs possédaient des écoles^. Des écoles existaient dans plus de la moitié des paroisses des Landes, quoique ce pays fût peu fortuné'^. l
Les écoles étaient ordinairement tenues de recevoir gratuitement les enfants des familles indigentes, et les veuves ou les simples journaliers payaient moins que les cultivateurs aisés. Dans les écoles congréganistes, ou fondées par i la charité privée, l'instruction était gratuite pour tous ^.
A Paris, existaient cinq cent cinquante écoles primaires. Plus de trois mille externes étaient reçus gratuitement. On comptait, en 1789, mille quarante-six boursiers de différents collèges de Paris. En 1886, leur nombre dans les lycées était seulement de cinq cent vingt-quatre ''.
L'Etat n'avait pas à se préoccuper de l'instruction pu-
^ L'instruction publique dans Vaneien diocèse de Rouen, par M. Robil-
LARD DB BeAUREPAIRR.
' L'instruction publique dans Vaneien diocèse d'Autun, par M. de Charmasse.
' L'instruction primaire dans les campagnes avant 1789, par Albert Babbau.
^ J. Sauzav, Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Doubs,
^ De l'instruction publique dans les Landes avant la Révolution, par M. DE Tartière.
• Albert Duruy, L'instruction publique et la Révolution, p. 10.
' Les établissements d'instruction à Paris en 1789, par Albert Babeau. Correspondant du 10 juin 1889.
rémunération de quatre cents à huit cents livres. Dans les chefs-lieux de paroisses, et dans les autres localités, cette rétribution était de cinquante livres, auxquelles s'ajoutait la nourriture fournie par les parents, à tour de rôle.
A dater de la seconde moitié du dix-huitième siècle, elle était en moyenne de cent vingt livres ; elle s'augmentait des mois des écoliers, du revenu de l'église, et l'on se chargeait de pourvoir au logement du maître d'école. Rien de fixe, du reste, dans le régime scolaire adopté à cette époque. Il variait suivant les paroisses, suivant les conditions d'existence des écoles et celles de leur fondation.
Dans certaines localités, la contribution des habitants était établie au moyen d'une taxe supportée seulement par ceux qui envoyaient leurs enfants à l'école, et proportionnelle à l'enseignement reçu. Elle était de cinq sols par mois quand on apprenait à lire ; de dix sols quand on apprenait à écrire. En d'autres endroits, le traitement du maître d'école se composait d'une contribution déterminée par l'importance de l'imposition de la taille, quelquefois d'une somme d'argent et de la jouissance d'un lot de terres ^ Dans de petites paroisses, les instituteurs n'avaient souvent d'autres émoluments que des redevances , système que désapprouvaient les intendants, à cause des difficultés dont il était la source.
On pourra, si l'on veut, critiquer l'ancienne organisation de l'enseignement public ; elle s'explique par les conditions matérielles et morales de l'époque, par l'initiative
' Alberl Duruy, p. 15.
privée à laquelle on devait les bienfaits de l'instruction; enfin, par la diversité des écoles et des corps enseignants. De cette variété résultait un réel avantage, celui de Témulation. Le monopole n'a jamais été profitable à aucune institution; il supprime l'effort en supprimant la lutte.
a Avant 1789, il y avait en France, a dit M. Guizot, û une grande et active concurrence entre tous les établisa sements particuliers, toutes les fondations savantes, ce littéraires, religieuses, qui s'occupaient d'instruction (( publique. Cette concurrence était très active, très efficc cace, et c'est à celte concurrence qu'ont été dus en parce tie les bienfaits du système d'éducation de cette époque c( et la vitalité, cette vitalité énergique qu'il a manifestée u à différentes époques ' . »
Le grand nombre des écoles répandues dans toute la France ne permet pas de nier que l'instruction primaire ne fût abondamment et libéralement donnée avant 1789. Les cahiers de 89 réclament, il est vrai, des réformes scolaires et une plus grande diffusion de l'enseignement. Leurs vœux ne prouvent pas que l'instruclion populaire fût négligée, mais qu'elle était, comme toutes choses, susceptible d'améliorations et de progrès.
Sous le rapport matériel, les maisons d'école laissaient certainement à désirer.
ce Très défectueuses au point de vue de la construction, a de l'aération, et, par conséquent, de la salubrité, dit ce M. Albert Duruy. Il suffit de regarder les anciennes
^ Séance du Corps législatir du 15 mars 1SS5.
tt gravures qui nous restent, entre autres une très curieuse it eau-forte de Boissieu, pour se former une idée du déla- (c brement et de la pauvreté des locaux affectés à i'enseia gnement dans les campagnes. C'étaient généralement (c de simples chaumières que rien ne distinguait des autres « habitations. Couvertes en paille et construites en bois, tt elles n'avaient qu'un rez-de-chaussée éclairé par tt d'étroites et rares ouvertures où les enfants se réunistt saient pêle-mêle avec le recteur et sa famille. Peu ou tt point de mobilier, si ce n'est celui du maître. Les tables a étaient formées de planches mobiles posées sur des tt tréteaux. Les élèves écrivaient debout; les plus jeunes tt seulement assis sur de petits bancs.
tt Tel était Faspect qu'offrait encore au dix-huitième tt siècle l'intérieur d'une école rurale. Il y a loia de cette tt misère au confortable actuel; mais il ne faut pas oublier tt que la plupart de ces maisons d'école étaient d'anciennes tt habitations privées, léguées par des personnes charitatt blés, ou fournies par des fabriques. Un petit nombre tt seulement avaient été construites en vue de leur destitt nation, soit par les communautés, soit par le seigneur tt du lieu, et cela dans un temps où l'on n'avait encore tt aucun souci des lois de l'hygiène \ yy
Quels étaient les résultats obtenus par l'enseignement primaire? Les chiffres vont nous répondre. Dans l'Aube, en 1780, la moyenne des habitants, hommes et femmes, sachant lire et écrire, était d'environ 47 pour 100*. Dans le Nord, de 1750 à 1790, on relève dans les actes de
* L'instruction publique et la Révolution, p. 13.
* Albert Babbau, L'instruction primaire dans les campagnes avant 1789 .
mariage la proportion de 53,97 pour 100 parmi les hommes qui ont signé leurs noms, et celle de 36,29 pour 100, parmi les femmes ^ .
Nul doute que, par des causes diverses, l'instruction fût répartie alors inégalement dans les campagnes ; mais un fait reste acquis : c'est qu'elle était aussi répandue que le comportaient les mœurs et les besoins de l'époque.
A Paris, presque tous les gens du peuple savaient lire. Un Allemand, Henri Storch, venu en France en 1786, en est assez frappé pour le consigner dans ses impressions de voyage : a Tout le monde lit à Paris. Chacun, surtout les tt femmes, a un livre dans sa poche. On lit en voiture, à a la promenade, au théâtre, dans les entr'actes, au café, <c au bain. Dans les boutiques, femmes, enfants, ouvriers, <i apprentis lisent ; le dimanche, les gens qui s'assoient à u la porte de leurs maisons lisent; les laquais lisent dertt rière les voitures; les cochers lisent sur leurs sièges; les a soldais lisent au poste, et les commissionnaires à leur <( station^. »
L'enseignement public, nous venons de le voir, était étroitement lié à l'Église. 11 relevait de son autorité et vivait
* De Resbrcq, Histoire de l'instruction primaire avant 1789 dans les communes qui ont formé le département du Nord,
* Les établissements d'instruction à Paris «n 1789, par Albert Babbau. Correspondant du 10 juin 1889.
LINSTRUCTION PUBLIQUE^ 375
en grande partie de ses bienfaits. La Révolution ne pouvait donc frapper la religion sans atteindre l'école.
Le 2 novembre 1789 , l'Assemblée nationale s'emparait des biens du clergé; c'était tnrir en même temps la source des revenus qui alimentaient l'instruction populaire.
La suppression des dîmes enleva aux écoles^ aux universités et à de nombreuses maisons d'éducation, un de leurs principaux moyens d'existence. La Constituante les priva, en 1791, des taxes indirectes, déjà devenues insuffisantes depuis les spoliations antérieures. L'instruction publique était profondément atteinte dans sa vie matérielle. Elle fut frappée dans le corps enseignant par la constitu- . tion civile du clergé et par l'abolition des Ordres religieux. Le serment constitutionnel exigé du clergé fut imposé aussi aux « agrégés et à tous les individus en fonction tt dans les établissements appartenant à Tinstiuction a publique ' » .
Le 18 août 1792, un décret de l'Assemblée législative déclarait a détruites et supprimées toutes les corporations tt séculières ecclésiastiques, et généralement toutes les tt corporations religieuses et congrégations séculières tt d'hommes et de femmes, ecclésiastiques ou laïques, tt même celles uniquement vouées au service des hôpitaux» .
L'impossibilité d'improviser un personnel enseignant pour remplacer celui qu'on supprimait était si évidente, que le même décret invitait les membres employés dans l'enseignement public tt à en continuer l'exercice à titre tt individuel et jusqu'à son organisation définitive, sous
1 Décrets des 22 mars, 15 et 17 avril 1791.
tt peine de se voir privés de la moitié de la pension qui (c leur aurait été accordée » .
C'était les placer dans une condition à la fois humiliante et précaire. Les congréganistes s'y refusèrent, et leur départ entraîna la ruine des petiies écoles déjà chancelantes depuis les coups que leur avaient portés les premiers actes révolutionnaires.
Au mois de mars 1793, un décret de la Convention confisqua aies biens formant la dotation des collèges, des « bourses, et de tous les autres établissements d'instruc- <i tion publique, à l'exception de ceux jugés nécessaires Cl pour les cours et pour l'habitation des professeurs et tt des élèves n Le même décret déterminait le traitement des professeurs et des instituteurs, mis désormais à la charge de TÉtat.
Bientôt après, le décret du 8 août 1793 supprima u toutes les académies et sociétés littéraires patentées ou a dotées par la nation d . Ainsi devaient disparaître des institutions représentant dans son acception la plus haute l'esprit français, coupables d'appartenir au passé et d'en continuer les traditions. L'Académie française était particulièrement suspecte aux hommes de la Révolution, à cause de son indépendance.
En 1793, la Convention tenta d'organiser l'instruction publique, si profondément bouleversée par les mesures révolutionnaires. Elle établit une école primaire par groupe de quatre cents à quinze cents individus, en y joignant les habitations voisines de mille toises ^, sectionne-
^ Loi organique do 21 octobre. Lois complémentaires des 28 et 30 do même mois.
ments qui ne tenaient compte ni des agglomérations naturelles, ni des distances, privant une conunune de Técole qu'elle possédait pour l'attribuer à une autre. La loi excluait des fonctions d'instituteur les » ci-devant nobles » , les ecclésiastiques et ministres d'un culte quelconque (art. 12); les femmes « ci-devant nobles n , les religieuses, lés maîtresses d'école nommées antérieurement par des ecclésiastiques ou des nobles (art. 22). Les instituteurs salariés par la République devaient recevoir 1,200 livres, au maximum. Leur choix était laissé aux pères et mères de famille pour chaque commune, sur la présentation des candidats éligibles, faite par une commission de cinq membres par district. L'influence des pères et mères de famille se trouvait déjà limitée ainsi à des candidats révolutionnaires qui devaient produire un certificat de civisme, délivré par les comités de surveillance et de salut public, ou par un comité pris dans les sociétés populaires.
Le décret du 29 frimaire an II plaça les instituteurs sous la surveillance immédiate de la municipalité ou de la section, et » sous la surveillance de tous les citoyens » . Au traitement fixe de 1,200 livres, était substituée la somme annuelle de 20 livres par enfant pour les instituteurs, de 15 livres par enfant pour les institutrices. Ce décret obligeait les parents à envoyer leurs enfants à l'école pendant trois ans, sous peine d'une amende égale au quart de leurs contributions, amende doublée en cas de récidive, avec privation des droits de citoyen pendant dix ans.
L'instituteur qui enseignait des » préceptes ou maxitt mes contraires aux lois et à la morale républi-
tt caine " , et Ton sait ce qu'il fallait entendre par là, était exposé aux dénonciations et à des pénalités proportionnées k la gravité du délit ^ .
a 11 s'agit, avait dit Barère, de changer les idées
u anciennes et d'établir la marche qui convient à la liberté
â et à la République. »
L'élément ecclésiastique se trouvant banni des écoles par les conditions qui lui étaient faites, on tenta de créer de nouveaux professeurs par l'institution d'Ecoles normales^. Cet essai ne réussit pas. Quatorze caits jeunes gens furent amenés à Paris, où ils n'étaient astreints à suivre régulièrement aucun cours. Soit manque d'aptitudes, soit manque d'assiduité, ils ne répondirent pas à ce qu'on attendait, et la clôtqre de l'Ecole normale fut prononcée le 30 floréal*.
La Convention fut plus heureuse par la création de l'Ecole polytechnique, dont l'idée lui appartient, et que le succès couronna presque aussitôt.
La chute de Robespierre fut suivie de nouvelles lois scolaires. La loi du 27 brumaire an III partagea les écoles primaires en deux sections : l'une pour les garçons, l'autre pour les filles, à raison d'une école par mille habiiants, soumettant les instituteurs au choix et à la surveillance d'un jury composé de trois membres, désignés par l'administration du district, et pris parmi les pères de famille. Le traitement fixe de 1,200 francs était rétabli avec un droit à la retraite après de longs services, disposition que Laka-
' L'école sous la Révolution française ^ par Victor Pierre, liv. II, cbap. ii.
^ Décret du 9 brumaire an III.
• Albert Duruy, L'instruction publique et la Révolution, p. 111.
nal eut le mérite de faire adapter, et qui ne fut appliquée que longtemps après la Révolution. La loi du 27 brumaire n'exigeait plus des instituteurs dé certificat de civisme. Enfin, elle proclamait la liberté pour tout citoyen d'ouvrir une école particulière, sous la surveillance des autorités constituées. L'esprit de cette loi, il faut le reconnaître, était libéral et modéré, surtout si l'on se reporte à celles qui l'avaient précédée. Peut-être faut-il y voir un aveu d'impuissance. La liberté d'enseignement était encore fort combattue par les influences révolutionnaires ; mais on doit savoir gré à ceux qui en consacrèrent le principe dans une loi.
La création des Ecoles centrales (décret du 7 ventôse an III) mérite d'être signalée parmi les innovations les plus utiles. L'Institut national des sciences et arts, dont la Constituante et la Législative avaient conçu l'idée, fut aussi fondé par la loi du 3 brumaire an IV. Cette loi, la dernière de la Convention sur l'instruction publique, maintenait le principe de la liberté d'enseignement en établissant « des tt fêtes nalionales pour entretenir la fraternité et l'attatt chement à la Constitution, à la patrie et aux lois » . Elle changeait encore une fois le traitement des instituteurs. Désormais, ils devaient recevoir de chacun de leurs élèves une rétribution annuelle, fixée par l'administration du département, et dont les municipalités pouvaient dispenser le quart des élèves pour cause d'indigence. La pénurie du Trésor public était suffisamment prouvée par cette disposition qui faisait payer les instituteurs par les élèves. L'article premier de la loi était ainsi conçu :
tt 1] sera établi dans chaque canton de la République
« une ou plusieurs écoles primaires dont les arrrondissea ments seront déterminés par l'administration du déparu lement. n
Une ou plusieurs écoles par canton, c'était peu. L'expérience avait démontré que s'il n'avait pas fallu beaucoup de temps pour détruire l'ancienne organisation, il était plus difficile et plus long d'en créer une nouvelle, surtout au milieu des discordes civiles et du désordre financier. Cette loi constate l'insuffisance de l'enseignement primaire à cette époque, et elle explique l'ignorance qui dut forcément succéder à la période révolutionnaire.
Les atteintes portées à l'instruction populaire avaient excité des plaintes unanimes dans les départements, dès le mois de novembre 1792. L'esprit révolutionnaire â' était préoccupé d'écarter avant tout l'enseignement religieux. Si ardente que tût cette préoccupation, elle ne pouvait triompher des obstacles matériels, et elle créait un obstacle moral, en provoquant de la part des familles une opposition qui ne tournait pas au profit des écoles de la République. L'ignorance leur semblait préférable à la fi*équentation d'écoles qui froissait leurs habitudes et leurs sentiments religieux. Les programmes révolutionnaires éloignaient aussi de l'enseignement une foule de sujets recommandables. Les instituteurs étaient, en outre, découragés par l'instabilité des lois et par la condition qui leur était faite. Payé en assignats, le traitement de 1,200 livres qu'on leur accorda et qu'on leur retira tour à tour, représentait seulement l'acquisition d'un boisseau de blé. En défendant à l'instituteur d'être secrétaire de la mairie, on 'avait privé d'un avantage pécuniaire. Enfin, sa rétribution
LIMSTRUGTION PUBLIQUE. 361
n'était que fort irrégulièrement payée, et le plus souvent il n*en recevait aucune * .
Par toutes ces taisons, on ne saurait s'étonner de la rareté des instituteurs, constatée, le 22 germinal an II, par Barère et Collot d'Herbois^
La commission executive de la loi du 27 brumaire faisait une constatation semblable : « La disette d'bommes tt en état de remplir les fonctions d'instituteur, disaittt elle, a empêché l'exécution du décret du 29 fri-
« maire*, w
Lakanal demandait aux administrations municipales des rapports sur l'état de l'instruction publique, et on lui répondait : « La pénurie des instituteurs est telle que nous (( désespérons de pouvoir organiser des écoles.
(( Nous autorisons tous les instituteurs qui se présence tent; ils sont en bien petit nombre. Ce serait beaucoup « s'ils étaient en mesure d'apprendre à lire et à écrire.» (Prades, Pyrénées-Orientales, 24 nivôse an III.)
(c L'instruction publique est nulle dans ce district ; les « écoles primaires ne sont pas encore organisées. » (Arras, liivôséan III.)
a L'instruction publique languit en ce district d'une tt manière trop sensible pour qu'il ne soit pas -de mon a devoir de vous en faire part. De qualre^ingl-une com-
' L'école sous la Révolution française, par Victor Pibrre, p. 138.
* a L'embaaras qu'éprouvent les municipalités pour trouver des instituc tcnrs dont, dans plusieurs départements, la rareté se fait sentir, tient c à des obstacles qu'il est urgent de lever, i (Archives nationales, F. 17- 1009, n® 2609.) — Victor Pierrb, L* école sous la Révolution française, p. 79. .
» Ibid., p. 127.
382 LA FRAVOfi PENDANT LA RÉVOLUTION.
« munes dont il e$t compoié, vingt-quatre seulement ont in des instituteurs, les autres en manquent^ d'abord parla u rareté des sujets. » (Vendôme, 27 brumaire au III.)
a Le jury n'a eu qu'un seul instituteur à examiner. a Aucun citoyen, aucune citoyenne ne se présente. Sur « vingt-cinq arrondissements d'écoles à pourvoir^ il y en tt a six de pourvues. » (Sancerre, Cher.)
tt Sur quarante et une écoles, le jury n'a pu trouver (( que cinq institutrices capables de suivre, même de loin, u les vues de la loi du 27 brumaire, y) (Agen.)
tt Nous avons été forcés de demander ^i le talent de tt l'écriture était indispensablement nécessaire dans les in-tt stitutriceSj et si l'instituteur ne pourrait pas être chargé tt d'enseigner aux jeunes citoyennes, Vinstitutrice ne le « sachant pas. » (Angoulême.)
Dans les Landes, sur quarante personnes soumises à l'examen, il n'y en a pas une qui réunisse la moitié des connaissances exigées par la loi. Mêmes plaintes dans les départements de l'Ariège, du Loiret, de l'Allier, de Lotet-Garonne, du Gers, de l'Aude ^ Dans la Sarthe, cinquante-sept communes sont sans écoles. Le canton de Malicorne, renfermant huit communes, ne possède qu'un seul instituteur^.
Quelques années s'écoulent, et en l'an VI, Letourneux, ministre de l'intérieur, ordonne des visites municipales dans les écoles, adressant aux administrations départementales et municipales une circulaire où il dit :
' Victor PiBRRK, liv. II, chap. viii.
' Armand BRLLéE, Recherches sur V instruction publique dans ledépar^ tement de la Sarthe avant et après la Révolution,
tt Combien le spectacle que présente le tableau des écoles a primaires ne doit-il pas afflig^er Pâme de tous les vrais (c républicains I En butte à la malveillance et à la calomnie^ (c dénuées des premiers secours qui pouvaient les soutenir tt et les alimenter, atlaquées même ouvertement et ridicutt Usées par ceux qui devaient en être les premiers défena seurs, les écoles primaires enfin n existaient pas encore a que déjà elles avaient cessé d'être. Ainsi réduits à l'état « le plus déplorable, sans considération au dehors, sans « élèves, pour la plupart, autres que ceux que l'indigence tt mettait dans l'impossibilité de payer la contribution a fixée, les instituteurs voyaient leur zèle paralysé, et ce a n^eût été qu'en se prêtant par une lâche complaisance « aux plus honteux préjugés et en devenant parjures à (t leur serment quHls , auraient pu obtenir quelques succès. ce Et cependant, à côté d'eux s* élevaient et s'élèvent encore a avec audace une foule d'écoles privées, de maisons « d' éducation particulières, où Von professe impunément (( les maximes les plus opposées à la Constitution et au a gouvernement, et dont la coupable prospérité semble « croître en raison de la perversité des principes qtiy a reçoit la jeunesse. C'est donc sur ces repaires du fanatt tisme royal et superstitieux que le Directoire appelle « toute votre vigilance et toute votre activité ^ ?>
Ce document officiel établit que les instituteurs de la République ne trouvaient de faveur auprès des familles qu'en professant des principes opposés à la Révolution. Il montre aussi le succès toujours croissant des écoles
> Victor PiBRRB, p. 189.
libres, dont la fondation avait suivi la loi du 27 brumaire. La résistance du sentiment public aux écoles révolutionnaires ne s'était pas traduite seulement par des abstentions pacifiques; elle s'était manifestée aussi par des actes de violence. En Normandie, l'opposition avait souvent pour complice les municipalités elles-mêmes. Ces municipalités combattaient les instituteurs en leur refusant leurs rétributions, et favorisaient l'établissement des écoles libres.
Un instituteur, nommé à Livet en Ouche, se rendait à son poste le 18 germinal an III, et devait prendre possession du presbytère. Cinq hommes déguisés en femmes l'attendirent, armés de pistolets et de bâtons, et le forcè- ■ rent de repartir avec son mobilier.
A Verneusses (Eure), l'instituteur fut assailli et insulté, les bommes et les femmes disant a qu'ils ne voulaient pas (c reconnaître la République ni obéir à ses lois ; qu'ils n'ena verraient pas leurs enfants à l'instruction ; qu'ils avaient (( toujours reconnu l'exposant pour un honnête homme, a mais qu'en acceptant une pareille charge, il devenait un a coquin et un fripon, et qu'on attenterait à sa vie s'il perce sistait à vouloir s'installer; qu'en général, les institu- « teurs étaient des sujets malhonnêtes, et que leurs livres tt étaient également mauvais ^ » .
La municipalité d'Harepurt refusa d'enregistrer la nomination de l'instituteur et de lui livrer le presbytère. L'agent national de Bernay écrivait, le 24 germinal an III, au Comité d'instruction publique :
^ Archives de Bernay. Registre du jury d'instruction.
L'IMSTRUCTIOIV PUBLIQUE. 385
<i Citoyen représentant, des citoyens fuient Finstrùction a publique, à laquelle ils étaient appelés par le jury a d'instruction, pour préférer dans leur commune uoe u instruction libre.
(c Les instituteurs nommés éprouvent des entraves; j'en ce ai déjà informé le Comité. La majorité des communes « regrettent l'ancienne instruction et veullent la perpétt tuer.
« Un billet m'a élé dénoncé par un père patriote; il luy u a été envoyé par un instituteur qui a refusé une nomitt nation du jury et qui instruit librement. Ce billet remis tt à l'élève pour le remettre à son père est ainsy conçu :
« Mon intention est que M. Gontier, le maître de colle « de nion Jils, le fasse lire dans les livres que je lui « envoiray, même dans ceux de ma religion catholique, a et apprenne des leçons de mon cathésisme. »
tt Ce billet a été envoyé en même temps à tous les tt élèves de celte écolle ; je prie le Comité de vouloir bien a me tracer la marche à suivre à cet égard *. m
En 1797, à Bernay, 8 instituteurs réunissaient 275 garçons ; 7 institulrices, 170 filles. L'agent national constatait l'état de langueur de renseignement public, et l'existence des écoles particulières. Il accusait les instituteurs de a fanatisme » . C'est par ce terme qu'on désignait alors les croyances religieuses, a L'instruction est non pas a insignifiante, disait-il, mais elle est toute antirépubli-
' Registre 6 de la correspondance de l' agent national de Bernay. H. 25
tt caine et antisociale. Les instiluteùrs et les institutrices u les plus ennemis de la République, n'ont que pour la a forme, dans leurs écoles, la déclai^ation des Droits de « l'homme et la Constitution ' . »
Le choix des livres élémentaires destinés aux écoles de la République pouvait justifier la répugnance des familles. On y avait admis un traité médical ayant pour but d'apprendre aux enfants ce qu'ils doivent ignorer*. Les passions révolutionnaires avaient dicté des livres publics par -les ordres de la Convention et parfois à ses frais.
tt N'y cherchez pas, dit M. Albert Duruy, d'inspiration a supérieure ou de vues générales et désintéressées. Faire tt connaître aux enfants la Constitution et les principes sur tt lesquels elle repose, l'organisation politique, administt trative, religieuse et judiciaire en même temps, et sur- « tout leur inspirer l'amour de la République et du peuple, tt la haine des rois, des aristocrates et des prêtres, voilà le tf fond de cette littérature officielle. Elle n'enseigné pas tt seulement à l'enfant qu'il est né libre et qu'il a des tt droits ; que ces droits, il les tient de la nature et dé « la Constitution ; qu'une déclaration solennelle du peuple « français les a consacrés ; elle ne se contente pas de lui ^ tt mettre sous les yeux le texte de ces documents avec un
tt commentaire et des réflexions souvent plus obscurs que tt la lettre elle-même ; elle y joint des récits, des apprétt dations sur les hommes et sur les événements, des tt comparaisons entre l'ancien régime et la Révolution,
^ Les petites écoles et la Récolution (1789-1799) dans les districts de Bertiay et de bouviers, par E. Vklclin. Bernay, 1885, in-12. * Albert Duruy, U instruction publique et la' Révolution, p. 106.
« des exemples de vertu civique et de corruption aristocrate tique propres à graver dans de jeunes esprits la supério- (c rite de Thouime du peuple sur les autres hommes, et de tt la République dans ses pires excès, sur toutes les autres « formes de gouvernement * . »
Le Catéchisme historique et révolutionnaire contenait le récit de Pexccution de Louis XVI et de celle de Marie-Antoinette, en employant à leur égard les termes les plus injurieux. Dans le Nouveau Catéchisme républicain, à l'usage des sans-culottes et de leurs enfants, présenté à la Convention nationale qui en a fait mention honorable, on demandait à l'élève : « L'univers ne forme donc qu'une a république?» 11 devait répondre : « Pas encore, mais « ça ira. »
V Alphabet des sans-culottes, ou Premiers Eléments de r éducation républicaine, dédié aux jeunes sans- culottes, contenait des demandes et des réponses comme celles-ci :
« D. — Qu'est-ce qu'un brave sans-culotte?
« R. — C'est unbrave dont l'amené peut être corrompue M par l'or des despotes.
tt D. — Quelles sont les vertus des sans-culottes? tt R. — Toutes. «
L'enseignement chrétien, proscrit partout, avait reparu avec les écoles libres et une partie de l'ancien personnel ecclésiastique ou laïque. Les événements de la Révolution, loin de nuire aux idées religieuses dans l'esprit des populations^ avaient augmenté leur influence. Le Directoire le
' Albert Duruy, L'instruction publique et la Révolution, p. 163.
coostalait avec regret ; mais enfin, il le démontrait par ses rapports officiels et par les mesures qu'il s'efibrçait de prendre contre Fesprit de réaction : arrêté du 27 brumaire an Vly qui crée des privilèges au profit de l'enseignement officiel ; arrêté du 17 pluviôse an VI, qui établit une surveillance rigoureuse pour les écoles libres ; circulaires administratives^ révocations des instituteurs dénoncés et coupables d'esprit contre-révolutionnaire.
Ce qui n'était pas moins évident, c'était l'état lamentable de l'instruction publique.
(c Depuis près de six ans, dit un rapport du temps « adressé au Directoire exécutif, il n'existe plus d'instruccc lion publique*. »
En l'an VIU, deux rapports émanés du ministère de l'intérieur signalaient le mal et ses causes. Ils attribuaient l'insuccès des écoles primaires du gouvernement a au a mauvais choix des instituteurs » , u au défaut de conte fiance des pères de famille )? , et « au vice de la loi » , qui n'assurait pas aux instituteurs des moyens d'existence.
et Les écoles primaires, disait le second de ces rapports, « sont presque partout désertes. Deux causes y ont conte tribué : la première est le détestable choix de ce qu'on « a appelé des instituteurs; ce sont presque partout des tt hommes sans mœurs, sans instruction, et qui ne doivent a leur nomination qu'à un prétendu civisme qui n'est que ce l'oubli de toute moralité et de toute bienséance. La tt seconde cause est dans la force toujours subsistante des « opinions religieuses que les lois ont trop heurtées,
^ Albert Duruy, L'instruction publique et. ia Révolution, p. 177.
tt et pour lesquelles ces insiituteurs affectent un mépris « insolent ' . )i
Dans l'enseignement supérieur : suppression des anciens foyers de hautes études littéraires et scientifiques, abandon des études de droit, insuffisance et absence de garantie dans les études médicales, tel est l'état auquel on était réduit à la fin du Directoire. De la déplorable condition où se trouvait l'enseignement primaire, résultait une ignorance profonde et universelle.
Fourcroy, après le 9 thermidor, faisait entendre ces mots à la tribune de la Convention : « Faut-il vous dire « qu'à la porte même de vos séances, on met partout tt des fautes d'orthographe? On n'apprend plus à lire et à a écrire*. »
Dans un rapport au conseil des Anciens, Barbé-Marbois disait, le 3 avril 1796 : ^ Il y a une infinité de communes (( oii il ne se trouve pas un homme capable d'écrire lisi- <i blement les actes de l'état civil... Les enfants qui a avaient huit ou neuf ans quand la Révolution a cornue mencé et qui atteignent leur seizième année ; tous ceux ii qui, dans le même intervalle, auraient dû accomplir ou tt terminer leur éducation, nous demandent de les arratt cher à Tignorance qui menace le reste de leur vie. On a verra des étudiants de dix-huit à vingt-cinq ans '. »
Fourcroy en mission. Tan IX, dans les départements du Calvados, de la Manche et de l'Orne, ne compte que
' Albert Duruy, L'instruction publique et la Révolution, p. 178. * Séance de la Convention du 14 fructidor ao II. — Moniteur, XXI, 645. — Tainb, La Révolution, III, 452.
' Réimpression du Moniteur, XXVIII, 120-121.
177 écoles primaires organisées dans la Manche, au lieu de 425 qui auraient dîï exister. Il explique le manque de confiance témoigné à la grande majorité des instituteurs.
a Outre la mauvaise conduite, l'immoralité et l'ivrott gnerie de beaucoup de ces derniers, dit-il, il paraît certt tain que le défaut d'instruction religieuse est le motif a principal qui empêche les parents d'envoyer leurs enfants (c à ces écoles. On préfère les envoyer chez des maîtres a particuliers que Ton aime mieux payer, parce qu'on ce espère y trouver une meilleure instruction, des mœurs « plus pures et des principes religieux*. »
« Combien y a-t-il de ces écoles primaires, premier tt besoin du peuple, et d'écoles centrales ouverfes ? dit-il « encore. A Paris même, où tous les moyens d'exécution a semblent devoir se trouver sous la main de l'adminisira- « tion qui y siège, voyez ces institutions encore en projet, « et les citoyens réclamer, presque en vain, l'instruction, a dont les sources sont taries depuis plusieurs années. Que a sera-ce si nous nous transportons dans les départements (( les plus éloignés du centre ? Partout on se plaint du ce défaut d'enseignement ; dans les villes même les plus te peuplées, à peine trouve-t-on quelques maisons particu- « Hères où l'on puisse faire donner à ses enfants les pre- « miers éléments de l'écriture. Voilà l'état au vrai de « l'instruction publique en France*. »
Un des hommes qui, à la Législative, avaient voté un des premiers la déportation des prêtres msermentés. Français, de Nantes, écrit l'an IX :
^ Albert Duruy, p. 353.
« Réimpression du Moniteur, XXVIII, 137-133.
tt II n'y a pas la dixième partie de la population dans la a huitième division ' qui sache lire. Les anciens curés et u vicaires apprennent à lire aux enfants. Les anciennes « religieuses tiennent des écoles de filles ; de sorte que « l'ancien ordre de choses à cet égard est revenu*. »
ce L'ignorance menace d'envahir les campagnes, les (c villes même, avec tous les fléaux qui en sont la suite^ tt écrit aussi Grégoire, l'évéque constitutionnel. On a u beaucoup raisonné et même déraisonné sur l'établissett ment des écoles primaires, et les écoles primaires sont « encore à naître*, w
Chaptal, ministre de l'intérieur en Tan IX, provoque une enquête sur l'instruction publique, dont l'état lui inspire ces paroles :
(( La génération qui ident de toucher à la vingtième « année est irrévocablement sacrifiée à Tignorance : la a masse de la nation croit sans instruction^, n ,
Et Portails confirmera ces assertions, en disant à son tour :
(( L'instruction publique est nulle depuis dix ans... Les (( enfants sont livrés à l'oisiveté la plus dangereuse, au (( vagabondage le plus alarmant. Ils sont sans idée de la ce Divinité, sans notion du juste et de l'injuste : de là des « mœurs farouches et barbares; de là un peuple féroce **. »
L'ignorance à laquelle se trouvait condamnée la classe
* Vaaclase, Bouches-du-Rliôoef Var, Basses-Alpes, Alpes-Maritimes.
* Félix RocQUAiN, L'état de la France au 18 brumaire, p. 28.
' Rapport manuscrit publié par M. Ulysse Robbrt, Cabinet historique de 1876, p. 259.
* L'école sous la Révolution, par Victor Pierrr, p. 225.
^ Exposé des motifs du Concordat devant le Corps législatif, 1800.
populaire était déplorable, et Ton avait raison de chercher par tous les moyens possibles à y porter remède. Mais cette ignorance était plus funeste encore chez des agents municipaux, chez des fonctionnaires. Les commissaires de Pan IX attribuaient la mauvaise tenue des registres de l'état civil au défaut d'instruction des maires et de leurs adjoints, la plupart ne sachant ni lire ni écrire, et étant tout au plus en état de signer leur nom ' .
LMgnorance des juges de paix n'avait pas de moindres inconvénients, et elle était telle, que non seulement ils n'avaient souvent aucune connaissance des lois, mais qu'ils étaient dépourvus de l'instruction la plus élémentaire.
Un directeur de jury écrivait un jour à l'accusateur public :
a La plupart des juges de cet arrondissement (Marly), (c étant peu instruits, ne savent comment procéder dans tt les instructions criminelles, et par leurs lenteur et insou- (c ciance ou ineptie, laissent évader les coupables, et par « là, les délits trop multipliés restent impunis...
« X... a dicté au juge de paix, dont il est l'assesseur et « le meneur, il a dicté, dis-je, au jugé de paix trop ignoii rant pour faire son devoir tout seul (il sait à peine lire et « écrire), un procès- verbal*. »
L'anarchie , les lois jacobines , la guerre civile , les guerres étrangères n'expliquent que trop l'absence pres-
' Félix RocQUAiN, Introduction, p. xxii.
* La Justice criminelle à Laon pendant la Révolution, par A. Gombier, 1,613.
que complète d'une orgauisation sérieuse de Tinstruction publique pendant la période révolutionnaire. Mais les ruines intellectuelles et morales n'étaient pas les seules qu'on eût à déplorer. Auprès de celles que nous venons de contempler, il faut montrer les ruines matérielles et les souffrances physiques.