II. Î
Maîtres du pouvoir, les jacobins purent réaliser sur ces biens d'énormes bénéfices devenus Forigine de leurs for* tunes. Rovère se fit adjuger pour 80,000 francs, payés en assignats, une terre valant 500,000 francs en numéraire. Fouché acheta des domaines immenses. André Dumont, Merlin de Thionville, Barras, Rewbell et tant d'autres, à qui Ton ne connaissait aucune fortune avant la Révolution, parvinrent ainsi à la richesse. Les jacobins disposaient de la vente des biens nationaux, et s'arrangeaient souvent de manière à être les seuls à en profiter. A Toulouse^ les commissaires qui dressaient le tableau de ventes se partageaient les biens, après s'être entendus avec des patriotes pour ne pas dépasser aux enchères le prix qui convenait à chacun. En Provence, les biens nationaux étaient vendus par les administrateurs du département. Des sociétés de patriotes les faisaient déprécier d^avance par des estimateurs à gages. Une ferme de 5,000 francs fut payée avec le prix d'un cheval '. A Nantes, Chaux, complice de Carrier, employait la terreur pour éloigner ses concurrents des adjudications. 11 disait d'un bien qu'il convoitait : « Je (c connais un moyen de me le procurer; je ferai arrêter le « propriétaire, et pour sortir de prison, il sera tropheu- « reux de m'abandonner son terrain ^. »
Un témoin de l'époque écrivait, au mois de mai 1792 : tt Les fermiers sont les gens les plus satisfaits de la u Révolution, et ils ont leurs raisons pour cela. En ce tt moment, ils refusent de vendre leur blé autrement que « pour de l'argent, tandis qu'ils payent leurs fermages en
> FoRNRRON, Histoire générale des émigrés, III, 71-75. * Taixb, La Révolution, III, 364.
«c assignats; ces fermes étant toutes à bail , les proprîé- « taires ne peuvent pas s'opposer à ce mode de payement. tt On les encourage beaucoup aussi à acheter des protc priétés nationales, et cela, me dit-on, peut devenir dantt gereux pour l'agriculture, car dans leur ardeur d'acquéa rir de la terre, ils se privent eux-mêmes des moyens de tt la cultiver. Au lieu de faire comme les croisés, nos ancé- « 1res, qui « vendaient le pâturage pour acheter le cheval » , « ils vendent le cheval pour acheter le pâturage; aussi (c peut-on s'attendre à voir dans beaucoup d'endroits de a grandes fermes entre des mains qui seraient forcées de tt les négliger. Un grand changement s'est opéré depuis tt un an dans la propriété territoriale, et beaucoup de fera miers ont eu la facilité de devenir propriétaires. La rage « de l'émigration, que les approches de la guerre, l'ortt gueil, la timidité et la vanité augmentent chaque jour, a tt engagé beaucoup de nobles à vendre leurs terres ; « avec celles de la couronne et du clergé, elles forment tt une grande masse qui a été jetée, pour ainsi dire, dans tt la circulation générale.
tt Cela sera peut-être plus tard un avantage pour le pays, tf mais la génération présente le paye un peu cher; pour tt moi, je planterais volontiers un million de glands pour tt qu'un autre siècle soit amplement fourni de chênes; tt mais j'avoue que je ne trouve pas tout à fait aussi tt agréable de manquer de pain pour que mes descendants a en aient de superflu ' . n
Au commencement du Consulat, le préfet de la Seine,
* Un séjour en France de 1792 à 1795. — Lettres d*un témoin de la Révolution française, traduites par H. Talvb, 3* édit., p. 8.
dans un mémoire adressé au conseiller d'État Lacuée^ apprécie en ces termes la situation créée aux détenteurs des biens nationaux :
• tt Les acquéreurs de domaines nationaux sont en très a grand nombre. Une multitude de cultivateurs doivent à tt ces acquisitions une aisance et une indépendance qu'ils a avaient ignorées jusqu'à cette époque. D'autres doivent tt à ces acquisitions seules une opulence qui leur a donné tt une existence nouvelle et à laquelle ils ne pourraient pas tt renoncer facilement. Toute cette classe voit avec inquiéa tude la rentrée des émigrés dont les biens ont été « vendus ^ »
. Les deux catégories qui semblent avoir le plus gagné à la vente des biens nationaux furent donc d'abord les chefs^ les partisans, les protégés du gouvernement jacobin, puis les cultivateurs, les fermiers, qui, après avoir payé leurs fermages en assignats, vendirent leur blé contre du numéraire, et purent acquérir à des prix très inférieurs les domaines nationaux, pendant la seconde période, c'est-àdire lors de la dépréciation des assignats et de la perturbation produite dans les affaires, par les événements de la Révolution. Mais si la vente de ces biens enrichit des individus, elle ne fut pas profitable à l'Etat. Elle atteignit profondément le principe de la propriété, laissa les spoliateurs dans une situation mauvaise et longtemps incertaine. Enfin, elle causa un trouble qui se prolongea au delà de la consécration légale qu'imposèrent l'intérêt public et la nécessité. . Les assignats sont restés dans les souvenirs populaires
^ Félis RocQUAiN, L'état de la France au 18 brumaire, p. 271.
et servent à caractériser d'un seul mot le système financier de la Révolution.
L'Assemblée constituante créa 1,800 millions d^assignats; la Législative, 900 millions, d'octobre 1791 à septembre 1792; la Convention, 7 milliards 278 millions, décrétant la confiscation des biens et la peine de mort contre toute personne convaincue d'avoir refusé des assignats en payement, de les avoii^ donnés ou reçus à un taux inférieur, d'avoir tenu des discours tendant à les discréditer. Une gratification de 100 livres par condamné était accordée au dénonciateur ^ Lorsque la planche des assignats fut brisée (19 février 1796), l'émission totale avait élé de 45 milliards et demi.
Au mois de juin 1791 , à Paris, Tassignat
de 100 francSf valait en numéraire . . 85 fr .
En janvier 1792 66 —
En mars 1792 53 —
Janvier 1793 55 —
Avril 1793 47 —
Juin 1793 40 —
Juillet 1793 33 —
Juin 1795 4 —
Août 1795 3 —
Novembre 1795 t — 15 sous , puis 5 sous .
En 1794, l'assignat perdait 66 pour 100; en octobre, 72 pour 100; en décembre, 78 pour 100; en janvier. 1795, 81 pour 100*. Plus les émissions se multipliaient, plus les assignats étaient dépréciés; et à mesure que leur valeur diminuait, le gouvernement se voyait dans la néces-
* Loi du 5 septembre 1793. — Les finances de l'ancien régime et de la Béoolution, par René Stourm, II, chap. xxiii.
* Taine, La Révolution, III, 473, 518.
a Le sort des rentiers^ lit-on dans un document de l'c- « poque^ se trouve dans une position tellement déploie rable, que je ne serais point étonné que dans le nombre tt il en fût qui fissent des vœux pour Tancien ordre de tt choses', w
La banqueroute arrive en 1797, et s'élève à plus d'un milliard 900 millions, donnant un démenti à PAssemblée constituante qui avait déclaré « que la dette publique ayant tt été mise sous la garde de l'honneur et de la loyauté tt française, nul pouvoir n'a le droit de prononcer Pinfàme « mol de banqueroute* » .
Mirabeau avait fait entendre de fières paroles à ce sujet ^, et Cambon avait dit :
tt Tous les Français qui ont juré le maintien de la Contt stitution sont responsables du payement annuel des tt rentes. La garantie de 25 millions d'hommes libres et tt de leurs propriétés vaut mieux que la parole d'un tt ministre^. »
Le porteur d'un titre de rente de 100 francs qui avait eu foi dans ces promesses était frustré de 95 francs.
Le rendement des impôts avait rapidement diminué.
Pendant les six premiers mois de la Révolution, les impositions avaient accusé une perte de 356 millions. En 1793, sur la contribution foncière et mobilière de 1791, le Trésor ne touchait que 150 millions, au lieu da 300, et
' Papiers du Directoire. Jean Regoault, la Rochelle, 24 vendémiaire an VI. Archives nationales, A. F., III, 120. — René Stouru, Les finances de l'ancien régime et de la Révolution, II, cbap. xxiv.
> Loi du 13 juillet 1789.
' Discours sur le crédit national, du 29 août 1789.
^ Rapport dn 3 avril 1792.
408 LA FRANCE PËMDAX'T LA RËVOLUTION.
il ne percevait rien des 300 millions de la contribution foncière et mobilière de 1792. En 1792, et pour les quatre années de la Révolution, l'arriéré total des contributions s'élevait à 623 millions ^ La diminution des revenus de l'Etat avait suivi la progression de ses dépenses. Ces dépenses fixes étaient de 531 millions en 1789, d'après le budget de Necker. Elles montèrent annuellement à 1,582 millions pendant quatre ans et demi, ce qui, pour les dépenses de la Révolution et de la guerre, donne un total de 7 uiilliards 121 millions pendant cette période^. Moins l'Etat tient ses engagements envers ses créanciers, plus il devient exigeant envers eux. En 1796, les impositions étaient exigibles trente jours avant l'échéance légale du premier terme ^. Au moment de la chute du Directoire, la caisse de l'Etat ne contenait que 167,000 francs, provenant pour la plus grande partie de fonds rentrés le jour même. Le Trésor ne payait qu'avec les recettes de la matinée. Les guichets s'ouvraient à deux heures et se refermaient aussitôt que l'argent venait à manquer^.
On ne prêtait plus qu'à des taux usuraires. L'intérêt de l'argent, qui était de 6, 5 et 4 pour 100 par an, avant la Révolution, était de 2 pour lOOjpar mois et sur gages. 11 montait plus haut encore à Paris et à Strasbourg, où il atteignait 4, 5, 6 et 7 pour IQOpar mois^.
» Tainb, III, 470,471.
* /«rf., III, 471, note 1.
^ Concourt, La société française pendant le Directoire, p. 150.
* René Stourm, II, 442.
* F. RocQUAiN, p. 240. Rapport de Lacuée, an IX.
L'augmentation des salaires se trouvait considérablement réduite par celle du prix des choses. ^A Beauvais, par exemple, en 1795, « un ouvrier qui gagnait jadis 25 sous ce par jour a maintenant 3 livres ; et vous donnez à une (c couturière 30 sous au lieu de 10. Mais la viande, qui ne (( coûtait que 5 ou 6 sous la livre quand les gages étaient » de 25, coûte maintenant de 50 sous à 3 francs la livre, « et tous les autres articles sont montés dans la même « proportion ou dans une proportion plus grande. Ainsi, (c le salaire journalier d'un homme, au lieu de lui procu- (c rer quatre ou cinq livres de viande, comme avant la te Révolution, ne peut lui en procurer qu'une *. »
te Le peuple ouvrier, nous dira vers la même époque un a rapport sur la situation intérieure de la France, souffre ce moins parce qu'il mesure son salaire sur la cherté excestt sive des denrées, et que par cela même il n'est pas « étranger à l'agiotage. Mais le peuple nécessiteux, les « rentiers, les employés de la République, sont loin de poutt voir approcher des choses les plus nécessaires à la vie; a Le luxe est eiTrontémen taux prises avec la plus excessive « misère, et les orgies de la débauche se renouvellent et « se prolongent à côté des malheureux dont la main déchar- (c née cherche dans les ruisseaux sa pénible existence^. »
» Un séjour en France de 1792 à 1795, p. 267.
' RocQUAiN, Éiat de la France au 18 brumaire, p. 374.
Pour des fonctionnaires, des employés d'administration , la vie était d'autant plus difficile que parfois ils ne touchaient pas leur traitement et ne recevaient pas même d'acomptes. Aussi menaçaient-ils de déserter leur poste'.
Certains fonctionnaires, assimilés aux indigents, obtenaient des distributions de veau, de mouton, de farine. D'autres étaient payés en blé. Des magistrats attendaient leurs émoluments de six à neuf mois, ou même la totalité de l'an VI. 11 était dû 4 millions aux juges de paix, et environ 1,400,000 francs aux membres de divers tribunaux^. Il en était de même pour la marine et pour l'armée, u Le (( payement de la solde des armées, écrivait Robert Lin- « det, devrait-il être arriéré ? Lorsque des Français prodi- (( guent leur sang sur les champs de bataille, la nation « peut elle manquer d'être généreuse *? »
Français, de Nantes, écrit dans le Midi que deux ingénieurs •des ponts et chaussées sont morts de faim, et qu'un de leurs successeurs aura le même sort, si le gouvernement, débiteur de ses appointements arriérés, ne se hâte de les payer ^.
Était-on du petit nombre des privilégiés? Les ressources dont on disposait ne tardaient pas à devenir insuffisantes, •car la nourriture seule atteignait des prix excessifs.
* Concourt, La société française pendant le Directoire, p. 151. — « Les c employés du ministère de la justice renouvellent leurs instances pour « obtenir le payement de leur traitement, t (Renvoyé à la commission de
surveillance de la Trésorerie. Conseil des Cinq-Cents, séance du 11 juin 1797.) René Stourm, Les finances de F ancien régime et de la Révolution, il, cbap. XXVI.
' Message du président du Directoire exécutif Treilhard, 15 octobre 4798. — René Stourm, II, chap. xxvi.
' Rapport au Directoire par le ministre des finances, 4 vendémiaire ^n VIII. Archives nationales. — René Stouric, ibid,
* ROCQUAIN, p. LXI.
Dans les premiers mois de 1793, la livre de bœuf^ qui avait valu 6 sous, coûtait en moyenne 20 sous.
Au mois de mai, à Paris, Teau-de-vie valait 94 sous au lieu de 35; au mois de juillet, la livre de veau coûtait 22 sous au lieu de 5. Le sucre montait de 20 sous à 4 francs 10 sous. On ne pouvait se procurer une chandelle k moins de 7 sous^ Une bouteille de vin ordinaire, en 1794, se payait d'abord 50 sous, puis 4, 8 et 10 livres dans le cours de Ja même année. L'année suivante, elle atteignait les prix de 20 et 30 livres *. Il en coûte 15 francs, en 1795, pour prendre une tasse de café^. Au mois de janvier 1796, à Paris, la livre de pain vaut 50 francs en assi- ^ats; la livre de viande, 60 francs; la livre de chandelles, 180 francs; un boisseau de pommes de terre, 200 francs; une bouteille de vin, 100 francs*.
Julie de Beaumarchais nous a déjà initiés aux difficultés delà vie de Paris, en 1794, dans une lettre remplie de ses doléances*.
tt Voyez, dit Mercier, le 7 octobre 1795, cette mère au <i milieu de cinq enfants, assaisonnant un litron de haricots ^ de 25 livres avec un quarteron de beurre de 10 livres <i et un quart de charbon de 3 livres. Ce plat unique de <i haricots, ce plat qui lui coûte 38 francs, ce plat que <c déjà ses enfans dévorent des yeux, fera tout son dîner et ^ celui de ses enfants. Son mari ne gagne que 40 francs ^ par jour. Il faut payer avec les 40 sols qui lui restent
' Taikb, III, 481.
* René Stourm, II, chap. xxiii.
^ Mercier, Paris pendant la Révolution, II, 449.
* Tainb, III, 519.
* Chap. Il, p. 102.
Ht LA FRANCE PENDANT LA REVOLUTION.
(( le déjeuner de ses enfants^ car pour elle, elle ne déjeune « plus; le souper de ses enfants, car elle ne soupe plus, tt II faul payer encore le loyer de sa maison, le blanchis- « sage : un écu par chemise, des souliers à 200 livres, tt du bois à 1,000 livres, de la chandelle à 45 livres ^ »
En étudiant Paris pendant la Révolution, nous y avons vu les souffrances et les désordres engendrés par la disette en 1793, les foules affamées, les combats pour la vie, les luttes pour la bouchée de pain dans une capitale qui meurt d'inanilion durant quatorze mois.
Le spectacle n'est pas moins aifreux en province, après le maximum. A Rouen, les habitants n^ont à manger qu'un quarteron de pain par jour. Ceux de Bordeaux mangent des fèves, des châtaignes et du riz, les jours oii ils manquent de pain. Dans le district de Cadillac, les paysans « se disa putent rherbe des champs » , selon l'expression de Tallien, alors représentant du peuple.
Tustet, procureur de la Commune, écrit au mois de juiUet 1794 :
« La postérité aura peine à croire les souffrances et les pritt vations que les habitants du département du Bec-d'Ambès ce ont éprouvées depuis environ un an. Ils se sont démunis u de presque toutes les marchandises qu'ils possédaient, ce comme sucre, café, indigo, cacao, huile, savon, toiles, ce draps, étoffes, etc., pour en faire participer leurs frères* tt Ils sont réduits depuis un an à huit onces de pain par « jour; encore est-il composé des plus mauvaises maa tières. Depuis plus de quatre mois, ils n'ont pas de
^ Paris pendant la ^'-''*-'' U, V^.
a savon. 11 a été un instant où il n'y avait même, pas de « viande pour faire du bouillon aux malades. Que n'ont tt pas souffert les habitants des campagnes? Ils ont passé tt des dix-huit et des vingt jours sans un morceau de pain, « et depuis plus de quatre mois qu'ils vivent dans cette u privation, ils ne se sont nourris que des herbes destinées ti aux animaux, et dont ils les privaient.
« On a trouvé des hommes et des femmes morts de <t faim; d'autres, d'un tempérament plus robuste, tout « enflés ; d'autres décédés au milieu des rues et des che- « mins; et il y a lieu de croire que sans les peines, les <( soins et les sollicitudes des représentants du peuple qui <c étaient à Bordeaux, la moitié du peuple eût péri^ ))
Dans plusieurs contrées de Flndre, on se nourrissait de glands*.
A Roanne, le bois, le charbon de terre et la chandelle étaient si rares, que le conseil municipal fut forcé de suspendre ses séances du soir, faute de pouvoir chauffer et éclairer la salle de ses délibérations. Le pain manque, et quand il y en a, il coûte 8 à 10 francs la livre, en assignats. Une livre de savon vaut 5 francs en numéraire, 50 francs en assignats. La ville n'a pas de drap pour confectionner un seul vêtement '.
. Un habitant de la Touraine écrit au mois de juin 1793, à un de ses amis et compatriote réfugié en Suisse :
a La misère est partout, et les personnes aisées elles-
' Aurélien ViviB, Histoire de la Terreur à Bordeaux, II, 311. « Taine, III, 495, 496.
• Roanne pendant la Révolution (1789-1795), par Fr. Pothier. Roanne, 1868, în-8o, p. 361.
« mêmes ne peuvent s'y soustraire . Les denrées les plus « nécessaires nous manquent. Riches comme pauvres sont « réduits à manger un pain noir et dégoûtant qn'on se tt dispute à la porte des boulangers, et encore est-il queltt quefois impossible de s'en procurer assez pour les a besoins de la famille. Il n'y a plus de commerce; la tt loi du maximum Ta tué. D'autre part, nous sommes u écrasés d'impôts, d'emprunts forcés, de taxes révolutt tionnaires dont le chiffre est arbitrairement fixé par nos « tyrans... On enlève à l'agriculture les bras dont elle ne tt peut se passer ; nos clievaux sont mis en réquisition, et on « nous paye avec des chiffons de papier sans valeur. Les (c corvées féodales, qui avaient été abolies dans la mémott rable nuit du 4 août, ont été rétablies. On nous les ima pose sans relâche pour les transports accélérés... Et si tt quelqu'un ose faire une observation et se plaindre, on lui tt montre Téchafaud en permanence sur la place publique, « et souvent on l'y conduit '. »
Une femme, appartenant à la noblesse bretonne, décrit les souffrances et les privations endurées à Brest, et adresse les lignes suivantes, le 5 juillet 1793, à son fils émigré :
(c Tu ne te fais pas idée de la peine que nous avons à tt vivre; nous nous refusons une paire de souliers; pertt sonne dans la maison ne boit de vin; point de dessert. u Notre nourriture est précisément ce qu'il faut pour ne tt pas mourir de faim...
(c Dans ce moment, personne de notre famille à Paris. « Tous sont réduits à la plus profonde misère. Ma mère
' Souvenirs de la Révolution dans le département d'Indre-et-Loire, par
CaRRK DB BuSSK ROLLS, p. 203.
a n'a plus de femme de chambre; elle ne mange de soupe {( que deux fois la semaine. Ma tante est encore plus mia sérable... Je suis encore la plus heureuse de la famille, a et tu ne peux te faire une idée vraie de la position dans tt laquelle nous sommes. La personne qui a 25,000 livres (c de rente sur l'Etat n'a pas de quoi avoir du pain, puis- « que la vérité est qu'elle ne reçoit cette somme qu'en « papier et que Ton n'achète tout qu'avec de l'argent, et tt cela fait quatre ou cinq louis. Celles qui ont des terres tt sont assurément plus heureuses; mais il y a tant d'imtt positions à payer, et la nôtre est tellement dégradée!...
tt Nos bons fermiers se conduisent comme des anges; « ils me donnent mille marques d'attachement et me u demandent sans cesse de tes nouvelles. Mais, comme je tt te le disais tout à l'heure, ils donnent peu, et le reste, ils tt le payeront en journées de travail, en bétail, comme ils tt pourront ' . »
Dans un rapport fait à l'administration centrale du Finistère, le 13 pluviôse an IV, le commissaire du pouvoir exécutif constatait la détresse des finances :
tt Vous savez, disait-il, que je vous ai fait connaître tt l'absence de fonds disponibles dans plusieurs caisses du tt chef-lieu, et que ces derniers jours, le receveur de l'entt registrement et des domaines nationaux, n'ayant aucun tt fonds dans sa caisse, a été dans l'impossibilité de pourtt voir aux dépenses du tribunal criminel pour la taxe des tt témoins, aussi bien que pour la fourniture du papier, « de l'encre et des plumes nécessaires à l'expédition des tt jugements rendus. »
' Lettre de Mme Du Camper. — Archives du château des Feugerets.
Les gens de la campagne, suivant le même rapport, étaient hors d'état de payer leurs impôts autrement qu'en nature'.
Après l'abolition du maximum (24 novembre 1794), on ne manquait pas toujours de vivres, mais de l'argent nécessaire pour se les procurer. Les gens riches devaient mettre des sommes fabuleuses pour les moindres choses. Un dîner coûtait 1,000 livres en assignats. On vendait un louis 5,000 francs*. Avec 40,000 livres de rente, on était réduit à cultiver soi-même son jardin. M. de Richebourg, ancien intendant des postes, vendait tantôt une pendule, tantôt une commode, pour avoir de quoi manger, u Mes amis, « disait-il un jour à ses hôtes, pour vous recevoir aujoura d'hui, j'ai mis une pendule dans mon pot'. »
La misère s'abattait sur le peuple et les petits rentiers. Elle excitait des révoltes, et le représentant Braux écrivait d'Amiens, le 3 avril 1795 :
tt Un attroupement de huit à neuf cents hommes et a femmes s'est rendu à la maison commune; plusieurs en tt ont forcé la barre, se sont jetés sur les emblèmes de la tt liberté, les ont arrachés et foulés aux pieds, m'ont saisi u ainsi que le général, le maire el le substitut de l'agent tt national en écharpes, et nous ont traînés de la maison tt commune à celle dite Évêché; nous out maltraités, ont tt arraché tout mon costume, un tiers de mes cheveux, tt mes souliers, mes boucles d'argent, mon mouchoir de
* A. DU Chatbllier, Le Finistère et la persécution religieuse après le \% fructidor an V, p. 74-77.
• ScHMiDT, Rapports du i7 frimaire an IV,
" Mémoires de Dufort de Cheverny, — Taine, III, 536, note 2.
« poche, ma tabatière, un éluî et un assignat de 25 livres, tt ont mis mes habits, veste, culotte et chemise en lam- " beaux, ont voulu me forcer à crier : Vive Louis XVII! tt m'ont terrassé dix fois et foulé aux pieds, m'ont craa ché au visage qu'ils ont couvert de boue et de farine ; tt m'ont couvert de blessures et meurtrissures, et m'élrantt glaient avec la cravate de mon chapeau, au point que tt lorsque j'ai été délivré, je ne respirais plus *. n
A la même époque, à Amiens, lorsqu'on avait acheté du blé à grand'peine et à grand prix, on n'osait le moudre que la nuit. C'est également la nuit que l'on cuisait le pain, et les portes soigneusement closes ne s'ouvraient même pas à l'appel réitéré des sonnettes.
« Nos portes, raconte à la date du 9 mai 1795 l'auteur tt à' Un séjour en France ^ sont quelquefois assaillies par tt vingt ou trente personnes qui demandent, non de l'argent, tt mais du pain, et je suis souvent accostée dans les rues tt par des femmes d'apparence décente qui refusent les assitt gnats que je leur offre en disant : « Nous en avons assez, tt de ce malheureux papier ; c'est du pain qu'il nous faut I yi
tt Si vous êtes invité à dîner, vous devez apporter votre tt pain avec vous ; un voyage est une expédition pour Il laquelle il faut s'approvisionner, car il n'y a pas beaucoup tt d'auberges sur la roule où vous puissiez trouver du tt pain, ni même des vivres d'aucune sorte*. »
La disette ne cessait pas d'être terrible en province. Dans le département de Seine-et-Marne, les habitants d'une com-
* Wallon, Les représentants du peuple en mission dans les départe^ menu, III, 400.
• Un séjour en France de 1792 à 1795, p. 275. .