‹ La France pendant la RévolutionChapitre 19 sur 23 · II. n · texte numérisé non relu

II. n

418 LA FRA\'GË PËNDAMT LÀ RÉVOLUTION.

mune se nourrissaienl de son et de légumes; d'autres tombaient de faiblesse et étaient incapables de travailler. En Picardie, les paysans parcouraient les bois pour y trouver des champignons et des fruits sauvages. A Verviers, à Laon^ des familles entières se nourrissaient d'herbages. Ailleurs^ les affamés se répandaient dans les campagnes pour mendier et pour piller. A Saint-Denis, des mères et des nourrices tombaient sans connaissance, et quelques-unes expiraient avec les enfants qu'elles allaitaient. A Saint-Germain en Laye, chaque habitant n'avait qu'une demi-livre de farine, de loin en loin. Dans d'autres villes, on distribuait sept ou huit onces, ou seulement trois ou quatre onces de ^pain par tête. A Nantes, la distribution, pendant un an, n'excéda jamais quatre onces par tête, chaque jour. Il en était de même à Rouen. A Caen, le peuple vivait de pain de son et de sang de bœuf*.

Telle était la situation de la France en 1795. A Paris, après le 9 thermidor, on continuait de faire queue pour obtenir de quoi ne pas mourir de faim, et Tattente, chaque jour renouvelée, de ces foules avec ses luttes, ses fureurs, ses désordres, se prolongea encore vingt-deux mois. Des femmes sur le point d'accoucher demandaient des couteaux pour se tuer avec les êtres qu'elles allaient mettre au monde. Des malheureux, poussés par le désespoir, se précipitaient dans la Seine pour terminer leur existence. On rencontrait fréquemment des personnes défaillantes, tombant épuisées par le jeûne. Beaucoup de gens du peuple expiraient dans les rues^.

» Taine, III, 520, 522, 523, 526, 530.

« Ibid,, III, 520-545.

Ces longs et cruels supplices de toute une nation^ ces souffrances intolérables^ ces drames de la misère et de la faim n'appartiennent pas seulement à l'époque de la Terreur et au règne de la Convention. Leur durée a égalé celle du Directoire, à Paris et en province.

« Tours, en proie aux terroristes qui dévorent tout le (c département et occupent toutes les places, est dans Tétat (c le plus déplorable. Les familles un peu aisées, les uégoii ciants, les marchands l'abandonnent, et sous peu la « ville tombera dans la plus grande misère. Tous ceux tt qui y passant assurent qu'il n'y a dans ce pays aucune a différence entre le temps de Robespierre et celui-ci*, w

Ces lignes sont tracées en 1798, et les témoignages des contemporains ne sont pas contredits par les documents officiels, attestant les maux qui se prolongèrent pendant toute la période révolutionnaire.

La mort fauchait les enfants abandonnés et les malades des hôpitaux dont la Convention avait confisqué les biens ^. Le chiffre des enfants abandonnés, qui était de 23,000 en 1790, dépassait 63,000 en l'an X. Ils mouraient en moyenne dans la proportion de 19 sur 20. A Paris, en l'an IV, sur 3^122 enfants déposés, il en mourut 2,907'.

Les malades succombaient, privés de soins et d'aliments. A Toulon, il n'y avait que 7 livres de viande par

* Mémoires sur les règnes de Louis XV, Louis XVI et sur la Révolution, par J. N. DuFuRT, comte DR Gheverny, II, 376.

* Avant la Révolution, il existait en France environ 800 hôpitaux, hospices, établissements charitables, recueillant 100,000 à 110,000 malades et indigents. (Peughrt, Statistique élémentaire de la France, 1805, p. 256.)

" Moniteur, an V, n9 231.

jour pour 80 malades. Une femme qui venait de subir Une opération recevait comme réconfortant une douzaine de fèves dans une assiette de bois. Plusieurs malades manquaient de draps, et il n'y avait pas de paille dans les paillasses. Les vieillards de l'hospice avaient pour toute nourriture une livre de pain par jour et quelques fèves cuites à l'eau, sans vin, ni viande ^

a Combien, se demande M. Taine, sont morts de tt misère? Très probablement beaucoup plus d'un mil- « lion. Tâchez d'embrasser d'un coup d'œil le spectacle ce extraordinaire qui s'étale sur les vingt-si^ mille lieues « carrées du territoire, la multitude immense des faméliu ques à la ville et dans la campagne; la queue des tt femmes pendant trois ans dans toutes les villes; telle « cité de 20,000 âmes où, en vingt-trois mois, le vingtième a de la population meurt à Thôpital; l'encombrement des u indigents aux portes de chaque maison de secours, la « file des civières qui entrent, la file des cercueils qui sorte tent, les hospices dépouillés de leurs biens, chargés de ce malades, hors d'état de nourrir leur troupeau d'enfants a abandonnés. Ces enfants à jeun, desséchés dans leur « berceau, dès les premières semaines, pales et le visage « ridé comme celui d\in vieillard, la maladie de la faim (c qui aggrave et abrège toutes les autres, les longues (( angoisses de la vie tenace qui persiste à travers la douée leur et s'obstine à ne pas s'éteindre, l'agonie finale dans ee un galetas ou dans un fossé. Puis, mettez en regard le i( petit cercle de jacobins survivants et triomphants qui,

' RocQUAiN, Etat de la France au 18 brumaire, p. 31. Rapport de Français de Nantes.

« ayant su se placer au bon endroit, entendent y rester, « coûte que coûte * . »

. Lprsque Ton conduisit, en 1794, le maréchal de Mouchy à l'écbafaud, un jacobin lui avait crié: u Les sans-culottes «mangeront ton bien et boiront ton vin. — Dieu veuille, (( répondit avec sérénité le maréchal, que vous ayez du « pain dans un an, et que vous ne soyez pas réduits à (( vous manger les uns les autres ^. »

Le Révolution n'avait que trop justifié les dernières paroles d'une de ses illustres victimes. La misère et la faim ont com[Slété l'œuvre de la guillotine. Sinistre et long cortège, vision navrante et terrible qui forme comme le dernier tableau de ces sombres époques.

Ecoutez le cri de la souffrance ; il s'élève comme une malédiction vers ceux qui avaient prétendu régénérer la France.

Le 18 brumaire avait donné le pouvoir suprême à Bonaparte, et dans ce pouvoir, la France meurtrie et ruinée envisageait la fin des hommes et des choses qui avaient si cruellement pesé sur elle. Le gouvernement consulaire, en prenant possession du pays, voulut se renseigner sur ses

1 La Rèooîution, III, 545.

' Journal des prisons de mon père, de ma mère et des miennes, par la duchesse de Duras, p. 184.

Ji22 LA FRANCE PEXDANT LA RÉVOLUTION.

maux et y remédier. Au commencement de l'an IX (1801) eut lieu, par ses ordres, des enquêtes confiées à des conseillers d'Etat comme Fourcroy, Barbé-Marbois , Lacuée^ Français de Nantes, Cbampagny, Ducbâtel et d'autres hommes non moins recommandables par leur compétencç et leur autorité. Ils rédigèrent des rapports dont il est difficile de contester la valeur. M. Félix Rocquaîn en a publié une partie dans un livre déjà cité précédemment^, et auquel j'emprunte ce qui va suivre. Par ces documents, ou peut juger de l'état de la France au lendemain de la chute du Directoire. Us sont dus à des mains différentes, et s'ils sont inspirés par l'esprit de critique, en raison même du but qui leur était assigné, ils n'en restent pas moins le témoignage le plus authentique et le plus fidèle de l'époque.

Français de Nantes, chargé de l'inspection de la huitième division militaire ^, décrit l'état de Toulon en ces termes :

tt Point de gendarmerie dans la ville ; point de révertt hères; toutes les nuits, des boutiques enfoncées et tf volées; point de pavés, point de propreté, point de tt sûreté, point d'octrois, point de pain aux hospices, w

Il signale la ruine du commerce de Marseille, dont les importations et les exportations n'atteignent pas dans l'espace de six mois le chiffre qu'elles obtenaient en quinze jours avant 1789. « Les excès de la Révolution, dit-il, les « guerres maritimes, la suppression de la franchise en « sont les causes. »

' Uétai de la France au 18 brumaire.

3 Vaucluse, Bouches-du-Rhôae, Var, Basses-Alpes et Alpes-Maritimes.

Il montre la proportion de la criminalilé dans le département de Vaueluse, où l'on compte 47 assassinats dans le premier semestre de l'an VUI et 32 dans le second. Leur nombre diminue d'une manière sensible avec le rétablisse^ ment de l'ordre, car, en l'an IX, on ne compte plus que 11 crimes dans le premier semestre, et aucun dans le second.

Les vols sont innombrables dans les campagnes du Var : u C'est ici le lieu de parler des délits ruraux. Us sont tt devenus très fréquents par la licence, triste fruit des (( passions révolutionnaires, et par cette autre licence a qu'on avait érigée en système, et qui, si elle n'a pas tt rendu les terres communes, a rendu les fruits com* tf muns. On ne peut jouir d'aucune récolte dans les camu pagnes. Le maraudage rural est à son comble. Les (c témoins, dans quelques communes, n'osent pas déport ser, et dans toutes, les juges de paix craignent de se tt faire des ennemis ou de ne pas être réélus. 11 en était de a même des officiers municipaux chargés de la dénonce ciation des délits, et que leur qualité d'électifs et de M temporaires rendait toujours timides dans les pour* tt suites. Les principes ont changé, mais les habitudes « restent. »

Ailleurs, ce sont des communes entières qui vont avec des chevaux et des charrettes dévaliser les forêts en plein jour. « On ne peut se dissimuler, dit Français, que le vol tt des bois est devenu une habitude rurale et a déjà la puisce sance d'une coutume'. »

* F. RocQUAiN, p. 5, 11, 27, 45, 63. .

Barbé-Marbois, chargé d'inspecter la treizième division ', dit u qu'un tiers de la population vit aux dépens tt des deux autres^ soit en les volant^ soit par des aumônes tt forcées * » .

11 y avait à cette époque trois ou quatre mille mendiants par département^ environ trois cent mille dans toute la France ^

La probité ne régnait malheureusement pas chez tous ceux qui auraient dû en donner l'exemple. •

Dans le rapport de Barbé-Marbois, un chapitre est intitulé : tt Violation de caisses par les généraux. » On y voit que si les olBciers savaient se faire payer, les soldats obtenaient plus difficilement leur solde, et qu'ils étaient a mal tt vêtus, mal logés, quelquefois mal nourris » .

Barbé-Marbois observe, au sujet des dilapidations qu'il a eu de fréquentes occasions de constater : tt Cette facilité tt funeste de puiser dans le Trésor public a rendu tout le tt monde prodigue : l'économie est devenue ridicule, et tt celui qui en fait profession est un personnage à vues tt étroites et bornées. »

Parlant de Tadministration financière, il dit : tt Je n'ai ce pas trouvé un seul comptable en état de rendre ses « comptes, w

On a multiplié les places pour donner de l'argent, et des emplois ont été accordés à des incapables ou à des indignes. C'est encore Barbé-Marbois qui en fait la remarque :

* Gà(es-du-Nord, Finistère, Ille-et-Vilaioe et Morbihan. ' ROCQUAIN, p. 93.

» Taike, III. 547.

tt On a créé diverses institutions à grands traitements tt pour satisfaire des hommes ou avides, ou turbulents, a OU protégés, mais la plupart incapables. C'était à qui tt obtiendrait ou ferait obtenir des places. Tous ceux qui tt ont été membres des assemblées législatives, tous ceux tt qui ont éprouvé des malheurs, croient qu'ils doivent tt être indemnisés par des places. J'ai vu des ex-législaa teurs honteux de n'être que sous-préfets ou membres du tt conseil de préfecture, et pourtant incapables d'en rem- « plir les devoirs'. »

De tous côtés, on se plaignait de l'inégale répartition des impôts et de l'excès du fardeau qu'on avait à supporter. Il n'y avait pas moins de trente mille réclamations à ce sujet dans le département du Calvados. Des impositions prenaient aux contribuables le sixième, le tiers, la moitié et quelquefois la totalité de leurs revenus. Dans le Cantal, la contribution foncière excédait les revenus^.

Nous avons déjà dit combien les malades avaient à souffrir dans les hospices, réduits à la misère par la confiscation de leurs revenus. Dans le département du Nord, quarante-huit hôpitaux avaient un déficit annuel de 367,485 fr. Le déficit était de 304,978 francs à Bordeaux, seulement pour sept hospices. A Paris, les hôpitaux n'avaient que le quart, quelquefois le cinquième et le sixième des revenus qu'ils possédaient en 1790. Il était du vingt et un mois de traitement aux médecins et aux employés. Les enfants d'un hospice d'orphelins, décoré du nom pompeux d' a Hospice des Elèves de la patrie » , étaient presque nus ou

' RocQUAiBf, p. 71-127.

' Ibid., Inlroductioo, p. xvu, et p. 388-400.

4î« LA FBAXCE PEXDAXT LA RÉVOLUTION.

vêtus de lambeaux. L'air manqnait ; les salles étaient dépourvues de fenêtres, les paillasses pourries, et ce séjour malsain engendrait les maladies.

Dans le rapport du général Lacuée, chargé d'inspecter la première division militaire \ on trouve robservaiion suivante sur Félat de l'agriculture :

tt Avant la Révolution, l'agriculture (dans les six départt tements autres que la Seine) eût été très florissante sans tt les dîmes, les ebamparts et le gibier. On estimait que tt le gibier détruisait un huitième de la semence et un tt dixième de la récolte; c'était du moins ainsi dans Seine* tt et-Oise.

tt Le maximum et les réquisitions ont beaucoup nui à tt l'agriculture pendant une partie de la Révolution ; mais tt ces désavantages ont été plus que compensés parla divitt sion des propriétés, la non-perception des impôts, le tt séjour des propriétaires, l'abolition de la chasse, des « ebamparts et des dîmes ; aussi a-t-elle fait des pas bien tt sensibles vers un meilleur état.

« Cependant, elle souffrit beaucoup en l'an VII. Les pro* tt priétaires de biens nationaux incertains cultivèrent mal tt et dévastèrent beaucoup. Le 18 brumaire a ranimé les tt espérances ; les prairies artificielles se sont multipliées ; tt il s'est fait des défrichements, des plantations, des tt îiu^jnienlations de bestiaux, des réparations de bâtitt nieiils*. «

Les industries autrefois les plus prospères avaient pro-

i Ahrn^ Bure-el-Loir, Loiret, Oise, Seine, Seine-et-Marne, Seine*et« 01».

ts> p. 237.

fondement souffert des événements, de la crise financière et de la stagnation des affaires. Ce n'étaient pas seulement les fabrications de luxe, mais celles de première nécessité qui se trouvaient atteintes par les malheurs publics et privés. Les manufactures de drap de Louviers, celles^ de toile en Bretagne avaient cessé d'exister. On ne fabriquait plus de papier dans la Charente. Le nombre des métiers pour les étoffes de soie qui, à Lyon, s'élevait à 14,770 en 1788, était tombé en l'an IX à 5,000 ^

Les ruines maiérielles, les destructions frappaient tou& les yeux. On voyait des ports détériorés, des marais envahir des terrains autrefois desséchés ; des édifices menacés d'une destruction complète. Des toiles à voile remplaçaient les toitures. Les rues de Rochefort étaient dépavées et presque impraticables pour les voitures comme pour les^ piétons.

u Une coupable incurie sur les monuments et domaines a nationaux, dit Fourcroy, en a tellement opéré la dégra-r tt dation depuis la Révolution, qu'on ne peut douter qu'il tt n'a été rien ou presque rien fait pour leur entretien depuis a cette époque. »

L'état des routes était digne du reste. Les voitures y versaient fréquemment dans les ornières dont la profondeur formait des précipices. Elles étaient parfois réduites à quitter le chemin dans les endroits les plus dangereux et à traverser les terres labourées.

tt On se plaint généralement des routes en France^ « écrivait Fourcroy au mois de nivôse an IX. Par-

' RocQDAiN, Introduction, p. lv, lvii.

a tout elles sont dégradées au point que cette plainte (c se fait entendre d'un bout de la République à l'autre... a J'ai eu six fois ma voilure brisée^ et trois fois sur les a six, il m'a fallu séjourner une demi-journée pour faû-e a réparer, par des ouvriers maladroits, les avaries qu'elle tt avait éprouvées. Onze fois j'ai élé obligé d'envoyer tt chercher des bœufs pour me tirer des boues où ma voitt ture était encaissée jusqu'au-dessus du moyeu des tt grandes roues. J'ai calculé que d'ici à huit ou dix mois, «c si la saison des pluies est longue, et si elles continuent u d'être abondantes, les communications seront entièrea ment interrompues entre plusieurs grandes villes, et tt les transports seront tout à fait impraticables ^ . »

Au milieu de tant de ruines, interrogeons l'opinion publique. C'est encore un commissaire de l'an IX qui va nous renseigner, en exprimant son jugement personnel :

ic La masse des hommes satisfaits de Tordre actuel^, dit tt le général Lacuée, est infiniment plus grande que celle tt des hommes mécontents... et les causes de ce mécontt tentement sont pour la plupart honorables. Les royatt listes espéraient la royauté; les émigrés, des radiations tt sans mesure ni borne ; les prêtres, leur puissance entière ; tt les anarchistes, leur autorité, etc..

* RocQUAiN, Introduction, xuv et p. 139. — Une lettre de vendémiaire an V nous montre la difficulté des voyages sous le Directoire : > On ne a croirait pas ce que le voyage d'Orléans à Paris nous a coûté. Il faudra c nous ramener nos montures. 11 n'y a plus de diligences proprement dites. c II faut prévenir un mois d'avance pour avoir des places, d'où il résulte c qu'à l'heure qu'il est et pendant que Paris est le centre de toutes les c aises et de tout le luxe, on ne peut traverser la France qu'à pied et à « cheval, f (A. Bardoux, La bourgeoisie française (1789-1848), p, 100).

* Le Consulat.

• ce Le phUosophSj ajoute-t-îl, voit avec peine entre les tt Français une ligne de démarcation quun siècle neffatt cerapas^. »

Un des malheurs des révolutions, en effet, c'est de se survivre à elles-mêmes. Leurs maux se prolongent au delà du terme prescrit par les événements. Elles ont enfanté les discordes civiles; c'est aussi la discorde qu'elles laissent après elles, et dont les peuples recueillent involontairement l'héritage. Elles ont créé des partis ; par là, elles ont porté atteinte à l'unité de la patrie, et leurs souvenirs continuent les divisions qui ont déchiré la grande famille nationale.

Le but de ces pages n'a pas été de les ranimer. Si l'oubli ne peut venir pour ces années terribles, les générations qui les traversèrent, et dont toute la vie en garda les traces, sont depuis longtemps couchées dans la poussière du tombeau oîi gisent les opprimés et les persécuteurs, les victimes et les bourreaux.

Le dernier soleil de la monarchie a disparu dans les nuages menaçants, puis s'est élevée la tempête, détruisant dans son aveugle fureur les majestueux édifices et les chênes séculaires. Après les ténèbres d'une barbarie nouvelle, nous voyons se lever un radieux matin, et nous pouvons saluer la brillante aurore du Consulat dont les gloires militaires s'unissent aux gloires pacifiques. Parmi les grands actes de cette époque, il en est deux surtout qui restent attachés au nom de Napoléon : le Concordat et le Code

' RocQUALV, p. 248, 251. r

(c Le Concordat^ a dit M. de Falloux, ce fut la vie tt morale rendue à la France; le Code civil, ce fut la a société moderne tirée du chaos révolutionnaire pour ce vivre et pour durer. . . Le Code civil a été amélioré dans a quelques articles ; il peut Pêtre encore ; mais celle tt double conception, promptemenl devenue presque aussi a européenne que française, n'en a pas moins pénétré nos a mœurs. La société catholique était calmée parce qu'elle « était rassurée sur sa foi. La Vendée avait eu deux pacifi- (c cateurs : Hoche et le Concordat. La société civile était (c satisfaite, non parce que chacun entrait en possession (( de ce qu'il avait préféré ou rêvé, mais parce que Tunité (( nationale avait rencontré un organisateur puissant. A tt partir de ce jour, la France reprit sa marche ascen- « dante, et Napoléon put tomber sans emporter avec lui tt aucun des grands lambeaux de la vitalité française. Infi- « dèle à sa première sagesse, il a plus que personne contt tribué à la destruction de sa propre grandeur ; il n'a pu « toutefois entamer le granit de ses deux principaux « monuments : l'architecte a péri, l'œuvre a survécu ^ »

N'avons-nous évoqué que dix ans de notre histoire, ou n'est-ce pas plutôt un siècle qui parait encore trop étroit pour contenir tant d'événements? Nous ne sommes pas sortis de France. Que de hauts faits au delà des frontières, et quel spectacle nous présentent les champs de bataille où nous voyons passer le drapeau victorieux! Nous n'avons pas non plus porté nos regards sur les provinces héroïques où des laboureurs-soldats défendirent

l De l'unité nationale. Discours et mélanges politiques, II, 408.

contre la Révolution leurs autels et leurs foyers. Luttes douloureuses, puisqu'elles portent le nom de guerres civi* lesy mais où resplendissent les dévouements, les beaux caractères et les défaites glorieuses ; car pour honorer le courage de ces rudes combattants^ on ne demande pas de quel côté est la victoire. Malheureux, on ne les admire pas moins, et on les aime peut-être davantage.

* Une période historique à la fois si considérable et si brève est sans limites par la nature et la multitude des idées qu elle éveille, des sentiments qu'elle inspire, idées opposées, sentiments contraires, passions même qu'un siècle n'a pu encore refroidir. Et pourtant, l'heure semble venue de l'étudier sans enthousiasme et sans colère, d'y chercher non des armes, mais des leçons.

L'Histoire, d'ailleurs, n'a point de thèse à soutenir et ne relève d'aucun parti. Elle constate le bien et le mal, éloignant les passions, les préjugés, les rancunes. L'Histoire n'est pas vassale; elle est reine.

Le devoir deThistorien est de chercher la vérité et de la dire avec une souveraine indépendance, prenant pour maxime la parole de Montaigne : « Cecy est un livre de Cl bonne foy. » Sans doute, l'impartialité, cette vertu nécessaire, est^ la plus difficile et la plus rare. Ayons, du moins, le culte du vrai. L'aimer, c'est apprendre à le connaître, et le désir d'être juste est le commencement de la justice.

Le parti de la Révolution s'est dit l'héritier des principes de 89 qu'il a si complètement méconnus. Mais on chercherait vainement en quelle année les réformes inscrites dans la requête solennelle de tous les Français ,

432 LA FRANGE PENDANT LA REVOLUTIOlV.

furent réalisées pendant la période qui s'étend du 17 juin 1789 au 18 brumaire. Dans la succession des actes législatifs de la Révolution, on ne trouve nulle part l'application des principes consignés dans les cahiers de 89 et hautement réclamés alors par la France entière.

Vouloir anéantir toutes les traditions est l'erreur capitale de Tesprit révolutionnaire. C'est aussi une erreur de croire que les traditions ne peuvent se prêter aux transformations inévitables des siècles et des peuples toujours en marche pour atteindre de nouveaux buts.

Sur le sol français agrandi par les conquêtes et l'habileté politique, se sont élevées des institutions qui n'ont pas échappé à la loi du temps et aux erreurs humaines. Tantôt elles se sont réformées paisiblement, tantôt elles ont été abattues par des mains téméraires et coupables. Agrandi ou diminué, le territoire est resté pour nous la patrie. C'est elle que nous avons admirée dans la chevalerie au cœur vaillant, aux sentiments généreux. Nous l'avons confondue avec l'antique royauté, inséparable, pendant de longs siècles, de ses gloires et de ses destinées. L'Eglise, gardienne de sa foi, a été associée à sa vie civile. Elle lui a donné des hommes d'Etat comme Suger et Richelieu ; elle a enrichi son patrimoine intellectuel et puissamment contribué à sa civilisation.

Notre pays, enfin, a eu le bonheur d'avoir pour interprète celte langue française dont la clarté se met si naturellement au service des idées justes, et qui a suivi, à travers les âges, le développement d'un esprit consacré par des hommes de génie, immortalisé par le siècle de Louis XIV.

Aux institutions détruites par la Révolution a survécu la patrie formée de l'âme des temps anciens et de l'esprit des temps nouveaux, œuvre des ancêtres, faite de luttes^ de souffrances, de gloireis «t de malheurs.

Dans ces jours néfastes, oii l'on proclamait les droits de l'homme, en violant ceux de la justice et de la conscience, le Français fuyant son pays put répéter le souhait du vieux Troyen s'échappant de sa demeure au milieu d'Ilion en flammes :

Dî patrii, servate domumM

Ce vœu ne fut pas toujours exaucé. Beaucoup quittèrent le toit qu'ils ne devaient plus revoir, emportant, comme le vieillard de V Enéide, les dieux pénates et les choses saintes :

Sacra maau, patriosque pcnates.-

Si une ombre prophétique, semblable à celle qu'aperçut Énée, leur était alors apparue, elle aurait prédit, non les brillantes destinées promises au héros de Virgile, mais les dures épreuves et les longs exils :

Longa tibi exsilia.

Les proscrits n'allèrent pas fonder un nouveau royaume; ils vécurent sous un ciel étranger et y moururent de misère et de douleur. D'autres revinrent dans le pays où la faux révolutionnaire avait moissonné tant d'existences. Parmi les ruines et les deuils, ils retrouvaient une France nouvelle. Ce n'était plus celle qu'ils avaient connue et aimée,

> Enéide, II, 702.

dont le souvenir leur rappelait la jeunesse et les jours heureux; mais c'était encore la France^ une France victime de catastrophes inouïes et de calamités sans nombre , assez forte cependant pour avoir résisté à de pareils maux, et pour se relever triojnphante et glorieuse. Véritable prodige de la puissance française, moins étonnante encore par les grandeurs qui l'ont édifiée que par les fléaux qui n'ont pu la détruire.

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