‹ La France pendant la RévolutionChapitre 3 sur 23 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

I. Les commencemento de la Révolation. — II. Li Terreur. III. Le Directoire.

tt Paris n'est plus ce qu'il était jadis. Un nuage mena* a çant plane sur ses tours et assombrit la physionomie de tt cette ville somptueuse. Le luxe qui y régnait autrefois tt a quitté ce séjour préféré en jetant sur toute chose tt un voile de crêpe noir, et ne laissant à sa place qu'un tt reflet incertain de sa splendeur passée. Les horreurs de tt la Révolution ont chassé de Paris ses plus riches habi* tt tants ; la haute noblesse a émigré, et ceux qui sont res- « tés vivent pour la plupart très retirés, dans le cercle tt restreint de leurs amis et de leurs proches parents.

tt Ici, me disait l'abbé X..., en suivant avec moi la rue tt Saint-Honoré, et en désignant avec sa canne les grandes tt maisons inhabitées, ici, chez le marquis D..., seréunistt saient, le dimanche, les femmes à la mode, les hommes tt de haut parage, les beaux esprits les plus renommés ; « les uns jouaient, les autres dissertaient sur la philoso* tt phie, sur les sentiments, sur le goût, sur le beau idéal. « Là, chez la comtesse A..., venaient tous les jeudis les

<c plus profonds politiques des deux sexes; on y comparait <( les idées de Mably à celles de Jean-Jacques, on les dis- <c cutait et on se posait les bases d'une nouvelle utopie... « Vous arrivez trop tard à Paris, mon cher Monsieur; les (( beaux jours sont loin de nous ; on ne soupe plus, la tt bonne compagnie s'est éparpillée dans tous les coins du « monde. Un homme comme il faut ne sait plus que faire, a que devenir, ni où passer sa soirée ^ . »

Ainsi s'exprimait un étranger venu à Paris au commencement de la Révolution. Ce n'était plus le Paris de l'ancien régime, l'arbitre du goût et de l'élégance, la capitale fameuse où une société brillante tenait le sceptre de l'esprit et donnait le ton à l'Europe. Un vent d'orage avait dispersé cette société dont les représentants ne devaient plus se retrouver que sur des rives étrangères, ou se rencontrer avant- de mourir entre les sombres murailles de la prison. C'en était fait des réunions exquises où était poussé si loin l'art de la conversation. Les rares survivants de ce monde à jamais détruit ne devaient reparaître que beaucoup plus tard, comme les fantômes d'un autre âge. Les événements allaient se succéder, plus terribles que ne le prévoyait celui qui, avec un regret mélancolique, plaignait les gens aimables de ne savoir plus a où passer leur soirée y* .

Un Français, arrivant au commencement de 1790 de Russie, où il avait été aajbassadeur près de Calherine II, le comte de Ségur, a peint sous de vives couleurs l'impression qu'il ressentit en retrouvant Paris et la France si différents

* Karamsine, lettres d'un toyageur russe en France, en Allemagne et in Suisse (1789-1790), traduites du russe par V. de Parochine, p. 209*

de ce qu'il les avait laissés. Pendant la route, il lisait avec surprise sur les visages l'expression des sentiments qui agitaient alors toute la nation, ci Les bourgeois^ dit-il, les tt paysans, les ouvriers, les femmes même, montraient « dans leur maintien, dans leurs gestes et sur tous leurs « traits quelque chose de vif, de fier, d'indépendant a et d'animé que je ne leur avais jamais connu.

(c Un mouvement extraordinaire régnait partout ; j'aper- « cevais dans les rues, sur les places, des groupes d'homa mes qui se parlaient avec vivacité : le bruit du tambour « frappait mes oreilles au milieu des villages, et les bourgs « m'étonnaient p;;r le grand nombre d'hommes armés a que j'y rencontrais.

« Si j'interrogeais quelques individus des classes infé- « rieures, ils me répondaient avec un regard fier, un ton tt haut, hardi; partout je voyais l'empreinte de ces senlicc ments d'égalité, de liberté, devenus alors des passions a si violentes; enfin, à mon départ de France, j'avais « quitté un peuple paisible et courbé par habitude sous le tt joug d'un long assujettissement; à mon retour, je le « retrouvais redressé, indépendant, et trop ardent peuta être pour jouir avec sagesse d'une liberté nouvelle *. »

Le spectacle qu'offrait Paris n'était pas fait pour inspirer moins d'étonnement. Les salons y étaient divisés par des opinions contraires; des discussions irritantes remplaçaient les causeries pleines d'agrément et d'urbanité.

' Mémoires, souvenirs et anecdotes, par le comte de Si^gir, t. II, édit. Didot, 196. — Bibliothèque des Mémoires relatifs à l'hist. de France pendant le dix-huitième siècle, par Barrikrb, XX.

(c J'employais mes soirées, dit M. de Ségur, à parcourir « les différents cercles de la capitale, à revoir ces sociétés ic qui avaient fait le charme de ma jeunesse. Je les retrout4 vai plus vives , plus spirituelles , plus animées que ti jamais ; il eût été difficile d'y rencontrer la langueur ou a Tennui. Cependant, elles semblaient avoir perdu pour ii moi leur plus aimable attrait : on n'y voyait plus cette ^i douceur, cet atticisme, cette urbanité qui avaient fait u si longtemps la véritable école du goût et de la il grâce.

K Les passions politiques, en s'introduisant dans nos i^ salons, les avaient presque métamorphosés en arènes où 4f les opinions les plus opposées se choquaient et se heurte laient sans cesse. On ne discutait plus, on disputait; le ti seul et éternel sujet de conversation était cette politique u qui ne permettait que bien rarement aux arts, aux tt muses, à la galanterie, de varier les entretiens.

« Chacun parlait haut, écoulait peu; l'humeur perçait « dans le ton comme dans le regard. Souvent, dans un st même salon, les personnes d'opinions opposées se forti iD aient en groupes séparés. Bientôt une animosité a toujours croissante désunit et divisa totalement ces u sociétés dont l'aménité n'était plus le doux lien.

a Dans les maisons oii se réunissaient les personnes (i d'une même opinion, la chaleur des débats n'était pas <t moindre, ni les sujets de conversation plus variés; on y ii voyait seulement moins d'aigreur.

« Les femmes perdaient beaucoup à ce grand changent ment : les passions douces conviennent seules à leur « grâce, à leur délicatesse, à leur voix comme à leurs

tt traits; la modestie est leur premier charme. Aussi rien tt ne leur sied plus mal que les passions politiques : l'butt meur les dépare, et la colère les enlaidit.

a Cependant, plusieurs d'entre elles brillaient dans ces a entretiens philosophiques par leur éloquence et leurs u saillies; je n'en citerai qu'une seule, madame de Staël. tf Peu d'orateurs auraient pu la surpasser en verve et en a dialectique; elle étonnait, persuadait et entraînait.

a Un grand intérêt animait constamment de tels entrett tiens; mais c'était toujours le même, et je cherchais en tt vain dans ces conversations cette variété, cet enjouett ment, cette tolérance mutuelle, cette aimable légèreté tt qui les rendaient autrefois si attrayantes ^ »

La Révolution commençait, et il était aisé de prévoir qu'elle ne s'arrêterait plus. La seule question était de savoir s'il restait encore des moyens de la conduire et de la maîtriser. L'Assemblée nationale, en montrant ceux qui siégeaient dans ses rangs, dépourvus des anciennes distinctions sociales, pouvait faire mesurer le chemin parcouru en peu de temps. (( Ce ne fut pas sans étonnement, tt nous dit encore M. de Ségur, que je vis pour la prett mière fois, en public et au sein d'une auguste assemtt blée, les cardinaux, les évêques, les curés, les généraux, tt les officiers, les grands, les nobles, les cultivateurs, les tt magistrats, les légistes, et enfia ce que nous appelions tt des bourgeois, confondus ensemble et assis pêle-mêle tt sur les mêmes bancs , sans aucune distinction de « rang.

' Mémoires, souvenirs et anecdotes, par le comte de S^gir, II, 212.

a Mais, après ce court instant de surprise, je lombai « dans un autre étonnement, celui de voir que ce speca tâcle ne suffisait pas pour ouvrir les yeux des partisans a de l'ancien régime. Ce n'était pourtant plus un vain mot <c à! égalité qui retentissait à leurs oreilles, c'était l'égalité a elle-même et vivante qui frappait leurs regards. Néana moins, ils doutaient et doutent peut-être encore de son tt existence.

tt La différence la plus notable qui existe entre eux et a ceux dont je partage l'opinion, c'est que nous, à cet a égard, nous voyons la Révolution irrévocablement faite, tt tandis qu'eux pensent qu'elle ne Test pas définitivement. tt Ils oublient qu'on peut quelquefois abolir ce qui n'est tt écrit que dans les lois, mais non ce qui est une fois « gravé dans les mœurs * . n

La Révolution est partout; elle est dans le costume, dans les couleurs, dans les symboles. Le velours, les ornements d'or et d'argent ont disparu. Les étoffes aux nuances harmonieuses sont remplacées chez les femmes par des couleurs criardes. La redingote et l'habit de drap noir recouvrent de leur uniformité les hommes de toutes les conditions. La richesse et l'élégance des costumes de cour se sentent proscrites comme l'image de la royauté expirante. Plus de poudre aux cheveux j elle avait régné avec l'ancien régime, elle tombe avec lui. La cocarde tricolore orne toutes les têtes. La Révolution envahit le mobilier. L'acajou supplantera l'ébène et le bois de rose. L'imilation des Grecs et des Romains bannira le style

> Mémoires, souvenirs et anecdotes, par le comte de Si^gur, II, 210.

Louis XV et Louis XVI, qui rappelle des époques monar-. chiques. On préférera les peintures de décor .aux fines et délicates boiseries sculptées, et aux formes contournées du dix-builième siècle succéderont les formes rigides de style antique.

La livrée est abolie comme une marque de servitude. Au mois de mai 1790, les armoiries ont dû disparaître des carrosses, et les carrosses eux-mêmes se voient insultés et arrêtés, parce qu'ils sont contraires à l'égalité ».

Les événements avaient semé l'inquiétude à Paris, et rien ne semblait devoir y ramoner la confiance. Le 14 juillet, le pouvoir insurrectionnel s'était affirmé par la prise de la Bastille. Le 22 juillet suivant avait été ensanglanté par le meurtre de Foulon et de Berthier. La famille royale était arrivée le 6 octobre à Paris, prisonnière de l'émeute, et le 12, l'Assemblée nationale avait été transférée dans la capitale, où elle allait avoir à subir les menaces de la démagogie et les agitations de la rue.

Les beaux hôtels se fermaient ; beaucoup de familles émigraient ou réduisaient leurs dépenses. La Révolution durait depuis une année à peine, et le commerce était anéanti. Le 10 octobre 1789, il y avait déjà trois millions d'objets au-dessous d'un louis déposés au mont-de-piété. Soixante mille saisies avaient eu lieu en 1790, depuis le mois de juillet de l'année précédente. Les ouvriers de luxe, ceux que faisaient vivre l'art et l'industrie, étaient réduits à s'en aller, la pioche à la main, demander du

* Hist. de la société française pendant la Révolution, par Ed. et J. de Concourt. Nouv. édit., p. 72 et suiv.

travail sur les grands chemins pour gagner vingt sols par jour. Le même malaise se faisait sentir dans les provincesy où les industries étaient partout en souffrance ou ruinées \

(( Je ne sais si je m'abuse, lisait-on au mois de mars (c 1791 dans un journal démagogique, mais je ne serais pas ce étonné que dans vingt ans on ne trouvât pas un seul tt ouvrier à Paris qui sût faire un chapeau ou une paire « de souliers *. »

La création des assignats (juin 1790) avait porté un coup terrible aux affaires et ébranlait la confiance publique. Au mois de septembre, on évaluait à un milliard l'argent disparu depuis les débuts de la Révolution ^. On avait commencé par payer un louis trente sols, puis l'argent était monté à 12 pour 100, et il valait 30 pour 100 au mois d'août 1792.

Le 14 juillet 1790, premier anniversaire de la prise de la Bastille, a lieu à Paris la fête de la Fédération y au Champ de Mars. M. de Talleyrand, évêque d'Autun, y célèbre la messe sur « l'autel de la Patrie w , et Louis XVI entend les dernières acclamations de ses sujets.

Un voyageur russe, celui dont nous avons déjà recueilli les impressions, lors de son arrivée à Paris, nous fait connaître celle qu'il éprouva en voyant aux Tuileries la famille royale, dont on pouvait dès lors présager la malheureuse destinée.

suiv.

Comte DE S^GUR, Mémoires, souvenirs et anecdotes, II, 211 el

^ L'Ami du peuple, rédigé par Marat.

3 Ibid., septembre 1790.

ce Hier, écrit-il au mois d'avril 1790, dans la chapelle ce du château, j'ai vu le Roi et la Reine. La sérénilé, la ce douceur et la bonté sont peintes sur le visage du préce raier, et je suis persuadé que jamais une mauvaise intcncc tion n'a pu naître dans son âme. il y a sur la terre a d'heureux caractères qui, par un instinct naturel, sont (c incapables de ne pas aimer et de ne pas faire le bien : tt tel est ce souverain. Il peut être malheureux ; il peut ce périr dans le fracas de la tempête; mais l'impartialité tt historique inscrira Louis XVI au nombre des monarques ce vertueux, et l'ami de l'humanité versera à son souvenir tt une larme venue du cœur.

a La Reine, en dépit des coups de la destinée, est belle ce et majestueuse , semblable à une rose sur laquelle ce soufQe un vent glacé, mais qui garde encore sa couleur ce et sa beauté. Marie-Antoinette est née pour être reine. « Son port, son regard, son sourire, tout dénote en elle tt une âme qui n'est pas ordinaire. Il est impossible que tt son cœur n'ait pas souffert ; mais elle sait cacher sa « douleur, et dans ses yeux limpides, on ne remarque pas « un seul nuage. Tout en souriant comme sourient les tt Grâces, elle tournait les pages de son livre de prières, tt jetait un regard sur le Roi, sur la princesse sa fille, et tt de nouveau se plongeait dans son livre. Elisabeth, la « sœur du Roi, priait avec beaucoup de ferveur et de tt dévotion. Il me sembla que des larmes coulaient sur son tt visage.

tt Dans l'église, il y avait énormément de monde, à ce tt point que, suffoqué par la chaleur, je me serais trouvé tt mal si une dame , remarquant ma pâleur, ne m'avait

nombre, c'est-à-dire à 8 ou 9,000 hommes. Ils pouvaient peut-être fournir 5 à 6,000 émeutiers, et en admettant que ceux-ci en aient entraîné 7,000 autres, on arriverait au chiffre maximum de 16,000. Qu'on y ajoute des étrangers venus de différents pays pour fomenter les (roubles. Us ne durent pas dépasser 23,000.

Depuis le mois d'août 1 792, Paris était divisé en 48 sections d'inégale importance, et chacune possédait en moyenne 3,300 électeurs,

Paris ayant été déserté* par beaucoup de ses habitants, à cause des troubles révolutionnaires, la population devait représenter un chiffre inférieur à celui qu'elle atteignait en 1789 ; mais quoique l'on manque d'éléments certains pour établir une statistique d'une vérité absolue, on peut porter à un dixième seulement de la population l'élément révolutionnaire qu'elle contenait. Un rapport du mois de juin 1793 affirmait qu'il n'y avait pas dans tout Paris 3,000 révolutionnah-es déterminés *. Mais l'audace des uns, l'effroi des autres expliquent qu'une minorité ail pu asservir le plus grand nombre et exercer une si fatale puissance.

L'état de Paris en 1790 était lamentable et inspirait des plaintes que l'on trouve exprimées dans les écrits du temps.

« Paris, disait une de ces brochures où la critique tt s'adresse à la fois au Roi et à la Révolution, Paris n'est « plus cette superbe cité où florissoient les arts et le

* Adolphe ScHMiDT, Paris pendant la Révolution, d'après les Rapports de la police secrète (1789-1800). Traduct. française de Paul Viollet, 1, 19, 20, 21.

tt commerce; Finsouciance et la pusillanimité d'un mots narque en ont opéré la malheureuse dévastation. Le a citadin n'y vit qu'avec peine à l'aide d'une criminelle tf industrie. Ses quais, ses jardins publics, ses promenades a n'offrent plus à tous les yeux que le spectacle horrible a et effrayant de la misère ; et lorsque ses habitans jettent a leurs yeux humides de pleurs sur ce palais d'où Henri tt le Grand contemploit son peuple avec attendrissement tt et travailloit à sa félicité, ils y voient régner la faiblesse « et le crime... Chacun crie maintenant que tout est tf libre; en raison de cette liberté funeste, c'est maina tenant à qui fe fera du tort dans Paris... 11 a été un tt tems que tout Paris était à t éclipse, puis à la grecque, tt ensuite à la Montanciel, après au ballon y aux cheveux tt de la Reine, au caca Dauphin, etc. Maintenant, tout est i^ à la nation; les cafés de Paris sont pour la plupart des tt cafés nationaux; les auberges sont à la nation... Voilà tt ce qu'est maintenant le Paris actuel, le comble de la « misère, des forfanteries, du brigandage et de l'horreur. tt La Commune préside à tous les forfaits dont je viens tt de donner l'aperçu. Louis le Pacifique est forcé par son « peuple d'en être le témoin ; c'est au milieu de ces hor- « reurs, de ce chaos de sottises qu'on nous fait espérer « notre régénération ^ »

tt Quel contraste de Paris il n'y a pas encore deux ans, tt à Paris maintenant! lit-on dans une autre brochure tt publiée à la fin de 1 790. La gaieté paroît en être aujourtt d'hui totalement bannie. Aux ris, à la joie ont succédé

' Le Nouveau Tableau de Paris, anonyme. Paris, 1790.

(c Tinquiétude^ la mélancolie, la terreur. Les honnêtes a gens, les gens paisibles n'osent plus ajler chercher la » salubrité de Falr des belles promenades de cette fameuse tt capitale, parce que des groupes nombreux y exercent un c( despotisme redoutable, une tyrannie souvent fatale à ce l'individu qui a le malheur de leur déplaire, même sans « rien dire. Le plus court séjour dans les cafés n'est pas a moins dangereux, même pour l'homme le plus silentt cieux. Dans les rues, si les personnages tranquilles qui a les traversent se trouvent avoir ce qu'on appelle des a habits habillés, ils entendront crier vingt fois à leurs a côtés, même sous leur nez : Tiens! tiens I voilà encore « un de ces aristocrates. A la lanterne! à la lanterne! De ce sorte qu'il n'est pas nécessaire de parler ou d'agir pour tt être un aristocrate, il suffit d'avoir une parure qui ne u plaît pas. Dans les salles de spectacle, on est encore ce bien plus exposé. Si vous applaudissez à des beautés et en morale, à des morceaux qui sont des chefs-d'œuvre « en poésie, à des endroits en faveur de la royauté, ou à ce des vers qui expriment les plus louables sentimens ce d'amour et d'attachement pour les Rois, aussitôt un ce parti soudoyé et furieux vous adresse le^ menaces les u plus effrayantes^ se lève et va même vous chercher à la a loge où vous- êtes placé, pour vous immoler à sa fréce nésie. Si vous n'applaudissez pas à des morceaux d'un a genre opposé^ à des endroits contre la royauté, à des ce couplets de conjurés, vous courez encore des risques ; ce on vous fait un crime de votre silence^ on vous apo- « strophe, on ,vpus .inçjjlte,. on .vQus.âpjpelle aristocrate; ce et la plus petite réponse, même celle de nier> que vous H. 4

tt teniez à raiistocralie, vous vaudrait peut-être des tt outrages sanglans ^ »

Comment le théâtre aurait-il échappé à la Révolution, quand il était appelé à en traduire les passions?

Le 13 janvier 1791, l'Assemblée nationale décrétait la liberté des théâtres qui permettait à tout citoyen d'en établir et d'y faire représenter toutes sortes de pièces, en faisant une déclaration à la municipalité qui exerçait un droit de surveillance. Les ouvrages des auteurs morts depuis cinq ans étaient déclarés propriété publique. Ce décret devait avoir pour résultat l'augmentation du nombre des théâtres. On en comptait, en 1789, quatre grands et six petits. A la fin de 1791, il y en avait trente-cinq, c'est-à-dire vingt-cinq de plus qu'en 1789, quoique soixante-cinq mille familles eussent abandonné la capitale '.

tt Bientôt, disait une feuille satirique, on va compter tt dans Paris un spectacle par rue, un acteur par maison, a un musicien par cave et un auteur par grenier '. n

Le décret de l'Assemblée nationale déterminait une scission éclatante parmi les acteurs du Théâtre-Français qui, au mois de juillet 1789, avait pris le titre de Théâtre de la Nation^. Tandis que Mole, Larive, Dazincourt, Fleury, mesdemoiselles Contât et RaucourI, fidèles aux anciennes traditions, restaient dans le faubourg Saint-

* Vouie%ri)Otts donâ nous faire déserter Paris ?

• Paris pendant la Terreur, par Edmond Bmi, p. 73-97. — Hist. delà société française pendarU la Révolution, par Ed. et J. dk Goncouri*, chap. ii, iir, VII, xn.

' Les nouvelles lunes,

^ L'appelhtion de « co-iiédiens ordinaires du Roi t fut supprimée le Î2 juin 1791. :

Germain, près du Luxembourg *, Talma, Dugazon, Dubois, madame Vestris, allaient fonder le Théâtre-Français de lu rue Bichelieu^y inaugm-é le 27 avril 1791 par la première représentation de Henri VIII de Marie-Joseph Chénier, et qui devenu, en 1792, le Théâtre de la Liberté et de t Egalité j changea encore une fois de nom la même année, et s'appela le Théâtre de la République. Ces dissidents de Fancienne Comédie française décidèrent que les femmes seraient admises au parquet, ce qui n'avait jamais eu lieu auparavant dans les grands théâtres.

Désormais, la scène devenait l'instrument et l'écho des passions révolutionnaires, au lieu de chercher à a corriger a les mœurs en riant » , selon sa vieille devise. Les pièces de théâtre servaient d'auxiliaires à la Révolution, en interprétant les sujets les plus propres à inspirer la haine du trône et de l'autel.

Le 4 novembre 1789, on joue pour la première fois au Théâtre-Français Charles IX, la tragédie de Chénier. Elle . avait eu d'abord peu de succès à la lecture, si l'on en croit le marquis deLuchet qui écrivait le 13 janvier 1789 : a M. Chénier a lu chez M. le vicomte de Ségur une tratt gédie intitulée Charles IX. Madame la duchesse d'Ora léans et le prince Henri ont assisté à cette séance fort « longue et fort nombreuse. Personne n'a été ému, beaua coup ont bâillé, et tous se sont écriés que c'était admia rable. » Mais le but de cette pièce était d'inspirer pour tous les rois en général l'horreur causée par celui dont le

> Deax fois incendié, en 1799 et 1818, le Théâtre-Français occupait l'emplacement où s'élève l'Odéon actuel.

< C'est celui qui existe aujourd'hui.

noiïi évoque l'image de la Saint-Barthélémy. Dès lors, elle était appelée à servir de manifestation et de cri de guerre. ' En 1790, le Théâtre-Français de la rue de Richelieu donne BruluSj tragédie de Voltaire, dont beaucoup de passages élaient interprétés contre les idées monarchiques et applaudis avec transport; puis il joue en 1792 la Prise de la Bastille j dont les frais de représentation lui coûtent 15,000 livres^ et pour laquelle on dépense chaque soir 2:,000 livres de poudre et d'artifices.

Ailleurs, on verra des pièces comme la Royauté abolie^ les Crimes de la féodalité, la Fête civique, dont les titres indiquent suffisamment l'esprit et le but, et parmi lesquelles il faut citer surtout le Jugement dernier des roiSy par Sylvain Maréchal, comédie ou plutôt farce grossière dans laquelle l'insulte était prodiguée à tous les monarques d'Europe.

La religion ne pouvait échapper aux violentes attaques du théâtre transformé en club révolutionnaire. En 1791, on représentait les Rigueurs du cloître, les victimes clôt'trées; en 1793, le Tombeau des imposteurs, et l'Inauguration du temple de la Vérité^ \iBToà\é dé la grand'messe et de ses cérémonies où le Pater était chanté avec des intonations ridicules.

Dans tous les théâtres se faisait entendre le Ça ira. A V Opéra y on entonnait la Marseillaise on V Offrande à la liberté, et une représentation gratuite fut offerte toutes les semaines au public sans-culotte ^

Le théâtre, qui servait à propager les idées révolution-

* La société française pendant la Révolution, par Ed. et J. de Govcourt, nouv. édit., p. 306,

naires, aurait pu servir aussi à les combattre. Mais la Coa-> vention avait prévenu ce danger, en décrétant, le 2 août 1793 : ce Tout théâtre sur lequel seront représentées des a pièces tendant à dépraver l'esprit public et à réveiller tt la honteuse superstition de la royauté, sera fermé, et les tt directeurs seront arrêtés et punis selon la rigueur des tt lois, j)

Le Théâtre de la Nation, l'ancien Théâtre-Français, s'avisa de donner Paméla, pièce fort inolfensive de François de Neufchâteau. On crut y découvrir des allusions contre-révolutionnaires. Un beau soir du mois d'août 1793, à cinq heures, tous les spectateurs entrés dans la salle furent priés d'en sortir. Il est permis d'espérer qu'on leur rendit au moins leur argent. L'auteur de la pièce ne put fléchir les rigueurs de la Convention en se soumettant à toutes les corrections qui seraient jugées nécessaires. Les acteurs furent mis en arrestation. De ce nombre étaient Larive, Dazincourt, Fleury, Saint-Prix, mesdemoiselles Raucourt et Contât. On envoya les uns à Sainte-Pélagie, les autres aux Madelonnettes. Ils étaient tous plus ou moins suspects, comme appartenant à l'ancien Théâtre- Français, celui dont los tendances n'étaient pas sufBsamment démocratiques, et qui avait refusé de s'associer aux dissidents de la rue de Richelieu. Larive demeura seulement quelques jours à Port-Libre. Deux actrices, mesdemoiselles Lange et Mézeray, sortirent bientôt de prison ; mais les autres comédiens y restèrent onze mois.

Avec la démagogie régnait la souveraineté de la rue. Elle s'asseyait au théâtre, y donnait ses ordres aux acteurs, demandait ou faisait retirer les pièces. Le directeur d'un

petit Ihéàlre se voyait obligé d'afficher un avis ainsi conçu : « Vous êtes priés^ messieurs, d'ôter vos bonnets a et de ne pas faire vos ordures dans les loges \ »

Le coup d'œil présenté par les salles de spectacle était digne du reste : a Dans les loges de théâtre, dit un cona temporain, on ne voyait au premier rang que de tt monstrueux bonnets rouges : les galériens de tous les tt bagnes de l'Europe semblaient avoir quitté leurs bans tt pour venir à leur tour donner le ton à cette superbe ville a qui l'avait donné à toute l'Europe *. »

Si les théâtres étaient nombreux, l'argent était rare, et Ton était bien forcé de s'en souvenir, quand on lisait sur une affiche du théâtre Feydeau : « Attendu la rareté de la a monnaye et la difficulté de s'en procurer, le public est « prévenu que le billet pris , on ne rendra pas l'argent '. »

Ni l'appauvrissement général, ni les calamités publiques, ni la guillotine suspendue au-dessus de toutes les têtes, ne firent déserter à Paris les théâtres. Us ne cessèrent pas d'avoir des spectateurs au milieu même des jours sinistres de la Terreur.

« Le rideau, dit Mercier, se leva exactement à la même a heure, soit qu'on coupât soixante têtes, soit qu'on n'en tt coupât que trente^. »

Pour ne pas interrompre ce que nous avions à dire du théâtre pendant la Révolution, il a fallu devancer l'époque où nous verrons Paris un peu plus tard. Revenons mainte-

» Juumal de la cour et de la ville, janvier 1791.

* Bbauliku, Essais historiques sur les causes et les effets de la Révolu-tion en France, V, 281.

» Petites Affiches, août 1791,

* Paris pendant la Révolution, l, 115.

nant à Tannée 1791, vers laquelle nous ramène la translation solennelle des cendres de Voltaire au Panthéon, qui eut un caractère théâtral, et dont l'idée était sortie, au mois de décembre 1790, d'une des manifestations de la scène. On jouait Bruivs au Théâtre-Français de la rue de Richelieu, quand un spectateur, profitant de l'enthousiasme excité par la tragédie de Voltaire, se leva, et dit, en s'adressant au public :

a Messieurs, je demande, au nom de la patrie, que le tt cercueil de Voltaire soit transj^orté à Paris. Cette translatt tion sera le dernier soupir du fanatisme ^ »

Celui qui prononçait ces paroles était M. de Villette, petit-neveu de Voltaire par alliance. Il venait de faire appel aux passions régnantes, en leur fournissant l'occasion d'une manifestation bruyante et triomphale. La translation des cendres de Voltaire à Paris fut la première fête révolutionnaire. Le programme en fut discuté et arrêté à la société des Jacobins, le 20 juin 1791 . L'Assomblée nationale en fit, le 8 mai, l'objet d'un décret sanctionné le 15 mai par le Roi.

Le dimanche 10 juillet, le procureur-syndic se rendait aux limites du département, pour y recevoir le char de forme antique sur lequel se lisaient ces deux inscriptions :

tt Si l'homme est créé libre, il doit se gouverner.

tt Si l'homme a des tyrans, il doit les détrôner. »

* Annales patriotiques, décembre 1790. — Concourt, Hist, de la société française pendant la Révolution, p. 167. — A la mort de Voltaire, 8urveoue en 1778, à Paris, ses restes avaient été transportés par les soins de Tabbé Mignot, son neveu, dans l'abbaye de Scelliéres, à quelques lieues de Nogenl-sor-Seine, et ils y restèrent jusqu'en 1791, époque de leur translation au Panthéon.

C'était indiquer clairement la signification révolutionnaire qu'on entendait donner à cette manifestation. Les délégués de la municipalité^ de la garde nationale et des sociétés patriotiques se trouvaient à la barrière de Charenton. Us conduisirent le char sur les ruines de la Bastille, au lieu même qu'occupait la tour où Voltaire avait été prisonnier. Une foule immense fit retentir les airs de ses «icclamations. Mais ce n'était encore que le prologue de la fête qui commença le lendemain.

Le cortège se mit en marche. Derrière les représentants des tribunaux marchait un groupe armé de forts de la halle; puis les ouvriers employés à la démolition de la Bastille, les citoyens du faubourg Saint- Antoine, portant le plan de la forleresse détruite, et, au milieu d'eux, une citoyenne, en habit d'amazone, qui avait pris part à la prise de la Bastille.

Venait ensuite un groupe de citoyens armés de piques, dont l'une était surmontée du bonnet de la liberté, avec cette devise : « De ce fer naquit la liberté. » Ce groupe était suivi de l'Académie française, accompagnant un coffre d'or qui renfermait les œuvres de Voltaire en soixante-dix volumes, données par Beaumarchais.

Le char, traîné par douze chevaux blancs, conduits par des hommes vêtus à l'antique, était surmonté d'un lit funèbre où l'on voyait étendu le philosophe de Ferney, couronné par la Renommée. On fit ime station à l'Opéra \ où fut couronné le buste de Voltaire qui ornait le frontispice, tandis que l'on chantait un hymne à sa gloire. Une

' Situé alors boulevard Saint-Martin.

seconde station eut lieu sur le quai^ devant Thôlel ou il avait rendu le dernier soupira Madame de Villette^ sa nièce, versa des larmes de circonslance, en déposant une couronne sur l'eflGgie du grand homme, en Thonneur duquel on chanta des strophes de Chénier, aux sons d'une musique antique ; puis le corlège se remit en marche et s'arrêta devant ie théâtre de la Nation (ancien Théâtre- Français), alors qu'un chœur de TOpéra, de Samson, se faisait entendre. Le cercueil fut enfin déposé, à dix heures du soir, au Panthéon.

Pendant cette longue cérémonie qu'ont rappelée de nos jours à Paris les funérailles retentissantes d'un grand poète, une foule innombrable n'avait pas cessé, sur tout le parcours suivi par le cortège, de remplir les rues, de se presser aux fenêtres et jusque sur les toits des maisons. L'ordre n'avait pas été troublé, et l'enthousiasme avait éclaté par des applaudissements. 11 y eut cependant une protestation à l'Assemblée nationale; ce fut celle de Grégoire, l'évêque constitutionnel, qui s'éleva contre ce qu'il ne craignait pas d'appeler « un scandale » , refusant de s'associer aux honneurs rendus à l'auteur de la Pucelh, dont on plaçait les restes dans le temple dédié à la patronne de Paris. Une pétition fut adressée à l'Assemblée nationale, exprimant les sentiments de protestation dont Grégoire s'était fait l'interprète *.

Tandis que la Révolution, après avoir décerné à Voltaire

' Cette maison, qui existe encore, forme actuellement le coin du quai Voltaire et de la rue de Beaune.

' A. IfâGGiOLO, Les fêles de la Révolution. — Revue de la Révolution, août 1885.

les honneurs d'une apothéose, continuait sa course menaçante, que pensaient des événements ceux qui restaient à Paris, recueillant les bruits du dehors et communiquant aux parents, aux amis absents, leurs craintes ou leurs espérances? Des lettres écrites à cette époque tombent sous mes yeux, et traduisent des impressions qu'on ne lira pas sans intérêt.

tt 8 novembre 1791. — On va s'occuper de l'élection tt des officiers municipaux. Ceux en place veulent tout tt quitter et demandent au sort de leur être favorable. Us u ont bien raison, car d'une part les sections les maltraitt tent et le peuple les méprise. Déjà deux fois, ils ont tt voulu chasser tous ces petits marchands qui occupent a tous les quais, les places, et deux fois le souverain leur a a tenu tète, et, forcé dans sa retraite, le maire' a été a menacé de la chaîne, du carcan...

a On ne sait pas encore qui sera maire ^. Les trames a s'ourdissent. »

tt 22 décembre 1791. — Nous sommes convaincus que « la guerre est inévitable et qu'elle aura lieu l'année ce prochaine, vers l'approche du printemps; et chacun ce cherche, suivant son opinion ou plutôt d'après sa (c passion, à en combiner les suites, les effets.

a Les uns veulent qu'elle ne soit ou qu'une étourderie ce ou qu'une perfidie : étourderie, parce que la guerre Cl pouvoit s'éviter en cherchant à rétablir les finances, ce l'ordre, la sûreté des personnes et des propriétés, laisser a au lems de juger de l'inconvénient des nouvelles insti-

1 Bailly.

' Ce fut Pétion, installé le 17 novembre.

tt tulions, lasser les émigrés qui «e ruinent, dont Timpa- « tienee françoise feroit bon compte; en un mot, respecter tt tous les autres gouvernements. Mais ces raisons sont tt loin d'être senties par le peuple et soutenues par les tt clubs et les corps administratifs, au contraire.

(c Les rues de Paris sont tapissées d'affiches : Guerre « aux émigranis! Les rédacteurs vous balayent d'un trait « de plume une poignée de révoltés que les gardes natioa nales sabreront, et que les puissances, et surtout l'Ema pereur, ne soutiendront pas ; la Suède et la Russie sont a trop éloignées, et leur fanfaronnade s'éclipsera.

(( Une main invisible conduit tout et entraine la ruine a des patriotes ou leur fait désirer la guerre pour les (( assujettir, renverser la Constitution, établir le despou tisme. De là les motions provoquées aux Jacobins pour tt faire déclarer la guerre, suivies du message au Roy, et « du discours de Sa Majesté, qui fait déclarer à l'Electeur « de Trêves que si au 15 janvier, il souffre encore des tt rassemblements, elle regardera son oncle comme tt ennemi.

tt II est difficile, au milieu du flux et reflux des opinions, tt et au travers du voile qui couvre tout, de discerner le tf vrai, et quel est le but de la politique qui agit sourdett ment et par des voies obliques.

tt Un seul point paroît rapprocher tout le monde , c'est ft le cri général qu'un ordre de choses tel qu'il existe ne tt peut subsister, que chacun est las d'un état d'angoisse, tt de perplexité , d'inquiétude, de querelle et de division. tt Mais ensuite, on se divise pour la République, pour deux tt Chambres, pour la Constitution actuelle sansauçgae

a modification, et enfin pour le rétablissement de l'ancien a gouvernement purge de ses principaux abus. Comment <c réunir tant de sentiments opposés? Le peuple ne se tt prête plus aux mouvements qu'on cherche à lui imprii^ mer. Les sections, à force d'hésiter, et les arrêtés qui <( semblent en émaner, ne sont l'ouvrage que de quelques « brouillons.

ce Dernièrement, on a eu une preuve du calme que tt désire le peuple. L'Assemblée nationale, sur une dénonce ciation d'un projet d'enrôlement exécuté dans un cabaret « entre des gens de la dernière classe, est restée assem- (c blée toute la nuit, adonnée aux interrogations qu'elle a tt fait subir à des gens avec un grand appareil. Le ridicule <( a été le seul eïîet qu'ait produit cette scène arrangée ^ exprès pour émouvoir le peuple qui n'y a fait aucune <c attention...

« Beaucoup de gens prétendent que l'impôt tuera la « Constitution à lui seul, et, d'après divers rapports, il est ^ impossible de lever dans beaucoup d'endroits cette tt énorme répartition.

« Les feuillants veulent élever une contre-société pour ^ accabler les jacobins ; mais ils auront de la peine, on tt n'y court pas. Ceux-ci veulent la République. La devise « de ceux-là est la Constitution ^ toute ta Constitution et <t rien que la Constitution.

(c Le temps présent est gros de l'avenir, et nous entrons « dans une année qui, peut-être, sera aussi célèbre que « les deux dernières. Je désire qu'elle prévienne beau- « coup de maux et puisse enfin réunir tant d'intérêts si « opposés. »

PARIS. 6ri

L'année 1792 allait être marquée par de graves événements ; elle s'ouvrait par la guerre^ et notre correspondant l'annonce, rendant compte de l'état de Paris, portant des jugements sur la situation politique, et y mêlant çà et là des réflexions ironiques :

« 22 avril 1792. — La guerre est déclarée, mon cher « ami, au roi de Bohême et de Hongrie. Le 20 de ce .« mois, le Roy a été en faire la proposition formelle, et tt le soir même, elle a été décrétée par l'Assemblée, le « décret sanctionné et trente courriers partis. En généa rai, on regardoit la guerre comme inévitable, et elle tt plaît à tous les partis qui la considèrent comme devant « être la fin du désordre et de l'anarchie.

« Nous autres, patriotes, avons déjà écrasé d'avance les tt despotes, les tyrans et tous les ennemis de notre sublime tt Constitution; ces émigrés qui vont être dans la joie, (c changeront bien vite de langage ; ils seront punis « en rentrant dans la France où ils ne trouveront plus a qu'une société d'égaux. Plus de riches, mais plus de ce pauvres, excepté eux, parce que nous acquérons leurs fn biens.

tt Déjà la victoire nous devance. Nous sommes prêts; c( les Autrichiens iet les Prussiens ne le sont pas. Les éon- « ronnes civiques, plus civiques que celles des soldats de a Ghâteauvieqx, les épées, les pensions, les Te Dèum vont c( récompenser nos illustres vainqueurs...

Cl Tous les citoyens vont s'empresser de donner leur or ce et leur argent. Déjà nos bravés députés viennent de ce sacrifier sit livres sur leurs dix-huit livres par jour. J^es ce municipalités vont être autorisées à se rendre chez tous

a les citoyens y faire une quête civique pour la défense a de la liberté. »

tt 14 juillet. — L'Assemblée vient de déclarer que /a tt patrie est en danger. Cette déclaration n'a pas empêché a les plaisirs^ les promenades, les spectacles et tous les a amusemens de ces Parisiens lâches et égoïstes. Croitt riez-vous que dans une pareille crise, on fait encore des tt bons mots? Oui, dit-on, la France est en danger... a d'être sauvée.

tt La nation, dit-on encore, est divisée en deux parties : tf les sans-culottes et les ch... en culottes; car la peur tt saisit parfois, et elle est telle que beaucoup, mais beautt coup de gens qui naguère étoient patriotes, attendent tt avec impatience les Autrichiens et les Prussiens comme tt un médecin après lequel le malade soupire. Ceux-là ont tt des culottes, veulent les conserver et ouvrent les yeux tt pour s'apercevoir que l'ancien régime étoit préférable j ic que d'un moment à l'autre ils peuvent être pillés, volés tt et assassinés. Je tempête contre eux : Quoi! vous étiez tt vingt-cinq millions d'hommes pour écraser les tyrans, tt réduire en poussière les trônes de l'Europe, et vous ne tt pouvez pas imposer la loi aux jacobins et aux sans-culota tes? Et vous voulez la liberté? Vous n'en êtes pas dignes I

tt Ma colère a redoublé quand, avant-hier, plusieurs tt députés de divers partis m'ont lâchement avoué que tt tout étoit perdu, que la Constitution expiroit, qu'il n'y tt avoit pas de moyen de résistance à la coalition des puises sauces ; que dans trois mois tout seroit fini ; qu'enfin, ce plusieurs vouloient s'en aller, et que les Brissot et Conte dorcet s' étoient munis de passeports.

tt Et pourquoi décrétez-vous une levée de cent mille tt hommes, des compagnies franches (de leurs jambes, tt sansdoute)? Est-ce pour les envoyer à la boucherie? a Pourquoi jurer de vivre libre ou mourir? Ces messieurs tt m'ont dit : « 11 faut faire bonne contenance. — C'est-à- « dire, ai-je répondu, tromper le peuple. »

tt Voilà l'opinion actuelle de toute l'Assemblée. 11 faut Cl aussi convenir que le désordre, l'anarchie, la licence, « la corruption, sont arrivés aux derniers excès.

tt Vous savez peut-être que les six ministres en place tt il y a quinze jours ont, au bout de quatre, donné leur tt démission. Ou le Roy en prendra-t-il?

« Oh! l'horrible journée que celle du 20 (juin)I Le tt Roy a rappelé le Christ outragé, conspué, couvert tf d'injures par les Juifs. II a montré le courage de Findi- « vidu, s'il n'a pas toujours eu celui d'un Roy.

tt Par suite de cette journée, le département a suspendu tt de leurs fonctions le maire et le procureur de la Comtt mune. Le Roy a confirmé celte suspension. Mais aujourtt d'hui, 13, l'Assemblée, par un décret, a rétabli le maire a pour qu'il assiste, demain 14, à la Fédération. Les sanstf culottes ont crié depuis plusieurs jours : Péiion ou la tt mort! Vive la mort! Et actuellement: Vive Pétion, « notre père! Depuis son rétablissement : Vive la nation!

a Grand nombre de fédérés des départements sont ici tf pour la cérémonie. On craint leur séjour^ leurs projets, tf leurs intentions; mais cette appréhension ne sera vraia semblablement pas fondée.

tt Au pied de l'autel, on brûlera demain les registres tf des différents ordres et tout ce qui peut concerner la

(c noblesse. Le Roy ira au milieu des députés et prendra (( la gauche. Le maréchal deLuckner est arrivé ce soir pour u se placer ai côté du Roy et le défendre si... On dit que tt La Fayette arrive aussi pour le même objet. Peut-être a aussi viennent-ils prendre des mesures pour repousser a avec succès tout ce grand attirail de la tyrannie \ ))

La journée du 10 août allait consommer la chute de la royauté. Alais, le 20 juin, l'invasion des Tuileries avait déjà montré la puissance de la démagogie. Ce jour-là, pour Paris et pour la France, le règne de la Terreur commençait.

Le 10 août a été raconté par les historiens de la Révo'- Jution. Aucun récit n'est peut-être plus fidèle que celui de M. Mortimer-Ternaux; puisé aux sources authentiques, il fait connaître cette terrible journée dans son ensemble et dans ses détails^. Comme toujours, l'insurrection fut l'œuvre d'une minorité. Sur quarante-huit sections de Paris, une vingtaine seulement y prirent part et la pré*parèrent, avec l'hypocrite complicité de Pétion. Les principaux meneurs, Robespierre, Fabre d'Eglantine, Billaud-Varennes, Marat, Danton et Camille Desmoulins; restèrent dans l'ombre, et ne se moqtrèrent qu'après la

* Lettres de M. dé Morassin, — Archives du, château des Feugerels.. • ' « HisU de ta Terreur] H, liv. VU el VIIL

vicloire. D'autres se couvrirent du titre de commissaires de sections, et parmi eux Ton trouve Robert^ journaliste; Léonard Bourdon, instituteur; Rossignol, ouvrier et futur général révolutionnaire ; le cordonnier Simon, qui devait être le geôlier et le bourreau de Louis Xl/II; des prêtres apostats et d'autres hommes appartenant au rebut de la société.

L'insurrection était prévue et annoncée la veille. Dans la nuit du 9 au 10, les habitants de Paris s'en entretenaient sur le seuil de leurs demeures, écoutant avec inquiétude les bruits de la rue. L'agitation était grande au faubourg Saint- Antoine. Partout on sentait que de grands événements étaient proches. A minuit, le signal fut donné par les cloches des églises qui se répondirent les unes aux autres. Au tocsin se joignit le bruit des tambours ; l'émeute battit la générale, tandis que le rappel conviait la garde nationale à la résistance.

On sait comment le Roi et la famille royale quittèrent le château des Tuileries, sur l'avis de conseillers qui regardaient la défense comme impossible. 11 était huit heures et demie du matin,' lorsqu'ils s'acheminèrent vers l'Assemblée législative pour y trouver un refuge. Cent cinquante Suisses avaient accompagné Louis Xl/I; six cents étaient restés aux Tuileries, avec environ cent gardes nationaux dont vingt-huit appartenaient au bataillon dévoué des Filles de Saint-Thomas. On sait aussi que ces héroïques défenseurs de la royauté, attaqués par Témeute, lui opposaient une énergique résistance, lorsque M. d'Hervilly leur apporta l'ordre de cesser le feu, ordre écrit au crayon de la main de Louis XVI, dans la loge du Logographe^ II. 5

Le massacre des Suisses suivit leur retraite. Du côté des insurgés, il y eut soixante blessés, et le total des morts pendant toute la lutte ne dépassa pas une centaine '. Leurs pertes auraient été beaucoup plus considérables, si les défenseurs des Tuileries avaient continué de tirer du premier étage sur ces masses exposées à un feu nourri dans un espace de soixante à quatre-vingts mètres.

Le château resta livré au pillage, à l'incendie et à tous les excès d'une populace en délire. « Le palais de la tt royauté, conclut M. Mortimer-Ternaux, ne fut pas tf enlevé de vive force, mais abandonné par ordre de tt Louis XVI*. »

La royauté n'était plus, et l'Assemblée législative ellemême subissait la domination de l'émeute. Il n'y avait qu'une souveraineté dont la puissance venait de s'alBrmer : elle s'appelait la Terreur.

Je trouve les lignes suivantes, écrites par une femme, témoin de ces événements, sous l'impression que durent éprouver alors beaucoup d'habitants de Paris :

tt Le 10 août, nous lisions des papiers. Nous entendons tt la générale, le tocsin, un tapage d'enfer... Je me mets tt en route avecma femme de chambre. En passant devant tt la rue des Petits-Champs, je veux aller chez mon frère; tt j'en étois inquiète. Je savois qu'il y avoit une association tt pour défendre le Roi. Il avoit eu des cartes pour entrer tt au château ; il m'avoit remis ses papiers, et le 9 août,

' Histoire de la Terreur, II, 325 et 495. ' /Wrf.,II,325.

a M. de Boissieu' lui demanda sa carte dans la section, ce et lui dit : a Tout est perdu. Ils ne s'entendent pas. Je tt ne veux pas sacrifier des gens braves et dévoués. »

« Je fus arrêtée dans ce projet par la foule qui promett noit des têtes au bout de piques. Les boulevards étoient ce dans le même état. Je fus excédée de peur et pénétrée ce d'horreur. Je m'égare dans la rue Porte-Foin, et je rencc contre deux dames de la Halle qui me prennent sous le ce bras, me remettent dans mon chemin. Elles étoient tt toutes pleines de sang et disoient : » Allons tuer ces ce chiens d'aristocrates ! . . . Allons voir ce que nos hommes ce ont fait I »

a Enfin, me voilà chez ma mère, qui me parut plus ce effrayée que satisfaite de ma visite, inquiète de mon ce frère. Nous le vîmes arriver à deux heures, calme, froid tt et pénétré de ce qui se passoit. La foule étoit partout... ce les rues tachées du sang des blessés ; nos voisins, peuple ce et petits marchands, nous firent prier de nous mettreaux tt fenêtres pour n'avoir pas l'air trop effrayés. Mon frère ce nous quitta. Ma mère voulut me renvoyer avec lui. Il s'y tt opposa. L'on tiroit de partout. Les rues étoient encomtt brées.

tt A la nuit, le bon major de Laleu* revint du château. tt II n'avoit pas quitté le Roi qu'il aimoit, étoit éperdu, tt ivre de douleur et la tête égarée. A peine put-il nous dire tt ce qui s'étoit passé. Il pleuroit; il se donnoit des coups.

* Il commanda aa château des Tuileries, le 10 août, ainsi que M. de Menou et M. de Maillardoz, colonel des Suisses.

* Ancien oCQcier au régiment de Lyonnais et depuis adjudant général de la garde nationale. Voy. le récit de sa mort dans Mortiuer-Ternaux, Hist. de la Terreur, III, 257.

tt C'est la dernière fois que nous le vîmes. 11 fut arrêté tt dans la nuit, mis à TAbbaye et massacré le 2 sepci tembre\ 5?

Un écrivain dépeint ce qu'il éprouva lorsque, arrivant de Rouen, il se retrouva dans la capitale, au commencement de la Terreur :

tt Je parcourais Paris comme une ville étrangère; le u signe delà terreur avait marqué tous les fronts, etcepentt dant la Terreur n'était pas officiellement déclarée. u Chacun semblait se glisser dans l'ombre. Les visages tt restaient cachés sous les chapeaux. On ne se donnait tt en passant qu'un signe furtif de reconnaissance*. »

Un homme célèbre par son esprit, et qui avait livré sur la scène l'ancien régime aux traits de la satire, Beaumarchais, subissait lui aussi, et non sans effroi, les conséquences de Tanarchie, en recevant la visite du peuple souverain auquel on l'avait dénoncé à la tribune de l'Assemblée législative, comme cachant des armes. L'auteur du Mariage de Figaro se construisait une magnifique résidence sur un terrain dont une partie est occupée par le boulevard qui porte aujourd'hui son nom, et qui s'étendait jusqu'à la place de la Bastille. Les premiers événements de la Révolution le surprirent au milieu de ces somptueux arrangements, dont la dépense devait s'élever à 1,660,000 francs. De sa demeure inachevée, il vit piller la boutique du manufacturier Réveillon, et la Bastille tomber au pouvoir de l'émeute.

11 ne parait pas, du reste, avoir accueilli la Révolution

> Souvenirs de madame Léger. Archives da château des Feugerets. * Gh. Lacretelle, Dix années d'épreuve pendant la Révolution, p. 129.

avec enthousiasme, ni s'être fait beaucoup d'illusions sur la nouvelle ère qui venait menacer sa sécurité, au moment où il commençait à jouir de la fortune. Le 9 novembre 1789, il adressait au semainier du Théâtre -Français une lettre où il montrait les inconvénients et les dangers des représentations de Charles IXy destinées à soulever les passions révolutionnaires, a Quel instant, disait-il, que celui où le tf Roi et sa famille viennent résider a Paris pour faire allutt sion aux complots qui peuvent les y avoir conduits ! tt Quel instant, pour prêter au clergé, dans la personne a d'un cardinal, un crime qu'il n'a pas commis (celui de tt bénir les poignards des assassins des protestants) ; quel tt instant, dis-je, que celui où, dépouillé de tous ses biens, tt le clergé ne doit pas être en proie à la malveillance tt publique, puisqu'il sauve l'État en le servant par ses tt richesses !... Nous avons plus besoin, ajoutait-il en teru minant, d'être consolés par le tableau des verlus de nos ft ancêtres, qu'effrayés par celui de nos vices et de nos « crimes*. »

a J'en sais trop, écrivait-il le 10 septembre 1791 à un tt membre de la Constituante, pour ne pas mourir de chatt grin de tous les maux que je vois prêts à fondre sur notre tt pauvre France * I »

Le lendemain du 10 août, le peuple envahissait sa maison, sans lui causer d'autre mal que la frayeur qu'il racontait dans une longue lettre à sa fille :

« Samedi, 11 août 1792, lui écrivait-il, vers huit heures <c du matin, un homme est venu m'avertir que les femmes

' Beaumarchais et son temps, par L. de Lomiênie, 3* édit., II, 436. • Ibid., II, 448.

« du port Saint -Paul allaient amener tout le peuple, u animé par un faux avis qu'il y avait des armes chez moi « dans les prétendus souterrains... Sur cet avis, j'ai tout « ouvert chez moi, secrétaires, armoires, chambres et u cabinets, enfin tout, résolu de livrer et ma personne et a ma maison à l'inquisition sévère de tous les gens qu'on c( m'annonçait. Mais quand la foule est arrivée, le bruit, u les cris étaient si forts, que mes amis troublés ne m'ont a pas permis de descendre, et m'ont conseillé de sauver tt au moins ma personne.

« Pendant qu'on bataillait pour l'ouverture de mes « grilles, ils m'ont forcé de m' éloigner par le haut bout de (( mon jardin ; mais on y avait mis un homme en senti- « nelle, qui a crié : « Le voilà qui se sauve ! » Et cepenu dant, je marchais lentement. Il a couru par le boulevard u avertir le peuple assemblé à ma grille d'entrée. J'ai u seulement doublé le pas ; mais les femmes, cent fois u plus cruelles que les hommes dans leurs horribles aban- ^( dons, se sont toutes mises à ma poursuite.

a II est certain, mon Eugénie, que ton malheux père « eût été déchiré par elles, s'il n'avait pas eu de l'avance, « car la perquisition n'étant pas encore faile, rien n'aurait « pu leur ôter de l'esprit que je m'étais échappé en cou- (> pable. Et voilà oii m'avait conduit la faiblesse d'avoir tt suivi le conseil donné par la peur, au lieu de rester froi- « dément, comme je l'avais résolu.

tt J'étais entré chez un ami dont la porte était refermée; tt dans une rue qui, faisant angle avec celle où les cruelles « femmes couraient, leur a fait perdre enfin ma trace, et « d'où j'ai entendu leurs cris...

tf Pendant que j'étais enfermé dans un asile impénétt trahie, trente mille âmes au moins étaient dans ma maia son, où, des greniers aux caves, des serruriers ouvraient tt toutes les armoires ; où des maçons fouillaient les sou* a terrains, sondaient partout, soulevaient des pierres a jusque sur les fosses d'aisances, et faisaient des trous tt dans les murs, pendant que d'autres piochaient le jara din jusqu'à trouver la terre vierge; repassant tous vingt tt fois dans les appartements ; mais quelques-uns disant^ tt au grand regret des hrigands qui se trouvaient là par tt centaines : tt Si l'on ne trouve rien ici qui se rapporte tt à nos recherches, le premier qui détournera le moindre tt des mcuhles, une paille, sera pendu sans rémission, tt puis haché en morceaux par nous. . . »

« Enfin, après sept heures de la plus sévère recherche, tt la foule s'est écoulée, aux ordres de je ne sais quel chef. tt Mes gens ont halayé près d'un pouce et demi de poustt sière ; mais pas un binet de perdu... Une femme, au « jardin, a cueilli une giroflée : elle l'a payée de vingt tt soufflets ; on voulait la baigner dans le bassin des peutt pliers.

tt Je suis rentré chez moi. Ils avaient porté l'attention tt jusqu'à dresser un procès-verbal guirlande de cent signatt tures qui attestaient qu'ils n'avaient rien trouvé de susa pecldans ma possession. ))

Le soir de cetlejournée si terrible pour lui, Beaumarchais n'eut aucune envie de passer la nuit dans sa demeure, et il alla se réfugier chez un de ses amis, dans une des rues les plus tranquilles du paisible quartier du Marais. 11 dormait d'un profond sommeil, lorsqu'à minuit on vint le

.7t LA FRANCE PENDANT LA RÉVOLUTION.

réveiller en lui disant qu'on avait découvert sa retraite, que la populace était à la porte et s'apprêtait à l'enfoncer pour piller la maison.

a J'ai ouvert une fenêtre qui donnait sur la rue du Parc- (c Royal, continue d'écrire Beaumarchais ; il y avait sur u le balcon une terrine allumée qui m'a fait voir, au travers u de la jalousie, que la rue était pleine de monde ; alors, a le désir insensé de sauter par la fenêtre s'est éteint à « l'instant oîi j'allais m'y jeter. Je suis descendu, en trem- (i blanl, dans la cuisine au fond de la cour ; et, regardant tt par le vitrage, j'ai vu la porte enfin s'ouvrir. Des habits tt bleus, des piques, des gens en veste, sont entrés : des a femmes criaient dans la rue...

a U y a près de la cuisine une espèce d'office avec une et grande armoire, où l'on met les porcelaines, dont les . a portes étaient ouvertes. Pour tout asile et pour dernier tt refuge, ton pauvre père, mon enfant, s'est mis derrière (c un des vantaux debout, appuyé sur sa canne ; la porte (c de ce bouge uniquement poussée, dans un état impostt sible à décrire ; et la recherche a commencé.

tt Par les jours de souffrance qui donnaient sur la cour, tt j'ai vu les chandelles trotter, monter, descendre, enfiler tt les appartements. On marchait, on allait au-dessus de tt ma tête. La cour était gardée, la porte de la rue ouverte ; tt et moi, tendu sur mes orteils, retenant ma respiration, tt je me suis occupé d'obtenir de moi une résignation partt faite, et j'ai recouvré mon sang-froid. »

L'intervention d'une patrouille de la garde nationale vient fort heureusement mettre fin à cette perquisition et délivrer i Beaumarchais de la fâcheuse position où il se trouvait.

tt Ces messieurs sont partis , ont dit au peuple, aux: « femmes de la rue, que cette maison était pure. Les tt femmes, enragées que l'on n'eût rien trouvé, ont préa tendu qu'on avait, mal cherché, ont dit qu'en huit a minutes elles allaient trouver la cachette. Elles voulaient tt que l'on rentrât ; on s'y est opposé ; le commissaire a tt fait brusquement refermer la porte. Ainsi ont fini mes tt douleurs ; mais la sueur, la lassitude et la faiblesse me tt brisaient...

tt J'ai appris le lendemain matin que des hommes âgés, « affectionnés à ce quartier, que jamais rien n'avait troutt blé, entendant ce tapage affreux, saisis d'une terreur noc- « turne, ont sauté par-dessus les murs, et que de jardin en tt jardin, ils ont été troubler les dames de la rue de la « Perle, en leur demandant en chemise de les garantir de tt la mort : l'un d'eux s'était cassé la jambe.

tt L'effroi s'était communiqué ; et de tout ce quartier, tt ton père, qui avait eu le plus sujet de craindre, a peuttt être été le seul qui ait achevé dans son lit une nuit aussi tt tourmentée*. »

Les angoisses de Beaumarchais n'étaient cependant pas encore terminées. Le 23 août, il était arrêté, conduit à l'Abbaye, et le 30 août, quatre jours avant les massacres de septembre, il était délivré, grâce à Manuel qu'il se rendit favorable, dit-on, moyennant la somme de trente mille fi*ancs^. Sa femme, sa sœur et sa fille devaient être emprisonnées à leur tour en 1794, et recouvrer la liberté le 9 thermidor, tandis que Beaumarchais, qui avait accepté une

* Daubaht, Les prisons de Paris sous la Révolution, p. 34 et suiv. •/Wrf., p. 42.

mission du Comité de salut public à Pétrauger, était réfugié à Hambourg. Il était porté sur la liste des émigrés, et sur sa demeure abandonnée, on lisait ces mots écrits en grosses lettres : Propriété nationale * .

Le 29 août commençaient les visites domiciliaires, qui se prolongèrent jusqu'au soir du 31 et jetèrent dans toute la capitale un trouble si profond. Aux termes du décret voté le 28 août par l'Assemblée législative, sous l'influence de Danton, ces visites devaient être faites dans toute la France, sous prétexte de constater la quantité d'armes et de munitions que chaque citoyen pouvait renfermer dans sa demeure. Les municipalités étaient autorisées à désarmer les suspects et à distribuer leurs armes aux a défenseurs a de la patrie » . Tout citoyen chez lequel seraient trouvées des armes non déclarées était réputé suspect, et ses armes confisquées. De telles perquisitions, dont le véritable but était facile à deviner, furent naturellement l'occasion d'une foule de violences, de brutalités, de déprédations et de vols. A Paris, notamment, on alla jusqu'à arracher des malades de leur lit et à les transporter à l'Abbaye. Danton, qui avait eu une grande part à ces mesures, annonça triomphalement, après leur exécution, la découverte de quatre-vingt mille fusils. On en avait ti*ouvé seulement deux mille*.

Il serait dificile de déterminer le nombre des arrestations auxquelles ces visites donnèrent lieu. Il y en eut trois mille en une seule nuit, selon les uns ; huit mille, selon les autres. Ce qui est certain, c'est qu'elles servirent à la Com-

^ Beaumarchais et son temps, II, 481, 484.

^ Mortimer-Ternaix, Hist. de la Terreur, III, 136 et suiv.

mune de Paris pour établir avec plus de sûreté ses listes de proscription ' .

Un récit du temps nous retrace la physionomie de Paris à cette époque :

(c Que l'on se figure une capitale immense dont les rues (c étoient animées peu de jours auparavant, par un conce cours perpétuel de voitures de toute espèce, de cris de ce toutes les sortes, et de citoyens allans et venans, sans ce discontinuer ; que Ton se figure, dis-je, des rues aussi (c populeuses et aussi vivantes, frappées tout à coup du ce vuide et du silence de la mort, avant le coucher du soleil, ce dans une des belles soirées d'été; n'offrant plus ni procc meneurs, ni voitures dans leurs espaces solitaires, et ne « présentant, au contraire, dans toute leur étendue, que ce l'aspect du néant. Toutes les boutiques sont fermées ; ce chacun, relire dans son intérieur, tremble pour sa vie et « sa propriété ; tous sont dans l'attente des événemens ce d'une nuit où chaque individu ne peut pas même espérer ce de ressource de son désespoir. Ils tremblent tous parce u qu'on menace les vingt mille qui ont signé la pétition tt contre Pétion. Chacun de ces signataires a sa famille et ce ses amis ^; sa douleur se multiplie par celle des perce sonnes qui lui sont chères, et les craintes d'un seul ce deviennent celles de cinquante. Il n'est question que de

' Mortimer-Tkrnaux, Hisl. de la Terreur, III, 136 et siiiv.

* Cette pétition, dite des vingt mille, avait été organisée à Paris et dans es départements par la couratjeuse initiative de Dupont de Nemours et de Guillaume, avocat, ancien député du tiers état aux états généraux. Elle était destinée à rallier tous les hommes d'ordre autour de la légalité et contenait un blâme à l'adresse de la municipalité de Paris et du commandant de la garde nationale pendant la journée du 20 juin.

u chercher des armes^ dit-OD, et pourtant les barrières « sont fermées et gardées avec la plus scrupuleuse vigitt lance; et pourtant sur la rivière sont, de distance en a distance, des bateaux remplis d'hommes armés ; on en (c a placé jusque dans les batelets de blanchisseuses, et tt des sentinelles veillent également au haut et au bas de tt tous les escaliers qui conduisent à l'eau, ainsi que sur le a terrain qui se trouve sur le bord de la rivière et le long tt des quais.

tt A dix heures du soir, des groupes de sentinelles, tt placés aux angles de tous les carrefours, arrêtent déjà tt et maltraitent ceux des citoyens que le hasard fait tt encore se trouver dans les rues. Cependant, à peine tt avait-on eu deux heures pour imaginer des asyles surs a et impénétrables. L'époux fuit son épouse, le père se tt sépare de ses enfans et les presse sur son sein^ croyant tt que c'est pour la dernière fois. Chacun se croit dénoncé; tt chacun croit trouver dans la patrouille de visite un tt domestique, un familier qui révélera jusqu'aux amis tt chez lesquels il soupçonnera qu'on est allé chercher un tt refuge. On se porte à la hâte dans les quartiers les plus tt éloignés. Là, on est accueilli; ici, on est refusé, et dans tt ce dernier cas, le tems qui s'écoule et la nuit qui a s'avance font redoubler d'inquiétude et d'effroi...

tt Celui-ci blotti derrière un lambris recloué sur lui, tt semblant identifié à la muraille, est presque privé de la « respiration et de la vie; celui-là, étendu dans un bouge, « sur une poutre large et soUde, se couvre de toute la tt poussière du lieu qui le recèle, et passe ainsi la nuit au tt milieu du malaise. Un autre étouffe de crainte et de

« chaleur entre deux matelas ' ; un autre, pelotonné dans « un tonneau, perd le sentiment de l'existence par la ce tension de ses nerfs. La peur est plus forte que la doutt leur...

a II était une heure du matin, lorsque les visites domi- (c ciliaires commencèrent. Des patrouilles de soixante ce hommes à piques étaient dans chaque rue. C'étaient « des garçons serruriers, des apprenlifs, des valets, des u crocheleurs présidés par des commissaires de sections (( qui n'étaient eux-mêmes autre chose que des commis, « des ouvriers, de jeunes libertins ou de vieux ivro- « gnes...

tf On cherchait des armes, disait-on; on ne trouva que u quelques fusils de chasse, quelques mauvais pistolets et tt sabres. Eu revanche, on conduisit aux sections plus de a trois mille personnes dites suspectes. On en relâcha le tt lendemain la majeure partie, mais il y en eut encore un tt grand nombre de jetées à l'Abbaye... Le mouvement tt nocturne de tant d'hommes armés, les coups réitérés tt qu'on frappait pour faire ouvrir les portes, le bruit que « faisaient celles qu'il fallait enfoncer, parce que les habitt tans étaient absens ^ ; les plaintes et les cris de ceux « qu'on entraînait aux sections et les juremens de ceux qui tt les y menaient; Torgie continuelle qui eut lieu toute la fi nuit dans ' les cabarets et chez les épiciers , formaient tt un tableau qui ne sortira jamais de ma mémoire. .. Telle

> M. de Paroy se cacha pendant trois nuits à l'hôpital, entre un malade et un mourant.

* Les scellés furent mis sur des appartements, en l'absence de ceux qui les occupaient, et Ton organisa ainsi le vol légal, en vendant à vil prix les objets que ces demeures renfermaient.

a fat cette Duit pendant laquelle on vit soixante mille a hommes occupés à vexer impunément six cent mille tt citoyens y et quels hommes encore I Le rebut de la a société ^ yy

Les certificats de civisme, délivrés par le Comité de salut public de chaque section, offraient encore au gouvernement révolutionnaire un moyen de connaître ceux qui auraient pu rester ignorés. Ils exposaient la liberté individuelle à de nouveaux daùgers. Pour les obtenir, il fallait les solliciter et par conséquent se livrer soi-même à ses ennemis. L'abbé Morellet raconte dans ses Mémoires ce qu'ils coûtaient de peines, de démarches, de difficultés, d'inquiétudes, quand ils n'amenaient pas l'arrestation de ceux qui avaient espéré y trouver une sauvegarde contre les dénonciations et les périls de leur situation.

L'abbé Morellet, qui habitait les Champs-Elysées, avait été sept ou huit fois inutilement à THôlel de ville, lorsqu'il fut invité à s'y rendre pour subir l'examen préalable à la délivrance du certificat. Il s'y présenta vers six heures du soir.

(c Là, dit-il, je trouvai les deux amphithéâtres des a extrémités de la salle garnis de femmes du peuple, tt tricotant, raccommodant des vestes et des culottes, la tt plupart avec des yeux ardents, un maintien soldatesque, tt figures dignes du pinceau d'Hogarth, payées pour tt assister au spectacle et applaudir aux beaux endroits.

tt Vers les sept heures, le conseil de la Commune se

^ Dernier Tableau de Paris, ou Récit historique de la révolution du 10 août 1792, par J. Peltikr, Londres, 1794, 3« édit., II, 219 et saiv.

M forma, le président occupant une estrade ou tribune ' « séparée avec les officiers principaux et les secrétaires, a ayant en face, sur sa droite, des gradins où siégeaient a les membres du conseil fournis par chaque section, et a sur sa gauche d'autres gradins, où se tenaient les demancc deurs de certificats.

(c On commença par lire le procès-verbal de la veille a où, entre autres événements, on rendait compte de la tt satisfaction qu'éprouvaient (ous les patriotes de l'arresa tation de Bailly ' , ennemi du peuple et qui avait fait tt couler le sang des citoyens au Champ de Mars, jugerc ment anticipé et arrêt de mort du malheureux Bailly, ce qui fut accueilli de bravos et d'acclamations, et d'une tt joie parfaite de tout l'auditoire et surtout des femmes. »

Il faut assister à l'entrée des représentants de cinq sections, entendre des harangues, des discours patriotiques, dont chacun est suivi du chant de la Marseillaise, répétée ainsi cinq fois par toute la salle, ainsi que le Ça ira avec force applaudissements et trépignements de l'assistance.

u Le tour des demandeurs de certificats est enfin venu. ce On les nommait, et ils descendaient de leur amphi- «c théâtre pour venir se placer sur l'estrade en avant du tt président et en face du conseil de la Commune. Alors « le président demandait : Va^t-il quelqu'un qui conuaisse tt le citoyen et réponde de son civisme? Si personne ne ce répondait, ce qui est arrivé souvent, le président proct nonçait : Ajourné. Si quelqu'un des conseillers de la

> Il avait- été arrêté à Melun, le 17 septembre 1793.

a Commune disait : Je connais le citoyen et J'en réponds. tt — Accordé. »

L'abbé Morellet est appelé; personne ne témoigne en sa faveur, et une voix le dénonce comme suspect. On l'accuse d'être l'auteur d'un ouvrage dont il ignorait le nom, et on Tajourne en attendant de plus amples informations. Il est assigné le lendemain dans la même salie, où il comparaît devant un commissaire, ayant pris la précaution d'apporter huit ou dix volumes de ses ouvrages, pour se disculper et prouver son civisme. L'abbé rappelle qu'il a été trois mois à la Bastille à la suite de ses attaques contre Palissot, l'ennemi des philosophes. Ce séjour à la Bastille dispose son juge en sa faveur ; mais son attention commence à se lasser, et il recommande à l'abbé Morellet d'aller voir deux de ses collègues, sans lui donner cependant beaucoup d'espérance. L'abbé recommence ses courses et ses sollicitations près des puissants du jour, gens ignobles qu'il ne réussit pas à convaincre de a sa noblesse a révolutionnaire dont il fallait, dit-il, prouver quatre « quartiers w . Il retourne encore à l'Hôtel de ville, plusieurs fois, y subit de nouveau les ennuis d'une attente interminable, des harangues, du chant de la Marseillaise. 11 en était à sa douzième course, quand l'aréopage de l'Hôtel de ville décida de ne plus accorder de certificats de civisme, et de faire viser les anciens par les nouveaux comités révolutionnaires. L'abbé Morellet se trouva donc dispensé d'une formalité dont le danger augmentait pour lui avec les démarches qu'elle lui imposait ^

^ Daubav, Les prisons de Paris sous la Révolution^ p. 43-70.

Après le 10 août, on lisait en tête de tous les actes publies la fameuse devise : Liberté^ égalité, fralernité. Elle était inscrite aussi sur les propriétés nationales et sur le fronton de tous les édifices publics. On fit alors circuler ce quatrain :

Sainte, auguste fraternité,

Tu me ravis, tu me transportes.

Mais, étrange fraternité,

Je ne te vois que sur les portes ^

On avait changé les noms des rues, suspects par les souvenirs qu'ils rappelaient. La suppression des noms de saints produisait parfois des effets bizarres. La rue Saint- Roch était devenue la rue Roch; la rue Saint-Antoine, la rue Antoine; la rue Saint-Honoré, la rue Honoré. Mercier s'élevait contre ce ridicule, et signalait l'importance qu'il donnait aux choses même qu'on voulait abolir.

(( Nous passions, dit-il, dans ces rues comme les Anglais « passent dans la rue Saint-Paul à Londres, les Turcs dans a la rue Sainte-Sophie à Constantinople, les Romains dans a la rue Flaminia à Rome, sans qu'aucun d'eux songe ce jamais ou à Flaminius, ou à sainte Sophie, ou à saint a Paul. 11 y avait un moyen de nous y faire penser, nous te autres Français, c'était de nous le défendre, et c'est le (c sage parti qu'ont pris nos modernes iconoclastes... Ils a sont allés directement contre leur but, en nous plaçant « entre les douceurs de l'habitude et la crainte de passer tt pour aristocrates, en nous forçant par cela même à nous ce rappeler sans cesse et nos préjugés et leurs motifs^. »

^ Dauban, La démagogie à Paris en 1793, p. 196.

* Paris pendant la Récolution, nouv. édit., 1862, H, 208.

Les massacres de septembre, dont il a déjà été question dans le volume précédent^ vinrent jeter l'horreur et la consternation à Paris.

Comme si la Convention avait voulu faire acte de souveraineté en occupant le palais de la royauté, elle tint sa première séance aux Tuileries^ dans la salle des Cent Suisses, le 21 septembre 1792. Mais les travaux d'appropriation commencés alors ne furent terminés que l'année suivante. La Convention dut siéger jusque-là dans la salle du Manège où l'avaient précédée la Constituante (9 novembre 1789-30 septembre 1791) et la Législative [V octobre 1791-21 septembre 1792), et dans laquelle eut lieu le procès de Louis XVL La Convention prit possession des Tuileries un peu avant le 31 mai 1793.

Le 21 janvier, la tête du roi de France tombait en face de ce palais, sur la place de la Révolution'. Dès quatre heures du matin, la générale avait été battue dans tous les quartiers. Tous les gardes nationaux étaient sous les armes. Ordre avait été donné aux habitants de Paris de ne pas sortir de chez eux. L'effroi aurait suffi pour les retenir dans leurs demeures. La veille du 21 janvier, la neige avait étendu son linceul sur la capitale, mais elle disparaissait peu à peu, tandis qu'une pluie incessante tombait sous le ciel brumeux. Les rues étaient désertes, les boutiques fermées. Les patrouilles circulaient au milieu d'un morne silence. Aucune manifestation n'accueillit le cortège se rendant au lieu du supplice. Le trajet du Temple à la place de la Révolution dura une heure. Louis XVI

^ Ancienne place Louis XV, aujourd'hui place de la Concorde.

arriva à dix heures au pied de l'échafaud dressé entre l'entrée des Champs-Elysées et le piédestal où la statue de Louis XV avait été remplacée par la statue de la Libertés 11 était dix heures vingt minutes^ quand Sanson^ le bourreau, montra la tête de Louis XVI au peuple. Des cris de : tt Vive la Nation ! Vive la République ! » se firent alors entendre. Mais la foule se retira en silence, et Paris ce jour-là fut comme frappé de stupeur. Tout le monde sentait qu'un grand crime venait d'être commis .

La Convention avait tué le Roi ^ elle n'avait pas tué la Royauté. Moins d'un quart de siècle s'était écoulé, lorsqu'on acclamait le retour d'un Roi dans ce même palais des Tuileries, et ce Roi était le frère de Louis XVI.

A l'heure même de l'exécution de Louis XVI, la Convention décrétait qu'il serait fait à Paris de nouvelles visites domiciliaires ; elles eurent lieu le 27 janvier. Toutes les maisons furent fouillées, et six à sept mille promeneurs venus au Palais-Royal passer la soirée du dimanche^ se virent cernés et interrogés. On arrêta ceux qui ne purent montrer leurs cartes civiques ' .

Le 25 février, émeute contre les épiciers. A la suite de violentes excitations contenues dans le journal de Marat, la populace se précipita dans le quartier des Lombards, à huit heures du matin, taxant les épiciers et les menaçant de mort s'ils ne consentaient pas à livrer leurs denrées aux prix qu'on leur imposait : le sucre à 20 et 25 sous la livre, le savon et la chandelle à 12 sous, le café à 10 sous^ etc. Quelques-uns payèrent ; mais le plus grand nombre s'em-

■ Paris en 1793, par Edmond Bmé, p. 31.

para des marchandises^ et le pillage devint général. Les boutiques étaient dévalisées; j'eau-de-vie et les liquides répandus coulaient dans les ruisseaux. Ces scènes se renouvelèrent le lendemain '.

Le 31 mai y Paris était réveillé au son du tocsin annonçant l'insurrection qui se termina par la victoire du parti de la Montagne, et que suivit le 2 juin l'arrestation des vingt et un députés girondins.

Croirait-on qu'au printemps de 1793, Paris se livrait au plaisir et offrait à tous les yeux le spectacle des élégances de la saison? Les théâtres étaient chaque soir remplis de spectateurs. Les femmes étalaient dans les promenades publiques la fraîcheur de leurs toilettes, et les hommes se faisaient remarquer par la recherche de leur costume *. Comment accuser l'insouciante légèreté d'autres époques quand on voit celle qui résistait au sombre règne de la Terreur?

Si les spectacles ne furent pas désertés, dans un temps où la vie elle-même était un drame et une tragédie, on doit constater aussi que la Bibliothèque nationale ^ ne cessa pas alors d'être fréquentée par les lecteurs ^. Heureuses gens que la crainle de la prison et de l'échafaud n'avait pu distraire de leurs chères études, et qu'un ordre d'arrestation empêchait seul de reprendre le volume à la page où ils l'avaient quitté I

L'échafaud se dressait en permanence, et nous avons

î Paris en 1793, p. 65.

» Ibid., p. 247.

^ Aocicone Bibliothèque royale, rue de Richelieu, appelée alors rue de la Loi.

* GoNCOURT, La société française pendant le Directoire, p. 2.

déjà vu ' que tous les jours, à quatre heures, les charrettes s'acheminaient vers le lieu du supplice où elles conduisaient les condamnés. C'est à ce moment que l'on était exposé à rencontrer sur son passage ce sinistre cortège qui présentait l'image de la mort, en rappelant quel sort menaçait toutes les vies.

Marat mourait le 13 juillet, frappé par le poignard de Charlotte Corday *. Il fut difficile de l'embaumer, à cause de la décomposition rapide du cadavre. Le peintre David, le grand organisateur des fêtes de la Révolution, fut chargé de l'ordonnance de la pompe funèbre. Ayant à s'occuper de la manière dont Marat serait exposé aux regards du peuple, il dit à la tribune de la Convention :

a On ne peut point découvrir quelques parties de son a corps, car vous savez qu'il avait une lèpre et que son a sang était brûlé ; mais j'ai pensé qu'il serait intéressant « de l'offrir dans l'attitude oîi je l'ai trouvé, écrivant pour a le bonheur du peuple ^. »

L'inhumation devait avoir lieu dans le jardin des Cordeliers, près de l'église; mais, afin de lui donner un éclat extraordinaire, on décida que le cortège traverserait une partie de la capitale, avant de revenir au lieu de l'inhumation. A sept heures du soir, la bière sortit de l'église des

* Tome I", chap. v : Les exécutions,

' Harmand, de la Meuse, convenlionnel, fait de Marat le portrait suivant : c Ao physique, Marat avait comme Thyène Tœil ardent et hagard; comme c l'hyène son regard était inquiet et toujours en action; ses mouvements c étaient courts, rapides et par saccades; une mobilité continuelle donnait t à ses muscles et à ses traits une coutraclion convulsive qui s'étendait « jusqu'à sa marche; il ne marchait pas, il sautait. « (Anecdotes relatives à la Révolution.)

* Moniteur du 17 juillet 1793.

Cordeliers'^ et s'avança, portée par douze hommes. Elle était suivie de jeunes filles vêtues de blanc et déjeunes gens tenant à la main des branches de cyprès ou brûlant des parfums. On voyait apparaître ensuite la fameuse baignoire dans laquelle Maral avait été assassiné ; derrière elle marchaient les membres de la Convention, avec leur président*, puis la municipalité et le Conseil général de Paris, les membres des administrations et des tribunaux, les jurés du tribunal révolutionnaire, le club des Cordeliers, une députation de celui des Jacobins, les comités révolutionnaires et les sections de Paris, bannières en léle.

On passa successivement par la rue des Fossés-Saint- Germain, le Pont-Neuf, le Pont-au-Change, le pont et la place Saint-Michel et la place du Théâtre de la Nation *. Il était minuit quand le cortège parvint à sa destination. La porte du jardin était illuminée, et Ton y lisait cette inscription : Temple de la liberté. Le tombeau était figuré par un amas de rochers, avec une ouverture conduisant à un souterrain fermé par une grille de fer. Il y eut un discours du président de la Convention, suivi de plusieurs autres; puis commença le défilé qui dura toute la nuit*.

Voltaire avait eu son apothéose. Marat eut la sienne. Le dimanche 28 juillet, on éleva un autel au cœur de Marat. Ce cœur, enfermé dans une urne magnifique, fut exposé au jardin du Luxembourg dans un reposoir; et au milieu du chant des hymnes révolutionnaires, il fut porté au club des

' Elle était alors transformée en club révolutionnaire.

' Jean Bon-Saint-André.

' Aujourd'hui place de FOdéon.

* Ed. BiRiÉ, Paris pendant la Terreur, p. 125.

Cordelîers, où le président, le recevant comme une relique, l'appela a restes précieux d'un dieu » . Il faut laisser Prudbomme parler de cette fé(e et de ce nouveau culte :

M L'espèce de reposoir dressé au jardin révolutionnaire tt pour y offrir le cœur de Marat à la vénération et à la u reconnaissance des patriotes était simple et touchant, tt et l'hommage qu'on y rendit au saint du jour fui aussi tt extraordinaire que l'objet de la fête...

tt Un orateur a lu un discours qui a pour épigraphe : tt cor Jésus j o cor Marat ! Cosur sacré de Jésus, Cœur tt sacré de Marat, vous avez les mêmes droits à nos homtt mages. L'orateur compare dans son discours les travaux tt du Fils de Marie avec ceux de l'Ami du peuple ; les tt apôtres sont les Jacobins et les Cordeliers; les publitt cains sont les boutiquiers, les pharisiens sont les aris- « tocrates : Jésus est un prophète, et Marat est un dieu. tt L'orateur a fini par comparer la compagne de Marat à la tt mère de Jésus : celle-ci a sauvé l'Enfant Jésus en Egypte, tt l'autre a soustrait Marat au glaive de Lafayelte qui était tt un nouvel Hérode...

tt Le commandant de la force parisienne a offert ensuite tt de fournir gratuitement des cyprès, des œillets et des a roses pour orner la tombe de Marat ' . »

Ce simple récit montre les aberrations de l'esprit révolutionnaire. Les proscripteurs de la religion catholique n'avaient donc aboli les cérémonies de l'Eglise que pour leur substituer un culte monstrueux, et pour proclamer la divinité d'un homme abject et sanguinaire !

' Révolutions de Paris, n<> 2tl, du 20 jaillet au 30 août. — Daubait, La démagogie en 1793 à Paris, p. 301.

Telle était la force du sentiment religieux qu'il continua de se manifester à Paris, pendant les premières années de la Révolution. La solennité de la Fête-Dieu avait eu lieu encore en 1792, avec son éclat accoutumé. Les processions avaient traversé la capitale au milieu des magasins fermés et des rues tapissées. Ceux qui avaient gardé leur chapeau sur la tête s'étaient vus forcés par les gens du peuple de se découvrir. L'Assemblée législative, invitée par le curé de Saint-Germain l'Auxerrois à suivre la procession, décida qu'elle ne tiendrait pas de séance ce jour-là, afin de permettre à ses membres de s'y associer. Noël fut célébré comme les années précédentes, et en 1793, les fêtes de la Pentecôte furent chômées par toute la population parisienne ^ La Révolution finit par empêcher les manifestations extérieures de la foi chrétienne j mais plus ce sentiment avait été comprimé par la violence et la persécution, plus il reparut avec ferveur dès qu'on rouvrit les églises rendues au culte qu'on avait banni.

Le 10 novembre fut établi le culte de la Raison , que Ton croirait imaginé par la folie, et. dont les fêtes à la fois grotesques et impies souillèrent le sanctuaire de Notre-Dame et différentes églises de Paris.

Voici ce qu'en dit Mercier dans le tableau qu'il a laissé de Paris à cette époque :

1 Ed. BiR^, Paris en 1793, p. 290. — Le 11 janvier 1793, les députés de quarante communes des départements de F Eure, de FOrne et d'Kore-et- Loir, admis à la barre de la Convention, lui tiennent ce langage : « Nous t sommes délégués vers vous pour vous demander la conservation pure de t la religion catholique, son culte libre et le maintien du traitement de nos t ministres. Notre pétition ne peut manquer d*être accueillie, parce que c vous n*avez pas été députés par des athéea» > {Ibid., p. 295.)

a La Raison était ordinairement une divinité, une fille tt choisie dans la race des sans-culottes ; le tabernacle du ce maitre-autel servait de marchepied à son trône; les a canonniers, leurs pipes à la bouche, lui servaient (c d'acolytes. Les cris de mille voix confuses, le bruit des tt tambours, les rauques éclats des trompettes, le tonnerre tt de l'orgue laissèrent croire aux spectateurs qu'ils étaient tt transportés parmi des bacchantes, sur les monts de la « Thrace.

tt Ce que c'est qu'un peuple subitement licencié du joug tt politique et religieux! 11 n'est plus peuple; c'est une tt populace effrénée, dansant devant le sanctuaire en hurtt lanl la Carmagnole, et les danseurs (je n'exagère rien), tt presque déculottés, le col et la poitrine nus, les bas ravatt lés, imitaient par de rapides tournoiements ces tourbiltt Ions avant-coureurs des tempêtes qui portent partout le tt ravage et la terreur.

tt La femme du libraire Momoro, vil orateur des Cordetf liers, la chanteuse Maillard, Tactrice Candeille, voilà tt les déesses de la Raison portées en triomphe, presque tt adorées et qui se laissaient faire.

tt On avait masqué le devant des chapelles latérales de la tt nef avec de grandes tapisseries, et non sans projet. Du tt sein de ces réduits obscurs partaient des cris aigus qui « attiraient des aventuriers...

a La même fête dans l'église de Saint-Eustache offrit le tt spectacle d'un grand cabaret. L'intérieur du chœur tt représentait un paysage décoré de chaumières et de tt bouquets d'arbres. On distinguait dans le bintain des tt bosquets mystérieux; il y avait effectivement de petits

tt sentiers pratiqués dans les escarpements figurés de tt grandes masses de rochers. Les précipices de sapin tt n'étaient point inaccessibles. . . Autour du chœur^ l'on tt avait dressé des tables surchargées de bouteilles, de tt saucissons, d'andouilles, de pâtés et d'autres viandes. ••

tt Les convives a£Quaient par toutes les portes; quitt conque se présentait prenait part au festin ; des enfants tt de sept à huit ans, tant filles que garçons, mettaient la a main au plat, en signe de liberté; ils buvaient à même « les bouteilles, et leur prompte ivresse excitait le rire des tt êtres vils qui la partageaient...

tt A Saint-Gervais, la cérémonie se fit sans banquet; tt les femmes du marché Saint-Jean y entraient avec leurs tt éventaires; toute l'église sentait le hareng. Des martt chauds de tisane tintaient leurs gobelets pour apaiser la tt soif du mets salé. II y avait bal dans la chapelle de la tt Vierge; quelques lumignons, qui répandaient plus de tt fumée que de lumière, servaient de luslres...

tt De Téglise Saint-Gervais on descendait à la place de tt Grève, où une multitude de speclateurs se chauffait à la tt flamme des balustrades de chapelle et des stalles depré- « très et de chanoines...

tt Ivres de vin et de sang, revenant du spectacle des tt échafauds, les prêtres et les prétresses de la Raison tt suivaient d'un pas chancelant le char de leur divinité tt impure. Un autre char venait après : c'était un orchestre tt ambulant d'aveugles musiciens, image trop fidèle de la tt raison du temps d'alors '. »

^ Pçris pendant ia Révolution, II, 99.

Un arrêté de la Commune de Paris avait prescrit, le 6 avril 1793, de suspendre à chaque maison un écriteau portant l'indication de ses habitants. C'était un moyen d'établir les listes de proscription. On s'efforçait de tromper l'attention, en écrivant les noms en caractères très fins, sur de petits morceaux de papier. D'autres habitants s'arrangeaient de manière que l'écriteau fût couvert en partie par la persienne, ou ils l'attachaient avec des pains à cacheter pour que le vent, en la détachant, repliât l'inscription sur elle-même et empêchât de la lire. Les plus peureux ajoutaient à l'énumération des noms : « Tous bons républicains! » ou : u Vive la République une et indivisible I » Les boutiquiers mettaient de grands placards décorés de bonnets rouges et de sentences révolutionnaires, comme a Liberté ou la mort * » .

Lorsqu'on n'était pas trahi par son nom, on pouvait l'être par sa figure. « En temps de révolution, avait dit a Couthon, tous les bons citoyens doivent être physionocc mistes; c'est sur la physionomie que vous reconnaîtrez tt un conspirateur, le complice des traîtres mis sous la loi « de la justice *. »

Toutes les précautions étaient prises contre les honnêtes gens, les scélérats étaient les seuls qui n'eussent rien à redouter.

a Rien ne fut fait à l'avantage du peuple, dit Mercier en a parlant du règne de la Commune de Paris; tout fut à

> Un séjour en France, de 1792 à 1795^ lettres d'un témoin de ia Révolution française, tniduites par H. Taike, 3« ëdit., p. 72. * Moniteur du 26 ventôse an II.

u Favantage des filous, des voleurs^ parce qu'on avait (( besoin d'eux pour agents subalternes. Les cafés^ les (c cabarets, les journaux eurent pleine licence. Les boues tt et les lanternes ne furent enlevées ni allumées. On était tt dans un tel état de démoralisation, qu'on entrait dans tt un esclavage cent fois pire que celui dont ou était tt sorti *. ï)

En dépit des menaces et des bruyantes affirmations du pouvoir démagogique, le peuple se plaignait d'un état de choses devenu intolérable. Son mécontentement n'était pas ignoré des révolutionnaires, et les rapports de police se chargeaient, au besoin, de les renseigner en ces termes :

tt On voit tous les jours et dans tous les lieux se grossir ce le nombre des ennemis de notre Révolution ; on rena contre partout des hommes qu'on en croyait les plus « chauds partisans, et qui murmurent à haute voix a contre ses effets *. »

Un autre rapport constatait que les femmes de la halle (c s'accordent toutes sur un point : le besoin d'un nouvel « ordre de choses; elles se plaignent de toutes les autoa rites constituées, sans en excepter une... Elles n'ont (( point encore le Roi dans la bouche. Il est bien à craintt dre qu'elles ne l'aient déjà dans le cœur. Une femme « disait dans le faubourg Saint-Antoine : « Si nos maris tt ont fait la Révolution, nous saurons bien faire la contre* « révolution, si cela est nécessaire '. »

' Paris pendant la Révolution, II, 178.

^ Extraits des rapports de police du 6 au 7 juin. — Daubav, La déma^ gogie en 1793 à Paris, p. 229.

' Rapport de Latour-Liamootagae, 20 septembre 1793. — Tainb, La Révolution, III, 433, note 1.

Cependanl, les fêtes continoaieni de tomber. Le 16 octobre, à onze heures quinze de l'après-midi, la charrette qui sortait de la Conciergerie emmenait la reine de France, et à midi un quart Marie-Antoinette avait quitté la terre, où elle avait connu ]es grandeurs suprêmes et les suprêmes douleurs.

Les jours suivants, ]e citoyen Antonelle, un des jurés qui avaient condamné la Reine, entrait à Thôtel Vauban, alors très recherché des gourmets, et se faisait servir des repas dont voici les menus ^ :

Page 1