‹ La France pontificaleChapitre 105 sur 148 · SAINT TROPHIME (!•' siècle · texte numérisé non relu

SAINT TROPHIME (!•' siècle

Bien que dans les dyptiques de l'Église d'Arles, extraits par Mabilloo , d'un fort ancien Sac rame n taire à l'usage de cette Église, saint Denys soit mentionné comme le premier évôque d'Arles, comme l'apôtre qui, le premier, prêcha la foi chrétienne dans ce pays, la constante tradition de cette Église depuis les temps les plus reculés, reconnaît pour son fondateur saint Trophime. La difficulté est de savoir quel est ce Trophime? Quelques auteurs, d'accord avec la tradition, assurent qu'il est le même que le Trophime converti en l'an 55 de Jésus-Christ à Éphèse par l'apôtre saint Paul auquel il s'attacha , qu'il accompagna dans ses voyages , et que saint Paul , après avoir ordonné évôque , laissa à Arles , quand il se rendait en Espagne.

Mais rien n'est plus incertain que le voyage de saint Paul en Espagne. La tradition de ce voyage repose sur un verset de son Épitre aux Romains (XV, 24) où le grand apôtre parle de son projet d'aller en Espagne, et sur cette seule phrase de saint Clément de Rome : « Paul prêcha le salut dans le monde entier, et pénétra jusqu'aux limites de l'Occident , «A th xlpjxa Tîjç Suatu* Aôtuv. » Il faut un peu plus que de la complaisance pour conclure de là que saint Paul a en effet voyagé en Espagne. Ceux d'entre les Pères qu'on cite pour prouver ce voyage se sont servis d'expressions que l'on peut interpréter dans un autre sens. Nous avons beaucoup d'auteurs graves qui le nient ou le révoquent en doute, tel est par exemple le pape Innocent I«. Le pape Gélase dit formellement que saint Paul n'a jamais été en Espagne. On ne -trouve en Espagne aucun vestige un peu fondé de la prédication de saint Paul, excepté le témoignage de quelques auteurs modernes qui ne doit être d'aucun poids en cette matière. Enfin , si saint Paul avait accompli ce voyage , il l'aurait

fait vers Tan 63 de Jésus-Christ, et par conséquent, il aurait laissé à Arles cette année-là Trophime , qui, cependant, Tannée suivante , était malade à Milet.

M. l'abbé Faillon (Monum. inédits, t. II, p. 363) trouve toutes ces raisons futiles, et pense que saint Trophime, après avoir fondé l'Église d'Arles, a pu faire un voyage en Orient, joindre saint Paul à Milet pour converser avec cet apôtre, et tomber malade en celte ville vers l'an 64. « Rien n'était plus ordinaire que ces voyages , dit-il , dans les premiers temps de l'Église; l'histoire ecclésiastique en fournit divers exemples. » N'en déplaise au savant Sulpicien, ce n'est là qu'une présomption , et nous hésitons à croire que tout aussitôt après avoir jeté les fondements d'une Église à Arles, Trophime ait abandonné cette ville , et entrepris un voyage de plus de six cents lieues pour aller retrouver saint Paul en Orient.

Si l'on dit que saint Trophime vint à Arles après la mort de saint Paul arrivée le 29 juin 67 , on objectera que les Ménologes des Grecs , au 19 avril , assurent que Trophime eut la tête tranchée à Rome môme, par l'ordre de l'insensé Néron, qui mourut le 11 juin 68. Mais aucun auteur n'a jamais soutenu que saint Trophime d'Arles ait souffert le martyre : la tradition môme de cette Église y est contraire, puisque Trophime n'y a été de tout temps honore que comme confesseur.

Ces motifs nous semblent assez plausibles pour nous faire conclure que saint Trophime d'Arles n'est point le disciple de saint Paul. François de Bosquet, évôque de Montpellier, le P. Sirmond et Tillemont prétendent, en s'appuyant sur le texte de saint Grégoire de Tours, parlant de la mission des sept évêques dans les Gaules, que Trophime d'Arles ne vint en ce pays que vers l'an 250. Cette opinion n'est pas plus admissible. Si saint Trophime n'était venu à Arles qu'au milieu du IIIe siècle, on aurait peine à s'expliquer comment, vers 254, cesiége aurait été occupé depuis longtemps par Marcien, que les évéques des Gaules dénoncèrent au pape saint Étienne comme attaché au schisme de Novatien. « Il y a longtemps, dit saint Cyprien {Epist, 68 dans Baluze, p. 146), qu'il s'est séparé de notre communion , qu'il lui suffise d'avoir laissé mourir les années précédentes, plusieurs de nos frères, sans leur donner la paix. » Saint Cyprien écrivait cette lettre avant sa dispute avec saint Étienne, c'est-à-dire, au plus lard en 254, année où eut lieu la controverse sur le baptême. « On voit par là, dit le P. Longue-

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val (Hist. de l'Église gallicane, t. I, Discours prélim., p. 56), qu'il fallait que Marcien fût évêque d'Arles, au moins dès Tan 250; où donc placer saint Trophime? »

Si nous admettons l'autorité de Grégoire de Tours sur la mission de six des évôques envoyés dans les Gaules par le Saint- Siège au ltl< siècle, nous sommes forcé de l'abandonner sur l'article de la mission de saint Trophime, qui certainement, remonte plus haut. D'ailleurs, un monument authentique et solennel du Ve siècle renverse complètement l'assertion de cet historien sur saint Trophime. C'est la lettre qu'en 450, dix-neuf évéques de la province romaine des Gaules écrivirent au pape saint Léon pour le supplier de rendre à l'Église métropolitaine d'Arles, les privilèges qui lui avaient été enlevés. Voici les principaux passages de cette requête.

« Toutes les provinces de la Gaule savent, et la sainte Église romaine ne l'ignore pas, que la cité d'Arles est la première ville des Gaules qui ait mérité de recevoir pour ponlife saint Trophime, envoyé par le bienheureux apôtre saint Pierre, et que de là le don de la foi s'est répandu peu à peu dans les autres provinces de la Gaule Les prédécesseurs de Votre Sainteté,

ajoutent les prélats , respectant les usages anciens , ont confirmé par de solennels décrets (et les archives du Saint-Siège en font foi) ce qu'une antique institution avait transmis à l'égard des privilèges de l'Église d'Arles, persuadé qu'il était parfaitement juste et raisonnable, que comme la sainte Église romaine occupe le premier rang parmi toute3 les autres Églises du monde, à cause du bienheureux Pierre, prince des apôtres, ainsi dans les Gaules, l'Église d'Arles, qui a mérité de recevoir des apôtres mêmes saint Trophime pour évêque, revendiquât le pouvoir d'ordonner les évôques, privilège dont elle use avec une scrupuleuse religion. »

Dans leur requête, ces évôques voulaient montrer que l'Église d'Arles était plus ancienne que celle de Vienne. Or, si saint Trophime n'avait fondé l'Église d'Arles qu'au milieu du III« siècle, comment tous ces évôques auraient-ils pu lui attribuer une ancienneté plus grande qu'à l'Église de Vienne, déjà florissante dès le IIe siècle, comme le démontre la lettre de cette Église et de celle de Lyon aux Églises d'Asie, sous Marc-Aurôle, en 177, et qu'on attribue avec quelque raison à saint Irénôe? Le témoignage des dix-neuf évôques est d'autant plus décisif, qu'il ne fut contredit ni par l'évôque de Vienne à qui ils disputaient

la primatie, ni par saint Léon qui devait juger cette grande affaire. L'un et l'autre n'auraient point manqué de détruire cette allégation, si la tradition et des monuments qui ne sont pas venus jusqu'à nous, n'avaient déposé en faveur des dix-neuf prélats.

Leur témoignage est encore une preuve que la mission de saint Trophime est antérieure à l'an 250. Car depuis cette époque jusqu'au temps où ils écrivirent à saint Léon, deux cents ans seulement s'étaient écoulés. Cet espace de temps n'était pas assez considérable pour avoir fait oublier un événement aussi remarquable, que l'arrivée du premier apôtre des Gaules. Les évêques de Provence qui assistèrent au concile d'Arles en 314 avaient sans doute vu et voyaient peut-être encore tous les jours des fidèles nés avant l'an 240, et qui par conséquent, auraient connu saint Tropbime, s'il était vrai qu'il fût venu en 250, car il faut bien lui accorder plusieurs années d'épiscopat. Or, ces évêques n'auraient pas laissé tomber dans l'oubli un événement aussi intéressant, et l'on ne conçoit pas comment leurs successeurs, le pape saint Léon, l'évêque de Vienne, l'auraient ignoré cent ans après.

Avant les évêques de la province romaine, et à propos du privilège qu'ils revendiquaient, le pape Zozime, en 417, avait dit de saint Trophime : « Assurément, il ne faut point déroger à ce privilège de la ville métropolitaine d'Arles, vers laquelle fut envoyé en premier lieu l'évêque Trophime, source première de laquelle toutes les Gaules ont reçu les ruisseaux de la foi. » Si la ville d'Arles est la première villevdes Gaules qui ait reçu la, foi , comme il est hors de doute que le Christianisme était établi dès le II« siècle dans les villes de Lyon et de Vienne, on ne peut contredire plus formellement Grégoire de Tours, qui retarde la mission de saint Trophime jusqu'au 1II« siècle. Du reste, on voit le plus célèbre des archevêques de Vienne, saint Adon, reconnaître l'ancienneté de l'Église d'Arles, puisqu'il dit dans son Martyrologe que « saint Trophime était disciple de saint Pierre et de saint Paul, « et dans son opuscule sur les Fêtes des Apôtres y après avoir dit que saint Trophime, ordonné à Rome par saint Pierre et par saint Paul , fut envoyé le premier à Arles, il cite le témoignage du pape Zozime, qui écrivit plus d'un siècle avant Grégoire de Tours : « C'est de celte source , comme dit le pape Zozime , que toutes les Gaules ont reçu les ruisseaux de la foi. » Usuard , dans son Martyrologe, s'exprime

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dans les mêmes termes que saint Adon de Vienne. Avant saint Adon etUsuard, Je pelit Martyrologe romain, écrit vers 740, reconnaissait saint Trophime pour un disciple des apôtres.

L'auteur de la Vie de sainte Madeleine et de sainte Marthe, qu'on croit être Raban-Maur, archevêque de Mayence, suppose que saint Trophime avait été disciple de Notre Seigneur, et qu'il fut envoyé à Arles par saint Pierre. Les monuments de cette Église ne permettent pas de douter qu'il n'y ait été honoré autrefois comme l'un des 72 disciples. On en voit une preuve encore subsistante dans l'inscription gravée sur la statue de saint Trophime qui décore le portail de l'église métropolitaine d'Arles , et qui est un ouvrage fort ancien.

Cernitur eximius Vir, Christi discipulorum De numéro , Trophimus Septuaginta duorum.

Le sceau des anciens archevêques d'Arles portait l'effigie de saint Trophime avec cette inscription :

f SANGTI TROPHIMI IHV. XPI. DISCIPVLI.

C'est ce qu'on voit sur les sceaux de plomb dTmbert d'Aiguières en 1193, et de ses successeurs, Michel de Mourèze, Hugues, Jean de Baux, Bertrand de Saint-Martin. Enfin, dans l'ancienne liturgie de l'Église d'Arles, approuvée de nouveau en 1612, on lui donne aussi la qualité de disciple de Notre Seigneur, en ajoutant qu'il fut envoyé à Arles par saint Pierre.

Hic unus ex discipulis Christi Jesu egregiis , Secutus est vestigia Pétri et Pauli sanctissima.

Arelatenst populo Petro jubcnte apostolo Christi praedicat gratiam , Calcat idololatriam.

On voit que la qualité de disciple de Notre Seigneur n'était point considérée dans saint Trophime comme incompatible avec celle de disciple des apôtres saint Pierre et saint Paul que lui donne Adon de Vienne. Cet agiographe, que nous avons déjà

cité, ajoute que saint Trophime d'Arles est le même dont saint Paul écrivait à Tiraothée : « J'ai laissé Trophime malade à Milet, » et qu'il fut ordonné à Rome par les apôtre*. D'après l'ancienne tradition des Églises de Provence, ce fut saint Pierre lui-même qui l'envoya à Arles comme son vicaire , pour avoir l'autorité sur les premières Églises de ces contrées.

De tous les témoignages que nous avons cités et de divers autres monuments de l'Église d'Arles, rapportés par M. l'abbé Faillon, nous sommes en droit de conclure que saint Trophime a été envoyé par saint Pierre dans les Gaules, à moins de supposer, comme l'ont prétendu certains auteurs, que saint Pierre a dans toutes ces pièces la même signification que le siège apostolique, sa mission serait donc antérieure à Tan 67. Nous devons toutefois avouer que s'il est difficile de déterminer l'époque précise de cette mission, il nous semble non moins difficile de concilier les opinions émises sur les premiers apôtres de la Provence, que les uns prétendent être saint Maximin, saint Lazare, sainte Marie-Madeleine, sainte Marthe, etc., tandis que d'autres ne veulent reconnaître que saint Trophime.

Ce sont là, à notre avis, des questions insolubles; mais si l'on ne peut prouver d'une manière authentique, la tradition des Églises de Provence, il faut cependant savoir en tenir compte , puisqu'il n'est pas non plus possible de l'infirmer.

Le R. P. Bernuchi de la Compagnie de Jésus, a publié une Vie de saint Trophime, mais nous ne saurions considérer ce travail comme une œuvre complètement historique dans toute l'acception du mot, la légende y tient la place de l'histoire, et tout ce- que l'on peut dire sur les faits et les actes de ce premier évôque d'Arles, est du domaine de l'hypothèse. Il nous suffit de constater sa missiou, et de faire d'Arles le chef-lieu de toutes ses conquêtes apostoliques dans les Gaules. Sa mort , selon certains auteurs, arriva le 29 décembre 94; d'autres au contraire la placent à la fin du IIIe siècle. Une tradition du pays porte qu'il fut inhumé dans une chapelle bâtie en l'honneur et du vivant môme de la sainte Vierge. La critique la plus judicieuse ne saurait, faute de monuments, nous éclairer sur ce point. L'inscription qui paraissait constater ce fait, et qu'on dit être à Rome, dans le musée des princes Barberini, n'offre aucun caractère d'authenticité, et son texte: Hoc sacellum dedicatum fuit Deiparœ adhuc viventi, suffit pour lui assigner une origine moderne.

La fête de saint Trophime se célébrait autrefois le 29 décembre; aujourd'hui on la célèbre le dernier dimanche de septembre, à Arles, sous le rit double de première classe avec octave , et dans le reste du diocèse sous le rit double de seconde classe, sans octave. Saint Trophime a toujours été honoré comme confesseur. Le 27 décembre 1152, l'archevêque Raimond de Montredon transféra, dans la cathédrale de Saint-Étienne, les reliques de saint Trophime qui reposaient au cimetière des Alyscamps, en l'église de Saint-Honorat ou de Notre-Dame de Grâce. A l'époque de la révolution, elles disparurent comme tant d'autres ossements précieux, mais une pieuse famille sut les soustraire à la profanation, et l'un de ses membres, le bourrelier Tourame, les restitua le samedi 20 juin 18o9, au clergé de l'antique métropole.

Ce que nous avons dit de cet apôtre des Gaules suffit pour montrer le peu de fonds que l'on doit faire d'un manuscrit qui se trouvait aux mains du président Jean Savaron. Ce manuscrit indique saint Rieul (Regulus) comme premier évôque d'Arles : La Gaule reçut alors, y est-il dit, du bienheureux pape Clément, les évégues qui lui étaient destinés, savoir : Vienne , Zacharie ; Lyon, Pothin; Avignon, Carus; Tours, Gratien*; Paris, Denys; Arles, Rieul; Marseille, Restitut; Genève, Paradoc; Evreux , Taurin, Nous ne pouvons donner plus de crédit aux dyptiques d'Arles publiés par Mabillon. Outre que plusieurs évéques sont supposés, on y place en première ligne, saint Denys l'Aréopagite dont on fait plus tard un êvêque à Paris, et Saturnin qui vivait au IVe siècle, y est inscrit après saint Césaire qui occupait le siège d'Arles deux siècles plus tard. M. l'abbé Trichaud ne nous semble pas mieux fondé à donner saint Denys comme le deuxième évôque d'Arles, en s'appuyant sur la légende du Bréviaire romain suivie par le P. Ribadeneira et autres agiographes dénués de critique.

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