SAINT VICTOR (15i
Saint Araat, évêque d'Avignon, parlant à son peuple pour l'engager à demeurer inébranlable dans la foi et à souffrir généreusement le martyre que lui donneraient les Barbares qui, sous la conduite du roi Chrocus, assiégeaient sa ville épiscopale,
compte Victor, évéque d'Arles, au nombre de ceux qui déjà avaient reçu la couronne du martyre. Tous les historiens représentent ce Chrocus comme un monstre de cruauté et de barbarie. Profitant de la faiblesse de Valérîen et de Gallien plongés dans la mollesse et les plaisirs, il avait passé le Rhin avec une armée formidable, et s'était répandu dans les Gaules comme un torrent. D'après saint Amat, les Allemands avaient sous sa conduite couvert la Gaule de sacrilèges horribles et de toute sorte de crimes ; ils avaient dévasté un grand nombre de provinces, immolé plusieurs évôques, vénérables par leur âge , leur sainteté, leur doctrine, savoir : Privât, à Javoulx; Avole, à Viviers; Sexte, à Valence; Just, à Saint-Paul-Trois-Chàteaux; Firmin, à Venasque; Léon, à Apt; Albin, à Vaison; Valentin, à Carpentras; Victor, à Arles; Luce, à Orange; Félix, à Nîmes; et Venuste, à Agde. Ces barbares avaient incendié les villes, renversé les églises, brisé les autels, fait périr par le fer ou par le feu un nombre incroyable de prêtres, d'hommes libres, de femmes, d'enfants et de jeunes vierges. Ils avaient égorgé des populations entières sans distinction de rang ni de condition. C'est là ce que nous apprend un document découvert par dom Polycarpe de la Rivière, et inséré dans les Preuves de la Gallia christiana, tome I", page 137.
Les plus habiles critiques, tels que Casaubon , dans ses Notes sur Pollion, François de Bosquet, dans son Histoire de l'Église gallicane, Adrien de Valois dans son Histoire de France et dans sa Notice des Gaules, d'accord avec Grégoire de Tours, placent l'irruption de Chrocus dans les Gaules sous le règne de Gallien, assassiné à Milan le 20 mars 268. Les auteurs de YHistoire de Languedoc, tome I, note 42, la diffèrent jusqu'en l'an 406. Ils s'appuient sur l'autorité d'Idace qui paraît être de ce sentiment dans divers fragments historiques que nous avons sous son nom. Ils rapportent aussi le témoignage des anciennes annales de Trêves, et pour sauver l'autorité de Grégoire de Tours, qui assure en termes exprès, que l'irruption de Chrocus eut lieu dans le III« siècle, sous l'empire de Valérien et de Gallien, ils conjecturent qu'il y a eu deux princes du nom de Chrocus, qui, tous deux, firent des irruptions dans les Gaules, l'un au I1I« siècle, l'autre au Ve siècle, mais le système qui distingue deux rois appelés Chrocus, n'est appuyé sur aucun fondement. Où sont, je ne dis pas les preuves , mais les indices capables de le faire adopter? D'abord, l'auteur de la compilation publiée sous le
ARCIIID10CÈSE D'ARLES.
nom dldace ne mérite pas qu'on y ajoute foi : on trouve dans cet ouvrage, au moins apocryphe, des faits du VIe siècle que leur prétendu historien, mort vers 468, n'a pu connaître. D'ailleurs , si l'époque de l'irruption des Vandales ou Allemands touchait de si près au temps de Grégoire de Tours , pourquoi Pa-t-il traitée si succinctement? Comment n'a-t-il pas connu les noms de tant de saints évôques, qui eurent alors la gloire de souffrir pour la foi? Cette raison n'est, je l'avoue, qu'une probabilité , mais elle me semble bien propre à balancer des conjectures purement hasardées. Elle acquiert un nouveau poids lorsqu'on considère que Grégoire de Tours, occupé à célébrer Ja gloire des martyrs et des confesseurs, aurait fait mention de tous ceux qu'une époque récente ne lui aurait pas permis d'ignorer.
La légende de saint Victor raconte, que pendant que ses soldats traînaient dans les rues d'Arles le cadavre de l'évêque, Chrocus, du haut d'un balcon, applaudissait à leur atrocité , et que les flammes d'un bûcher allumé par son ordre consumèrent les membres du pontife martyr. Le vainqueur des Artésiens se préparait à aller dans l'amphithéâtre, repaître ses yeux du spectacle des plus notables habitants de la ville, voués par lui aux bétes féroces, lorsque Novatien, préfet de Narbonne, accourut avec 20 mille guerriers , au secours des Artésiens, ses fidèles alliés. Chrocus fut à son tour vaincu, et après avoir quelque temps servi de jouet au peuple dans ce môme amphithéâtre, fraîchement arrosé du sang des martyrs, il eut la téte tranchée. A 8 kilomètres d'Arles, et non loin du monastère de Montmajour, un ancien chemin enfoncé dans les marais a conservé le nom de pas de Chrocus.