PATROCLE
Intimement lié au général Constance, Patrocle, après le départ de saint Héros, qui, au dire du pape Zozime, abdiqua l'épiscopat, fut placé par intrigue en 412 sur le siège d'Arles, et le déshonora par sa conduite. C'était un courtisan habile dont l'ambition était heureusement secondée par ses talents et par la souplesse de son caractère. Autant le pape Zozime se montra irrité contre Héros, autant il accorda sa faveur à Patrocle. Cela résulte d'une manière évidente delà cinquième lettre de ce pape auprès duquel Pévêque d'Arles poursuivit avec beaucoup de zèle l'affaire de la primatie de son siège que n'avait point entièrement résolue le concile de Turin en 397. Il soutint que ses prédécesseurs avaient eu dans tous les temps une juridiction entière sur la Viennoise, sur les deux Narbonnaises et sur les Alpes-Maritimes.
Hilaire, évôque de Narbonne, voulut y former opposition, il allégua le titre de métropole dont cette ville jouissait depuis plus de 400 ans, une décision du Saint-Siège en faveur de sou Eglise, et les canons du concile de Nicée qui ordonnaient que chaque province aurait son métropolitain. Toutes ces raisons lurent inutiles, et le pape Zozime adressa la lettre suivante aux Eglises des Gaules :
« Zozime, à tous les évêques établis dans les Gaules et dans les sept provinces.
« Il a plu au Siège Apostolique de décider que les clercs des Gaules , à quelque rang hiérarchique qu'ils appartiennent, ne se mettent pas en route pour Rome ou pour quelque autre province du monde sans avoir reçu des lettres formées de l'évêque d'Arles, attestant leur sacerdoce ou leur titre ecclésiastique. La conduite de plusieurs personnages qui se sont attiré la vénération et le respect, en se qualifiant évêques, prêtres ou ecclésiastiques , qualité qu'à défaut de preuves authentiques, il était difficile de leur contester, nous a suggéré ce décret. Donc, très-chers frères, quiconque, évéque, prêtre, diacre ou clerc inférieur viendra auprès de nous, sans être muni de cette attestation écrite, ne sera point reçu. L'expression de notre volonté a été partout publiée, afin qu'elle soit partout fidèlement observée. Si quelqu'un était assez téméraire pour transgresser ce que nous statuons d'une façon si salutaire, il se séparerait volontairement de notre communion. Nous accordons ce privilège des lettres formées1 à notre saint frère et co-éveque Patrocle, en considération spéciale de ses mérites.
» Nous voulons aussi, comme cela a toujours eu lieu , que l'évêque d'Arles ait la principale autorité dans les ordinations, et qu'il rentre dans ses droits de métropolitain sur la province de
1 Les lettres formées [litterœ formatée) étaient des lettres de communion ou de recommandation données par les évêques. On prenait de grandes précautions afin qu'on ne pût les contrefaire. On écrivait en haut de la lettre Jes premiers caractères grecs du nom des trois personnes de la Trinité et de celui de saint Pierre , pour marquer qu'on était en communion avec le Saint-Siège , en cette manière : n. T. A. n. (ira-rrip , w>; , ôtyov TrveOpwx , Trerpoc). Ces lettres, aussi bien que celles du mot Amen qui était à la fin , étaient censées numérales , comme elles le sont en grec et toutes ensemble formaient le nombre 660 commun à toutes les lettres formées. De plus, on prenait la première lettre du nom de celui qui écrivait , la seconde du nom de celui à qui on écrivait , la troisième du nom de celui pour qui l'on écrivait et la quatrième du nom de la ville d'où l'on écrivait. Toutes ces lettres, avec l'indiction courante, formaient encore un certain nombre qui était exprimé dans le contenu de la lettre formée , signée de l'évèque qui la donnait et scellée de son sceau. On prétend que ce fut le concile de Nicée qui traça ce modèle , et les évêques le tenaient secret , afin que les faussaires ne pussent le contrefaire. On peut voir au second tome des conciles du P. Sirmond plusieurs formules de ces lettres formées , qui étaient encore en usage dans le neuvième siècle.
Vienne et sur la première et la seconde Narbonnaise. Celui qui , contre les décisions du Siège Apostolique, les décrets de nos prédécesseurs, et sans le consentement du métropolitain, aurait la présomption d'ordonner quelqu'un dans ces provinces, ou bien celui qui serait ainsi illicitement ordonné, seraient tous deux privés de l'épiscopal. Comment, en effet, peut-on obtenir les faveurs du souverain Pontife, en n'observant pas, par mépris, ce qu'il commande?
» Que tous soient avertis de se contenter des limites de leur territoire et qu'à l'avenir, il n'y ait plus de plaintes auprès de Nous. L'Eglise d'Arles conservera les deux paroisses Citharista et Gargaria 1 qu'elle possédait autrefois dans sa propre circonscription ; ce qui prouve qu'un évôque ne" doit jamais usurper les droits d'un de ses collègues. 11 est juste de ne point déroger aux anciens privilèges de la métropole d'Arles à laquelle le grand évéque Trophime a été d'abord envoyé par le Saint-Siège et qui est comme la source sacrée d'où ont coulé dans toutes les Gaules, les ruisseaux de la foi.
» C'est pourquoi l'Eglise d'Arles conservera sous sa souveraine juridiction, comme elle l'a fait anciennement, toutes les paroisses situées dans quelque pays que ce soit , lors même qu'elles seraient enclavées dans des provinces qui ne sont point soumises à sa primatie. L'évêque d'Arles jugera toutes les causes, excepté celles qui , par leur importance , exigeraient notre examen.
» Donné le XI des calendes d'avril, sous le onzième consulat d'Honorius et le second de Constance » (22 mars 417).
Les volontés du souverain Pontife ne trouvèrent aucune opposition tant qu'il vécut , excepté de la part de Procule , évôque de Marseille , autorisé dans ses prétentions par le concile de Turin, qui lui avait accordé les privilèges de métropolitain. Sans le consentement de Patrocle, il ordonna deux évôques, Ursus pour le siège de Senez, et Tuentius dont on ne connaît pas le siège. Zozime fut bientôt averti de ce procédé par Patrocle qui était allé à Rome soutenir les privilèges de son siège, et il écrivit contre Procule une lettre très-vive adressée à tous les évôques des Gaules, des sept provinces, de l'Afrique et de l'Espagne, Le Pape y expose toutes les irrégularités commises par l'évôque de
• Céreste, près de la Ciotat, et Geraenos, dans le canton d'Aubagne où se trouve encore une chapelle nommée Saint-Jean de Garguiès , et qui est le but d'un pèlerinage très-fréquenté.
Marseille, 1° en ce qu'il avait ordonné des personnes assez mal notées pour leur vie et leur doctrine, car Tuentius, oulre ses mœurs dépravées, avait été accusé de l'hérésie priscillienne devant le Saint-Siège, et Ursus , déféré par ses concitoyens, avait été condamné par Procule lui-même ; 2° en ce qu'il avait fait ces ordinations sans le consentement de l'évôque d'Arles métropolitain, et sans y appeler les évôques comprovinciaux, à l'exception de Lazare, ancien évôque d'Aix, qui, après avoir renoncé à l'épiscopat, était revenu dans les Gaules, apparemment pour tâcher de remonter sur son siège , à la faveur des troubles. Enfin Zozirae dit que tout fut irrégulier en ces ordinations qui n'avaient pas été faites dans un jour légitime, c'est-à-dire ledimanche, et queces évéques avaient été établis dans des territoires qui avaient appartenu de tout temps à l'Eglise d'Arles. Zozime finit en avertissant tous les évéques du monde chrétien de ne point recevoir dans la communion de l'Eglise Tuentius et Ursus qui sont excommuniés: « car on dit, ajoute-t-il, que ce sont des coureurs et des vagabonds, et nous l'avons reconnu par les diverses sentences prononcées contre eux en différents pays. Il faut retrancher du corps ces chairs pourries et ôter ce mauvais levain de la pâte sainte. » Cette lettre est datée du 22 septembre 417.
Le pape Zozime avait cité Procule à Rome pour y rendre compte de sa conduite et soutenir ses prétentions, s'il les croyait légitimes. Il n'y vint pas au temps prescrit. C'est pourquoi le Pape écrivit le 29 septembre de la même année aux évéques delà province de Vienne et de la seconde Narbonnaise. Il déclare dans sa lettre que Procule a fait des ordinations contre l'ancienne règle , qu'il a insulté le Saint-Siège en extorquant subrepticement du concile de Turin le privilège d'ordonner des évéques dans la seconde Narbonnaise; que Simplice, évôque de Vienne, a fait le môme outrage au Siège Apostolique, en demandant au concile le môme privilège pour la province de Vienne : « ce que, dit-il , l'autorité même du Saint-Siège ne pourrait accorder ou changer contre les canons des Pères et contre le respect dû à saint Trophime qui a été envoyé de Home pour être le premier métropolitain d'Arles. Car nous nous tenons inviolablement attaché à l'antiquité que les décrets des Pères rendent respectable. »
Zozime écrivit d'une manière conforme à Hilaire, évôque de Narbonne, à qui il avait ordonné de produire des preuves sur l'ancien usage concernant les ordinations de sa province. Il se plaint qu'il lui a déguisé la vérité dans sa relation , en se conten-
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tant de représenter qu'il n'est pas convenable qu'un évôque soit ordonné par un évêque d'une au ire province, sans faire mention de l'ancien usage qui y é lai l contraire. C'est pourquoi il révoque les privilèges qu'Hilaire avait obtenus subrepticement du Saint- Siège et fonde encore les droits de Pévéque d'Arles sur la mission de saint Trophime « qui a , dit-il , transmis ses droits à ses successeurs, et ceux-ci les ont toujours exercés presque jusqu'à ce temps, comme il parait par les actes que nous en avons et par le témoignage de plusieurs évôques. » Le Pape termine par des menaces. • Sachez, mon cher frère, que si vous osez entreprendre quelque chose au préjudice de ce que nous avons statué par le jugement de Dieu , non-seulement ceux que vous aurez ordonnés n'obtiendront pas l'épiscopat, mais vous-même serez séparé de la communion, et vous vous repentirez trop tard de votre présomption téméraire. »
Le môme jour, le Pape écrivit une troisième lettre adressée à Patrocle. « Vous avez vu par vous-même, lui dit-il, lorsque vous étiez présent à l'examen que j'ai fait de l'affaire de Procule, combien je le crois condamnable, et vous n'ignorez pas les décrets que j'ai envoyés contre lui par toute la terre. C'est pourquoi, considérez en vous la dignité de métropolitain, que vous tenez aussi par l'autorité du Saint-Siège. » Ensuite après avoir renouvelé ses ordres sur les lettres formées que doit donner l'évéque d'Arles, il lui intime quelques règlements au sujet des ordinations faites persaltum, c'est-à-dire, ainsi qu'il l'explique, lorsque quelqu'un est promu aux ordres supérieurs sans être passé par les ordres inférieurs. Il ne touche pas à ces sortes d'ordinations qui auraient déjà été faites, mais il déclare que celles qui se feraient ainsi dans la suile n'auront aucun effet, et il menace de déposition l'évéque qui les ferait. Il charge Patrocle d'intimer ces règlements aux autres évêques.
Procule continua toujours à exercer les fonctions de métropolitain et à ordonner des évéques, mais Zozime n'était pas d'un caractère à supporter patiemment ce mépris de son autorité. Le 5 mars 418, il écrivit une nouvelle lettre à Patrocle pour lui reprocher qu'en qualitéde métropolitain etde légat du Saint-Siège, il ne réprimait pas ces enlreprises. Il fit plus : il écrivit le même jour au clergé et au peuple de Marseille que, puisque Procule ne cessait d'ordonner des évéques quoiqu'il ne le fut plus luimôme , il avait commis le soin de celte Eglise au métropolitain Patrocle , et qu'il le chargeait de pourvoir à ce qu'on élut un
digne ôvêque à la place de Procule. On ne voit pas cependant que ces ordres aient été exécutés. Du reste, Zozime, qui mourut le 26 décembre de celte même année 418, après une longue maladie, n'eut pas le temps de faire exécuter ce qu'il avait ordonné contre Procule. Peut-être aussi celévôque, qui avait d'ailleurs beaucoup de piété, lui flt quelque satisfaction. Quoi qu'il en soit, Boniface, successeur de Zozime, ne soutint pas les démarches un peu précipitées que ce pape avait faites en faveur de l'Eglise d'Arles; ce qui pourrait faire croire qu'il avait élé trompé par Patrocle, ou gagné par le général Constance, ami et protecteur de cet évôque.
En effet, Patrocle ayant, eu 421, exercé dans la province de Narbonne les droits de primat métropolitain que Zozime lui avait accordés, et ayant ordonné un évôque à Lodôve, le peuple et le clergé de cette ville se joignirent a Hilaire de Narbonne , pour s'en plaindre au Saint-Siège. Boniface, par une lettre daléedu 9 février 422, répondit qu'il fallait s'en tenir à la sage définition du concile de Nicée qui avait décrété que chaque province eût sou métropolitain, et que si l'Eglise de Lodève était de la province de Narbonne, il chargeait Hilaire de se transporter sur les lieux, muni de l'autorité du Saint-Siège, et d'y exercer les fonctions de métropolitain, suivant les désirs du peuple et du clergé. Cette décision fut confirmée par une lettre que Célestin , successeur de Boniface, écrivit aux évôquesde Vienne et de Narbonne. Toutefois, le pape Boniface ne méconnut pas pour cela les privilèges de l'Église d'Arles, il les avait solennellement affirmés dè3 le commencement de son pontiOcaten nommant Patrocle le premier et comme métropolitain dans une lettre du 15 juin 419 adressée aux évêques des Gaules et des sept provinces en leur ordonnant de s'assembler en concile avant le 1er novembre de cette année pour juger Maxime, évêque de Valence, convaincu d'être engagé dans la secle infâme des Manichéens.
L'impératrice Placidie, mère de Valentinien III, adressa le 9 juillet 425, à Patrocle, une constitution dont l'article troisième ordonnait que « les évêques infectés des erreurs de Pélage et de Célestius seraient sommés par l'évêque Patrocle d'anathémaliser cette hérésie, et leur accordait vingt jours de délai après la sommation pour délibérer sur le parti qu'ils auraient à prendre. Ceux qui s'obstineraient devaient être chassés des Gaules, et des évêques capables de réparer le mal seraient élus en leur place. » On regarde encore ici Patrocle comme le premier métropolitain
ARniIDIOCÈSE D'ARLES.
des Gaules ; mais comme aucun monument historique ne constate qu'il y ait eu en ce temps des évôques pélagiens en Provence , certains auteurs ont pensé avec a«sez de fondement que Patrocle avait personnellement sollicité cette loi pour avoir un prétexte de persécuter ses ennemis. Cette même constitution défendait aux Juifs d'exercer la profession d'avocat qu'Honorius leur avait permise , de servir dans les armées et d'avoir aucun esclave chrétien.
L'année suivante , 426, la ville d'Arles ayant été assiégée par les Goths, Patrocle fut tué misérablement par un tribun barbare que Félix, général de la cavalerie, poussa, dit-on , à cet attentat. Le reproche qu'on fait à cet ôvôque d'avoir abusé de la faveur de Constance, et du crédit qu'il avait auprès du pape Zozime pour étendre les droits de son siège , au préjudice des métropolitains, ses voisins, est certainement mieux fondé que celui de n'avoir été qu'un intrus dans l'Église d'Arles, par l'expulsion injuste d'Héros. Saint Hilaire, dans son oraison funèbre de saint Honorât, accuse Patrocle d'avoir déshonoré son ministère, en faisant un indigne commerce, et en vendant le sacerdoce et les évôchés. Si ces scandales furent réels, la Providence donna à cet évéque, dans la personne de saint Honorât, un successeur bien capable de les réparer. Sa mort d'ailleurs, il faut l'espérer avec saint Prosper, lui aura attiré les mérites de la miséricorde divine. Elle l'a fait considérer par quelques légendaires comme martyr, mais c'est une erreur, également commise par M*r de Belsunce, dans son Histoire de V Eglise de Marseille, tome page 125.