‹ La France pontificaleChapitre 142 sur 148 · MANASSÉS DK JULLY (W · texte numérisé non relu

MANASSÉS DK JULLY (W

Après la mort de Rostaing, le siège primatial d'Arles demeura vacant pendant une année environ, car la charte de l'élection de Pons à l'évêché d'Orange en 9U, constate positivement cette vacance. Manassès ne tarda pas à monter cependant sur la chaire de saint Trophime , et il l'occupait certainement déjà en cette même année.

Manassès était issu d'une des plus illustres familles nobles de la Bourgogne, alliée à la maison royale de Boson, et avait reçu le jour à Jully-les-Buxy, près de Chalon-sur-Saône. Garnier, son père, possédait la seigneurie de ce village et de plusieurs autres; sa mère se nommait Teutberge, et il avait pour oncle, Hugues, roi d'Italie et comte de Provence. Tous ces documents généalogiques résultent de deux chartes, publiées dans les Preuves de la Galha Christiana, tome I«f col. 93 et 94. Par la

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première, datée du mois de septembre 949, treizième année du règne de Louis, roi de France, Manassès donna la terre de Jully à l'abbaye de Gluny pour le repos de l'âme de son père, de sa mère et de ses frères, Hugues, Richard et Boson; et Robert, duc de Bourgogne, par la seconde charte qui n'est point datée, confirma cette donation, après la restitution que fit de ce domaine un seigneur appelé Othon Guillaume, qui l'avait usurpé sur le monastère. Louis l'Aveugle, empereur d'Occident, par un acte du 1«* février 921 , à Vienne, approuva en faveur de Manassès les donations qui avaient été faites précédemment à l'Église d'Arles. Il les lui confirma en y ajoutant le prieuré de Gourdaignes et l'abbaye de Gruas dont quelques archevêques d'Arles s'étaient déjà emparés, ainsi que l'abbaye d'Aniane que Manassès lui-même avait envahie.

Réduit à une extrême misère par les invasions des Sarrasins qui ne cessaient de ravager la Provence, Dreux, évêque de Marseille, après avoir vu brûler par eux l'abbaye de Saint- Victor, vint chercher un asile auprès de son métropolitain. Manassès l'accueillit avec la plus touchante cordialité, et à la demande de Hugues, son oncle, il lui donna, le 5 janvier 924, pour l'entretien de son clergé, un alleu appartenant à son Église, l'abbaye de Saint-André dans la Camargue, l'église de Saint-Sauveur et de Saint-Honorat, et celle de Saint- Gervais de Fos. Au mois de juillet 926 , Hugues ayant été sacré roi de Lombardie, Manassès, ébloui par la fortune de son oncle, alla le rejoindre en Italie , et donna cours à ses projets ambitieux. L'Église d'Arles lui devint à peu près indifférente. 11 est toutefois mentionné en juin 933 dans une charte de celte Église, à laquelle signèrent Odolric, archevêque d'Aix, et Dreux, évêque de Marseille , l'un et l'autre fuyant la persécution des Sarrasins. Ralhier, évêque de Vérone, ayant été exilé par le roi Hugues, Manassès s'empressa de se mettre en possession de ce siège en 934, et le conserva jusqu'à ce que l'empereur Olhon eût, en 951 , rétabli Rathier. Il ne se contenta pas d'avoir usurpé cette Église, celles de Trente et de Mantoue lui semblèrent de bonne prise, et il quitta même le parti du roi son oncle pour avoir l'archevêché de Milan, qu'il disputa à Valbert, titulaire de cette Église, ce qui occasionna un schisme. Manassès, par une raillerie impie , disait alors qu'il ne faisait en cela qu'imiter saint Pierre, qui avait abandonné le siège d'Antioche pour posséder celui de Rome et celui de Ravenne.

Nous ne pouvons dire si Manassès, ainsi que l'ont assuré certains auteurs , abandonna entièrement à cette époque l'Église d'Arles , mais nous ne le pensons pas , car des titres authentiques prouvent le contraire. C'est ainsi qu'il donne son consentement avec son clergé à un acte du 7 octobre 948, dont l'original était conservé dans les archives de l'abbaye de Saint-Pierre de Montmajour. C'était un échange fait entre une pieuse dame appelée Teucinde, et Gontard, évêque de Fréjus et prévôt d'Arles. Ce dernier cède divers droits que lui et l'église cathédrale de Saint-Étienne avaient sur l'île de Montmajour appartenant à la prévôté, et Teucinde, de son côté, abandonne au prévôt divers domaines et certains droits qu'elle avait sur la terre de Barcianicis que nous croyons être la terre de Berce, au territoire de Flassans. Par un nouvel acte du 14 août 952 , Gontard, en sa qualité de prévôt, céda à Manassès ce même domaine de Berce , et Teucinde abandonna aux religieux du monastère l'Ile tout entière de Montmajour. Si Manassès eût alors complètement quitté l'Église d'Arles , son consentement devenait inutile. En cette môme année cependant (7 août 952), il assistait, avec le titre d'archevêque de Milan , au concile célébré à Augsbourg, par les soins de l'empereur Othon. Ce prince avait en sa faveur fait déposer de ce siège l'archevêque Valbert, ainsi que nous l'apprend Luitprand , et par la lâcheté de Bérenger, d'Adalbert et de quelques autres, Manassè3 avait été définitivement intronisé en sa place.

Vers cette époque, un seigneur provençal nommé Isnard s'était emparé en Provence de quelques terres appartenant à l'abbaye de Saint-Symphorien d'Autun. Les évêques des provinces de Lyon et de Sens se réunirent en 956 ou 957 en concile dans une localité incertaine de la Bourgogne, et écrivirent à Manassès et aux autres évêques de la Provence la lettre suivante, qui est le seul acte que nous ayons de cette assemblée.

« Le seigneur Rotmond, évêque d'Autun, revenant depuis peu de Rome, nous a apporté des lettres du pape Agapet, traitant particulièrement de la terre de Saint-Symphorien, située en Provence et usurpée par Isnard et ses complices. Comme vous êtes dans ce pays, et qu'un frère doit aider son frère , nous vous prions de faire à ces-usurpateurs trois monitions pour les engager à restituer cette terre, ou, s'ils veulent la garder, de l'oblenir légalement de ceux à qui elle appartient. Sinon , comme le Pape nous l'a mandé, qu'ils soient excom-

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muniés en son nom et au nôtre , et séparés de la société des chrétiens; qu'ils n'entrent pas dans l'église, qu'ils n'assistent pas à la messe, qu'ils ne mangent, ni ne boivent, ni ne couchent avec aucun chrétien ; s'ils sont malades , qu'on ne les visite point; s'ils meurent, qu'on ne les enterre point, mais qu'ils soient engloutis avec* Goré, Dalhan, et Âbiron dans l'abîme de perdition. » Cette lettre porte pour souscription , et cela est assez remarquable : Au grand des grands, au premier des premiers, le seigneur Manassès, archevêque du siège mètropolitain d'Arles.

Manassès était peu propre à faire respecter les canons qu'il violait lui-même de la façon la plus scandaleuse. La conduite d'un prélat de ce caractère, qui avait encouru les censures de l'Église , servait de prétexte pour se rassurer contre celles qu'il portait. Aussi Isnard s'en railla, et continua de retenir la terre usurpée qu'il ne restitua définitivement que le mardi 16 juillet 972, aux mains de Girard , évôque d'Autun.

Il nous reste maintenant à discuter une difficulté fort sérieuse sur le temps de l'épiscopat de Manassès à Arles. Dans une charte du 21 juillet 951, par laquelle Lanfred et sa femme Mabile donnent à l'abbaye des Bénédictines de Saint-Laurent d'Avignon diverses terres labourables et vignes situées près de la Durance, il est dit que cette donation est faite en présence du révérend père Radon, archevêque élu d'Arles, lequel signe cette charte en ces termes : « Moi, Radon par la grâce de Dieu, humble archevêque élu de la sainte Eglise d'Arles, ai souscrit et signé. » Après sa signature viennent celles de Rainfroi, évêque d'Avignon; d'Héribert, évèque de Cavaillon, etc. Cette charte, que les auteurs de la Gallia christiana ont insérée (tome Ier, page 886, Ecclesia Avenionensis) , a semblé à quelques historiens porter des caractères de fausseté. Telle n'est pas notre opinion. Sa date est ainsi conçue : « Fait Van de l'incarnation du Seigneur 951 , indiction IX, le 12 des calendes d*août de la 27« année du règne de Boson notre sire. » Ces derniers mots ont foit condamner ce document par les auteurs qui n'ont considéré comme roi que le Boson élu en octobre 879 , à l'assemblée de Mantaille. Le Boson dont il est ici question était le neveu par alliance de Hugues, roi d'Italie, dont il avait épousé la nièce Berthe, princesse d'une rare beauté. Ce Boson était comte bénéficiaire d'Arles depuis 924 , et mourut en cette même année 951 au plus tard , puisqu'on lui trouve un successeur en octobre 952 ,

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la douzième année du règne de Conrad le Pacifique : car on a quelquefois compté le règne de ce prince à partir de Tannée 940, époque où il put jouir de son royaume, trois ans après la mort de son père, arrivée en 937. Ce successeur dans le comté d'Arles se nommait aussi Boson, et c'est lui sur la naissance duquel les historiens ne nous ont rien transmis , qui devint la tige des comtes de Provence. Il n'est pas étonnant que la cbarte ci-dessus , soit datée de la 27e année du règne de Boson , quoique ce prince n'ait jamais porté que le titre de comte d'Arles.

Cette charte nous parait donc fort authentique , mais comment Radon s'y trouve-t-il mentionné comme archevêque élu d'Arles, lorsque des titres postérieurs prouvent qne Manassès avait retenu ce siège tout en en occupant plusieurs autres? Il nous semble fort probable que ce Radon , sans doute le môme que le prévôt Razon , signataire de la donation faite en 923 par Manassès à Dreux, évéque de Marseille, avait été nommé par le pape Agapet II à l'archevêché d'Arles, lorsque Manassès se fût emparé des évôchés de Mantoue, de Trente, de Vérone, et enfin de l'archevêché de Milan. Mais des circonstances qui ne nous sont point connues, ne lui permirent pas de jouir paisiblement de l'archevêché, et il ne fut peut-être que l'auxiliaire ou le suflragant de Manassès, pour remplir à sa place les fonctions épiscopales à Arles , pendant l'absence de ce dernier. Toutefois, lorsque Manassès revint à Arles, peut-être Radon conserva- t-il le titee d'archevêque jusqu'à sa mort arrivée certainement avant le décès de Manassès, que les historiens fixent généralement à 962?

Il est une autre charte citée par les Bénédictins (Preuves de la Gallia christiana, tome Ie', col. 104) sur laquelle nous devons aussi appeler l'attention. Ce sont des lettres par lesquelles Manassès confirme à Mauringe, abbé de Montmajour, la donation faite en 952 par Teucinde. Ces lettres, qui portent aussi la signature du comte Boson sont datées du jour des calendes d'octobre D CCCC LXXVI, la XXXVII8 année du règne de Conrad* soit le 1«r octobre 976. Cette date est assurément fautive. Boson, comte d'Arles, était mort avant l'an 968, puisque cette année-là, son fils Guillaume était comte d'Arles, et qu'il tint un plaid dans la même ville. Ce Guillaume mourut en 992, laissant pour successeur un fils du même nom que lui, âgé de six ans à peine, et la jeunesse de ce prince fut cause que les rênes du gouvernement passèrent entre les mains de son oncle, le comte Rotbold, à qui le roi Conrad les confia. Manassès et Boson, l'un et l'autre

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décedés, ne purent signer une charte en 976. Il est donc de toute évidence que la date de ces lettres a été altérée , et qu'au Ueu de 976, la 37e année du régne de Courad, il faut lire 956, la 17e année, ce qui correspondra parfaitement aux faits de l'histoire de ce prince. Nous ferons observer que les auteurs de la Gallia christiana ont laissé passer cet anachronisme sans le relever.

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