CHARLES LE GOUX DE LA BERCHÈRE
Charles le Goux de la Berchère naquit le 23 octobre 1647, et était fils de Pierre de la Berchère, successivement premier président du parlement de Dijon et de Grenoble , mort le 29 novembre 1653, et de Louise Joly. Cette dernière, devenue veuve, se retira à Dijon avec toute sa famille , et c'est dans cette ville que Charles fit ses études, jusqu'à la philosophie. Il n'avait que quinze ans lorsque sa mère l'envoya à Paris pour les terminer au collège d'Harcourt. Il obtint le bonnet de docteur de Sorbonne , après avoir fait sa théologie et reçu les ordres au séminaire de Saint-Sulpice.
Détourné de l'intention souvent prononcée de quitter le monde , il obtint une charge d'aumônier ordinaire du roi, et suivit en cette qualité Louis XIV, dans sa première campagne de Hollande et dans les quatre autres qui suivirent celle-ci. En 1677, à la cinquième campagne que M. de la Berchère faisait avec le roi , ce monarque le marqua de sa propre main sur la feuille des bénéfices, pour remplir le premier évéché qui deviendrait vacant. Le 18 juillet de cette année, il fut nommé au siège de Lavaur, et sacré le 12 avril 1678, dans l'église de Saint-Louis, rue Saint-Antoine à Paris , par Prançois de Harlay de Champvallon , archevêque de cette ville, assisté de Louis-Hercule de Lévis Ventadour, évôque de Montauban, et de Henri de Tassy, évoque de Chàlon-sur-Saône.
Charles le Goux de la Berchère trouva dans ce diocèse de quoi exercer sa charité et son zèle pour la religion, et il remplit à la fois les fonctions de pasteur et de missionnaire. Pendant
l'espace de huit années, il s'appliqua à ramener au bercail de l'Eglise, les protestants qui s'y trouvaient en grand nombre. De «âges règlements furent tracés par lui à son clergé, et lorsqu'un brevet royal du 13 novembre 1689, rappela à succéder au cardinal de Grimaldi sur le siège d'Aix , il quitta Lavaur avec regret, et n'en partit qu'après avoir soulagé et fortifié dans la foi tous les néophytes qu'il laissait , et secouru les pauvres dont il avait toujours prévenu les besoins.
Les différends qui depuis la fameuse déclaration de 1682, existaient alors entre la France et la cour de Rome, ne permirent pas à M. de la Berchère de recevoir des bulles pour ce siège, mais il n'en reçut pas moins les pouvoirs du chapitre, et vint résider à Aix, au palais archiépiscopal. Il visita presque tout le diocèse , fortifia dans la foi les nouveaux convertis de Lourmarin , fit de très-beaux règlements pour la direction de l'hôpital et bannit les mendiants de profession. Il termina divers démêlés que le cardinal de Grimaldi avait eus avec le parlement et les autres compagnies de justice, présida les Etats de Provence, et y garda si bien le caractère de médiateur entre le roi et le peuple, que sans perdre la confiance du prince, il y acquit la bienveillance et l'amitié de tout le pays.
Louis XIV , qui l'avait destiné pour les Etats de Languedoc et pour être l'apôtre des nouveaux convertis , ne perdit pas l'occasion de l'en rapprocher, dès qu'il put le nommer, le 19 janvier 1687 à l'archevêché d'Albi, que la mort d'Hyaciuthe Serroni laissait vacant. Persuadé que les ordres du roi ne pouvaient être que ceux de la Providence, il alla reconnaître son nouveau diocèse , et il montra dans l'administration de cette Eglise le zèle et la haute capacité qui Pavaient déjà distingué dans ses précédents emplois. La proximité du diocèse de Lavaur, qui n'avait point encore d'évêque , lui fit revoir avec joie son ancien troupeau qui reconnut la voix de son pasteur et l'écouta.
M. de la Berchère ayant enfin obtenu des bulles dans le consistoire du 5 octobre 1693, et reçu le palliutn dans celui du 9 novembre suivant , prêta serment entre les mains du roi , le 12 du même mois. Son premier soin à Albi fut de pourvoir au soulagement des pauvres. Il appela des sœurs hospitalières et fit construire a ses frais , Phôpital qui existe aujourd'hui sur l'emplacement donné par Jean de Ciron, chanoine et archidiacre de Sainte-Cécile d'Albi. Il posa la première pierre de cet édifice le Ie* mars 1697. Son crédit à la cour lui fit obtenir pour son
diocèse, une diminution sur les tailles et impositions, à la suite des malheureuses années 1692, 1693, 1694 et 1695, où la ruine de ce pays fut consommée par la construction du canal des Deux-Mers qui porta un coup mortel à son commerce et à son industrie.
Ce bon archevêque joignit à une ardente charité une piété tendre envers les saints : afin d'honorer ceux de son diocèse d'une manière particulière , il réunit les offices propres à chacun d'eux dans un recueil spécial. Il fit porter dans sa chapelle les reliques des saints patrons des cinq Eglises suffragantes , et voulut rendre au premier évôque d'Albi , les honneurs que méritait ce titre, en lui consacrant, dans son église cathédrale, une chapelle qui devait recevoir le précieux dépôt des reliques de ce saint martyr. La réception de ces reliques eut lieu le 22 septembre 1700, et fut faite avec toute la solennité digne de son objet. La relation de cette touchante cérémonie a été écrite par M,lc Antoinette de Salvan de Saliez , dont la plume élégante et facile savait se plier à toutes les circonstances. C'est à cette môme époque que Mffr de la Berchère Ût voûter la dernière chapelle de Sainte-Cécile , placée à droite , et où se trouve l'entrée du clocher, la fit peindre et y fit écrire cette légende, empruntée des Paralipomènes, chapitre IV : Sicqae completum est omne opus quod fecit Salomon in donio Domini. Ce prélat fit en outre de grandes libéralités à son Église. Il plaça les degrés en marbre du siège archiépiscopal du chœur, et créa à perpétuité la fondation suivante : tous les jours, à la messe capitulaire, avant le Mémento, le diacre chantait ces paroles : Mémento, Domine, famuli lui Caroli, et le chœur répondait Amen. Il laissa pour cette fondation une somme considérable.
C'est encore à M. de la Berchère qu'on dut l'achèvement de la chapelle de l'archevêché , les tableaux qui en font l'ornement et la galerie qui la termine. Par ses soins furent aussi élevées la terrasse qui est au fond de la cour de l'archevêché, au-dessus du jardin, la chambre et le cabinet de suite pratiqués dans le massif de la tour carrée , et l'appartement qui donne sur la rivière du Tarn.
La mort du cardinal de Bonzi, arrivée le 11 juillet 1603, fit transférer M. de la Berchère au siège de Narbonne, par brevet royal du 15 août suivant. Préconisé pour cette Eglise dans le consistoire du 12 novembre, il reçut le pallium dans celui du 24 décembre de la même année, et prêta serment de fidélité au
roi le 27 juin 1704, dans la chapelle du palais de Versailles. Le 24 août suivant, il harangua le roi au nom des députés des Etats de Languedoc. Après avoir réglé son diocèse avec cette sagesse et cet esprit d'ordre qui lui étaient si naturels , il voulut que la ville de Narbonne où il avait résolu de faire sa résidence , éprouvât la première les bienfaits qu'il voulait répandre dans la province de Languedoc. Pour rendre le commerce de cette ville plus florissant , il ût réparer le port de la Nouvelle. La nef de l'église de Saint-Just, qui avait été regardée depuis plus de quatre cents ans, comme un ouvrage presque impossible, par la difficulté du terrain et par la dépense prodigieuse qu'il fallait faire pour l'exécuter, n'épouvanta point notre archevêque : il n'en eut pas plus tôt] formé le dessein , qu'il trouva le moyen de l'exécuter. Si sa vie eut été plus longue, il aurait eu la consolation de voir achevé ce superbe édifice, mais tout imparfait qu'il est, il immortalisera le nom de l'archevêque qui l'a élevé, comme le magnifique chœur de cette église a conservé la mémoire du pape Clément IV qui en a jeté les premiers fondements. Ce fut le 17 juin 1708 que M. de la Berchère en posa la première pierre où fut gravée une inscription latine que l'on peut traduire ainsi : « Au Dieu très-bon et très-grand. Le 17 juin 1708, 3e dimanche après la Pentecôte , Charles, archevêque et primat , le Chapitre métropolitain et primatialt les citoyens de Narbonne ont posé la première pierre de ce temple. » On plaça au milieu de cette pierre quelques reliques de saint Just et de saint Pasteur, patrons de l'église , renfermées dans une boite en argent, ayant la forme d'une grande médaille, sur laquelle on grava l'inscription suivante : Suscitavit Dominus spiritum ducis Juda et spiritum sacerdotis magni et spiritum reliquorum de omni populo et ingressi sunt, et faciebant opus in domo Domini.
M. de la Berchère, connaissant les besoins de l'Etat et ceux des peuples , a constamment gardé le caractère de parfait médiateur. S'il consentait comme président-né des Etats de Languedoc à donner au roi des secours extraordinaires, il obtenait toujours quelque faveur pour le peuple : l'Etat était secouru, la province n'était pas absolument épuisée. C'est par ces ménagements presque impossibles à garder dans des temps durs et difficiles, que sans refuser le tribut à César, le peuple a toujours * eu son nécessaire. Recommandable par son zèle pour les intérêts et pour la gloire de son pays autant que par son amour pour les
lettres, ce prélat qui, depuis la création de la Société des sciences de Montpellier en 1706, y occupait une place d'associé honoraire, conçut et forma le premier le dessein d'une Histoire complète du Languedoc, où en détaillant tous les faits, on n'oublierait rien de ce qui concerne les mœurs, les coutumes et le gouvernement politique des peuples (Préf. de YHist. de Languedoc, page 1). Il le proposa dans l'assemblée des Etats tenus à Montpellier au mois de janvier 1709 , et après y avoir représenté les avantages qu'on pouvait en espérer, il eut la gloire de se voir chargé de la conduite de cet ouvrage. Ce judicieux prélat en confia l'exécution aux religieux Bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur, et l'on sait avec quel succès dom Claude de Vie et dom Vaissète surent remplir leur mission.
L'archevêque de Narbonne présida, en 1715, l'assemblée générale du clergé de France, et il fut redevable de cet honneur à sa probité et à son érudition autant qu'au rang distingué qu'il tenait dans l'Église. On peut connaître le goût que ce savant prélat avait pour les sciences, par la nombreuse et excellente bibliothèque qu'il avait réunie dans son palais archiépiscopal , avec des soins et une dépense infinie. L'étude et la grande attention qu'il donnait aux affaires, tant de la province que de son diocèse ruinèrent sa santé déjà faible. Il partit de Narbonne pour aller à Paris, mais une dangereuse maladie , qui fut Pavant-coureur de celle qui termina ses jours , l'arrêta à Montpellier. Depuis ce temps , il ne regarda plus la vie que comme une préparation à la mort. Cette idée ne l'empêcha pas de travailler avec son zèle ordinaire aux affaires de l'Eglise, de la province, et de son diocèse. Il refit son testament pour en augmenter les legs en faveur des églises, des hôpitaux et des pauvres, surtout de ceux qui étaient dans les localités où il avait eu des bénéfices. Quant à sa bibliothèque , il la donna aux Jésuites de Toulouse pour y être conservée dans son entier. Sa mort qui arriva le vendredi 2 juin 1719, fut douce et paisible, ainsi qu'il l'avait souhaitée. On l'inhuma dans la chapelle consacrée à saint Charles dans son église métropolitaine.
M*7 de la Berchère était prieur commendataire de Saint-Maurice de Senlis, et depuis 1707, abbé de Saint-Gilles, au diocèse de Nîmes. On a de lui : Statuts synodaux du diocèse de Lavaur, Toulouse, 1679, in-12 ; Addition à ces statuts, Toulouse, 1695, et Paris , 1697 , in-12 ; Harangue au roi Louis XIV en 1701 , au nom du clergé assemblé extraordinairement cette année , sur
l'avènement de Philippe V à la couronne d'Espagne, Paris, 1701, in-4° ; Harangue au roi Louis XV, au nom du clergé sur son avènement à la couronne, Paris , 1715, in-4° ; Ordonnances de Charles le Goux de la Berchère, au diocèse d'Albi, 1701 , in-8°; Oraison funèbre d'Hyacinthe Seironi, archevêque d'Albi, 1703, in-4°; Propre des Saints du diocèse d'Albi, in-8°; Lettre de M. de la Berchère à l'abbé Guyot, sur la mort de l'abbé Joly, chanoine de Saint-Etienne de Dijon dans Y Abrégé de la vie de Joly et dans la vie du même, donnée par le P. Beaugendre , bénédictin ; Lettre au P. Mabiilon datée d'Albi le 29 décembre 1691, dans le tome I«, page 397, des Œuvres posthumes des PP. Mabiilon et Ruinard, parmi les lettres et écrits sur les études monastiques. M. de la Berchère fut aussi nommé commissaire par le clergé le 20 août 1705, avec d'autres prélats, pour surveiller l'édition du Recueil des actes, titres et mémoires concernant le clergé. Il favorisa beaucoup la nouvelle édition que les Bénédictins commencèrent en 1715 de la Gallia christiana.
H portait pour armoiries : d'argent , à une tête de Maure de sable , tortillée d'argent , surmontée de deux coquilles d'or.