DU LUC
L'illustre famille des Vintimille, issue des anciens marquis d'Yvrée, rois d'Italie, tirait son nom d'un comté situé dans l'État de Gênes, qu'elle échangea pour d'autres terres avec les comtes de Provence. L'archevêque d'Aix qui fait l'objet de cette notice, appartenait à la branche des Vintimille, comtes de Marseille du Luc, et était né'dans le diocèse de Fréjus le 15 novembre 1655 , du mariage de François de Vintimille , maréchal de camp des armées du roi, mort le 2 février 1667, et d'Anne de Forbin de la Marthe, sa seconde femme. Son frère fut Charles- François de Vintimille, comte du Luc, lieutenant-général de Provence, mort au château de Savigny le 19 juillet 1740, et inhumé dans l'église Notre-Dame de Paris. Son oncle fut Jean de Vintimille, qui occupa le siège épiscopal de Toulon depuis le mois de septembre 1675 jusqu'à sa mort arrivée le 15 novembre
Ce dernier prélat le lit chanoine de sa cathédrale aussitôt qu'il eut terminé sa licence à la faculté de théologie de Paris, et il était prieur de Flassans, de Saint-Pierre et de Sainte-Catherine du Luc lorsque, par un brevet royal du 27 juin 1684, le roi le désigna pour monter sur le siège épiscopal de Marseille. Les démêlés de la cour de France avec le Saint-Siège retardèrent sa préconisalion jusqu'au 9 janvier 1692. Jusqu'à cette époque cependant, il administra le diocèse en qualité de vicaire-géuéral. Des bulles lui ayant été accordées dans le consistoire du 21 du même mofs, M. de Vintimille fut sacré le 25 mars suivant, dans l'église de Notre-Dame la Major, sa cathédrale, par Louis de Thomassin , évéque de Sisteron , assisté de Louis Aube de Roquemartine, évêque de Saint-Paul -Trois-Chàteaux, et de Louis- Joseph Adhémar de Monteil, évêque de Carcassonne. Le lendemain, il flt prendre en son nom possession de Tévêché par l'abbé de Vintimille, son parent, chanoine de la cathédrale.
ARCHIDIOCÈSE DAIX. 197
L'année suivante, le nouveau prélat termina à l'amiable un procès qui durait depuis longtemps entre les évêques de Marseille et les religieux de l'abbaye de Saint-Victor qui voulaient se maintenir dans de prétendues exemptions abusives et contraires à la juridiction épiscopale. En 1698, il tint un synode où il publia de sages statuts pour le rétablissement et le maintien de la discipline ecclésiastique, et il eut la satisfaction de-voir établir de son temps l'hôpital des Incurables, et les écoles charitables pour les filles de la paroisse de Sa;nt-Perréol. En 1700, il consacra l'église des Chartreux et celle des Capucins.
Après avoir sagement et sans secousse gouverné pendant près de seize années ce diocèse, M. de Vintimille fut nommé par le roi, le 1« février 1708, à l'archevêché d'Aix, pour lequel il fut préconisé dans le consistoire du 30 avril suivant, où le sacré pallium lui fut accordé. Il prêta serment de fidélité entre les mains de Louis XIV, le l«r juillet de cette année, dans la chapelle du château de Fontainebleau.
M. de Vintimille'fit, le 11 août 1708, prendre possession de l'archevêché par le chanoine Paul-Albert de Forbin la Barben , son procureur ad hoc en attendant qu'il pût le faire lui-môme en personne, à son retour de Paris : ce qu'il fit le 4 novembre de cette même année, jour où il reçut le pallium. Ayant fait demander au chapitre s'il voulait se défaire de la croix archiépiscopale de Me de Cosnac, il lui fut répondu que non-seulement on la lui céderait, mais encore qu'on le priait de l'accepter en pur don. Cette délibération annonçait de la part des chanoines de Saint-Sauveur, le désir de vivre en bonne intelligence avec le prélat, qui, de son côté, plein de bienveillance et de bonté, ne souhaitait rien tant que de trouver dans son clergé de pareils sentiments auxquels il répondit toujours de son mieux. On le paya de retour comme il le méritait.
Le cardinal de Grimaldi, nous l'avons dit, avait fait bâtir à Puy-Ricard un magnifique château, mais M. de Vintimille, qui apparemment le trouvait trop somptueux et d'un trop lourd entretien pour un archevêque moins riche que celui qui l'avait fait construire , sollicita et obtint en 1709, du roi , la permission de le faire démolir. Parmi les morceaux précieux qui décoraient cet édifice, se trouvaient sur le dôme de la chapelle une grande statue de marbre représentant Jésus-Christ ressuscité, et une urne de jaspe. On plaça la statue à Saint-Sauveur derrière et au-dessus du maître-autel , sur la porte de la chapelle
de Saint-Mitre , et l'urne fut placée dans la niche de la crédence du grand autel de cette époque; mais lors de sa reconstruction en marbre, on la mit dans la chapelle de Saint-Jean -Baptiste qui appartenait à la famille d'Est ienne Saint-Jean.
Pour subvenir aux dépenses de la construction du nouveau grand autel qu'on commença en 1719, le chapitre vendit un ancien tabernacle d'argent du poids d'environ 50 marcs, et cette vente produisit la somme de 2,440 livres 19 sous, à laquelle somme se joignit celle de 2,000 livres léguées par le chanoine Joseph de Thoron. La peste ayant interrompu les travaux, on ne finit ce grand autel qu'en 1730 , sous M*r deBrancas, qui contribua non-seulement à la dépense qu'il occasionna, mais encore a la reconstruction de l'orgue. La générosité dont ce prélat fit preuve en cette circonstance engagea le chapitre à lui faire remise de son droit de bonnet.
En 1710, M. de Vintimille se trouvant à Paris, rendit une ordonnance portant condamnation de la doctrine émise par Antoine Léget, prêtre du diocèse de Fréjus, supérieur du séminaire d'Aix , qui se justifia dans une brochure imprimée, signifiée aux grands- vicaires, et quitta sa place. L'archevêque, qui avait le cœur bon, mais dont les lumières n'étaient pas des plus brillantes, n'agit en cette affaire que sous l'impulsion des Pères Jésuites. Antoine Léget, dénoncé a la cour, fut exilé en plusieurs endroits , et ne devint véritablement libre qu'après la mort de Louis XIV. A cette époque, le cardinal de Noailies, toujours prêt à favoriser les jansénistes , appela à Paris Antoine Léget qu'il avait eu occasion de connaître en 1700 , à Aix , où il était passé. Il le plaça dans la maison de Saint-François de Sales, et lui confia la direction de la communauté de Sainte-Pélagie.
La même année, M/de Vintimille obtint un arrêt du conseil qui , au mépris des dispositions du cardinal de Grimaldi , annula l'établissement d'une communauté fondée par ce prélat pour régir le séminaire qu'il avait créé, avec la condition qu'il ne pourrait jamais être uni, sous quelque prétexte que ce fût, à aucune communauté séculière ou régulière. Cet arrêt fut obtenu avec d'autant moins de difficulté, que M. de Vintimille avait fait usage de tout son crédit pour que les choses tournassent ainsi qu'il le désirait.
Pendant son séjour à Paris, où il assista à l'assemblée générale du clergé, il sacra le 6 avril 1710, dans l'église du noviciat des Jésuites, François deValbelle de Tourves, évêque de Saint-
ARCHIDIOCÈSK D'AIX.
Orner. Le 25 juillet suivant, il fut nommé abbé commendataire de Saint-Denys de Reims.
De retour dans son diocèse, M. de Vintimille en commença la visite générale et le quitta de nouveau pour venir à Beauvais conférer l'onction épiscopale dans la cathédrale de cette ville , le 2 août 1711, à Jacques de Forbin-Janson, archevêque d'Arles. Il sacra également dans l'église métropolitaine de Saint-Sauveur, le 26 août 1714, Jacques Maurel du Chaffaut, évôque de Saint- Paul-Trois-Chàteaux .
Pendant les années 1720 et 1721 , où la peste affligea la ville d'Aix, qui perdit alors 7534 de ses habitants, l'archevêque ne cessa de donner, comme un bon pasteur, des témoignages non équivoques de son zèle et de sa charité pour les malheureuses victimes du terrible fléau. Il visitait lui-même les malades, il les consolait et leur donnait tous les secours spirituels et temporels dont ils avaient besoin. Quoique la majeure parlic du clergé eût lâchement pourvu par la fuite à sa sûreté , il demeura à Aix huit bénéficiers et cinq chanoines , y compris le prévôt Benjamin de Lavergne de Juliac, qui, tout animés d'un zèle bien louable, continuèrent à faire l'office, non en chantant, mais à voix basse , excepté le jour de Noël et le dimanche à vêpres. Le jour de Pâques, 13 avril 1721, l'office fut solennellement célébré, ainsi que le jour de la Pentecôte, quoique la contagion fût alors très- violente. On fit môme la procession de la Fête-Dieu dans le cloître après une messe basse célébrée par l'archevêque. Le 2 juillet suivant , le chapitre fit vœu de célébrer chaque année , le dimanche après l'octave du Saint-Sacrement, la fête du Sacré-Cœur de Jésus. L'archevêque , le chapitre et la ville s'obligèrent aussi par un vœu solennel de faire tous les ans une procession solennelle le jour du saint Nom de Marie , qui est le dimanche dans l'octave de la Nativité de la Vierge. Lorsque le fléau eut cessé et que le parlement, qui s'était retiré à Saint-Rem i pour y rendre la justice, fut revenu à Aix, au mois de novembre 1721 , on chanta le 19 de ce mois un Te Deum solennel d'actions de grâces. C'est alors qu'on fit construire hors des murs , auprès du chemin d'Avignon, une chapelle en l'honneur de saint Roch, qu'on invoqua partout pour demander à Dieu la cessation de la peste.
Non moins que M. de Belsunce, M. de Vintimille s'illustra alors par son courage, par sa charité, par l'héroïsme de son dévouement, et sa, conduite en ces circonstances douloureuses
lui valut successivement l'honneur d'être nommé abbé de Belleperche le 8 janvier 1721, dom d'Aubrac le 17 octobre 1723, président de l'assemblée du clergé de cette année, et commandeur de l'ordre du Saint-Esprit le 1er janvier 1725.
En 1726, M. de Vinti mille fit travailler à la réformation des offices propres du dipcèse d'Aix. Le P. Chaillot, de la doctrine chrétienne, curé du faubourg, en fut le principal auteur. Les hymnes en sont assez poétiques, celles de Sainte-Madeleine et du Sacré-Cœur de Jésus ne sont pas de lui, mais bien du célèbre Santeuil, chanoine de Saint-Victor. On ne crut pas devoir rien changer à la tralilion de Provence sur sainte Madeleine, saint Maximin , etc. Ce sujet donna lieu à une longue discussion insérée dans les registres capitulaires, à la date du 30 mars 1726.
Le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, étant mort le 4 mai 1729, M. de Vintimille, qui, en 1726, avait été l'un des présidents de l'assemblée du clergé de France, et qui avait déjà rempli deux sièges importants , fut nommé pour le remplacer par brevet royal du 12 du môme mois, et partit peu de jours après pour aller prendre la conduite du nouveau troupeau que la Providence lui confiait. Il fut fort regretté à Aix de tout le monde, à cause de sa bonté, et surtout de son chapitre avec lequel il avait toujours vécu d'une manière franche et cordiale.
M. de Vintimille arriva dans la capitale le 24 du même mois. Préconisé dans le consistoire du 6 juillet suivant, il obtint ses bulles dans celui du 3 août, prêta serment de fidélité au roi le 4 septembre, reçut le lendemain le pallium des mains du cardinal Henri Thiard de Bissy, évêque de Meaux, et prit possession de sa nouvelle Église le 6 du même mois de septembre. Le 19 décembre de cette année , il prit séance au parlement comme duc de Saint-Cloud et pair de France.
Placé à la tête d'un diocèse que la faiblesse et le? préventions de son prédécesseur avaient rempli de prêtres livrés à la discorde, M. de Vintimille également éloigné de l'exagération des jansénistes et des molinistes, aurait voulu, de prime-abord, apaiser toutes les querelles et surtout arrêter les persécutions et , les violences dont le schisme semblait fournir le prétexte. Mais la chose était loin d'être facile, aussi lui fallut-il s'armer bientôt de patience pour supporter les affronts que recevaient tous les jours sous ses yeux l'autorité de l'Église et la sienne. Le cardinal de Fleury, alors premier ministre, l'avait appelé des extrémités de la France pour combattre des théologiens çutichés d'opinious
ÀRCHIDIOCÈSE D'AIX.
trop sévères, opinions du reste condamnées par l'Église, M. de Vintimille était peu ardent sur ces matières, et d'ailleurs d'un caractère doux et faible comme son prédécesseur. Prenant les ordres du cardinal-ministre, et influencé aussi par Boyer, peu après évôque de Mirepoix, chargé de la feuille des bénéfices, il publia, dès le 29 septembre 4729, une ordonnance et une instruction pastorale pour l'acceptation de la bulle Unigenitus. Il y assurait les fidèles que la Constitution, loin de donner atteinte à la pureté du dogme et de la morale et de blesser nos libertés, condamnait au contraire des erreurs capitales. Il montrait les tristes suites de la résistance à cette loi de l'Église % la docilité anéantie dans les fidèles , le vicaire de Jésus-Christ calomnié, ses intentions dénaturées, l'autorité des évôques méconnue, toute subordination détruite et une foule d'écrits séditieux paraissant pour semer partout l'esprit de haine, de révolte et d'indépendance.
Le jour môme de sa prise de possession , M. de Vintimille avait engagé le chapitre métropolitain à accepter la bulle, et dès le lendemain le chapitre, à l'exception seulement de quatre de ses membres^éclara adhérer au mandement du cardinal de Noailles du M octobre 1728. Mais en revanche, les autres réfractaires semblèrent redoubler d'audace, et le 23 septembre, vingt-huit curés de Paris écrivirent au nouvel archevêque pour lui représenter l'alarme de quelques-uns de leurs paroissiens qui craignaient de perdre leurs confesseurs, et pour lui exposer en même temps leurs appréhensions relativement à la légende de Grégoire VII introduite dans la liturgie , et à la conduite qu'il tiendrait à leur égard. Le prélat dissimula cette injure et n'en publia pas moins son ordonnance. Ses exhortations ne ramenèrent que très-peu de ces malheureux égarés et qui persistaient dans leur désobéissance à l'Église. Le Journal de l'abbé Dorsanne, nous offre quelques échantillons de la licence de cette époque. « On a affiché l'ordonnance, dit-il, mais le peuple n'a pu la souffrir. Elle a été, en quelques endroits, presque aussitôt enlevée que placée, en d'autres déchirée et presque partout barbouillée d'encre et de boue, i» Et un prêtre applaudissait à ces excès! Il approuvait une troupe ameutée pour jeter dans la boue un mandement de son archevêque! L'esprit d'opposition et la hardiesse des pamphlets forent bientôt à leur comble et présagèrent les troubles qui signalèrent tout l'épiscopat de M. de Vintimille.
Le 8 novembre suivant, la Faculté de théologie qui , depuis
Digitize
quatorze anst donnait l'exemple de l'insubordination et de l'amour des nouveautés, se réunit pour décider sa soumission à l'Église. Le syndic , c'était alors le docteur Romigny, exhorta les autres docteurs à nommer des députés chargés de terminer cette grave affaire. On en choisit douze, à la tête desquels était le docteur Honoré Tournély, non pas, dit la conclusion, pour examiner si la Constitution a été reçue, car la Faculté reconnaît l'avoir acceptée, le 5 et le 10 mars 1714, et déclare qu'elle l'accepte encore, s'il en est besoin , mais pour chercher les moyens de ramener ceux qui s'opposent à un décret ayant force de loi dans toute l'Église. Quarante-huit docteurs exclus, auxquels d'autres se joignirent depuis, protestèrent et tentèrent môme de se procurer un appui au parlement qui rejeta leur requête. Le 1« décembre, 94 voix contre treize ratifièrent la conclusion précédente. Le 15, les députés firent leur rapport et dirent qu'après avoir examiné ce dont on les avait chargés, ils s'étaient convaincus que la Compagnie avait librement et respectueusement accepté la Constitution en 1714; que ce qui avait été fait depuis, pour tâcher d'anéautir cette acceptation solennelle , méritait d'être enseveli dans un profond silence ; que , dans ces temps de trouble et de confusion, la doctrine ancienne de la Faculté avait été altérée; qu'on s'était oublié jusqu'à établir de nouveaux dogmes qui détruisaient l'autorité de l'Église dispersée, anéantissaient celle du chef de l'Eglise et des premiers pasteurs, accordaient à de simples prêtres le droit de juger des matières de la foi, consacraient les démarches les plus irrégulières, et représentaient l'Église comme couverte de ténèbres et presque entièrement éteinte.
L'avis des commissaires fut donc que la Faculté reconnût et ratifiât les décrets de 1714, qu'elle reçût de nouveau avec respect la Constitution comme un jugement dogmatique de l'Église universelle, révoquât l'appel et les actes contraires à cette décision, rejetât les opposants de son sein et déclarât qu'elle, ne recevrait plus que ceux qui auraient donné des marques certaines de leur soumission à la bulle. Tout ce rapport fut adopté et forma la conclusion , qui fut encore confirmée au mois de janvier suivant. Les actes de la Faculté furent imprimés. Les docteurs des provinces y adhérèrent aussi bien que ceux qui étaient à Paris, et il y en eut en tout sept cent sept, dont trente-neuf évêques, qui souscrivirent ces décrets. La Faculté se montra toujours depuis fort zélée à soutenir la réputation de sagesse et de
ARCHIDIOCÈSE D'àIX
doctrine dont elle avait si souvent donné des preuves. L'éclipsé qu'elle avait soufferte lui apprit à repousser avec soin toutes les nouveautés et à s'en défier à l'avenir. Une conduite si louable ne manqua pas toutefois de lui attirer des injures. G'est alors qu'un conseiller au parlement qui joua bientôt après un rôle fort actif, appela en pleine grand'chambre la Faculté une misérable carcasse. Cette dénomination parut un trait de génie et ne tarda pas à être répétée depuis dans d'autres feuilles. On sait que les vaincus aiment souvent à se venger de leurs défaites par des injures.
En 1730, M. de Vintimille eut à présider l'assemblée générale du clergé de France, ainsi que cela lui était arrivé plusieurs fois pendant qu'il occupait le siège d'Aix. Le 24 mars de cette année, Louis XV avait donné une déclaration pour assurer l'exécution des bulles contre le jansénisme , et à cette époque , il semblait de plus en plus nécessaire de mettre un frein à la licence des écrits qui se publiaient dans le diocèse. Elle était portée si loin que le parlement de Paris même avait dû faire taire ses propres sentiments pour la réprimer. Il condamna au feu des Remontrances à l'archevêque de Paris, comme prêchant la désobéissance avec un emportement et un scandale intolérables. Peu après , il fit subir la même peine à un écrit où l'on détournait les fidèles de tout confesseur acceptant. Mais ces flétrissures n'allaient pas à la source du mal. La plupart des autres libelles étaient épargnés. En composer et en répandre, étaient à des yeux fascinés une œuvre méritoire. On en eut dans le même temps un exemple. Un colporteur d'ouvrages prohibés, ayant été arrêté en flagrant délit, fut mis au carcan , mais tel était le respect pour les lois qu'on voulut transformer cette flétrissure en une espèce de triomphe pour le coupable. On l'escorta avec honneur, on le combla publiquement d'éloges, et le rédacteur des Nouvelles ecclésiastiques , le journal du parti, n'eut pas honte de l'appeler un captif de Jésus-Christ.
M. de Vintimille, effrayé d'un tel esprit d'égarement, s'en plaignit au roi et lui exposa, le 8 février 1730, toute l'étendue des maux de son diocèse. Le prince lui répondit lui-même qu'il était tout disposé à prêter son bras à l'Église. En effet , il donna le mois suivant sa déclaration. Après s'être plaint de l'audace des déclamations et des artifices des réfractaires , Louis XV ordonnait que tous les ecclésiastiques seraient astreints à signer purement et simplement le Formulaire , que ceux qui le refu-
seraient perdraient leurs bénéfices; que la Constitution Unigenihts , qui était déjà une loi de l'Église par l'acceptation qui en avait été faite, serait aussi regardée comme une loi de l'État, et respectée comme telle; que le silence prescrit serait toujours observé, sans néanmoins que, sous ce prétexte, on entendît empêcher les évêques d'instruire leurs peuples sur l'obligation de se soumettre à la bulle. Il défendait d'exiger des ecclésiastiques d'autre souscription que celle du Formulaire , sans pourtant que cette défense pût ôter aux évêques le droit de refuser les ordres ou les bénéfices à ceux qui auraient renouvelé leur appel depuis 1720, ou écrit contre la bulle, ou tenu des discours injurieux à l'Église ou à l'épiscopat. La déclaration allait ensuite au devant des appels comme d'abus, et prescrivait que, dans les cas ci-dessus, ils n'auraient aucun effet suspensif, mais dévolutif seulement; que les causes de refus dans ces cas ne pourraient être regardées comme des moyens d'abus, et que, s'il y avait d'autres causes d'appel , les tribunaux ne prononçassent que sur celles-là, et renvoyassent pour les premières par devant les juges ecclésiastiques. Le roi finissait par renouveler les peines et les défenses contre ceux qui attaqueraient les constitutions, soutiendraient les erreurs condamnées et insulteraient le pape et les évêque3 , et il enjoignait aux parlements de tenir la main à l'exécution de ces mesures et à prêter aux évêques le secours nécessaire pour faire observer leurs ordonnances.
Telle était la déclaration royale, mai3 comme on pouvait craindre quelque opposition à l'enregistrement, Louis XV alla, le 3 avril suivant , tenir son lit de justice au parlement. Le chancelier d'Aguesscau y lit l'éloge de la loi , exposa les motifs qui l'avaient dictée et recueillit les voix. L'enregistrement fait, le roi fit défense au parlement de délibérer sur cet objet et se retira. Celte défense choqua les magistrats qui s'en plaignirent. L'abbé Pucelle, surtout, se récria vivement à ce sujet, et fit arrêter des remontrances, auxquelles le roi répondit, par l'organe du chancelier d'Aguesseau, qu'il maintiendrait ce qu'il avait fait, et que le parlement devait, avant toutes choses, s'occuper de rendre la justice, et donner l'exemple de la soumission. Ce n'était point là le compte de quelques meneurs qui voulaient se signaler en faisant du bruit; et qui, du reste, étaient connus non-seulement par leur attachement au parti janséniste, mais encore par leur respect pour le diacre Pàris, pour les prétendus miracles opérés sur son tombeau dans le oi-
ARCHID10CÈSE D^IX.
metière de Saint-Médard et môme pour les convulsions. L'Église avajt peu de protection à attendre d'eux, mais la déclaration du 24 mars étant émanée du souverain, il ne restait, ce semble, à ces magistrats, qu'à tenir la main à son exécution. Ils refusèrent constamment et rendirent même cette année plusieurs arrêts absolument opposés à la déclaration, accueillirent plusieurs ecclésiastiques qui , aux termes de cette loi , devaient être privés de leurs bénéfices et les en maintinrent en possession.
Divers membres du clergé se trouvant dans le cas prévu par la déclaration du 24 mars et ayant refusé de rétracter leur appel et de signer le Formulaire , M. de Vintimille les proclama rebelles aux constitutions apostoliques et aux lois de l'État, et nomma en conséquence d'autres ecclésiastiques à leur place. Ils en appelèrent, comme d'abus, devant le parlement qui admit leur appel, et celui de quelques autres prêtres dé divers diocèses de la province de Paris. Bieu plus, quarante avocats se mirent sur les rangs pour .les défendre et publièrent une consultation où la puissance royale n'était pas plus ménagée que l'autorité ecclésiastique. Le roi évoqua cette affaire à son conseil , qui supprima la consultation comme injurieuse à son pouvoir, séditieuse et tendante à troubler la tranquillité publique.
Le 10 janvier 1731 , l'archevêque de Paris publia contre cette consultation des quarante une Ordonnance et Instruction pastorale où il s'attachait à prouver cinq chefs principaux, 1° que l'Eglise est une véritable puissance indépendante pour ce qui la regarde, comme la puissance temporelle; 2° que les évêques ont le droit de faire des lois ; 3° que l'Église a une véritable juridiction qui n'est point bornée au for de la pénitence, mais qui s'étend au dehors et qui lui donne droit de prononcer des censures; 4° qu'elle a un pouvoir coactif qui s'exerce par la menace ou l'imposition des peines spirituelles; 5° enfln, que la distinction établie dans le mémoire entre le fond et l'exercice du pouvoir des clefs, est fausse, inconnue à l'antiquité, inventée par les auteurs protestants, et répétée par Richer et Quesnel. M. de Vintimille Dnissait par condamner la consultation , comme renfermant ou favorisant , sur les cinq chefs cités , plusieurs principes faux, pernicieux , destructifs de la puissance et de la hiérarchie ecclésiastique , erronés et même hérétiques.
Le procureur général au parlement appela , le 5 mars suivant, comme d'abus de cette ordonnance à laquelle avaient adhéré Christophe-Louis Turpin de Crissé de Sanzay, évêque de Nantes;
Pierre Guérin de Tencin , archevêque d'Embrun, et quelques autres prélats. Maltraité par le parlement, M. de Vintimille présenta au roi un mémoire , et ce prince lit droit à ses réclamations. Le 30 'juillet , il évoqua l'affaire |à lui et permit à l'archevêque de Paris de publier son Ordonnance. Les quarante signataires de la consultation, choqués de ce procédé royal, s'empressèrent de protester et fermèrent leur cabinet. C'était un moyen d'intéresser le public dans leur querelle. A les entendre, l'honneur du corps des avocats était outragé, et chacun de leurs confrères devait les soutenir. Bientôt les plus riches se cotisèrent pour gagner les autres; ceux qui ne veulent pas cesser d'exercer sont exposés à mille avanies. Cette cabale eut peut-être mérité un traitement sévère, mais le pouvoir se montra faible en cette circonstance. Dix des plus ardents avocats furent exilés, et, comme ce châtiment ne ramenait point les autres, on poussa l'extrême complaisance jusqu'à négocier avec eux. Le 26 novembre, ils voulurent bien rentrer au palais, et quelques jours après, un arrêt du conseil annonça qu'ils étaient éloignés de soutenir les faux principes censurés par M. de Vintimille. Les dix exilés furent rappelés, et l'on apprit, par cet exemple , qu'une résistance persévérante pouvait triompher de l'autorité du prince.
Dans l'intervalle de ces débats judiciaires, et le 15 juillet de cette même année 1731 , M. de Vintimille publia un mandement sur un prétendu miracle attribué à l'intercession du diacre Pâris. François de Paris, né le 30 juin 1690 , à Paris, y était mort le 1« mai 1727. Fils d'un conseiller au parlement qui le destinait à lui succéder dans sa charge , il étudia d'abord le droit, mais son éloignement du monde le porta irrésistiblement vers la carrière ecclésiastique et il obtint d'entrer au séminaire de Saint-Magloire. Le zèle qu'il montra dans les fonctions de catéchiste le fit charger de la supériorité des jeunes clercs de Saint- Côme, et bientôt après, il fut promu au diaconat. Par une pratique assez commune dans le parti janséniste, il ne voulut point être élevé au sacerdoce , et , retiré dans une modeste maison du faubourg Saint-Marceau , il s'imposa un travail manuel pour augmenter le fonds des aumônes qu'il distribuait avec une ardente charité. Les jeûnes, les macérations et les veilles minèrent si promptement sa santé, qu'il mourut à l'âge de trente-sept ans. Le fanatisme songea aussitôt à exploiter la vénération qui entourait le pieux diacre. On imagina d'en faire un saint et un
ARCniDIOCÈSE D'AIX. 207
saint à miracles. C'eût été en effet , un grand relief pour une cause à laquelle on savait qu'il était extrêmement attaché. On l'enterra donc dans le petit cimetière de la paroisse Saint-Médard , où son tombeau devint peu à peu le rendez-vous d'une foule crédule. Des gens séduits en attirèrent d'autres à leur séduction. L'appât de la nouveauté, l'amour du merveilleux, l'exemple toujours si contagieux , des vues intéressées, peuplèrent ce cimetière d'une multitude facile à enthousiasmer et qui, par ces dispositions, était portée à croire, sur les plus légères apparences, tout ce que l'on voulait lui persuader. On éprouvait d'ailleurs le besoin d'avoir des miracles. Terrassés par l'autorité, les jansénistes ne voyaient plus que des prodiges capables d'étayer une cause désespérée. Un de leurs écrivains avait même avoué , que l'autorité de la bulle était telle qu'il n'y avait plus que les miracles pour la contrebalancer. Peut-être qu'en les supposant réels , il serait encore permis de mettre en question à qui il faut croire , ou de l'autorité, ou des prodiges quand ils sont en opposition. Les miracles du cimetière Saint-Médard n'étaient pas de nature à soutenir l'examen et il fallait qu'un ban* deau bien épais couvrit les yeux des partisans de ces misérables prodiges, pour leur en cacher le ridicule et la fausseté. Leur nombre seul les rend suspects. Plus de deux cents, opérés en peu d'années , tandis que depuis plusieurs siècles le ciel semble avare de ces faveurs extraordinaires, ne seraient-ils pas un grand changement dans l'économie de la Providence?
Un des premiers miracles allégués était celui qu'on disait s'être opéré sur une fille nommée Anne le Franc, âgée de 36 ans, et affligée depuis vingt-sept d'une multitude de maux qui en faisaient un cadavre ambulant. Rien de plus affreux que l'état où elle était réduite, si on en croit la relation. Oppression .continuelle, enflure générale, crachements de sang, fièvre dévorante, anéantissement total, insomnie, privation de la vue, tout cela disparut en un moment et comme par enchantement, le 3 novembre 1730, au tombeau du diacre Pâris. Cent vingt témoins prêtèrent leur signature pour certifier ce fait. Qui n'eût cru qu'un miracle si bien attesté était à l'abri de la critique ? Cependant la vérité ne tarda pas à se foire jour. On entendit quarante des témoins, et, entre autres, la mère, le frère et la sœur d'Anne le Franc, ainsi que les médecins qui l'avaient traitée. Leurs dépositions dispensèrent d'en chercher davantage. Elles prouvèrent, 1° que la relation publiée blessait la vérité , en as-
surant que la maladie de cette fille était incurable , et que la guérison s'était faite instantanément au cimetière Saint-Médard ; 2° que, parmi les certificats imprimés, les uns avaient été surpris, ou extorqués, les autres altérés ou falsifiés; que plusieurs n'attestaient même pas tout le miracle, et que le reste était entièrement indigne de créance. Deux médecins et trois chirurgiens déclarèrent que la maladie n'était pas sans remède. La famille le Franc désavoua le miracle et démentit les faits. Plusieurs témoins assurèrent avoir vu cette fille depuis sa guérison prétendue et l'avoir toujours trouvée dans le môme état. Enfin , un grand nombre rapportèrent les importunités et les artifices dont on avait usé à leur égard pour surprendre leur signature ou altérer leur témoignage.
En conséquence de cette enquête, M. de Vintimille, pour détromper ceux que la relation avait pu séduire, déclara le miracle faux et supposé, défendit d'en publier d'autres et de rendre un culto religieux au sieur Pàris, et condamna une dissertation en faveur des prestiges de Saint-Médard. Mais la voix du pasteur pouvait-elle se faire entendre au milieu des clameurs d'une multitude mensongère ou crédule? On suggéra à la fille le Franc d'en appeler comme d'abus au parlement , et quatre avocats appuyèrent sa requête d'une consultation. On fit plus encore. Pour confondre le mandement d'une manière péremptoire, on mit en avant de nouveaux prodiges. Le 13 août 1731 , vingt-quatre curés de Paris présentèrent à leur archevêque une requête pour l'engager à reconnaître cinq nouveaux miracles. Les procédures faites pour les constater avaient été commencées sous le cardinal de Noailles, et ces prodiges étaient tellement avérés, au dire de ces ecclésiastiques, qu'il ne manquait plus que le sceau de l'Ordinaire pour les proposer à la vénération des fidèles.
M. de Vintimille ne s'étant pas pressé de satisfaire à cette requête dont la minute avait été déposée chez Savigny , notaire à Paris, vingt-deux curés de la capitale lui en présentèrent une seconde le 4 octobre suivant, pour le presser derechef d'informer juridiquement des miracles qui s'opéraient au tombeau de M. de Pàris. Ils lui en indiquaient treize nouveaux dont ils offraient d'administrer les preuves. Comme on le voit, les prodiges se multipliaient sous leurs mains. Bientôt, ils se succédèrent avec une rapidité incroyable. Chaque jour en voyait de nouveaux et la merveille du jour était effacée le lendemain par
ARCII1D10CÈSE D'AIX
une merveille plus étonnante. On en donnait de pompeuses relations que l'on distribuait avec profusion dans Paris et dans les provinces. Leur simple lecture indique assez qu'elles étaient toutes sorties du môme moule. La plupart, en effet, ne pouvaient avoir été dressées par ceux auxquels on les attribuait, gens pauvres presque tous et, qui, loin d'être en état de composer des descriptions soignées , ne savaient souvent ni lire ni écrire.
Ce qu'il y a de curieux dans ces récits , c'est que ces malades, dans l'excès de leur dévotion , pensent moins sur la tombe du célèbre diacre, aux besoins de leurs corps qu'à ceux de leurs âmes. Ils parlent tout uniment de leurs ferventes prières, de leur piété, et témoignent ne désirer leur guérison que pour la plus grande gloire de celui qu'ils appellent le bienheureux diacre, et pour la confusion de ses détracteurs. L'un ne songe qu'aux maux de l'Église, s'apitoie sur les ravages causés par la Constitution, déclame contre le»Pape et les évêqucs, et des dispositions si chréliennes lui obtiennent la santé qu'il ne demandait pas. Un autre sollicite la guérison d'un parent, d'un ami , et cet oubli de lui-môme lui mérite la sienne propre. Quelques-uns de ces miracles ont été démentis par ceux mômes sur lesquels on avait dit qu'ils s'étaient opérés. Dans plusieurs de ces récits, on découvre des signes évidents de fausselé. Là, c'est un malade réduit, si l'on veut l'en croire, à ne pouvoir plus marcher, et qui fait à pied une lieue et demie pour se rendre à Saint-Médard, Ici, c'est une fille atteinte d'une maladie secrète dont elle se prétend guérie, mais dont elle meurt quelque temps après. Ailleurs, un sourd-muet que l'on assurait avoir recouvré déjà l'usage de l'ouïe, et commencer à parler assez joliment , est amené devant M. de Vintimille, est interrogé, ne peut répondre à aucune des questions qu'on lui fait, et confond sans réplique, par son silence, ceux qui avaient vanté ce miracle comme incontestable.
Dans une autre relation , c'est un orfèvre qui raconte que « pendant un mois, il est allé tous les jours à Saint-Médard , qu'il y a éprouvé plus de deux cents convulsions accompagnées de beaucoup de joie et de dévotion, sans parler de quantité d'émotions violentes que lui occasionnaient les reliques et la tombe du diacre » et qui ajoute gravement qu'à la fin de tous ces sauts , il a été guéri , mais que pour l'empôcher d'oublier le bienfait, Dieu lui a laissé un doigt paralytique. Ces miracles étaient souvent môlés de convulsions, et ne s'opéraient môme,
ARCHIDIOCÈSE D*AIX. — 44 —
LA FRANCE TONTIFICALE.
dit-on, que par ce moyen. Mais une observation commune à presque tous, c'est qu'ils arrivaient à des personnes pauvres et de la classe la plus infime. Des savoyards, des gens à qui leur travail ne suffisait pas pour vivre, des mendiants, trouvaient fort commode de n'avoir, pour s'arracher à l'indigence, qu'à se supposer guéris d'une infirmité qu'ils n'avaient jamais eue, ou qu'à dissimuler qu'ils en souffraient encore. On les accueillait , on pourvoyait à leurs besoins. Les douceurs d'un tel élat n'étaient pas trop achetées à leurs yeux par leur complaisance à dire ce qu'on désirait. Quelquefois, car on profitait de tout, quand on trouvait quelqu'un qui commençait à se rétablir, par les moyens naturels, d'une maladie ou de tout autre accident, on l'engageait a cacher ce rétablissement, et à prolonger son mal aux yeux du public, jusqu'à ce que la guérison terminée, on en fit honneur à quelque pèlerinage à Saint-Médard ou bien à l'attouchement des reliques du sieur Pàris. Vautres fois, on employait encore en môme temps l'invocation du nouveau saint et les remèdes de l'art, et quand ceux-ci avaient opéré , on en était quille pour n'en pas parler dans la relation et pour n'attribuer le retour de la santé qu'à la protection du diacre. Plusieurs médecins certifièrent avoir ainsi traité et guéri dos gens, qui prétendaient ensuite devoir leur salut à des moyens surnaturels. C'est avec tous ces artifices employés à propos par des gens adroits, qu'on obtint tant de prodiges. Les temps apostoliques n'en avaient pas autant vu , qu'il s'en opéra alors à Paris dans le court espace de quelques années.
M. de Vintimille, qui avait cru ne pas devoir répondre d'abord aux requêtes de quelques-uns de ses curés, pour laisser évanouir les premières fumées de l'esprit de vertige , fit, en 1735, examiner les procès-verbaux qu'on lui avait adresses. Le promoteur de rofïicialité, l'abbé Thomassin , en discuta l'autorité et se convainquit que les cinq guérisons alléguées dans la première requête des curés étaient ou fausses ou naturelles. Son rapport entièrement bien fait et dirigé par une critique sage, fut suivi d'une ordonnance de M. de Vintimille en date du 8 novembre 1735. Le prélat y anéantissait les cinq prodiges, passait ensuite à quelques autres qu'il convainquait égalemeut de faux , s'élevait contre l'ignominie des convulsions, et finissait par déclarer les procès- verbaux et les miracles destitués de preuves et indignes de créance , par défense de publier ces miracles et de les attribuer au sieur Pàris, et par condamner une proposition
» ARCH1DI0CÈSE D'àIX. 211
impie au moyen de laquelle on avait cherché à étayer ces impostures.
Depuis plus de six mois, le cimetière de Saint-Médard était devenu un théâtre où se jouaient les scènes les plus extravagantes. Vainement, par un mandement du 30 janvier 1732, M. de Vintimille avait condamné trois Vies du diacre Pàris1 et déclaré illégitime et illicite le culte que certains fanatiques lui rendaient. Les miracles prétendus opérés à son tombeau devenaient chaque jour plus fréquents, et à ces miracles, se joignait une sorte de maladie frénétique, résultat du désordre de l'imagination de ceux qui en étaient atteints , nous voulons parler des convi isions, et de leur délire.
Les chefs du parti janséniste s'étaient assemblés pour aviser aux moyens de détruire, par quelque coup d'éclat, reflet des derniers mandements de l'archevêque de Paris. Ils jugèrent que rien ne serait plus efficace qu'un miracle. On le demanda donc hardiment à Dieu. Un nommé Bescherand se Gt porteur de l'appel qu'on interjetait du mandement du 15 juillet 1731 et se présenta sur le tombeau du diacre, ne doutant nullement que son infirmité (il était boiteux) ne disparût à la fin de la neuvaine entreprise. Mais il s'en passa deux, et sa jambe ne se redressait point. Alors, les convulsions le prirent, il fut en proie a des mouvements violents, à des sauts, à des élancements, à des agitations furieuses, caractère ordinaire de ces sortes de scènes. Il fut décidé qu'elles équivalaient au miracle attendu. Pendant que Bescherand donnait ce divertissement à la foule des curieux et des oisifs, des scribes décrivaient minutieusement toutes les variantes de ses convulsions, et ces descriptions s'envoyaient dans les provinces. Cependant le boiteux restait toujours boiteux. Ce n'est pas qu'il ne s'opérât dans sa jambe des changements notables; il y eut telle séance où des experts constatèrent, qu'à force de sauter, elle s'était allongée d'une ligne, prodige dout on eut soin d'instruire le public dans de pompeuses relations.
Le convulsionnaire Bescherand se donna longtemps en spec-
1 Ces trois Vies étaient les suivantes : Vie du bienheureux F. de Paris , par Pierre Boyer, Paris, 4731, in-42, publiée pour la première fois sous le titre de : Vie d'un parfait ecclésiastique, Paris, 1731 , in-42. — Vie de François de Paris , par Jean- Louis Barbeau de la Bruyère , Paris, 1731 , in-12. — Vie du diacre Paris , par B. Doyen, Paris, 4731 , in- 42, réimprimée en 1733 , 4738 et 4788 dans le même format.
tacle , sans s'en trouver mieux. Tous les jours , il venait se mettre sur le tombeau du diacre, et là, représentant l'Église (car on ne craignait pas de lui appliquer ces mots : Personam gerit Ecclesiiv) , il se déshabillait, et, comme s'il eût été mu par un fluide électrique, recommençait ses sauts et ses gambades. Les louanges qu'on donnait à ce fou ridicule , l'accueil et les caresses qu'il recevait des fanatiques du parti , ûrent naître à d'autres le désir d'avoir aussi des convulsions. Ils en eurent, la folie gagna et la tombe devint un théâtre où accouraient des malades et des gens en santé qui briguaient l'avantage d'être convulsion naires. On voyait des hommes, ne gardant de leurs habits que ce que la décence leur faisait une loi de conserver, s'agiter comme des furieux. On voyait des femmes éprouver les secousses les plus violentes, tantôt assises sur les genoux des hommes, tantôt debout entre leurs bras. On n'osait les abandonner à elles-mêmes, et il fallait les tenir, car elles se seraient tuées, disait-on, tant l'esprit de Dieu qui les agitait avait besoin d'être réglé par la main des hommes. On en voyait d'autres se coucher sur la tombe, et se secouer avec tant de violence, qu'il fallait être à leurs côtés pour prévenir des inconvénients qu'il n'était cependant pas possible d'empêcher tout à fait. Enfin, près de cent convulsionnaires de tout âge, de tout sexe, couraient, criaient, hurlaient et faisaient mille extravagances.
Tel était le spectacle dévot qui attirait la foule dans le petit cimetière de Saint-Médard. Des curieux, des imbéciles, des visionnaires s'y rendaient de toutes parts. La presse était si grande qu'on pouvait à peine approcher de l'église. Les lieux circonvoisins étaient remplis, on passait la journée entière à ambitionner l'honneur de se trouver plus près du tombeau du bienheureux diacre. Ce concours, et surtout le tumulte qui en était la conséquence, fixèrent enfin l'attention du gouvernement. La police n'ignorait pas quels discours s'y tenaient , quels projets s'y formaient. On finit donc par où l'ou eut dû commencer. Le 27 janvier 1732, parut un édit du roi qui, déclarant « qu'on a cherché manifestement à faire illusion et à surprendre la crédulité du peuple, » dans ce qui s'est passé à Saint-Médard , ordonne que le petit cimetière soit fermé, et des gardes misa l'enlour.
On ne saurait croire combien celte mesure si simple excita de plaintes et de clameurs. Peu s'en fallut qu'on ne fit un mauvais parti à M. de Vintimille, qu'on accusait de lavoir provoquée.
ARCIIIDIOCÈSE D'AIX. 213
Pendant que la gaité française faisait expansion dans un distique piquant placardé à la porte du cimetière :
Do par le roi , défense à Dieu , D'opérer miracle en ce lieu !
un libelliste du parti s'écriait sérieusement dans la feuille intitulée : Nouvelles ecclésiastiques : « Un roi de la terre vouloir imposer silence au Dieu tout-puissant! » Plusieurs fanatiques voulaient continuer à pénétrer jusqu'au tombeau du diacre, la police fut obligée de les arrêter, et, bientôt, on ne vit plus de convulsionnaires en public. L'on ne fut pas cependant totalement privé de ce spectacle intéressant : les représentations eurent lieu dans des maisons particulières, et, sur ce nouveau théâtre, les convulsions n'eurent pas moins de vogue.
Nous venons de nommer les Nouvelles ecclésiastiques. C'était le titre très-impropre d'un journal hebdomadaire, qui paraissait depuis quatre à cinq ans. Ce n'avait d'abord été que de simples extraits faits à la main, et contenant les événements les plus intéressants pour le parti avec des réflexions analogues. On se les arrachait, et le mystère leur donnait un nouveau prix. En 1729, un prêtre, nommé Fontaine de la Roche, se chargea de l'entreprise et mit cette gazette sur le pied, où elle parut pendant soixante ans. Il s'était condamné lui-même à la plus grande retraite, et avait, dit-on, établi ses presses dans un bateau sur la Seine. C'est de là qu'il lançait ses traits sur tout ce qui n'était pas favorable à la cause. On aurait peine à croire jusqu'à quel point allait sa hardiesse. Sophisnies, injures, artifices, calomnies, tout lui était bon, pourvu qu'il servit son parti.»En parcourant ses feuilles mensongères, on se sent souvent ému de pitié pour ceux que tant d'inepties et d'impostures pouvaient séduire. Parle-t-il de la Faculté de théologie de Paris? c'est toujours la Faculté carcassienne. Il appelle M. de Vinlimille, Yavocat du diable. Il triomphe, parce que dans Joannes Joséphus Languet, noms et prénoms de l'archevêque de Sens, il a trouvé , par un bizarre arrangement de lettres, oh Pelagius Senonas venit. A ses yeux, Fénelon n'est qu'tm auteur sans conséquence, à qui il est permis de tout écrire , sans que personne se mît en devoir de lui répondre. Ses adversaires étaient tous traités de la même manière, et il ne réservait ses éloges, et ses éloges les plus outrés , que pour des gens ignorés et
dignes de l'être, pour les émissaires du parti , les colporteurs de libelles, les convulsionnaires, les prêtres qui oubliaient leur état pour se livrer à l'intrigue, les religieux dtserteurs de leurs règles, les religieuses opiniâtres qui sortaient de leur couvent par pieté, pour tous ceux enfin qui se consacraient au soutien de sa secte inquiète et turbulente.
Tel était même l'emportement du fougueux nouvelliste, que les plus modérés d'entre les appelants le blâmaient hautement. L'abbé Duguet, dont les sentiments jansénistes sont bien connus, n'avait lu encore que le commencement de ses diatribes, et, déjà était choqué de voir cet écrivain, sans titre, sans autorité, sans science, juger de tout avec hardiesse et soumettre à sa censure amère, ou plutôt à sa satire effrénée tout ce qu'il y avait de plus respectable. Pelitpicd, chanoine de Paris, et janséniste non moins outré que Duguet, ne traitait pas le folliculaire avec un moindre mépris et en parlait comme d'un calomniateur, d'un furieux, d'un rebelle. Ainsi pensaient les tôles les moins exaltées du parti. Mais ce menteur effronté, ce pamphlétaire sans laideur était utile à la cause, on le souffrait, on le protégeait mémo. On est étonné qu'il ait pu continuer impunément, pendant tant d'années, une entreprise que les deux puissances étaient intéressées à proscrire. La gnzelte cependant s'imprimait, se publiait et se distribuait régulièrement toutes les semaines. Bien des gens y étaient abonnés, on en envoyait une granle quantité dans les provinces, et la distribution s'en faisait môme avec tant de hardiesse, qu'on ne manquait pas, lorsqu'un constitulionnaire était maltraité dans une feuille, de la lui faire parvenir. Comment ne découvrit-on pas la source d'où parlait le venin? Comment , dans une ville où la police était si bien organisée, ne pouvait-on pas prendre sur le fait ceux qui colportaient ce libelle? C'est ce qui s'explique difficilement. On n'arrêta qu'une fois, en 1731 , une femme qui en portait plus de huit cents exemplaires. Interrogée si elle savait que le roi eût défendu le colportage de ce libelle, elle répondit affirmativement, mais que Dieu le lui avait ordonné. Elle fut bannie de Paris pour cinq ans, et ses feuilles furent livrées aux flammes.
Le parlement sentit tout ce qu'un pareil écrit offrait de dangereux. Autant par politique que par conviction, il condamna, le 9 février 1731 , les cinq premières feuilles de celte année à être lacérées et brûlées par le bourreau. L'avocat général , dans son réquisitoire, reprocha au gazetier « des faits ramassés au
ARCHIDiOCÈSE D*AIX. 215
hasard, des imputations calomnieuses, des soupçons atroces, nulle circonspection, nulle mesure, nulle bienséance. » Les évêques ne furent pas des derniers à flétrir cette gazette, MM. de la Fare, évôque de Laon; de Belsunce, évèque de Marseille, et de Mérin ville, évôque de Chartres, la condamnèrent expressément. D'autres se contentèrent de l'indiquer comme une source empoisonnée, et, à Rome, plusieurs feuilles furent brûlées par la main du bourreau.
C'est dans ces circonstances, et le 27 février 1732, que M. de Vinlimille publia un mandement contre les Nouvelles ecclésiastiques. Il défendait, sous peine d'excommunication, de les lire ou de les retenir. Qui aurait cru qu'on pût s'élever contre une censure si légitime? Cependant, vingt-deux curés de Paris refusèrent de le publier, et, dans les paroisses où lecture en fut faite au prône, les partisans de la gazette s'enfuirent de l'église pour ne pas participer à sa condamnation. Nulle démarche ne pouvait être plus scanlaleu.-e. Des hommes, des prêtres qui affichaient une morale sévère et affectaient de se dire les apôtres de la charité, pouvaient-ils excuser et protéger d'impudentes satires? M. de Vintimille fit rendre, le 7 mai, par l'official, une sentence qui obligeait les curés à publier son mandement; mais les curés persistèrent dans leur refus, à l'exception d'un seul, et he pourvurent en opposition devant le parlement. 11 n'était pas vraisemblable que les magistrats pussent sanctionner leur conduite par un arrêt, après ce qu'ils avaient fait eux-mêmes contre la gazette. Cependant, plusieurs conseillers affectaient déjà d'être rôvollés des principes ultramontains du mandement, .lorsque le roi défendit de nouveau, le 10 mai, au parlement, de prendre connaissance des affaires relatives à la Constitution. Le sage chancelier d'Aguesseau, en exprimant ces ordres, en déduisit les motifs qui ne persuadèrent point ses auditeurs. Lu plus violent orage éclata dans le parlement, toutes chambres assemblées.
Il était notoire que plusieurs conseillers avaient fréquenté le cimetière de Saint-Métlard, et applaudi les scènes qu'on y jouait. Le culte du diacre Pàris, les miracles, les convulsions mêmes trouvaient parmi eux des partisans, et c'étaient précisément ceux-là qui dominaient dans cette cour. La chambre des enquêtes avait notamment pour membres quelques jeunes gens ardents, qui cherchaient à se faire un renom par la véhémence de leurs opinions, leur résistance à l'autorité, et leur dévouement aux préventions de leur compagnie. Celte chambre était
comme un foyer d'où partaient les avis les plus exagérés. Le premier président, Antoine Portail, seigneur de Vaudreuil, prévoyant les conséquences de ces mouvements, s'efforçait bien de calmer l'effervescence de ces jeunes tôtcs, mais l'avis de l'abbé René Pucelle et de quelques autres prévalut dès le 13 mai.
Le lendemain, le roi mande à Compiégne les députés du parlement, leur réitère ses ordres et croit devoir punir les conseillers Puceile et Titon quj s'étaient le plus signalés par la violence de leurs discours. Le premier fut exilé dans son abbaye de Saint- Léonard de Corbigny, le second est enfermé au château de Vinccnnes. Tous les magistrats prennent fait et cause pour leurs collègues et refusent de siéger pour rendre la justice. C'était là une tactique dont les. avocats leur avaient donné récemment l'exemple et que l'on jugeait propre à effrayer la cour et à exciter le peuple. Le 21 mai, des lettres de cachet sont signifiées à chaque conseiller, qui reçoit ordre de retourner au pala?s, et de reprendre l'exercice de ses fonctions. Des lettrespatentes sont données, le surlendemain, dans le môme but. Le parlement les enregistre, et, sur-le-champ, arrête que le mandement de M. de Vinlimille, contre les Nouvelles ecclésiastiques, sera remis aux gens du roi pour être examiné. On ne pouvait guère braver avec plus de hardiesse l'autorilé royale. Le 13 juin, le procureur général est reçu appelant comme d'abus du mandement, quoique les gens du roi eussent refusé de faire aucune réquisition à cet égard. Un pareil éclat méritait un exemple.
Le roi se contenta de faire arrêter quatre conseillers. Les députés du parlement furent mandés à la cour, et on leur lut un arrêt, rendu le 16 juin, par le conseil d'État, en vertu duquel Louis XV cassait l'arrêt du parlement contrevenant à ses ordres, et défendait de rien proposer qui y fût contraire, à peine de privation de charges et de désobéissance. A cette nouvelle, cent cinquante-huit conseillers donnèrent leur démission. Dans les deux chambres des enquêtes et des requêtes, il n'y eut que cinq membres qui ne prirent point ce parti. La grand'chambre n'y eut pas recours non plus et voulut continuer ses fonctions. Mais la même cabale , qui avait fomenté les démarches des enquêtes, empêcha les non-démissionnaires de rendre la justice. La première fois que la grand'chambre s'ouvrit, pour juger les affaires, des gens apostés et payés remplirent la salle de leurs clameurs et de huées séditieuses, et le tumulte ne permit pas aux magistrats de continuer leurs travaux. C'était une véritable
ligue contre l'autorité du prince. Instigateurs bien connus de ces complots, les appelants prouvaient par la qu'ils n'étaient pas plus sujets paisibles du souverain, qu'enfants soumis de l'Église. Leur gazetier, en rendant compte de tous ces faits sur lesquels il s'appuie avec complaisance , ne cesse de s'extasier sur la sagesse des délibérations du parlement et sur l'équité de ses arrêts. Il était juste, en effet, qu'il louât un corps qui le défendait si bien. Cependant, le roi ayant mandé la grand'chambre à Compiôgne, la félicita du parti qu'elle avait pris, et accorda quelques jours aux démissionnaires pour réfléchir sur leur démarche. Une négociation s'ensuivit : elle eut pour résultat d'amener les chambres démissionnaires à retirer leur démission que le roi consentit à leur rendre. Le parlement se trouva ainsi rétabli, mais trois mois après, et le 4 septembre, ces mêmes magistrats refusèrent d'obtempérer à une déclaration donnée le 18 août, par le roi, pour régler la discipline du parlement, à la grand'chambre duquel seulement elle permettait de recevoir les appelés comme d'abus et de connaître des matières ecclésiastiques, des maximes du royaume et des libertés de l'Église gallicane. En présence de ce refus, le roi exila environ cent quarante conseillers, mais le 1er décembre suivant, il les rappela sans condition, et consentit que l'effet de la déclaration demeurât suspendu.
Étourdi de tout le bruit qui se faisait autour de lui , et instruit par les événements du danger d'irriter les passions des partis, M. de Vintimille temporisa et eut raison. Après la senlence qu'il rendit, le 8 novembre 1735, ainsi que nous l'avons dit, et qui déclara les miracles du diacre Paris illusoires, l'effervescence se calma un peu , et depuis ce moment, la vie de l'archevêque de Paris se passa avec autant de tranquillité que le permettaient l'intolérance des uns et l'enthousiasme des autres. Les qualités de l'esprit et du cœur, qui formaient la base de son caractère , la sagesse et la prudence qu'il n'avait jamais cessé de montrer dans le gouvernement des trois diocèses conGés successivement à son zèle , sa touchante charité envers les pauvres , dont il soulageait largement les besoins, lui avaient, du reste, acquis l'estime et le respect de tout le monde, en dehors du parti janséniste.
Par une contradiction dont il est difficile de se rendre compte, M. de Vintimille, qui défendait contre des sectaires les droits de l'Église avec une si grande vigueur, se laissa cependant influen-
cer par eux en matière liturgique. Vers 1725, le P. Viger, de TOratoire, dont lout le monde connaissait les tendances jansénistes , avait composé un nouveau Bréviaire qu'il avait offert au cardinal de Noailles. Ce prélat, après l'avoir fait examiner, ne crut pas devoir l'utiliser, et son auleur alla le porter à M. de Lorraine, évôque de Bayeux, qui l'eût accepté, si le chapitre de cette Eglise, justement effrayé des antécédents et de la réputation de Viger, n'eût énergiquement repoussé l'œuvre de l'oratorien. Plus tard, dans un mémoire dressé par lui , comme assistant du général de sa congrégation , Viger écartait de la bulle le caractère et la dénomination de règle de foi , en la qualifiant simplement de règlement provisoire de police. Son Bréviaire ne démentait pas cette manière de penser, M. de Vintimille l'accepta cependant; mais, pour lui donner toute la perfection qui lui manquait encore, il adjoignit à Alger, Mésenguy et Coflin; le premier, acolvlhe célèbre par ses écrits contre la bulle et en faveur de l'appel ; le second , simple laïque, également janséniste renforcé, à qui le curé de Saint-Élienne du îMont refusa les sacrements, à l'article de la mort, et chargé , par l'Église de Paris , de composer la plupart des hymnes qu'elle chante encore aujourd'hui au lieu des hymnes de l'Église romaine.
L'œuvre de ces trois hommes fut ce qu'elle pouvait être, et sa publication fit un tel scandale, qu'après beaucoup d'incertitudes et de délibérations, M. de Vintimille et son conseil prirent le parti de placer des carions aux endroits qui choquaient le plus les catholiques. On commença donc tout de suite une nouvelle édition, toujours sous la date de 1736 , et l'on se mit en devoir d'arrêter le débit de la première, dont les exemplaires, par suite de cette mesure, sont devenus extrêmement rares. Les changements du re.;te furent peu nombreux et n'atteignirent pas le fond du nouveau Bréviaire.
Un nouveau Missel était désormais nécessaire. Mésenguy le composa, et M. de Vintimille le promulgua par une lettre pastorale du 14 mars 1738. Conçu dans le même esprit que le Bréviaire, ce Missel était cependant beaucoup moins répréhensible , car son auteur avait compris la nécessité des ménagements. Un de ses aides dans ce travail fut le docteur Boursier, alors expulsé de la Sorbonne, et mort depuis sans avoir rétracté son appel. Malgré toutes les réclamations qui se firent jour jusqu'au sein de la commission nommée pour la correction du Bréviaire, M. de Vintimille vint à bout d'imposer sa liturgie à tout son dio-
ARCHIDIOCÈSE D'AIX
cêse : ce fut par le fait l'imposer à la moitié de la France, car trente ans après l'apparition du Bréviaire de 1736 et du Missel de 1738, la liturgie romaine avait disparu des trois quarts de nos cathédrales, et sur ce nombre, cinquante et plus s'étaient déclarées pour l'œuvre des Viger et des Méscnguy. Un Processionnal fut également édité par lui en 1740.
A peine M. de Vintimille avait été installé sur le siège de Paris, quil reçut du souverain Pontife Benoit XIII, le bref de béatification du vénérable Vincent de Paul. Après la publication de cet acte, M. de Vintimille se transporta, le 25 septembre 4729, dans la maison de Saint-Lazare, pour rouvrir le tombeau, du bienheureux qu'avait déjà visité le cardinal de Noailles le 18 février 1712. Ce dernier prélat avait trouvé le corps entier, et sans aucune marque de corruption , mais lors de la vérification qu'en fit M. de Vintimille, en présence de la maréchale de Noailles, du maréchal son fils, de plusieurs autres personnes distinguées et d'un nombreux clergé, le corps du saint ne se trouva plus dans le môme état : un des os de la jambe était entièrement décharné, ceux de la tétc l'étaient beaucoup moins. On attribua celte altération à une inondation, qui, quelques années auparavant, avait submergé la cour, le corridor d'entrée et l'église où reposait le saint prêtre. Lorsque, par une nouvelle bulle du 16 juin 1737, le pape Clément XII eut canonise Vincent de Paul, M. de Vintimille eut le bonheur de célébrer les fêtes solennelles qui eurent lieu à celte occasion a Saint-Lazare, et fut assisté dans ces cérémonies du chapitre métropolitain accompagné du clergé des quatre églises qui lui étaient soumises.
Parmi les ordonnances rendues par M. de Vintimille , nous citerons celle au sujet des premières communions, lesquelles ne devaient se faire que dans les paroisses (9 décembre 1735); celle au sujet des ordinations, qui seront, chaque année, au nombre de quatre et se feront dans la chapelle de Parchevéchô (10 mai 1737); une ordonnance relative aux retraites ecclésiastiques gratuites établies dans la maison de Saint-Lazare (25 mars 1741); une autre ordonnance du 10 septembre 1743, laquelle renouvelle les statuts synodaux publiés le 26 septembre 1697 , dans le synode général du diocèse ; deux ordonnances du i«- avril 1696 et du 8 juin 1697, touchant les piètres qui n'appartiennent point au diocèse de Paris, et enfin celle du 24 avril 1 739, portant règlement pour les chapelles domestiques.
Digitiz
M. de Vintimille, pour donner un plus grand éclat aux pompes du culte divin, s'efforça de réaliser l'union du chapitre de Saint- Germai n-l'Auxerrois, à celui de l'église métropolitaine Grâces à l'entente du pouvoir civil et de l'archevêque , servi dans cette circonstance, par l'ancienne amitié qui le liait au cardinal de Fleury, celte union se conclut par acte du 15 août 1744. Le 25 août de cette dernière année, il fit la dédicace delà nouvelle église de Saint-Thomas du Louvre, dont le chapitre venait d'être réuni à celui de Saint-Nicolas-du-Louvre. Il présida l'assemblée générale du clergé, pendant les années 1730, 1734 et
M. de Vintimille était entré dans sa 91e année, quand il mourut à Paris, en son palais archiépiscopal, le dimanche 13 mars 1746, ainsi qu'il résulte de l'acte de décès suivant, transcrit sur le Nôcrologe du chapitre :
« L'an mil sept cent quarante-six, le dimanche treizième mars, sur les onze heures et demie du matin , est décédé en son palais archiépiscopal, après avoir reçu l'Extrême-Onction et le saint Viatique, par les mains de M. l'abbé de Harcourt de Beuvron , doyen et chanoine de l'Eglise de Paris, Illustrissime et Révérendissime père en Dieu, Monseigneur Charles-Gaspard-Guillaume de Vintimille, des comtes de Marseille du Luc, archevêque de Paris, duc de Saint-Gloud, pair de France, commandeur du Saint-Esprit, âgé de quatre-vingt-dix ans, trois mois et vingt-quatre jours, et le mercredy suivant, seizième du môme mois, les vêpres et vigiles des mort3 ont été chantées dans le chœur de l'Église de Paris, et le lendemain jeudy, à dix heures du matin, le corps dudit seigneur archevêque, a été levé de son palais, par M. le doyen, accompagné du clergé de l'Église de Paris, et transporté processionnellement dans le chœur de ladite Eglise, où, après la grande messe des morts, célébrée par mon dit sieur le doyen, assisté pour diacre et sous-diacre de MM. d'Agoult et de Malherbe, chanoines, et, après les prières et cérémonies accoutumées, il a été inhumé dans le caveau, sous l'aigle du chœur, lieu de sépulture des seigneurs archevêques de Paris, par M. le doyen, en présence des témoins soussignés :
Le comte de Vintimille. — Nicolay. — Ancezune, duc de Caderousse. — Ancezune Oraison. — L. A. de Harcourt, doyen. — D'Agoult. — de Malherbe. — J.-F. Denison, chanoine. »
ARCII1D10CÈSE D'AIX
Le chapitre de Notre-Dame avait concédé à M. de Vinliraille, pour servir de sépulture à son illustre famille, les deux chapelles de Saint-Eutrope et de Sainte-Foy, aujourd'hui chapelle de Belloy. Ce prélat les réunit et les fit fermer de deux magnifiques grilles en fer, au haut desquelles étaient posées, d'iui côté, ses propres armoiries, et de l'autre, celles du comte du Luc, son frère. A côté de l'autel, un grand panneau de marbre blanc portait une inscription latine, que le chapitre métropolitain y avait fait graver, et dont nous donnons ici la traduction :
« Charles-Gaspard-Guillaume de Vintimille, des comtes de Marseille du Luc, archevêque de Paris, duc de Saint-Cloud, pair de France, commandeur de l'Ordre royal du Saint-Esprit, a orné celle chapelle pour servir de sépulture à sa famille. Il augmenta le culte divin, tant par la publication d'un nouveau Bréviaire, que par la réunion du chapitre de Saint-Germainl'Auxerrois, à celui de l'Eglise de Paris. Il occupa, pendant soixante-irois ans, les sièges pontificaux de Marseille, d'Aix et de Paris. Pendant la peste qui exerça ses ravages dans la ville d'Aix, il imita la charité et le courage de saint Charles, archevêque de Milan. Il fut huit fois président de l'assemblée du clergé de France, et y servit les intérêts de la religion, en se signalant dans un grand nombre d'aflàires par sa piété, sa sagesse et sa générosité. Son extérieur affable et la dignité inséparable de sa personne, lui concilièrent, tant en public qu'en particulier, l'amour et la vénération de tous. Pendant les dixsept anuées qu'il gouverna le diocèse de Paris, il vécut comme un père et un ami avec les chanoines de cette Eglise, où son souvenir vivra éternellement dans les cœurs. Il mourut le 13 mars 1746, à l'âge de 91 ans, et le 17 du même mois, fut inhumé dans le chœur de la cathédrale. Le chapitre, pénétré de la plus vive reconnaissance pour un si bon père, a érigé ce monument à sa mémoire. »
On a de M. de Vintimille des Lettres, des Instmctions pastorales, et des Mandements, dont quelques-uns se trouvent insérés dans le Journal de Verdun , années 1729 à 1746.
Sous l'épiscopat de M. de Vintimille à Aix, moururent dans le diocèse , deux hommes dont nous devons faire quelque mention. Le premier fut François d'Estienne, d'une honorable famille, qui a produit plusieurs magislrals. Il embrassa, jeune encore, l'état religieux dans l'Ordre des Minimes, et fut connu sous le nom de P. Jérôme. Une humilité profonde, une étroite
pauvreté, une patience inaltérable, la lecture assidue de l'Ecriture sainte et des Pères, le zèle ardent pour le salut du prochain, le rendirent le modèle de la vie monastique, et un parfait directeur des âmes. Il mourut en 1712, de la mort des justes, à l'âge de 75 ans, dans le couvent de Trets. Sa vie a été écrite par le P. de Rians, son confrère, qui y a mis à la suite quelques-unes de ses lettres spirituelles.
Le second est le P. Joseph Marrot, prêtre de l'Oratoire, ancien vicaire général du diocèse d'Agde, décédé au désert de Notre- Dame-des-Anges, en odeur de sainteté, le 5 juillet 1719. Il réunissait en lui des talents qui marchent rarement* ensemble, un esprit délié et propre au maniement des affaires importantes, une vie très- pénitente, un travail presque incroyable, et une charité immense dont il donna des marques en plusieurs maisons de la congrégation, et à un grand nombre de pauvres familles. Cet homme respectable, qui par zèle pour le salut des âmes, avait entrepris un voyage en Perse, n'eût pas plus tôt fixé son séjour à Notre-Dame-des-Anges, que sa réputation y attira des gens de tout élat et de toute condition , qui avaient déjà pris ou voulaient embrasser le parti de la vertu. Sous lui, ce désert devint comme Port- Royal au diocèse de Paris, l'asile de plusieurs personnes distinguées par leur naissance, leurs dignités ou leurs grades. Elles y donnaient le spectacle le plus édifiant de la vie la plus détachée et la plus austère. L'abbaye de Sept-Fonts, où Ton avait à peu près le genre de vie de l'abbaye de la Trappe , lui eut obligation, non-seulement de lui avoir procuré quelques bons sujets, à la tète desquels on doit mettre l'abbé d'Oppôde, chanoine d'Aix, abbé de Saint- Liguaire, fils du premier président au parlement de Provence, mais encore de l avoir généreusement secourue dans ses besoins.
Sous le môme archevêque, se forma en 1712, à côté du Refuge, l'OEuvre de la Providence.
M. de Vinlimille portait pour armoiries : Ecartclé, au et au 4U de gueules , au chef d'or, au 2« et au 3* de gueules, au lion d'or.