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CHARLES-BENOIT ROUX

Le décret du 12 juillet 1790, sur la constitution civile du clergé, fit de la ville d'Aix, la métropole des côtes de la Méditerranée et le siège de l'évêque métropolitain des Bouchesdu-Rhône. L'évôché de Marseille se trouvait supprimé , et le département des Bouches-du-Rhône tout entfer formait la circonscription de ce prétendu diocèse. Par suite de ce décret , le chapitre de Saint-Sauveur fut dissous, le 31 décembre de cette année; du reste , la plupart de ses membres avaient dû prendre la fuite pour échapper à la persécution.

Le dimanche, 20 février 1791, l'assemblée électorale du département se réunit à Aix , dans l'antique église de Saint-Sauveur, pour procéder à l'élection d'un évôque métropolitain, et cela, par suite de la vacance du siège et sur le refus du sieur Jean-

de -Dieu de Boisgelin, dernier archevêque d'Aiw, de prêter serment.

La séance fut ouverte à l'issue de la messe paroissiale. Un électeur de Mazargues , appelé Jaubert , monta à la tribune et expliqua à rassemblée combien était importante, dans les circonstances actuelles, la, nomination d'un évôque. «Le peuple, dit-il , a été abandonné par ceux que le hasard ou la faveur avait placés à la tête de la hiérarchie cléricale. Il nous faut un prélat suivant la sainte Ecriture ! — puis se tournant vers l'autel, l'orateur s'écria : « Et toi, sanctuaire auguste d'un Dieu pauvre, tu ne seras plus profané par le faste insultant d'une grandeur mondaine. L'évôque placé par nous dans ton enceinte, ne nous éblouira que de l'éclat de ses vertus ! •

Le nombre des votants était de 510. on v trouvait des catholiques , des prolestants et des juifs. Charles-Benoît Roux , né à Lyon en 1740 et alors curé d'Eyragues, réunit 305 voix, soit la majorité des suffrages, et fut proclamé évôque métropolitain des côtes de la Méditerranée. L'assemblée délégua aussitôt deux électeurs de chaque district auprès du nouvel évôque , pour lui annoncer sa nomination. Des ecclésiastiques, ceux en petit nombre qui avaient prêté le serment, bien entendu, et des gardes nationaux se joignirent à la députation. Le prélat constitutionnel ne tarda point à être introduit, prit place dans un fauteuil en face du président, et prononça un discours où il promit de faire aimer la patrie, la liberté, l'égalité, et de ramener le ministère de Dieu à la primitive Eglise.

En regagnant sa demeure , le malheureux prêtre qui venait d'ouvrir la voie du schisme dans le diocèse , fut salué par les acclamations du peuple. Qu il vive et que Dieu le bénisse! tels étaient les cris que la foule faisait entendre. La proclamation solennelle de Charles Benoît Roux eut lieu , le 23 février, au son de toutes les cloches et au bruit de l'artillerie. Le curé d'Eyragues prononça encore un discours chaleureux, pour remercier les électeurs de l'avoir honoré de leur choix.

Roux , nous l'avons entendu dire par de vénérables ecclésiastiques, était un prêtre de mœurs* pures , plein de charité et fort aimé dans la paroisse d'Eyragues où il faisait beaucoup de bien. Malheureusement, il était d'un caractère assez faible, et la révolution qu'il avait saluée avec enthousiasme, avait fait germer dans sa tête des idées ambitieuses que sa conscience sans doute réprouvait.

Le 4 mars , la municipalité de Marseille lui adressa la lettre de félicitation suivante , qui acheva de l'enivrer et de lui faire oublier tout ce qu'il devait à l'Eglise et à M. de Boisgelin.

« Marseille , le 4 mars 4794 .

» Monsieur,

» Lorsque, sous un gouvernement corrompu, l'intrigue et le hasard de la naissance élevaient aux fonctions honorables de premiers Pasteurs des peuples , il était bien rare que ces places distinguées fussent remplies suivant l'esprit de l'Evangile , mais aujourd'hui , que par un effet de la plus heureuse révolution , les talents et les vertus seules appelleront les citoyens aux divers emplois de la société, les peuples pourront se flatter d'être désormais gouvernés par des chefs éclairés, intègres et dévoués au bonheur de leurs semblables.

» Le suffrage des électeurs , en vous élevant , Monsieur, à la place de premier pasteur du département, n'a fait que confirmer l'opinion publique. Les Marseillais dont nous sommes en ce moment les organes , applaudissent tous à ce choix , et ils se félicitent qu'il soit tombé sur une personne dont la conduite apostolique et le mérite feront revivre les premiers siècles de l'Église, en édifiant les fidèles par l'exemple de la charité et de toutes les vertus religieuses et sociales.

» Nous vous saluons , Monsieur, bien cordialement.

» Signés : le maire et les officiers municipaux. »

A cette lettre , qui ne brillait point par le style , Benoit Roux répondit en ces termes :

« Messieurs,

» Il me serait impossible de vous exprimer les sentiments de ma reconnaissance , et de vous peindre les différentes sensations qu'a produites sur mon cœur et sur mon esprit la lettre dont vous m'avez honoré.

» La joie, la crainte , l'espérance et l'admiration même m'ont également agité. Que l'empire de la vertu, ai-je dit, est puissant! puisque son ombre même et le voile sous lequel on la croit cachée, produit des impressions si vives sur le cœur des humains l à ce sentiment bien doux s'est venu joindre celui de la crainte qui m'a dit : un fantôme les a déçus, ils reconnaîtront bientôt leur erreur... L'espérance a voulu me calmer, la seule admiration de vos bontés m'a rendu le courage.

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» Qu'un tribut de gloire et d'honneur soit à jamais rendu à l'Être suprême qui n'a pas voulu que les préjugés des siècles passés, la perversité des mœurs, un gouvernement corrompu effaçassent ces traits et cette empreinte, auxquels on reconnaîtra toujours le chef-d'œuvre de ses mains, la religion chrétienne.

» Gomment enfin, Messieurs, pourrai-je me défendre des illusions de l'amour-propre, en voyant des hommes tels que vous, modèles parfaits et justes appréciateurs des qualités civiques et religieuses, prodiguer leur éloge à un citoyen qui n'apporte à la place éminente où vous venez de félever que des désirs et des intentions pures? Il y va de votre gloire , Messieurs, de soutenir votre ouvrage , en me faisant connaître de dignes coopérateurs que je puisse associer à mes saintes fonctions.

» Daignez, Messieurs, communiquer mes sentiments à vos concitoyens. Ma conduite leur en prouvera un jour la vérité , et j'ai besoin, en attendant, de leur amour et de leur bienveillance.

• Je suis, etc.

i Signé : Roux, curé cTEyragues, élu évéque du département des Bouches-du- Rhône.

»■ Eyragues, le 9 mars 1791 *. »

L'évôque constitutionnel des Bouchesrdu-Rhône ne tarda pas à se rendre à Paris où il fut sacré, le 3 avril 1791, par trois évôques assermentés comme lui. A son retour à Aix , il prit le 17 avril possession de Saint-Sauveur, et publia le 1^ mai une lettre pastorale que nous ne pouvons reproduire, à cause de son étendue. Le 15 du môme mois, il se rendit à Marseille, où une proclamation de la municipalité, signée du maire, de tous les officiers municipaux , et du substitut du procureur de la commune, avait annoncé son arrivée. Benoît Roux fit, en eflfet, son entrée à Marseille le dimanche 15 mai, et vint à midi, à la Major, accompagné pair les autorités» les clubs et les sociétés populaires. Il officia à un Te Deum', assisté des abbés Pierre-Louis Ricaud , deuxième vicaire métropolitain, et Jean-Antoine Monfray, directeur du séminaire d'Aix, et donna, au bruit du canon, la bénédiction pontificale. La cérémonie terminée, le prélat constitutionnel

1 Cette pièce et la précédente furent imprimées à Marseille, par J. Mossy, père et fils, imprimeurs de la Nation, *791 . Elles sont devenues excessi vement rares. Casimir Bousquet les a publiées dana la Major, cathédraU de Marseille, 4857, in-8o.

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fut conduit parla municipalité, au ci-devant palais ôpiscopaï, où un dîner lui fut offert , ainsi qu'aux curés de la ville.

Le triomphe de l'humble curé d'Eyragues fut de courte durée comme tous les triomphes; en 1792, il fit une ordination dans l'ancienne cathédrale de Marseille, et le jour du Sacré-Cœur, en 1793, il officia pontiflcalement à la grand'mes9e. Il assista même à la procession générale qui se fit selon l'usage, en la même ville, le 18 août de cette année, car Marseille, à cette époque, avait déjà secoué le joug de la Convention. Il autorisa , à la demande du comité général des 32 sections, cette procession générale qui avait pour objet d'implorer la clémence du ciel contre l'invasion des troupes conventionnelles, commandées par Cartaux. La statue de Notre-Dame-de-la-Garde fut alors descendue à la Major. Benoît Roux assista à cette procession, et ce fut l'une des principales causes de sa condamnation par le tribunal révolutionnaire, le 4 avril 1794. On l'accusa également d'avoir célébré la messe sur le Cours à Aix, le jour oû les sections firent le serment de ne plus reconnaître la Convention. Son exécution ne se fit pas attendre; elle eut lieu le lendemain à Marseille, sur la Cannebière.

Avant- de mourir, Tévêque constitutionnel des Bouches-du- Rhône avait rétracté son serment civique. Les circonstances , d'ailleurs peu connues de sa conversion, méritent d'être racontées.

Benoît Roux se trouvant détenu à la prison de Saint- Jaume , un ouvrier serrurier, nommé Gras , chargé de divers travaux de réparation dans la maison , et qui le connaissait, parvint à pénétrer auprès du prélat captif, et à avoir plusieurs entretiens avec lui. Cet homme avait des sentiments chrétiens, et, avant la révolution , il faisait partie de la congrégation des hommes établie à Marseille, au Bon-Pasteur, sous le titre de Saint- Joseph, et que dirigeait le vénérable P. Donnadieu, fusillé en 1797. Dans une de ces conversations courtes et furtives , Roux parut témoigner quelques regrets du rôle qu'il avait si aveuglément accepté. Le serrurier crut comprendre que l'ancien évôque, certain du sort qui l'attendait, avait besoin d'encouragements et de consolations : il se hasarda à lui parler de l'abbé Reimonet V dont le

» Gabriel-Bernard-Nazairo Reimonet, d'une des plus anciennes familles de Marseille, missionnaire apostolique , reçut, du pape Pie VI , le titre et le mandat de vicaire général administrateur des diocèses d'Aix ,

zèle évangélique édifiait alors Marseille : le prisonnier se montra désireux de voir le digne prêtre , qui avait aussi à craindre pour ses jours. Il fut convenu entre Roux et l'obligeant ouvrier, que l'abbé Reimonet serait introduit dans la prison, à l'aide d'un stratagème.

Le lendemain, en effet, le vicaire général apostolique du diocèse , prévenu par le serrurier, échangea ses vêtements contre ceux d'un simple artisan; et, prenant sur ses épaules le sac contenant les ustensiles du métier, il suivit à Saint-Jaume , le serrurier, comme pour l'aider dans son travail. La ruse réussit à merveille. Quelques instants après, l'abbé Reimonet se trouvait auprès de Benoit Roux ; le simple prêtre vit se prosterner humblement à ses pieds l'évêque déchu.

Nul ne sait ce qui se passa entre le confesseur et le pénitent, dans l'humide et froide prison : ce qu'il y a de positif, c'est que l'on apprit depuis que Benoît Roux avait abjuré ses erreurs et rétraclé le serment schismatique qu'il avait prêté. Après être sorti un moment du giron de l'Église catholique, le prêtre égaré se repentit à son heure suprême, et un pieux missionnaire lui accorda, au nom du Dieu vivant, pardon et miséricorde.

Au moment où le malheureux évôque montait à l'échafaud, l'abbé Reimonet se trouvait à la fenêtre d'une maison située à la Gannebière. A travers la persienne, il donna, ainsi qu'ils en étaient convenus , l'absolution générale au condamné , in articulo mortis.

L'histoire impartiale ne doit pas se montrer plus rigoureuse que la justice divine. La charité chrétienne nous fait un devoir exprès de respecter tout pécheur qui se relève après sa chute. La plupart des auteurs, qui ont écrit sur la révolution, se sont montrés peu équitables envers Benoit Roux. Ils auraient dû, au moins, rendre hommage à son retour sincère, et ne pas oublier, d'ailleurs, qu'il avait exposé ses jours pour arracher à leurs bourreaux deux Minimes, les PP. Nuiratte et Taxi. Roux avait aussi consolé , par ses exhortations , les détenus de la maison d'arrêt de Saint-Jaume, ses compagnons d'infortune; il les avait édiûés

de Marseille, de Toulon et de Fréjus. Ses vertus, ses services et son religieux dévouement pendant la révolution , ont rendu sa mémoire populaire en Provence. Il mourut à Marseille, le 27 mars 4803 , à l'âge de 37 ans, d'une fluxion de poitrine qui se déclara à la suite d'un voyage au château d'If, où le pieux confesseur était allé visiter les prisonniers.

par les plus touchants exemples de résignation et de piété. Nous n'avons jamais compris, quant à nous, l'injuste procédé de certains écrivains qui s'attachent à signaler les actes blâmables d'un homme , sans tenir compte de ses bonnes actions. Le premier mérite que le public aime à reconnaître chez un historien , c'est la bonne foi.

N'oublions pas un épisode historique de l'administration constitutionnelle à Aix. La crosse de l'abbé Roux, qui n'était que de bois argenté , servit longtemps de manche à un ignoble balai de millet, placé par dérision au coin de la porte du comité révolutionnaire d'Aix , jusqu'après la mort de Robespierre et la suppression de ce comité. Cette crosse, sa mitre et ses autres ornements épiscopaux sont appelés ustensiles dans l'arrêt de mort de ce malheureux prêtre, si cruellement puni par ses sectateurs eux-mêmes, de sa participation aux principes de la révolution et du schisme.

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