JOSEPH, cardinal BERNET
Joseph Bernet naquit à Saint-Flour le 14 septembre 1770, et était fils de Guillaume Bernet, propriétaire, et de Jeanne Buisson. Il montra de bonne heure d'heureuses dispositions pour l'état ecclésiastique, et son père, demeuré veuf en 1779 avec cinq petits enfants, ne le contraria point et lui fit faire ses études dans le petit collège de sa ville natale. Il commença même à Saint-Flour son cours de théologie qu'il vint ensuite continuer à Paris, au séminaire de Saint-Sulpice. C'était en 1790; l'abbé Bernet connut là divers ecclésiastiques distingués par leur- naissance ou par leur mérite , et qui, plus tard, après bien des révolutions, parvenus aux honneurs dans l'Eglise, n'oublièrent point leur ami. Mais à l'époque où l'on se trouvait |alors , c'était moins les honneurs que le martyre que les jeunes séminaristes pouvaient rêver. Les plus sombres orages grondaient sur le pays et la religion. L'Assemblée nationale venait de décréter la constitution civile du clergé, et de jeter ainsi en France les semences d'un schisme long et sanglant. Devant ces terribles perspectives, les vocations fausses ou timides reculaient. Chaque jour les jeunes léyites qu'abritaient encore un peu les murs du séminaire de Saint-Sulpice voyaient leur [nombre diminuer. Beaucoup sacrifiaient à un désastre leurs désirs et leurs espérances déconcertées. En face du péril, la foi et le courage de l'abbé Bernet, loin de faiblir, s'exaltèrent. Il était entré dans la carrière ecclésiastique , pour se dévouer et non pour s'enrichir. Il crut qu'il y
aurait de la lâcheté à déserter les autels au moment où ils allaient avoir plus que jamais besoin de ministres fidèles et de défenseurs. Gomme un vaillant soldat qui n'abandonne la place qu'à l'extrémité, il ne quitta Saint-Sulpice qu'un des derniers, et au moment où il n'était plus possible de s'y maintenir. Mais alors môme, et quoiqu'il eût toute sa liberté pour retourner dans le monde, puisqu'il n'était point encore engagé dans les ordres sacrés , il ne renonça point à la pensée de se consacrer au sacerdoce , et il ne voulut pas s'éloigner beaucoup du saint asile où il pouvait croire peut-être qu'il lui serait bientôt permis de rentrer.
On était au mois d'août 1792. Le coup qui venait de fermer le séminaire avait jeté à la lettre l'abbé Bernet sur le pavé de Paris. Il fallut s'y créer quelques ressources à l'exemple de beaucoup d'autres ecclésiastiques, entre autres, de l'abbé Cottret, depuis évêque de Beau vais , qui se fit précepteur, et de l'abbé .Guillon, mort évêque de Maroc in partibus, qui exerça la médecine, etc. Avant de pouvoir y parvenir, le jeune séminariste passa, comme eux, par toutes les extrémités de la misère, et après avoir assisté presque comme témoin oculaire, aux sanglantes scènes de septembre , avoir vu égorger presque sous ses yeux des prêtres, des pontifes , des religieux , et entasser palpitants dans d'ignobles voitures les corps des victimes des Carmes, il tomba malade, et alors son unique asile fut l'hôpital. M. Bernet aimait plus tard à raconter les souffrances de ces jours mauvais, et il était loin, avec raison, de rougir d'une pauvreté, qui, était au fond, pour lui, si glorieuse. Enfin , après avoir recouvré ses forces, il trouva à gagner sa vie, en se livrant aux modestes et pénibles fonctions d'instituteur.
Soa école ouverte d'abord à Paris, dut être bientôt transférée à Sceaux , dans un lieu plus paisible et plus sûr : c'est là que l'abbé Bernet passa les trois années les plus orageuses de la révolution, c'est-à-dire, le temps de la Terreur. Peu s'en fallut que sa vertu ne lui fit cueillir dans cette humble position , une palme de martyr, un jour qu'un chef de club le somma d'assister, avec ?es élèves , à l'infernale fête de l'horrible Marat. Il aimait à redire et l'effrayante conduite du démagogue qui se présenta devant lui, et l'intrépidité de son refus, et son assurance devant ses sanguinaires menaces, et comment son courage finit par toucher le cœur du monstre et lui gagna sa confiance et son affection. Il atteignit ainsi l'année 1795. La vue des échafauds et le spectacle des malheurs de la religion n'ébranlèrent point sa
ÀRCHIDIOCÈSE D'AIX. 307
résolution de devenir prêtre s'il le pouvait. Son père lui-môme, quoique franchement catholique et éminemment pieux, qui eût cédé avec joie son fils, à un sacerdoce heureux et respecté, désapprouvait momentanément une détermination, qui, à cause du malheur des temps , lui paraissait téméraire. La nature lui disait que ce fils, premier gage d'une première union, en devenant prêtre parmi de si grandes tempêtes , serait bientôt sans doute à tout jamais perdu pour lui. L'abbé Bernet n'acquiesça pas à la chair et au sang. Il n'était encore que tonsuré : il s'adressa aux grands vicaires de son diocèse et leur demanda les lettres dimissoriales dont il avait besoin pour recevoir dans l'occasion tous les ordres.
M. l'abbé de Rochebrune qui exerçait alors en secret à Saint- Flour les fonctions de vicaire général du diocèse , hésita longtemps avant d'accorder une autorisation qui pouvait être un titre à la persécution, et qui allait ouvrir devant le jeune ecclésiastique une carrière encore semée de tant de dangers. Il craignait aussi que les parents de l'abbé Bernet ne lui reprochassent un jour de ravoir envoyé à la mort plutôt qu'au sacerdoce. Cependant , après de nouvelles et pressantes instances , le respectable grand-vicaire de Saint-Flour ne crut pas pouvoir s'opposer à des vœux si purs, si généreux. Il accorda les facultés nécessaires, en ayant soin de dissimuler le plus possible la signification des lettres qu'il envoyait à l'abbé Bernet. Les ordres sacrés qu'il fallait recevoir n'étaient désignés que par leur lettre initiale, et ce fut sur cette pièce pleine de réticence et d'obscurité calculée, que le fervent ecclésiastique fut admis aux examens et à l'ordination par M. Duvalk de Dampierre , grand-vicaire de Paris , qui connaissait heureusement l'écriture de M. de Rochebrune , et qui put constater par là l'authenticité des lettres dimissoriales émanées de Saint-Flour.
L'abbé Bernet reçut les quatre ordres mineurs, et le premier des ordres sacrés le samedi 19 septembre 1795. Deux jours après, fête de saint Matthieu , il fut admis au diaconat. Il touchait presque ainsi au terme de ses désirs, et n'avait plus qu'un pas à faire pour y atteindre. Ce pas fut enfin franchi deux mois après, au milieu de circonstances qui peignent bien les malheurs des temps et la situation critique de la religion.
Le jeune diacre, toujours maître d'école à Sceaux, était venu à Paris. En traversant le Pont-Neuf, il reconnut au milieu de la foule, malgré son déguisement, le pieux évéque qui l'avait
naguère ordonné, et qui croyons-nous, était M. Maillé de la Tour-Landry, évêque de Gap, plus tard, évôque de Rennes. L'abbé Bernet s'approche , et il apprend alors de lui qu'il devait y avoir dans la nuit du 4 novembre, une ordination secrète en faveur de deux jeunes diacres venus d'Alençon. Le diacre de Saint-Flour demande et obtient la grâce de leur être adjoint. Le rendez-vous était à minuit , dans une maison située au milieu des vieux quartiers de Paris, rue des Rais, entre la place Maubert et l'église de Saint-Étienne du Mont. L'abbé Bernet n'y manqua pas, et c'est dans ces nouvelles catacombes, sous l'impression des sentiments vifs et pieux qu'il puisait dans son cœur, et qu'exaltaient encore le péril , la nuit , le mystère , l'obscurité plus terrible encore de l'avenir, qu'il fut initié au sacerdoce catholique le jour de saint Charles Borromée, 4 novembre 1795.
Cependant les temps semblèrent enfin devenir meilleurs. La liberté des cultès fut proclamée, au moins en principe; les lois cruelles qui condamnaient à la déportation ou à la mort les prêtres qui avaient refusé le serment prescrit par la constitution civile du clergé furent ou révoquées ou suspendues. L'autorité ecclésiastique de Paris envoya l'abbé Bernet rétablir le culte dans la paroisse d'Antony. A la tête de la municipalité de cette petite commune , se trouvait un homme impie et grossier, un de ces jacobins qui avaient profané les églises, brûlé les corps saints, et que la vue d'un prêtre rendait furieux. L'abbé Bernet se présenta intrépidement devant lui , brava sa colère et ses menaces, et la loi à la main, il demanda que l'église du lieu fût ouverte , mise à sa disposition et à la disposition des catholiques d'Antony. Le farouche municipal fut obligé de céder; mais il le fit de très-mauvaise grâce, et sans épargner l'injure au culte et au ministre qu'il lui fallait, bon gré mal gré, tolérer. Cet homme, qui s'était fait l'ennemi déclaré de la religion, tomba bientôt malade et mourut. Un événement extraordinaire que nous avons entendu raconter par des vieillards à Anlony, et qui est passé dans ce bourg à l'état de légende , événement où tout le monde vit alors une punition de Dieu, fit sur le peuple de ces campagnes, une terrible et salutaire impression. Pendant trois dimanches consécutifs, on vit un taureau abandonnerle pâturage voisin , franchir la haie épineuse qui servait de clôture au cimetière, et là, parmi diverses tombes récentes, choisir précisément la tombe de l'impie, la fouler aux pieds, puis de sa corne
fouiller le sol, comme pour insulter aux dépouilles qu'il renfermait.
L'abbé Bernet exerça pendant deux ans le saint ministère à Antony et dans les paroisses voisines. En 1797 , le ciel s'assombrit de nouveau , et dans une de ces réactions qui étaient alors si fréquentes, on essaya d'entraver la liberté du culte, en exigeant des prêtres le serment de baine à la royauté. Aux yeux de la religion , les formes politiques sont en elles-mêmes indifférentes ; elle commande la soumission à Tordre établi ; mais en faisant un précepte de l'obéissance et de la charité, elle défend la haine , et c'est un sentiment qui ne peut jamais se rencontrer dans un cœur chrétien. Le jeune curé ne l'ignorait pas. Il refusa donc le serment qu'on lui demandait, et il quitta la paroisse , sans trop savoir ce qu'il allait devenir, et dans quelle ville il allait chercher un asile et des ressources. Forcé de céder à Forage, il céda du moins en vainqueur, et dans sa retraite, il emporta le prix le plus doux que le ciel puisse accorder à l'âme d'un bon pasteur, l'affection de sa paroisse, le sentiment des fruits que son application y a faits, et le souvenir des vifs regrets qu'il y laisse.
Il résolut d'abord de se rendre à Rouen , mais ayant manqué la messagerie qui devait l'y conduire, il se jeta dans la première diligence venue, conduit par la Providence plutôt que par sa propre volonté, et arriva ainsi à Orléans. Là , avec un confrère qu'il avait eu à Sceaux quelques années auparavant, il se décida, sur l'invitation qui lui en fut faite par plusieurs pères de famille, et môme par diverses personnes appartenant aux autorités civiles et ecclésiastiques, à fonder un établissement où la jeunesse chrétienne pût recevoir des principes religieux et faire ses études classiques. L'enseignement public, à cette époque, ne présentait partout que de lamentables ruines. L'abbé Bernet essaya de le restaurer à Orléans, et ses efforts furent heureux. Il réunit dans sa maison jusqu'à cent vingt élèves, mais bientôt la publication du Concordat, en avril 1802, et le rétablissement officiel du culte vinrent le rendre à sa véritable vocation , qui était l'exercice du ministère pastoral.
L'évôque d'Orléans, c'était le célèbre abbé Bernier, l'un des plénipotentiaires du Concordat avec le Saint-Siège, plaça M. Bernet à la paroisse de Saint-Paterne , en qualité de vicaire. Il occupa ce poste modeste pendant quatorze ans, et y fit beaucoup de bien. Chargé dans une circonstance solennelle, par les auto-
rités d'Orléans, de prononcer au mois de mai, Péloge de Jeanne Darc, il s'acquitta avec distinction de cette tâche honorable , et selon l'usage , son discours fut imprimé aux frais de la ville.
L'Empire sur son déclin succombait sous le poids de ses fautes et de ses malheurs. Les violences exercées par le gouvernement contre le chef de l'Église avaient surtout soulevé et blessé les cœurs dévoués à la religion. Le vicaire de Saint-Paterne se Ut, à cette époque , remarquer à Orléans , au milieu des circonstances les plus difficiles, par un zèle très-vif et par une grande fermeté de conviction. L'Empire le compta au nombre de ses adversaires les plus décidés. On sait que Napoléon I«r avait nommé en 1810, à l'évêché d'Orléans , M. Raillon, qui fut le prédécesseur immédiat de M. Bernet sur le siège d'Aix. Le Pape , prisonnier à Savone refusa constamment les bulles aux évôques que l'Empereur avait nommés à cette époque. M** Raillon compta donc Pabbé Bernet parmi la minorité des ecclésiastiques d'Orléans, qui luttèrent vivement contre son installation qu'ils considéraient comme contraire aux canons de l'Église. Toutefois , M. Bernet et M. Raillon se revirent plus tard fréquemment dans la famille Portalis, dont ils étaient, l'un et l'autre, les amis de choix dans les rangs du clergé.
Quoi qu'il en soit, la Restauration se souvint du zèle du vicaire de Saint-Paterne , et elle voulut utiliser, au profit de la réforme d'une maison importante, les qualités d'administrateur habile et ferme qu'avait plusieurs fois montrées l'abbé Bernet. n fut appelé, par l'influence de M. de Quelen, sous M. de Talleyrand-Périgord , alors grand-aumônier de France, aux fonctions de premier aumônier de la maison royale de Saint-Denys. Cette maison , où se trouvaient réunies en grand nombre des filles d'officiers de l'Empire, membres de la Légion d'honneur, était un foyer d'impérialisme. Ce qui était pis, c'est que, sous une direction peu vigilante , la discipline y était fort relâchée , les pratiques et môme les principes religieux très-négligés, et qu'une réorganisation était devenue indispensable. Cette réorganisation salutaire commença à s'opérer fructueusement sous la direction de Madame la comtesse de Quengo, désignée au roi par son vertueux ami , le vénérable abbé Carron. L'abbé Bernet s'appliqua avec force, et l'on peut dire avec amour et succès, pendant quatre ans, à seconder les efforts de la surintendante. Celle-ci, néanmoins, fut obligée de renoncer à l'entreprise et donna sa démission, de l'avis même de MM. de Quelen et Bernet.
Ce dernier imita son exemple et quitta cetle maison royale où il a laissé des traces qui ne s'y sont point effacées , et où , après quarante années , son souvenir vit encore. Lui-môme aimait à se reporter au temps de son séjour à Saint-Denys. Les élèves de la maison et surtout celles qui s'y trouvaient quand il était aumônier, étaient pour lui l'objet d'une prédilection spéciale, et longtemps après les avoir quittées , il leur continuait encore ses soins et ses conseils paternels.
Pour récompenser l'abbé Bernel des services qu'il avait rendus à Saint-Denys, et des succès que son zèle y avait obtenus, le roi Louis XVIII le nomma d'abord chanoine honoraire , et ensuite chanoine titulaire du chapitre royal. Il ne garda sa stalle qu'un an. Le repos allait peu à l'activité de sa nature, et dans la force de l'âge où il était encore , son zèle ne pouvait pas s'en accommoder beaucoup. Ces dispositions lui ûrent alors accueillir avec empressement l'offre d'une mission importante qui lui fut faite par le grand-aumônier, et qui est trop honorable pour que nous la passions sous silence.
L'empereur Napoléon I« vaincu par la coalition de l'Europe était comme un autre Prométhée, relégué sur un rocher, au milieu de l'Atlantique. Depuis six ans , il expiait la faute d'avoir aimé la domination , les conquêtes et la gloire. La maladie l'avait saisi et son génie qui lui avait rarement menti , ne lui dissimula point les approches de la mort. Son âme, qui n'avait jamais douté de Dieu, comprit que Dieu seul pouvait en ce moment suprême lui donner la paix et l'espérance. Il demande un prêtre et veut que ce prêtre soit un Français. L'abbé Bernet est désigné, et il préparait son départ quand la France et le monde apprirent que l'immortel exilé avait cessé de vivre.
En 1821 , AU* de Quelen , archevêque de Paris, sur jles instances de ses deux intimes amis, MM. Feutrier etGallard, lui donna à desservir la paroisse de Saint- Vincent-de-Paul, et dans ce vaste champ, il trouva à exercer toutes les qualités de son âme pastorale. Il occupait presque seul la chaire de son église, adoptant pour combattre plus efficacement le mal de l'ignorance, le système trop souvent négligé d'un plan simple , méthodique et complet d'instruction religieuse, se faisant ainsi et l'apôtre de ses paroissiens et le modèle de ses collaborateurs. Dieu bénit son ministère. D'un autre côté, les succès qu'il y obtint le firent avantageusement connaître et remarquer. On songea à lui pour l'épiscopat, et sous le ministère Martignac et Portalis, dans un
moment où, comme il le racontait lui-même, Ton voulait donner des gages et montrer de l'intérêt à la bourgeoisie , M. Feutrier, ministre des affaires ecclésiastiques, et qui connaissait personnellement le caractère modéré et tout le mérite du curé de Saint-Vincent-de-Paul , le présenta au roi pour le siège de la Rochelle. Il y fut nommé par ordonnance royale du 29 mars 1827. Préconisé dans le consistoire du 25 juin suivant, l'abbé Bernet, après une retraite faite au séminaire d'Issy , fut sacré le dimanche 12 août de cette année, dans l'église de Saint-Sulpice, par Hyacinthe-Louis de Quelen , archevêque de Paris , assisté de Charles-And ré-Toussaint-Bru uo-Raraond de la Lande, évêque de Rodez, et Jean-Louis-Simon Lemercier, évêque de Beauvais , tous deux anciens curés de la capitale, comme le nouvel évêque, en présence de Guillaume-Aubin de Villèle, archevêque de Bourges, de Claude-Joseph-Judith- François-Xavier de Sagey, ancien évôque de Tulle;, et d'un grand nombre de membres du clergé. Le jeudi 16 du même mois, il fut admis à prêter son serment entre les mains du roi.
La veille , jour de l'Assomption , il avait officié pontificalement dans l'église dè Saint- Vincent-de-Paul. La solennité de la fête et le désir de voir pour la dernière fois peut-être , le pasteur qui gouvernait la paroisse depuis plusieurs années ,\ avait attiré un nombreux concours de fidèles. M. Bernet avait coutume , lorsqu'il officiait dans son église , aux grandes fêtes , d'adresser toujours quelques mots d'édification à son troupeau. Fidèle à cet usage , il monta en chaire après l'Évangile , et parlant sur les vertus de la Mère du Sauveur, il s'arrêta spécialement sur sa résignation et sa soumission à la volonté de Dieu. Le prélat ne put alors s'empêcher d'exprimer ses propres sentiments sur l'événement qui le séparait de son troupeau. 11 avait espéré, dit-il, consacrer le reste de ses jours à sa paroisse ; transporté tout à coup à une des extrémités du royaume, il se voyait forcé de rompre les liens les plus chers , ceux du sang , ceux de l'amitié , ceux mêmes contractés dans l'exercice du ministère, mais jamais il n'oubliera les paroissiens qui lui ont donné tant de témoignages d'intérêt et de confiance. L'émotion fut générale, et des marques unanimes de sensibilité prouvèrent au vertueux prélat, combien ses regrets étaient partagés et combien une telle séparation était pénible pour tous.
M. Bernet avait fait prendre possession de son siège, par procureur, le 4 septembre ; il publia une Lettre pastorale dans la-
ARCHIDIOCÈSE D'AIX
quelle il s'adressait tour à tour à son chapitre, à ses coopérateurs dans les fonctions pastorales, aux directeurs des séminaires, aux vierges chrétiennes, et môme aux protestants très-nombreux, comme on sait, dans le diocèse de la Rochelle. Il finissait par demander au clergé et aux fidèles , des prières pour attirer les bénédictions du ciel sur son épiscopat. Le 14 septembre, il fit son entrée solennelle dans son Église , et nomma immédiatement pour ses deux grands-vicaires MM. Pierre-Alexandre Gaboreau , chanoine de la cathédrale et vicaire capitulaire , et Jean- Thomas Cournol , ecclésiastique qu'il avait amené avec lui. Il s'occupa tout aussitôt de l'administration du diocèse et commença ses visites pastorales. Il se félicita dans son premier Mandement de carême de l'accueil bienveillant qui lui avait été fait à la Rochelle, à Saintes, et dans les autres principales villes; mais s'y affligea d'avoir rencontré sur sa route tant d'églises en ruine, tant de chaires abattues, tant d'autels à peu près renversés et la profanation publique du saint jour de dimanche par des travaux illégitimes, des plaisirs licencieux ou des orgies scandaleuses. En présence de ce triste état des choses , il annonçait qu'il ouvrirait des conférences dans sa cathédrale et qu'il se proposait de faire entendre successivement la parole de Dieu dans toutes les paroisses du diocèse. Le prélat mit en effet ce projet à exécution, soit dans la cathédrale, soit dans d'autres églises ou communautés, et partout les fidèles s'empressèrent . de venir écouter ses exhortations paternelles.
La révolution de 1830 surprit Me* Bernet à la Rochelle, mais ne l'y inquiéta pas. Dans ce pays difficile, à cause de la diversité des cultes et du voisinage de la Vendée, il avait su prendre , par sa sagesse, une bonne position , et il marcha constamment d'accord avec les autorités nouvelles. De florissantes maisons religieuses qu'il avait établies pour l'éducation de la jeunesse; la fondation d'un petit séminaire; la construction d'un grand séminaire qui peut être cité parmi les plus beaux de France, l'empressement avec lequel avaient été accueillis des règlements liturgiques émanés de sa sagesse , c'étaient la pour son cœur autant de motifs puissants de rester inséparable de son premier siège. Déjà plusieurs fois, il avait refusé le titre d'archevêque : sa volonté à lui était de ne point briser les liens qui l'unissaient à l'Église de la Rochelle , comme à une épouse bien-aimée. Mais la divine Providence suscita contre les projets de son cœur, des conseils, des instances auxquelles il ne pouvait résister.
L'archevêché d'Aix étant venu à vaquer par la mort de M*1" Raillon, une ordonnance royale du 6 octobre 1835 le désigna pour succéder à ce prélat. Ce fut M«r Gallard , alors évôque de Meaux, qui le décida a accepter ce siège, pour lequel il fut préconisé dans le consistoire du t« février 1836.
Le nouvel archevêque fut installé solennellement dans son église métropolitaine le 26 mars de la même année.
« Nommons rapidement quelques œuvres de son zèle au milieu de nous , dit M. l'abbé Reynaud , dans son Oraison funèbre. Jaloux de voir la discipline canonique conserver son énergie et son action, il nous donne un code de statuts où la plus sage modération se joint à l'exactitude la plus parfaite. Dans l'intérêt de la science sacerdotale, il établit les conférences ecclésiastiques : institution si justement regardée partout comme Tune des plus utiles créations de la main d'un évêque. A l'exemple d'un Charles Borromée , il conçoit le projet de faire renaître les conciles provinciaux , et il en essaie la réalisation en réunissant dans son palais tous les évêques de sa province. Enfin , voulant nourrir le troupeau et le préserver du mal en môme temps qu'il pourvoit aux besoins des pasteurs , il publie une ordonnance qui fonde et régularise dans tout le diocèse, Y Œuvre si salutaire des bons livres.
» D'une complexion sensiblement affaiblie, sacrifia-t-il jamais l'intérêt des âmes à l'intérêt de sa santé, de sa vie même? Ne l'avons-nous pas vu esclave de sa promesse et ami passionné de Tordre, partir pour ses visites pastorales, malgré des vents impétueux et glacés, ou sous des torrents de pluie? Ne le vîtesvous pas un jour accourir du fond du diocèse dans sa ville épiscopale que la contagion envahissait, et que l'épouvante rendait déserte? Et ce n'était pas la première fois qu'il bravait, pour le salut des fidèles, les fureurs de ce fléau. Déjà, à la Rochelle, on l'avait vu , dans l'hospice des cholériques, s'approcher de tous les malades avec des paroles de consolation. On l'avait vu parcourir à pied toutes les rues d'une ville, entrer dans toutes les maisons affligées , et ranimer le courage par sa présence et par ses dons. On l'avait vu , en un jour d'orage , et contre l'avis des matelots effrayés, traverser un bras de mer pour aller visiter les cholériques de l'Ile de Rhé , affronter deux grands périls à la fois.
» Il savait secourir largement des besoins réels et qui lui étaient constatés. Vous souvient -il qu'à deux mémorables
ÀRCH1D10CÈSE D'AIX
époques de calamité publique1, il ouvrit des souscriptions par des dons généreux? N'avait-il pas cédé à la caisse diocésaine une ressource annuelle qui n'a pas encore taria? La caisse cap tulaire ne reçoit-elle pas depuis dix ans et ne recevra-t-elle pas à perpétuité le produit d'une vaste maison achetée par lui et payée de ses deniers? N'a-t-il pas désigné parmi ses principaux légataires, l'église de la métropole et les deux séminaires, et les pauvres de la ville? »
Nous ajouterons que la tentative du rétablissement des conciles provinciaux eut lieu par son initiative en 1838. M** Bernet présida du 21 au 26 octobre de cette année, à Aix, une assemblée à laquelle assistèrent Charles-Joseph-Eugène de Mazenod, évôque de Marseille; Xavier-Toussaint-Raphaél Casanelli d'Istria, évôque d'Ajaccio; Louis-Charles-Jean-Baptiste Michel, évôque de Fréjus; Nicolas-Augustin de la Croix d'Azolette évôque de Gap ; et Raimond Dévie , évôque de Belley. Ces prélats convinrent de demander au souverain Pontife pour tous leurs diocèses, la permission d'ajouter l'épithète immaculata au mot Conceptione dans la Préface de la fôte de la Conception de la sainte Vierge, ce qu'ils obtinrent par un induit que leur adressa Grégoire XVI. Le reste des délibérations de cette assemblée, qui dura cinq jours, est demeuré secret jusqu'à ce moment.
C'est aussi en grande partie à M.v Bernet qu'on dut la réorganisation de la Faculté de théologie d'Aix , dont les cours eurent lieu dans les salles du grand séminaire.
M Bernet avait, le 4 novembre 1845, célébré sa cinquantième année de prêtrise, entouré de son clergé, lorsqu'il apprit que le Gouvernement français avait demandé pour lui le chapeau de cardinal. Le pape Grégoire XVI l'accorda le 10 décembre 1845, et le nouveau prince de l'Église fut revêtu de la pourpre romaine dans le consistoire du 19 janvier 1846. Le souverain Pontife prononça alors une allocution où il rendit hautement à M*r Bernet la justice que dans sa propre patrie , certaines passions lui refusaient. Il faut toujours s'étonner qu'on veuille, sans mission, se montrer plus exigeant et plus difficile en fait de mérite ecclésiastique que le Saint-Père lui-môme. Le môme jour, Sa Sainteté adressa au nouveau cardinal la lettre la plus flatteuse. On
1 Le choléra et les inondations.
3 Tous les produits de son Catéchisme.
avait malheureusement représenté M*r Bernet comme étant en opposition avec les autres évôques de France dans la question de la liberté d'enseignement, et l'archevêque d'Aix, pour imposer silence à la calomnie , se vit obligé d'adresser au Pape les copies de ses diverses réclamations auprès du Gouvernement , et sa parfaite adhésion aux justes plaintes de ses vénérables collègues. Et à ce sujet, 3'écrie le panégyriste du cardinal :
« Des murmures I Comme si cette nouvelle promotion de Bernet n'avait pas été justifiée par une vie assez digne d'une telle prérogative ! Comme si sa carrière de prêtre et d'évêque n'avait pas suffisamment appris qu'il était incapable de trahir par une faiblesse, les intérêts de l'Église ! Comme si on avait pu sérieusement soupçonner qu'une foi comme la sienne laissât son cœur indifférent et froid dans sa poitrine à la vue des dangers qui menaçaient si évidemment le règne de la religion et de la morale, et qu'il pût se taire dans une si grave occurrence, lui qui, au début de sa carrière épiscopale, disait en face à un ministre d'État : • Mon devoir d'évêque m'a fait protester contre vos ordonnances; » lui qui stupéfia un parlementaire trop fameux, en lui disant : •■ Vous allez à Paris; eh bien ! annoncez que si l'on veut nous faire la guerre, nous sommes prêts à mourir. » Comme si d'ailleurs, il n'avait pas un des premiers, le premier peut-être de tous les évêques de France , et jusqu'à trois fois porté aux pieds du trône , dans les termes les plus énergiques et avec toute l'indépendance pontificale , des réclamations dont il nous a été permis de prendre lecture , et qui nous ont rappelé l'intrépide hardiesse, le ton saintement accusateur des premiers apologistes chrétiens! Comme si enfin, un prélat vénéré et digne de l'être pouvait se voir contraint à sacrifier la répugnance profonde et consciencieuse qu'il professa toujours pour la publicité de ses actes, et à livrer aux jugements de la multitude, une conduite dont il ne devait compte qu'à Dieu et à l'Église. »
M. le comte Bischi, garde-noble de Sa Sainteté, arriva à Aix le 26 janvier 1846, portant au nouveau cardinal la nouvelle de sa promotion et la calotte rouge. Il fut aussi chargé de porter à Paris la barette que M*r Lasagni, auditeur de la nonciature, nommé à cet effet ablégat apostolique, devait remettre au roi des Français. Quoique déjà fort affaibli par l'âge , M*r Bernet dut partir pour Paris où il arriva le 14 février. Il prêta le 21 le serment d'usage dans la chapelle de la nonciature, entre les
mains du représentant du Saint-Siège, et le lendemain, dimanche, Louis-Philippe lui remit la barette dans la chapelle des Tuileries, en présence de M«r Affre , archevêque de Paris, de M»r Bonamie, archevêque de Calcédoine, et de M*r Rossat, évêque de Verdun. Son Éminence prononça dans cette circonstance un discours qui ût impression par le ton de modestie et de noble indépendance qui y régnait. La répugnance invincible qu'il éprouvait pour la publicité l'empêcha seule de le communiquer aux journaux.
Cependant , le voyage d'Aix à Paris dans la saison rigoureuse ne pouvait manquer de fatiguer beaucoup le vénérable vieillard. On ne s'en aperçut pas d'abord , et il put faire son entrée solennelle à Aix le 25 mars, au milieu d'un concours immense , et trouver encore des forces pour cette longue et pénible cérémonie. Mais l'ébranlement causé par tant de fatigues et d'émotions ne tarda pas à se manifester. Il entreprit une visite pastorale qui ne put être achevée. Atteint à Maillane, après une bénédiction solennelle de cloches, par la maladie à laquelle il devait succomber, il comprit aussitôt toute la gravité de son état , et s'empressa de revenir à Aix. Un moment , on crut avoir triomphé du mal, et sur ces entrefaites, le souverain Pontife étant mort le 1er juin 1846, les médecins firent concevoir l'espérance qu'un voyage à Rome serait possible à Son Éminence; mais M*r Remet ne se fit pas illusion , et quand l'heureuse nouvelle de l'élection de Pie IX lui parvint, il s'écria en empruntant les paroles du saint vieillard Simôon, qu'il n'avait plus maintenant qu'à mourir en paix. Dieu exauça ce pieux désir.
Comme il sentait sa fin approcher, il voulut recevoir les derniers sacrements d'une manière solennelle, quoiqu'il eût participé depuis peu de jours à la sainte Eucharistie. Ils lui furent administrés par M*r Rey, ancien évêque de Dijon. A mesure que l'heure suprême arrivait, le calme et la paix de son àrae semblaient s'accroître. Il conserva l'usage libre de ses facultés jusqu'à la fin, et il s'endormit paisiblement dans le Seigneur, après une longue et douce agonie , le dimanche , 5 juillet 1846 , vers deux heures de l'après-midi. Ses dispositions testamentaires ne peuvent qu'honorer sa mémoire. Sans frustrer sa famille dans ses biens patrimoniaux, il fit la part des pauvres. Il légua 4000 francs à chacune des paroisses d'Aix , ses plus beaux ornements à son église métropolitaine , sa bibliothèque au grand séminaire. Il légua en outre un capital de 6000 francs à chacun
de ses domestiques, et 1200 francs à son cocher, qui n'était à son service que depuis son dernier vojage à Paris.
Les funérailles du cardinal eurent lieu le jeudi 9 juillet, an milieu d'un immense concours de population, et avec tout le cérémonial religieux , civil et militaire en usage aux obsèques d'un prince de l'Église. M*r de Mazenod , évôque de Marseille , officia assisté de M«r Depéry, évôque de Gap , et de M«r Rey, ancien évôque de Dijon. Après la messe, M. le chanoine Reynaud monta en chaire, et lut le Mandement du chapitre métropolitain qui, pendant la vacance du siège archiépiscopal, pourvoyait à l'administration du diocèse. L'administration capitulaire se composait des trois grands- vicaires de l'archevêque défunt, auxquels on avait adjoint MM. les abbés Bony, supérieur du grand séminaire, et Chaix, doyen d'âge du chapitre. Le cercueil qui renfermait les restes mortels du prélat, après avoir été scellé en présence de M. Aude, maire d'Aix, fut déposé provisoirement dans la chapelle de Saint-Mitre, en attendant qu'on reçût du Gouvernement l'autorisation de le placer dans les caveaux de l'église de Saint-Sauveur.
Le mardi 4 août suivant, un service funèbre , auquel officia M*r Rey, ancien évôque de Dijon, fut célébré dans la cathédrale, et après l'Évangile , M. Reynaud , chanoine théologal , déroula dans un discours pathétique, rapide, animé, les principaux traits de la vie du cardinal défuut. Sa parole, sans s'élever jusqu'à l'éloquence et aux majestueuses proportions de Y Oraison funèbre, se maintint constamment à un ton convenable de dignité et à la fois de simplicité chrétienne , qui donnait à son genre de composition un charme de plus. Ce discours a été publié sous le titre de : Eloge funèbre de S. Em. M*r le cardinal Joseph Bernet, archevêque d'Aix, d'Arles et d'Embrun, chanoine d'honneur du chapitre royal de Saint-Denys, commandeur de la Légion d'honneur, comte romain, prononcé dans l'église métropolitaine d'Aix le 4 août 1846; Aix, Vitalis, 1846, in-8° de 24 pages.
Les registres mortuaires de l'état civil d'Aix ont inséré l'acte de décès du prélat dans les termes suivants :
«L'an mil huit cent quarante-six, et le six juillet, à huit heures du matin, par devant nous, Antoine-François Aude, maire de la ville d'Aix , officier de la Légion d'honneur, officier public de l'état civil de cette dite ville , ont comparu Messieurs Léonard-Guillaume Bernet-Rollande , juge au tribunal civil de
ARCHIDIOCÈSE D'AIX.
Riom (Puy-de-Dôme) âgé de soixante-deux ans, frère du décédé, domicilié audit Riom, et Marie-Jacques-Achille Ginoulhiac, "vicaire-général du chapitre métropolitain d'Aix, âgé de quarante ans, ami du décédé, domicilié au dit Aix, y demeurant rue Grande-Horloge , n° 24 , lesquels nous ont déclaré que Son Ëminence Monseigneur Joseph Bernet , cardinal-archevêque d'Aix, d'Arles et d'Embrun, chanoine honoraire du chapitre royal de Saint-Denys, commandeur de Tordre royal de la Légion d'honneur, âgé de soixante-quinze ans dix mois, natif de Saint- Flou r (Cantal), domicilié en cette ville d'Aix, fils de feu Monsieur Guillaume Bernet, propriétaire, et'de feue Madame Jeanne Buisson, était décédé hier, à une heure trois quarts du soir, dans son palais archiépiscopal , ainsi que nous nous en sommes assuré, en nous transportant auprès de la personne décédée , et ont les déclarants signé avec nous le présent acte , après que lecture leur en a été faite.
» Bernet-Rollande. — Ginoulhiac, vie. gén. capit™. — • Aude, maire. »
Comte romain et prélat assistant au trône pontifical le 14 juillet 1840, Son Éminence le cardinal Bernet avait été nommé chevalier de la Légion d'honneur le 29 octobre 4828, promu officier de Tordre le 30 avril 1836 et commandeur le 1« mars 4846.
Ses armoiries étaient : d'azur, à une tour d'argent portant un globe d'or, surmonté d'une croix du même.