‹ La France protestante (volume 2)Chapitre 20 sur 252 · E8PÉROU — ESPINASSE · texte numérisé non relu

E8PÉROU — ESPINASSE

loi aussi, comme l'un des frondeurs du parti orthodoxe d'alors (Voy. Un chap. de l'hist. de l'imprimerie à Montauban, par Forestié). Quant à Espérou, il ne dut pas laisser de descendance directe, mais son nom est encore très répandu dans le Castrais (Pradbl).

ESPERT ou Expert (Noé), marchand de Castres, avait épousé Jeanne Gonabel qui lui donna de 1633 à 1649 cinq enfants. A la révocation de l'édit de Nantes, un membre de la famille Expert demeurant à Puylaurens, Gaspard, sans doute, est dé- . nonce a l'Intendant de Languedoc comme c fort passionné contre la religion cathoc lique, ainsi que les deux fils du sieur c Pitorre dont l'un est gendre d'Imbert « du Barry. » L'une des filles de Gaspard Espert fut enfermée au château de Sommières en 1687, puis embarquée pour les colonies et noyée en route (Ëlie Benoist). Gaspard était frère d'Antoine ; ils étaient fils de Jeanne d'Albouy, 1656 (Pradel).

— Charlotte Espère de SLAndré en Dauphiné, assistée à Genève en 1693.

Espbville (Charles d'), pseudonyme de Calvin.

ESPIARD, de Semur, étudiant à Genève (Petrus Espiardus semurionensis jurisprudentiae studens), mai 1579. — René d'Espic, de Blois, clerc au greffe de MM. les Treize de Metz, et procureur en la justice de cette ville, y épouse, 15 septemb. 1619, Elisabeth Wirion, union d'où naquirent sept enfants dont l'aîné, Jérémie d'Espic, né à Metz en 1621, fut conseiller du roi, commissaire provincial des guerres en Champagne, Alsace, Lorraine et sieur de La Guische ; une de ses sœurs, Françoise, née en 1624, épouse, 15 avril 1657, Jacques Cochefer, chevau-léger de la garde du roi, emprisonné à Nîmes (motif inconnu), en 1675. — Abraham Espie, ancien et scribe du consistoire de La Rochelle; défense à lui faite par jugement du Présidial de cette ville t et à tous autres de « quelque condition et qualité qu'ils « soyent de plus à l'advenir dans aucuns t actes publics, user et se servir du nom « d'Église Réformée, luy enjoignant d'em- « ployer les noms et mots de la Religion « Prétendue Réformée, suivant les Édits, « sur peine de 500 livres d'amende et • autres plus grandes peines s'il y échoit, » 13 juin 1648 (F. Il eau, Décis. cal h., p. 719).

— D'Espiè, voy. Saussure. — Marie E$py, du Gua, enfermée au couvent de S^-Josèphe de Privas à la demande de Pévêque de Viviers, 1753. — Lespinagre, officier •dans l'armée hollandaise, 1701. — Jean- Pierre Espinas, ancien et procureur de SLFélix de Châteauneuf en Vivarais, fut d'abord arrêté, en 1732, à Montpellier où il était allé porter une collecte au ministre Pierre Durand, puis arrêté de nouveau en 1740 pour avoir donné asile à un ministre et reçu des livres religieux prohibés ; condamné aux galères perpétuelles, où il fut, à Toulon, un correspondant d'Ant. Court. Sa femme, Anne Lapraz, réfugiée à Berne, obtient (1740) de la chambre des réfugiés de cette ville une pension, 8 liv. par mois.

ESPINASSE (Pierre), ministre à Revel, 1603-1620; (Pierre), de S t- A m ans en Albigeois, ministre à S1- Amans et Villemagne, de 1617 à 1651 ; (Jean), probablement fils de Pierre, écolier à Montauban en 1655 et étudiant en théologie à l'acad. de cette ville en 1660, pasteur à Carmaing dans le Lauraguais en 1667 et au Pont-de- Larn, près Castres, 1672-76; réfugié en Angleterre à la Révocation (Agnew I, 48).

— (Guillaume), de Milhau, assisté d'un viatique à Genève, allant en Allemagne.

ESPINASSE (Maître Jean de L'), juge d'appeaux à Castres en 1598 (Borel, Antiq. de Castres, II, p. 26). — (Etienne de L'), officier dans l'armée hollandaise, 1700- 1705; (François), conseiller à la cour de Surinam, 1719 ; (Etienne), pasteur à Deventer en 1746, puis à Amsterdam ; mort en 1761. — Olivier de Lespinasse, de Lyon, étudiant à Genève, 1644. — Isaac, né en 1640, étudiant à Genève (Isaacus Lespinassus galloburgundus cabilonensis, philosoph. studens), mai 1663 ; avocat au parlement de Paris, réfugié en Prusse à la Révocation, mort juge de Brandebourg en 1726. Un de Lespinasse du Puy, ingénieur, réfugié à Francfort-sur-le-Mein en 1686 ; un autre, lieutenant au régiment de Varennes, réfugié au Brandebourg, 1702.

— François Espinassou, * mercier, natif de la ville de Donsenach en Lymosin, • reçu habitant de Genève, 2 nov. 1556. — D'Espinassous, ancien de l'église de Meyrueis au synode tenu en cette ville, 17 juin 1674. — Pierre Espinoux. de l'église de Villefagnan, 1664.

ESPINAY — ESPRINCHARD

ESPINAY (Nicolas d'), ou Despinay, quelquefois Lespinay, sieur du Parc de Nerville [Haag, IV 559] d'une famille originaire de la Normandie, était fils de Nicolas d'Espinay, sieur de Campigny et de Grandval, anobli en 1608 pour récompense de ses services, et de Geneviève de Boniface-de-Saint-Aignan. D'Espinay se voua à la carrière ecclésiastique, reçut la consécration en 1609, et fat nommé pastear à Loudun. Ce fat en cette qualité qu'il fut député par l'Anjou à l'assemblée politique de Loudun et à celle de La Rochelle. Cette dernière, où il remplit les fonctions de vice-président, lui confia une mission auprès du roi d'Angleterre, au mois d'août 1621. Il devait t l'informer au vray de la persécution rigoureuse et désolation des églises, » et t le supplier très humblement vouloir en cette extrême nécessité secourir lesdites églises, puisqu'il portoit le titre glorieux de deffenseur de la foy » (Brien- %ey n<> 225). De son mariage avec Marie Sasserie, fille du sieur Sasserie et de Susanne Des Cerisiers, naquirent Pierre, qui suit ; Jean, mort sans postérité ; Nicolas ; Marie, femme, en 1638, d'André Roy sieur de La Rollandière ; Susaxnb, mariée à Charles Juliin.

Pierre, sieur de Nerville et du Lieu, né vers 1615, épousa, en 1641, Marie Martin, fille de Philippe, sieur de La Rigollière, dont il eut Nicolas, sieur du Lieu et d'Esplenne, qui suivit la carrière des armes et se convertit lors de la Révocation ; Jean, sieur de Nerville, qui servait dans la cavalerie en 1674, et Marie, femme d'E. Gaudoyer.

Nicolas d'Espinay avait plusieurs frères et sœurs. L'aîné, Jean, sieur de Campigny, ne laissa qu'une fille, mariée à Jean d'IUiers, sieur de Yinèze. Le second, François, continua la branche normande qui professait encore la religion protestante à la Révocation ; en 1688, Susanne (TEspinay fut enfermée aux Nouvellescatholiques d'Alençon (M 670). L'aînée des sœurs épousa Mathurin de Bonnechose, sieur de Bellouet, et la cadette, qui fut aussi enfermée dans un couvent, en 1739, le sieur Du Perron dont descendait Alexandre Du Perron, de Falaise.

Dbspoir, pseudonyme du ministre J. de Pleurs (1557) et quelques années plus tard du ministre Pierre d'Urdez; voy. ci-dessus

t. Y, col. 1030 '.— Bermond d'Espondeilhan, voy. ci-dessus II, col. 349.

ESPRINCHARD (Michel), sieur du Plomb, faisant partie du corps de ville de La Rochelle en 1573 ; il rat appelé à la dignité de Coélu [1er adjoint à la mairie] en 1577 et de maire en 1578. Ce rat lui qui présenta au baptême en 1583, au nom de la ville de La Rochelle, l'enfant qui devint Benjamin de Rohan, duc de Soubise. Michel Esprinchard avait épousé Sylvie Tarquaix, et mourut le 15 septemb. 1584, laissant de son mariage : Jaques, baptisé le 16 déc. 1573 par le pasteur Richer (pair. Jehan Godefroy d'Orléans, marr. Catherine Tarquay) ; Pierre, bapt. le 12 déc. 1574 ; Michel, bapt. le 15 déc. 1575, pair de La Rochelle en 1602, échevin en 1604, mort en janv. 1622 ; Jbannb, bapt. le 10 septemb. 1577, mariée en 1600 à Jacq. de Remigoux, s* de La Faye, avocat, et en 2m" noces à Jacq. de Vieux, écuyer, se de La Salle ; Jean, bapt. le 13 mars 1579 ; Elisabeth, le 11 août 1580, parr. le s? du Voysin de la Popelinière ; autre Jean, bapt. le 7 oct. 1581.

L'aîné de ces enfants, Jacques Esprinchard, rat celui qui laissa la trace la plus distinguée [Haag, IY 560]. Son père voulut donner tous les soins à son éducation et l'envoya faire ses études au collège d'Orthez. Sorti du collège, il obtint la permission de voyager et s'embarqua, 23 avril 1593, pour l'Angleterre où il fit un assez long séjour. Il passa ensuite dans les Pays-Bas avec l'intention de suivre les cours de l'université de Leyde, où il resta en effet quatre années c à cause des beaux exercices de toute science qu'on y voit. » Il y soutint, sur les tutelles, des thèses qu'il dédia à Scaliger. Ses études finies, il partit, 3 mars 1597, pour se rendre en Allemagne, visita la plupart des États de l'empire, rentra en France, parcourut les provinces, se lia d'amitié avec une foule d'hommes distingués, entre autres, avec de Thon, Casaubon, Welser, Goulart, L'Étoile qui regretta vivement « sa douce, docte et chrestienne compagnie. » Il retourna enfin dans sa ville natale, le 24 mai 1598, riche des connaissances qu'il avait acquises dans ses longues et savantes

1 Au même, t. Y, col. 456, noua ayons en le tort d'inscrire (lig. 25 i 29) un Pierre Dordee qui n'est autre que ce d'Urdes.

E8PMNCHARD — ESQUALET

courses à travers une partie de l'Europe. Il prit la part la plus active à la fondation de la Bibliothèque de La Rochelle qui fut ouverte en 1606, dans une salle haute du temple de S*-Yon, sous les auspices du Consistoire. Mais il n'existait plus lorsqu'elle s'ouvrit. Élu membre de la municipalité rocheloise, le 12 janv. 1604, il lut enlevé le 29 août de la môme année, à la fleur de son âge, dans une épidémie qui, le 10 septembre suivant, emporta aussi sa femme.

Esprinchard a laissé plusieurs ouvrages :

I. De tutela et cura, thèses de droit dédiées à Scaliger ; Leyde, 1597.

II. L'histoire des empereurs romains depuis Jules- César jusqu'à Rodolphe II, recueillie de divers auteurs anciens et modernes [Gen.] Sam. Crespin, 1600, 2 vol.

in-8°. — Watt cite : L'histoire d'Auguste contenant les vies des empereurs romains, Gen. 1610, 2 vol. in-8° ; mais ce n'est apparemment qu'une réimp. du même ouvrage.

in. Histoire des Ottomans ou empereurs des Turcs jusques à Mahomet III, Paris, 1609, in-8». — On trouve dans le môme volume : Traictè des forces de l'empire ottoman, des desseins des empereurs et des moyens d'y obvier, ainsi qu'un Brief discours de la dernière guerre de Perse.

IV. Voyages en diverses contrées de V Europe, msc. in-4°. Cet ouvrage manuscrit, précédé d'une notice de Colomiès père sur la vie de l'auteur, existe à la Biblioth. de La Rochelle.

Esprinchard a travaillé, en outre, avec Simon Goulart à la traduction française des Méditations historiques de Camérarius ; il a traduit seul, pour l'édition latine de Genève, les additions d'Etienne Guazzi à son traité De mutuâ et civili conversatione, ouvrage qui eut beaucoup de lecteurs dans le XVIme siècle; enfin on trouve quelques Lettres de lui parmi celles de Scaliger. M. de Richemond dans sa Biographie de la Charente inf. (1875, in-12), a publié un sonnet composé par Esprinchard à la louange de son ami Simon Goulart. On a aussi d'Esprinchard neuf lettres, des années 1597-1602, à Jos. Scaliger, pleines de détails intéressants sur la littérature et sur l'état des églises réformées de Saintonge et Guyenne. Elles ont été pub. par Jacq. de Rêves, Epistres fran-

çaises, 1624. — Esprinchart, marchand à La Rochelle, contribue à l'entretien du ministère pastoral, 1679 (Tt 316).

ESQUALET (Jean) « fils de monsieur Esqualet, pasteur de Castres, qui va trouver son père en Hollande, » assisté à Lausanne, 13 juill. 1688. — Esquiro, famille de Mauvesin. — Dardé Esquirol, sergent du capitaine de Bouffard-Lagrange, de Castres, était un brave soldat huguenot qui s'empara de Puechassaut, pour son maître, en 1579. Il commit encore plusieurs autres actions d'éclat dans l'Albigeois, mais c aussi plusieurs voleries et pilleries (avec « son ami le sergent Lelong) » que les consuls de Castres dénoncèrent au juge du comté. Son fils, Etienne, avait épousé (1619) Suzanne de Far gués. — Clément Esquirol et sa femme assistés à Londres, 1702. — Joseph des Essarts de Marsinvilliers, pensionné (300 liv.) comme nouveau catholique, 1688 (E 3374). Perrette des Essars veuve de Jean Paly réfugiée à Utrecht avec 4 enf., 1701. Voy. Des Essars, au t. V, col. 288. — Pierre Estadieu, consul de Castres en 1601. — Antoine Estague, de Lunel, assisté à Lausanne, venant de Maestricht et allant à Genève, mars 1698. — Anne Estaillard, femme de Pierre Jourdan, arrêtée dans une assemblée surprise à Cabrières, 1736 (Tt 236). — Simon Estain, régent au collège de Castres ; il eut de sa femme, Marie Roques, deux fils, Simon en 1641, Joseph en 1646. — Estandeau, pasteur à Oraas, colloq. de Sauveterre, 1613-37. — Jean Estendeau de La Hontan en Béarn, 68 ans, assisté à Londres, 1705. — Lestang, ministre (appelé Stagnœus par Calvin ; lettre du 4 août 1538), et qu'on trouve prêchant à Paris en 1561 (Bull. XXI II, 62) ; il était attaché à la maison de la reine de Navarre (Herminj. Y, 207). — Nicolas de Lestang, officier en France, de 1677 à 87 ; lieutenant aux gardes du prince d'Orange, 1688 ; brigadier 1691 ; général-major en 1696. — Daniel Estaunié, chef d'une famille protestante de Puylaurens en 1630.

— Estaunié de Pérals, avocat, « du der- « nier entêtement en religion, ainsi que le « sieur d'Arnaud son confrère, et M. de t Capdepy > (Archiv. de l'Hérault, C 273) ;

— (Antoine), fils de feu Jean-Jacques et de Sara Nicolau, épouse au désert, 9 août 1773, Anne fille de Jean Favar et de

ESQUALET — E8TIENNE

Jeanne Malabiou ; Jean Estauniè de La Trape obtient la permission, quoique protestant, de vendre ses biens, 1778. — Noble Abraham Ester, bailli pour S. M.

le roi de France au bailliage de Haguenau en basse Alsace, épouse à Genève, 3 mars 1639, Lavinia, fille de nob. J.-B. Stoppa.

— La femme de Barthélémy Estergou, de la Bourgogne, délaissée de son mari avec 3 enfants, assistée à Genève, 1690. — Denys Estêve « natif de Colevri en Sontaige, » reçu habitant de Genève, 10 déc. 1554.

Estaive, famille de Sainlonge, 1684. — Samuel Estevous et Henri Esteve, tous deux de Castres, étud. à Genève en 1668 et 1689. — Jean d'Esteinville, officier en Hollande, pensionné par les États généraux (250 flor.) en 1687, mort à Haarlem, 3 mai 1702 ; sa veuve, Anne Carré, continuée dans la pension.

1. ESTIENNE (Hélène, fille de Jean), native de Anqueteville, dioc. de Goutances, établit ses conventions matrimoniales avec son mari Jacques de Contryres, maroquineur, de la parr. deCecqueil, dioc. de Séez, 18 avril 1556 *. — (François), prêche la Réforme à Pont -à-Mousson vers 1560, d'où il est chassé et se retire à Genève [V 39 note]. — (Jacques), ancien de l'église de Marseillan au colloque de Montpellier, 1562 (Bull. XXI, 228). — (André) prend part à la dévastation d'une abbaye à Cateau-Gambrésis, 1566. — (Antoine), pasteur à Cardet, 1620. — (Jacques), pasteur à S» -Bonnet, 1620-26. — (Jean), secrétaire de la chambre, abjure en 1621. Son changement a servi de texte à un petit écrit intitulé < Traicté sur le sujet de la « Conversion à la Religion cathol., apost. c et romaine de maistre Jean Estienne, « secrétaire de la chambre du Roy. Et sa • réception en la saincte Église; par le f R. P. Athanase, prédicateur de l'ordre ■ des Pères capucins; Paris, Ant. Es- « tienne, 1621, » in-8°de 88 p. (Biblioth. Mazarine, 26331). C'est Jean Estienne luimême qui, après avoir dédié cet écrit au roi, expose les motifs de sa conversion. Ce récit, conçu en termes fort modérés, énonce 95 thèses controversées sur chacune desquelles l'auteur donne sa solution.

— (Etienne), auteur de l'ouvrage suivant : Discours consolatoires pour tous les mal-

contents, c'est-à-dire Plusieurs beaux moyens parmi les plus grandes adversité* de ce monde calamiteux, par M. Estienne Estienne, champenois. A Yverdon, par la Société helvétiale caldoresque ' ; 1624, in-12 de 160 p. non compris la dédicace au Conseil souverain de Berne et la table.

— ( ), ministre à Canaules, 1626. —

Estienne Estienne, chirurgien, 3°>e consul du Yigan en 1631. — (Joseph) nommé en 1647 à une 2me place de pasteur du Vigan rendue nécessaire par le grand âge et les infirmités de Jehan de Surville ; il mourut après 3 ans de ministère, 25 septemb. 1650, laissant veuve d»« Jaquette de Vivens, sa femme. — Estienne, famille fugi tive de Rouen à la Révocation. — (Antoine), de Ganges, assisté à Genève d'un viatique pour l'Allemagne, 1698.

2. ESTIENNE, noble famille de typographes, dont les plus illustres représentants professèrent la religion réformée. Quoique d'origine plébéienne, cette famille a joui, par une rare exception, du privilège réservé à la seule naissance ou à l'importance politique : elle a eu ses historiens. Almeloveen, Maittaire et récemment M. Renouard ont tour à tour raconté, dans de savants ouvrages, l'histoire des travaux de chacun de ses membres : juste tribut de reconnaissance pour les services que les Estienne ont rendus à la civilisation moderne, en remettant en lumière les chefs-d'œuvre de l'antiquité classique. Robert, premier du nom, le plus célèbre des trois fils de Hrnri Estienne souche de la famille, naquit à Paris en 1503.

Tel est le début, simple et véridique, du long article consacré par MM. Haag [V, 1-40] à ces imprimeurs de haute renommée. C'est aussi, en abrégé, ce que disent Almeloveen (De vitis Stephanorum, 1683), Maittaire (Stephanorum historia, 1709) et Renouard (Annales des Estienne, 1843). Cependant, Renouard ajoute (p. 276) en parlant du premier des Estienne, Henri père de Robert 1er : « On a prétendu qu'il était noble et d'une ancienne famille ; que déterminé par son admiration pour l'art typographique à se livrer à l'exercice de cette belle profession, il n'en put être détourné par la crainte de l'exhérédation paternelle. Mais ceci n'est rien moins que

1 Bera. Nejrod not A Genève, I, 91.

* Voy. t, III, ool. 696, lig. 15.

E8TTENNE

prouvé. » Un antre grand typographe, mort il y a pen de temps, Ambroise-Firmin Didot, a consacré à l'histoire des Estienne une longue série d'articles de la Biographie Générale dont il était l'éditeur (46 vol., 1862-77) et n'a pas manqué de reproduire et d'accentuer cette légende relative à la noblesse des Estienne qu'il rattache aux d'Estienne seigneurs de Lambesc (dont il sera dit un mot plus loin) en les faisant remonter à l'année 1270. Cette date extraordinaire, et l'intervention des d'Estienne du Languedoc ou de Provence qui n'ont aucun rapport avec les Estienne de Paris, montrent l'inanité de ce conte puéril et ce qui le fait mieux ressortir encore, c'est qu'il avait été communiqué à MM. Didot sous forme d'un tableau généalogique, par un inspecteur de la librairie nommé Antoine Estienne. En gonflant la gloire du nom, cet inspecteur travaillait pour lui-même, maladie moderne dont nous voyons tant d'autres exemples au courant de nos volumes *, mais il a omis un point capital, à savoir qu'aucun des actes civils connus qui sont relatifs à ses illustres homonymes et confrères du XVIme siècle ne porte la moindre qualification nobiliaire.

Les Estienne se distinguèrent par la beauté premièrement et l'extrême correction des ouvrages sortis de leurs presses, par le zèle éclairé avec lequel ils répandirent les bons textes, par la piété qu'ils apportèrent à améliorer particulièrement les textes sacrés, par leur supériorité comme savants, par la grande érudition qui leur a fait souvent mettre en lumière, pour la première fois, des textes perdus de l'antiquité, par de nombreux travaux qui les ont placés au premier rang des philologues et des critiques, enfin par l'étonnante activité de leurs ateliers. Renouard a compté 1590 ouvrages publiés par eux de l'an 1502 à l'an 1664.

I. Le premier ouvrage imprimé par Henri Ier (avec un associé, l'allemand Wolfgang Hopil) en 1501, est une édition des Éthiques d'Aristote publiée par Lefèvre d'Élaples. Viennent ensuite en 1502 et années suivantes diverses œuvres de mathématiques, d'astronomie et de philo-

1 Voy . aux tables des matières des volâmes précédents les articles : Généalogies rectifiées, fabuleuses, contestées, suspectes, etc.

sophie. Ses presses ont produit 120 volumes dont urf seul, un traité de géométrie, en français. L'un des plus remarquables est le Quintuplex psalterium, in-fol. (1509, 2me édit. 1513) extrêmement bien imprimé en rouge et noir; c'est là que pour la première fois les versets du texte sacré sont distingués par des chiffres. Il fit toujours usage du caractère romain, innovation élégante, par opposition au caractère gothique alors dominant en France. Henri Estienne mourut en 1520 ; on conjecture d'après la date de ses premiers produits typographiques qu'il était né vers 1460.

Sa veuve, dont on ignore le nom, se remaria avec l'imprimeur Simon de Colines, habile graveur en caractères, qu'elle rendit par cette union tuteur de ses trois fils François, Robert et Charles Estienne. Le premier fut libraire, le troisième médecin.

II. Quant à Robert, il continua les travaux de son père et entra dans les premiers rangs de la Réforme, formés par les amis de son père, Lefèvre d'Étaples et Farel. Il était né à Pans en 1503, et n'avait que 17 ans à la mort de son père. A cette heureuse époque de notre histoire les écoliers étaient déjà des savants et le chef de la maison, Simon de Golines, ayant confié au jeune homme la surveillance d'une édition du Nouveau-Testament latin, celui-ci s'en acquitta avec tant de zèle qu'il alla jusqu'à corriger quelques passages qui lui semblaient altérés. Une si grande témérité indigna la Faculté de théologie et l'imprudent fut obligé de soutenir devant la Sorbonne un procès où il eût infailliblement succombé sans la protection du roi François Ier qui se montra bien, en cette circonstance, le père des lettres. Robert nous raconte ainsi cet incident :

c Quand le Nouveau-Testament rat imprimé en petite forme [1523, in-16], par mon beau-père Simon de Colines, qui le rendit bien net et correct, et en belle lettre et d'autant que j'avoye charge de l'imprimerie, quelles tragédies esmeurent-ils contre moy ? ils crioyent dès lors qu'il me falloit envoyer au feu, pource que j'imprimoye des livres si corrompus : car ils appeloyent corruption tout ce qui estoit purifié de ceste bourbe commune, à laquelle ils estoycnt accoustumez. Et lors je

rendi tel compte de mon faict comme il appartenoit. Or combien qu'en leurs leçons publiques ils reprinsent magistralement et aigrement le jeune homme duquel telle correction estoit procédée, ton tes foi s estans eulx-mesmes bons tesmoings de leur propre ignorance, ne l'osèrent jamais assaillir ouvertement... mais avoyent plus de paour de luy, qu'ils ne luy en eussent sceu faire, parce que Dieu les avoit effrayez. »

Dès que Robert rat en possession de sa part d'héritage, il fonda une imprimerie pour son compte. Ses premières impressions datent de la fin de 1526. Il prit pour marque un olivier, avec cette devise tirée de l'Épitre de S1 Paul aux Romains : Noli aUum sapere, [sed time ], ne t'élève point par orgueil, mais crains. Ces deux derniers mots sont le plus souvent omis. Son mariage remonte a cette même époque. Perrette Bade, qu'il épousa, était fille du savant professeur et imprimeur Jodocus Badius (t. 1, col. 680). Cette digne compagne de sa vie, fort lettrée elle-même, gouverna sa maison pendant plus de 20 années. Les savants y étaient accueillis avec bienveillance et distinction. Henri Estienne nous apprend que, dans la famille de son père, le latin était devenu en quelque sorte la langue usuelle ; chacun le parlait, jusqu'aux enfants et aux domestiques. Ce qui avait surtout contribué à y introduire cet usage, c'était la présence, comme commensaux, d'une dizaine de savants correcteurs de différentes nations, qui pour communiquer entre eux, étaient obligés de se servir de cette langue savante.

Depuis plusieurs années, Robert préparait une édition de la Bible en latin. Il s'était entouré de manuscrits recueillis dans divers établissements de Paris, et il les avait collationnés avec les anciennes éditions, entre autres avec la Bible germanique et avec la Polyglotte d'Àlcala (complutensis). Ses soins ne se bornèrent pas à ce travail de collation ; il joignit <1528, in-fol.) au texte de la version de la Vulgate, qu'il suivit presque partout, si ce n'est dans les Psaumes où il conserva une ancienne traduction en usage dans l'Église, un ample Index des noms propres hébreux, chaldéens, grecs et latins, dont il rétablit l'orthographe, avec l'interprétation en latin. Cette première édition s'épuisa

promptement, car à la suite de la révolte de Luther, la curiosité publique s'était éveillée. Quatre années s'étaient à peine écoulées que Robert fit paraître une nouvelle édition du précieux volume (1532, in-fol.), beaucoup plus correcte que la première, à laquelle, indépendamment des différentes leçons, il ajouta de courtes notes explicatives tirées des meilleurs interprètes et des glossateurs hébreux. Il n'en fallut pas davantage pour soulever de nouveau la Sorbonne. Elle prétexta que le livre contenait de damnables hérésies, et n'arrêta ses poursuites que sur Tordre exprès du Roi. Tout en paraissant se soumettre, les sorbonnistes ne cessèrent de nourrir une haine sourde, mais implacable, contre le téméraire savant qui avait osé leur résister. On mit en œuvre contre lui un système de basses persécutions, dans le but de l'intimider ou de le pousser hors des bornes de la prudence et de la modération. À tout moment, sa maison fut bouleversée par des visites domiciliaires. Mais Robert supportait avec un grand fond de philosophie ces petites incommodités d'une vie honnête, vonée sans réserve au bien public, et pendant tonte sa carrière typographique, il fit son affaire la plus chère de la propagation des textes sacrés, ne cessant de travailler à améliorer son œuvre. Sa troisième édition de la Bible, bien supérieure aux deux précédentes, tant pour la correction que pour le choix des annotations, parut in-fol. en 1540. Il y joignit dix-huit gravures sur bois, représentant le tabernacle de Moïse et le temple de Salomon, lesquelles avaient été exécutées sous la direction de François VatabU. Ce volume est vraisemblablement le premier en date sur lequel se trouve ajoutée à son nom la qualification de typographe royal. Ce titre, mérité par tant de chefs-d'œuvre, lui avait été donné par lettres-patentes du 24 juin 1539, d'abord pour les lettres latines et hébraïques, et, en 1540, après la mort de Néobar, typographe royal, pour les lettres grecques. » c Lors, de rechef, dit Robert, furent allumées nouvelles flammes, car ces prudhommes de censeurs se desgorgèrent à outrance contre tout le livre, auquel ils ne trouvoyent la moindre chose qui fust à reprendre, ne qu'ils poussent eulx-mesmes redarguer, sinon aux Sommaires qu'ils

appellent, disans en leurs censures qu'ils sentoyent leur hérésie! Je poursuy néant moins, et metz en avant, autant qu'il m'estoit permis par eulx, ce que le Seigneur avoit mis en mon cueur, estant toutesfois intimidé, je le confesse, par leurs oultrageuses menaces. J'imprimay donc pour la seconde fois les Gommandemens et la Somme de l'Escripture, chacun en une feuille, de belle et grosse lettre, pour les attacher contre les parois '. Qui est-ce qui ne cognoist les fascheries qu'ils m'ont faictes pour cela ? Combien de temps m'a il fallu absenter de ma maison ? Combien de temps ay-je suyvi la court du Roy ? duquel à la fin j'obtins lettres pour réprimer leur forcenerie, par lesquelles il m'estoit enjoinct d'imprimer lesdicts Commandemens et Sommaires tant en latin comme en françois. Combien de fois m'ont -ils appelé en leur Synagogue pour iceulx, crians contre moy qu'ils contenoyent une doctrine pire que celle de Luther ? Toutesfois le Seigneur mena par moy cest affaire jusque là, qu'il y en eut plus de quinze des plus apparens maistres de leur Collège qui approuvèrent manifestement par leurs signets ce que toute la troupe avoit réprouvé. Finalement quand ils veirent les signets de ces vieillards et le privilège du Roy, ou estans abattus de honte, ou voyans qu'ils résistoyent envain, souffrirent qu'ils fussent approuvez par leurs députez en la maison de leur bedeau. >

La trêve fut de courte durée. Dès l'année suivante, à la suite d'une nouvelle édition du Nouveau-Testament en latin (1541, 2 vol. in-8<>), l'imprimeur fut obligé pour la troisième fois de se cacher. La tempête apaisée, il reprit courage et fit son édition de 1543. in-16 ; puis comme pour mettre le comble à ses témérités, il réimprima la Bible en entier (1545, 2 vol. in-8°) en y ajoutant une version nouvelle (de Léo Judte) et de nouvelles annotations empruntées aux leçons hébraïques de Vatable. Cette fois les colères de la Sorbonne lui donnèrent plus de tourments et plus de craintes qu'il n'en avait encore eu ; les accusations portées contre lui par les théologiens furent longuement débattues dans les conseils du Roi et la mort de Fran-

1 Un de oes placards «riait A la Bibliothèque du Protestantisme français.

çois 1er (4547) loi ayant enlevé son principal appui, il songea sérieusement à s'exiler de France. Il commença par envoyer successivement en avant les membres de sa nombreuse famille; lui-même suivit secrètement, accompagné de son fils aîné, et c'est probablement peu de jours après son arrivée à Genève, que le registre des nouveaux habitants de la ville inscrivit avec une emphase inusitée :

Réception de honorable homme Robert Estienne natifz de la ville de Paris, faicte le 13 de novembre 1550.

Au mois de décembre suivant fut confirmé à Genève son second mariage avec Marguerite Des Champs ou Du Chemin l, déjà veuve de deux maris dont elle avait des enfants. On comprend que Robert, en partant, n'avait pu réaliser que la plus faible partie de ce qu'il possédait. Mais à la mort de sa première femme (1547) et peut-être dans la prévision de ce qui arriva, il avait eu soin de mettre son établissement sous le nom de ses enfants.

Cette sage précaution ne fut pas inutile. Dès que redit de Chateaubriand (27 juin 1551) eut été rendu, le procureur général près le parlement de Paris, armé de l'art. 39 de ce décret prononçant la confiscation de tous les biens appartenant à ceux qui s'étaient retirés à Genève, se transporta au domicile du fugitif. Charles Estienne, en sa qualité de tuteur des enfants mineurs, mit opposition à la saisie, se fondant sur ce que la part des dits enfants était seule demeurée en la maison de leur père ; et pour ce qui regardait leur sortie du royaume, que ses pupilles ayant agi sans discernement et par contrainte paternelle, ils ne pouvaient être tenus responsables de leurs actions. Charles Estienne était protégé par le cardinal de Lorraine, à qui il dédia plusieurs ouvrages. Le gouvernement fit droit à sa requête et ordonna la mainlevée de la saisie, « à condition que dedans six mois prochainement venant ou plus tost, s'ilz peuvoient sortir de la puissance de leurdit père, les enfans retourneroient résider dans le royaume et en

1 Les deux noms se prenaient indifféremment l'on pour l'antre. Son mari Robert et son fils Charles, dans lears testaments, l'appellent des Champs, et elle-même dans le sien se nomme du Chemin.

icelluy vivraient en bons chrestiens et catholiques. > Robert, Ton d'eux, n'avait pas attendu cette invitation pour se soustraire à la puissance paternelle. Il est certain que Charles qui, après la faite de son frère, avait « conceu si -grant ennny qu'il en estoit tumbé en maladie, » réussit également à tromper la vigilance de ses parents. Nous voyons, par le testament de Robert, qu'à la fin de 4559, il se trouvait, ainsi que son frère, à Paris. « Toulesfoys, y est-il dit, les aulcungs d'iceulx, assavoir Robert et Charles, à son grand regret et contre son vouloir, Pont fraudé de caste espérance [d'être secondé par eux dans ses travaux], se retirans d'avec lui et de ceste église et s'en retournans au lieu duquel, par la grâce du Seigneur, il les avoit retirés et, qui pys est, se sont mariés sans son authorité, vouloir et consentement en se polluant à la messe et aultres superstitions de la papaulté. > Robert ne leur pardonna jamais leur révolte. Mais sa rigueur, en les déshéritant, ne doit pas être jugée trop sévèrement ; elle est plus apparente que réelle. On doit considérer que tout déshérites qu'ils étaient, leur part était encore assez belle, puisqu'ils avaient été mis en possession de l'établissement typographique de Paris à l'exclusion de leurs frères restés à Genève.

Robert retrouva à Genève son beaufrère Conrad Badtus qui l'y avait précédé d'un ou deux ans, et auquel il avait confié son fils Robert, pour être placé aux écoles de Lausanne que devait diriger son ami Mathurin Cordier. A l'article Badins, nous avons dit que Robert et lui s'associèrent pour fonder une imprimerie. Mais rien dans le titre des publications sorties de ses presses n'indique cette association. Seulement, dans son édition de la Bible de 1555, nous lisons ces mots : Excudebat Rob. Stephano Conradus Badiut, ce qui veut simplement dire qu'Estienne se servit pour cette publication des presses de son beau-frère. Le premier ouvrage que publia Robert Estienne à Genève, fut la traduction en grec, par son fils Henri, du Catéchisme de Calvin (1551, très pet.

in-8°). Robert ne tarda pas à reprendre la publication de ses Bibles et de ses Nouveaux-Testaments, mais il pouvait désormais poursuivre son œuvre sans avoir le bûcher en perspective.

Il nous reste à parler des services rendus par Robert aux lettres profanes, non seulementcorome éditeur, mais aussi comme auteur. Il a parcouru cette partie de sa carrière avec non moins d'éclat. Sans parler d'une foule de bons livres élémentaires, qui sortirent de ses presses et dont plusieurs étaient le fruit de ses veilles, on peut dire que son Trésor de la langue latine fut un des flambeaux de la Renaissance. On ne possédait encorelque des dictionnaires extrêmement imparfaits, celui, entre autres, de l'italien Calepino. Tout le monde sentait l'insuffisance de ce dernier vocabulaire, le plus estimé de tous ; il s'agissait de le corriger et de le compléter, mais les plus hardis reculaient devant l'énormité de la tâche. Plusieurs fois Estienne s'était adressé à des savants, ses amis, pour les engager à ce travail; ses offres les plus séduisantes n'avaient pu les y déterminer. Voyant cela, et sentant mieux que tout autre l'utilité d'une œuvre qui devait comme nous ouvrir les portes de l'antiquité, il n'hésite plus, et après deux années d'un travail opiniâtre, il met au jour, non pas un chef-d'œuvre, mais un livre qui réunissait en lui tous les éléments d'un chef-d'œuvre. « Binos annos in hoc opère dies noctesque, rei domestics et corporis ferè negligens, ita desudavit ut quotidiè duobus prelis materiam subjiceret, et absque ope divinâ oneri succumbendum fuerit. » Quels que fussent le zèle et les soins qu'Estienne apporta dans ce travail, on comprend qu'avec cette hâte et cette fatigue, son Lexique n'ait dû être d'abord qu'un essai, car il n'est pas d' œuvre qui demande davantage d'être mûrie. Robert ne se faisait donc pas d'illusion sur le mérite de son livre ; aussi ne cessa -t- il de travailler à l'améliorer dans chaque édition nouvelle, et il y réussit tellement que son Thésaurus devint comme un répertoire ou les lexicographes de tous les pays allèrent puiser.

Estienne cultivait les lettres grecques avec non moins d'ardeur que les latines, et peut-être même se portait-il à cette étude avec un sentiment de prédilection. Aussi n'est-ce pas seulement comme raretés bibliographiques que ses éditions sont encore estimées et recherchées de nos jours. Si le bibliophile admire l'élégance des types, typx regii, « les plus beaux qui aient

jamais existé, » le philologue sait apprécier la correction des textes. Noos ferons connaître les huit ouvrages grecs qu'il publia en première édition; ce sont : les Œuvres d'Eusèbe (4544-46, 2 vol. in- fol.), Moschopulus (1545, gr. in-4°), les Œuvres de Denis d'Halicarnasse (1547, in-fol.), le médecin Alexandre Trallianus (1548, infol.), les Histoires de Dion Cassius (1548, in-fol.) et l'Abrégé de J. Xiphilin (1551, in 4o), les Œuvres de S. Justin (1551, infol.), les Histoires d'Appien (en commun avec son frères Charles, 1551, in-fol.). Le savant Robert ne se contentait pas de surveiller l'impression des ouvrages qui sortaient de ses ateliers, il en était lui-môme l'éditeur; des correcteurs le secondaient, mais ne le suppléaient pas. Le service inappréciable qu'il avait rendu aux lettres latines par la publication d'un bon Dictionnaire, il méditait de le rendre pareillement aux lettres grecques ; il s'occupa assidûment de ce projet pendant une dizaine d'années, mais la gloire de cette publication était réservée à son fils Henri, qui profita des nombreux matériaux que son père avait déjà réunis. Il ne convient guère que dans celte notice nous mentionnions l'infâme accusation qui a été portée contre Robert, non pas de son vivant, mais plus de vingt ans après sa mort, d'avoir soustrait et emporté à Genève les caractères grecs appartenant à l'imprimerie royale de François I«. Nous renverrons aux historiens des Estienne et plus particulièrement à Renouard, Firmin Didot et Aug.

Bernard (Bull. IV, 441), qui se sont donné la peine de produire une réfutation en règle de cette calomnie que le caractère et la vie de Robert suffisaient à repousser. « Pour peu, nous dit Baillet, qu'on fasse réflexion sur le caractère particulier du génie des Estienne, c'est-à-dire sur ce zèle extraordinaire pour le bien public, et sur leur rare désintéressement qui a même ruiné leur famille et leur a fait consumer tout leur bien, tous leurs soins, tous leurs travaux, et tout le temps de leur vie, dans ce noble exercice, il est aisé de juger qu'on a voulu calomnier Robert Estienne, lorsqu'on l'a accusé d'avoir volé les caractères de l'imprimerie du roi, en se retirant à Genève, et d'avoir été brûlé en effigie pour ce sujet. » L'un et l'autre faits sont également faux. Le premier fabricateur de

cette indignité rat le bénédictin Gilbert Genebrard, furieux ligueur, un des signataires de la supplique que les Seize envoyèrent à Philippe II pour lui demander un roi. Voici comment il s'exprime dans sa Chronographia Sacra (1580) : « Vatabli nomine nova Bibliorum versio conditur Geneven- 8i bu s, multis in locis impurior et indoctior, quam nec Vatablus agnorit, nec qui leviter I inguis tincti sont probant. Ejus causa Robertus Stephanus Genevam, sontium receptatricem, profugit, surreptis secum regiis characteribus, adulterinos alios parfois viris bonis et doctis suppositurus, vel genuinos ritu loci corrupturus. > Il n'y a pas seulement des erreurs dans cette diatribe, c mais autant de faussetés que de mots; et pour la Bible, pour sa destination, pour l'auteur de la version, la cause de la retraite à Genève, l'altération et supposition prétendue d'ouvrages, enfin le vol des caractères, tout y est mensonge (Renouard). • >

Robert mérita l'estime de ses nouveaux concitoyens. Le 4 déc. 1556, on lui accorda gratuitement les droits de bourgeoisie. Calvin et Bèze l'honoraient de leur amitié. Le généalogiste genevois Gai i (Te se fonde sur le testament, plein d'une piété rigoriste que Robert a laissé, pour lui appliquer l'épithète injurieuse de protestant fanatique. Robert était d'un temps où la tolérance eut passé, tout au moins, pour de l'indifférence. Si nous avons relevé ce trait du généalogiste, ce n'est pas que nous attachions la moindre valeur au blâme de M. Galiffe. Cet écrivain possède un talent bien méprisable, selon nous, contre lequel on doit sans cesse se mettre en garde : c'est celui de présenter des faits vrais sous un jour faux. Rien de plus jésuitique que ses insinuations, il y a dessous du fiel et du venin1. Sa notice sur la

1 Les bruits injurieux provinrent aussi de ce que soixante ans après la mort de Robert, son petitfils Paul Estienne ee trouvant ruiné et dans un extrême besoin d'argent, en 1616, fit proposer au gouvernement français d'aobeter ces matrices. Mais la négociation dura plus de quatre ans, et fut remplie de difficultés au cours desquelles la diplomatie insinua doucement, pour rendre la conclusion plus facile, que Robert pouvait bien les avoir emportées sans en avoir tout a fait le droit.

* Vojes A l'appui de ces paroles de MM. Haag l'article Bolsec, ci-dessus t. II col. 745-776, l'art. Busignet, III col. 411, les observations t m col. 1099-1104, etc.

famille des Estienne en est plaisante. Mais voici de quoi consoler les honnêtes gens : c'est une phrase de l'historien J.-A. de Thon : Roberto non solùm Gallia, sed universos christianns orbis pins débet qnam caiquam fortissimornm belli ducum ob propagatos fines, patria unquam debnit; majusque ex ejns unius indnstriâ, qnam ex tôt praeclarè bello et pace gestis ad franciscnm decus et nnnqnam interitnra gloria rednndavit.

Noos avons vu que Robert Estienne rat marié deux fois. Sa première femme lui donna neuf enfants, savoir : 1° Henri, qui suit; — 2° Robert, né en 1530; rebuté, dit-on, par les mauvais traitements de sa belle-mère, il parvint à se soustraire à l'autorité paternelle, retourna auprès de ses oncles à Paris, où il abjura, et reprit, dès 1556, rétablissement typographique de son père ; — 3° Charles, qui suivit l'exemple de son frère Robert. On a un testament de lui fait à Genève le 9 mars 1563 (J. Jovenon, V, 680), dans lequel pour excuser son apostasie et sa pauvreté, il accuse son père, sa belle-mère, son oncle Charles et ses frères. C'est là que Galifle a surtout puisé les renseignements qu'il donne sur la famille. Cependant il paraîtrait que, dans cette occasion, Henri ne remplit pas à son égard les devoirs d'un frère. On trouve dans les registres du Consistoire, à la date du 2 nov. 1570, une sévère réprimande ob on lui reproche sa dureté et le « renvoie au jugement de Dieu. » Il avait pour s'excuser les termes du testament de son père qui, préoccupé par-dessus tout du sort futur de sa célèbre imprimerie, avait pris des dispositions rigoureuses pour qu'elle restât entre les mains du seul Henri, son plus savant fils. Charles avait épousé Catherine Moulle, dont il eut une fille, Marie, vivante en 1563 ; il mourut à Genève en 1570; — 4° François, dont nous parlerons après son frère Henri ; — 5° Jeanne, qui se maria à Genève, le 9 juillet 1559, avec Jean Anastase ou Anastaize, de Maringues en Auvergne, qui avait été reçu bourgeois de Genève, le 20 déc. 1558, en même temps que son père Jean et ses frères Gaspard et Etienne ; — 6° Catherine, née le 5 mars 1541. Laissée à Paris auprès de ses oncles, elle se retira plus tard à Genève où elle épousa Etienne Anastaize,

libraire et imprimeur, puis un bourgeois de Genève nommé Jehan Servin ' (J. Jovenon notaire, V, 572). C'était une savante femme , comme on le voit par un passage d'une lettre de Henri à son fils Paul , servant de préface à l'Aulu-Gelle. « Quid de superstite sorore meâ, ami ta autem tuâ, nomine Katharinâ, dicam? Ma quoque eorum quae latine dicuntur interpretem non desiderat. Multa verô et ipsa eodem loqui sermone potest, et quidem ita (licet nonnunquam impingat) ut ab omnibus intelligatur. > Elle parait être morte en couches en oc t. 1585 et n'avoir laissé qu'un fils Théod. Anastaize(Jov.V,572);— 7o Jean, né le 23 juin 1543, qui fut conduit à Lausanne, avec sa sœur Jeanne, par sa belle-mère vers 1550. Il parait qu'il mourut jeune, puisqu'il n'en est pas fait mention dans le testament de son père. Cependant au rapport de Renouard, il aurait été marié, et le baptême de son fils Jean, un des enfants que lui donna sa femme Prudence, serait consigné sur les registres de Genève, à la date du 20 déc. 1569. N'y a-t-il pas là quelque confusion de nom ? — 8° Marie, née le 31 janvier 1544, qui fut laissée à Paris avec sa sœur Catherine ; — 9<> Simon, né le 22 août 1546.

Nous ne citerons que les ouvrages originaux dus à Robert Estienne, en faisant toutefois une exception pour sa première édit. de la Bible. Quoique ses réimpressions latines et grecques soient un des plus beaux monuments de sa gloire, et que telle d'entre elles eût suffi pour fonder la réputation d'un savant, on comprend que l'espace où nous devons nous renfermer, ne nous permette pas d'en reproduire la liste, pour laquelle nous renvoyons aux trois volumes de Renouard.

I. Biblia, Parisiis, ex officina Roberti Stephani, è regione scholae decretorum, 1528, in-fol., cum privilegio Régis. Et à la fin de l'Apocalypse : Parisiis excudebat in suâ officina R. St. 4 cal. decemb. anno 1527. Vient ensuite : Hebraica, Chaidœa, Ghrœcaque et Latina nomina virorum, mulierutn, populorum, urbium, idolorum, jhh viorum, montium, ceterorumque locorum quœ in Bibliis utriusque Testamenti sparsa tunt, restituta, hoc volumine comprehendun-

1 MM. Haag disent qu'elle fat aussi femme de Louis Jaqaelin notaire A Paris. Ce serait alors en premières nooes.

tur cum interprétations latinâ. Indicée item duo, alter in Vêtue Teetamentum, aUer in Novum, Paris., ex off. Rob. St., etc., 1528, in-fol. — Privil. daté du 5 fév. 4527. — Première édit. de la Bible latine donnée par notre imprimeur. Les autres éditions se succédèrent à de courts intervalles. Une des plus estimées est celle de 1540, in-fol., pour laquelle Robert fut aidé par Guill. Fabricius, chanoine de Poitiers. — Dans le cours de sa carrière typographique, Robert Estienne ne donna pas moins de 11 éditions de la Bible, la plupart anotées et in-fol., dont 8 latines, 2 hébraïques et 1 française ; 7 éditions des Psaumes en latin et 11 éditions du Nouveau-Testament, dont 5 en latin, 4 en grec et 2 en français.

II. Dictionarium poeticum, quod vulgà inscribitur Elucidariue Carminum, ibid. ,

1530, 12 cal. martii, in-8<>, plus, fois réimpr. — Robert ne fit qu'enrichir et améliorer ce Dictionnaire de Hermann Torrentinus, en s'aidant, comme il le dit dans sa préface, des travaux analogues. J. Thomasius n'est donc pas fondé à l'accuser de plagiat.

III. Roberti Stepkani Dictionarium seu Latinâ tinguœ Thésaurus, cum gallicd ferè interpretatione, Parisiis, ex off. auctoris,

1531, in-fol. Et à la fin : Ëxcudebat R. St. in suà off., 1532, 4 cal. oct. ; 2» édit. augmentée, non singulae modo dictionee continent, eed integrae quoque latine et loquendi et scribendi formulas ex Catone, Varrone, Cœsare, Cicérone, Livio, Columelld, Plinio utroque, Plauto, Terentio, Virgilio, Martiale. Cum latinâ tum grainmaticorum, tum varii generis tcriptorum interpretatione y ibid., 1536, 14 cal. decemb., in-fol.; 3* édit. (appelée 2e sur le titre, probablement parce que l'auteur considérait la Ire comme non avenue à cause de son imperfection), ibid., 1543, 12 cal. junii, 3 vol. in-fol.

IV. Dictionarium Latino-Gallicum Thesauro nottro ita ex adverso respondens, ut extra pauca qumdarn aut obsoleta, aut minus in usu necessaria vocabula, et quae consulta prtetermisimus authorum appellatûmes, in hoc eadem sint omnia, eodem ordine, sermone patrio explicata, ibid., 1538, 4 non. sept., in-fol. ; plusieurs fois réimprimé et augmenté ; l'édition de 1546, multo locupletius, est la plus estimée.

Page 1