II. BRÀifCHE DU Languedoc
Dès le milieu du xvf siècle, nous trouvons à Nismes deux personnages notables du nom de Saurin. L'un, Pierrey avait été nommé conseiller aa présidial en 1552 ; l'autre, Jean, sieur de La Blaquière, était docteur en droit, et fut appelé, en 1566, à la première dignité municipale avec Jean (ie Combes y Louis Grimaldi et Bernard Corconne. La généalogie do cette famille n'ayant point été dressée, à notre connaissance, nous ne pouvons dire duquel des deux descendait le capitaine Clunies Saurin, de Calvisson, qui n'a point d'ailleurs joué de rôle marquant dans nos guerres civiles. Son fils Jean fut élevé page du duc de Montmorency.
En 1586, il servaitsous CluUillon, qui le laissa à Milliau, lorsqu'il marcha au secours d'Ayssène (ta?/, lll, p. 407) ; mais les habitants le coassèrent après l'avoir indignement maltraité. Jean Saurin s'éleva au grade de mestre-decamp d'unrégimenld'infanterie, et fut nommé gouverneur de Summicres par lettres patentes du 31 ocl. 1597. Il mourut en 1 601 , père de trois Ûls. Les noms de deux seulement sont arrivés jusqu'à nous ; ils s'appelaient Antoinb et Daniel Le troisième ne serait-il pas ce Pierre Saurin, sieur de Pomaret, qui fut député par tes Cevennes au Synode national de Tonneins [Voy. Pièces justif. No LXXIIl), et dont le petit-fils Ai- UAR jouissait encore du droit d'exercice à Saint-André-de-Valborgne en 1685 [Arch. gén. Tt. 322) (l). Le plus
(1) C'est IK une pure hypothèse, car la généalogie que nous essayons de dresser, n'est pas complète, tant s'en faut. Nous ne pouvons y rattacher ni André Saurin, consul à Nismes, en 163S el en 1641, ni Jean Saurin^ quiremplitlesmèiQet fonctions en 1636 et en 1646, ni Pierre Saurin, du Vivaraii, qui sortit de France à U rèfocation, etc.
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Jeune des trois frères^ Daniel^ se voaa an ministère évangéliqoe. C'est lui apparemment qui desservait , en 1626^ régiise de Bouillargues (Voy. Pièces Jttslif. N» LXXVIII), et en 1637, celle d'Aujargues (/6irf. N» LXXXl). Il laissa deux fils. L'atné, Louis, éludia la théologie à Tacadémie de Saumur. 11 fut placé successivement dans les églises de Junas et d'Aubais ; mais , à la révocation de redit de Nantes, peut-être même auparavant, il se fit catholique à la persuasion de la duchesse de Mont* morency . Les renseignements que nous possédons, quoique tirés évidemment des archives de la famille, ne nous font pas connaître le nom du fils cadet de Daniel Saurin. Nous serions porté à croire qu'il est le même que /*i>rr« Saurin, qui quitta, en 1697, son église de Bois-le-Duc, pour aller travailler avec Dalbus eiFauvarque, à la conversion des Sauvages delà Guyanne hollandaise. Quant au fils atné de Jean Saurin, qui s'appelait, comme nous Tavons dit^ Antoine, il fut pourvu du gouvernement de Sommières sur la démission de son oncle Jacques , qui se retira en Lorraine, où il parait qu'il abjura. En 1 6 H , Il assista à l'assemblée de Sommières avec son parent de Saint-André-de-Valborgne ; mais , quelques années plus tard, en 1621, soupçonné d'entretenir des intelligences avec ChâiUlon, il fut destitué par l'assemblée de Nismes.
Selon les documents mentionnés- plus baut. Il ne laissa que deux fils, tués tous deux sous les drapeaux. L'un d'eux^ nommé Jean , sieur de La Blaquière, nestre-de-camp d'un régiment cévenol sous les ordres de Rohan , assista , en 1622, à la prise de Saint-Georges et périt^ peu de temps après, à l'attaque du pont de Vérune. L'autre, qui fut blessé àrentreprise de Rohan sur Sommières, en i 625, futenvoyé plus tard par le duc en Angleterre, d'où il revint, en i 628, porteur de lettres de Charles I'', dans lesquelles le monarque anglais exhortait Rohan à n'accepter aucun accommodement^ en lui promettant le secours d'une troisième flotte plus puissante
que les deux premières. Les documents eu question ajoutent que nlTun ni l'autre ne laissa de postérité. C'est une erreur. ChaufTepié affirme positivement que le mestre-de-camp Jean Saurin laissa un fils, nommé aussi Jean, qui s'établit à Nismes, où il acquit la réputation d'un excellent avocat, et où il remplit, pendant trois ou quatre ans , les fonctions de secrétaire de l'Académie nlsmoise (i). Après la révocation, Jean Saurin trouva les moyens de se sauver avec ses trois fils à Genève, où il mourut. Sa femme, Hippolyte Tournier, l'avait précédé dans la tombe. De ses trois fils, le second, dont le prénom n'est point connu, servit dans l'armée anglaise avec le grade de capitaine de cavalerie. Les deux autres occupent des places éminentes dans les rangs des Réfugiés.
I. Néà Nismes, le 6 janv. 1677, Jacques Saurin, le plus célèbre des orateurs de la chaire dont s'honore la France protestante, n'avait pas encore neuf ans, lorsqu'il suivit son père sur la terre étrangère . C e que raconte M énard, dans son HistoiredeNismes, de sa conversion au catholicisme, de son entrée dans les ordres, des succès de ses prédications à Montpellier et de son retour à la foi de ses pères, est donc un conte qui ne peut s'expliquer que par la plus singulière des méprises. Saurin venait de commencer ses études, lorsque la formidable coal i t ion connue sous le nom de Ligue d'Augsbourg alluma la guerre entre l'Europe coalisée et la France.
Animé, comme tous les Réfugiés, d'uu ardent désir de vengeance contre l'oppresseur de l'Eglise réformée et l'auteur
(1) En 1677, Jean Saurin fil un toyage à Paris, comme nous l'apprennent les Reg. de Charenton, où il est cité parmi les personnes qui as< slslèrcnt à l'enterrement de Jean de Serret, de Marseille, lieutenant de ravalerie. C'est alors •ans aucun doute qu'il traTailla arec La Bastide à la nouTelle Tersion des Psaumes de DaTid. Oo'il y ait eu part, c'est ce qn*attesteDt les Registres du Conseil do GenèTO, où on lit, sons la date do 1693 : « Ce travail a ctc terminé par le lieur Saurin, avocat de Nismes, doue d'une grande sagesse, probité et érudition, qui possède la langue francoise dans une grande pcrreclion et eo* te&d bien la* poésie. ■
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de la raine de sa propre famille, Sanrln atteodit avec une bonillante impatience qne Tàge lui donnât la force de combattre, les armes à la main, les héros des dragonnades, les massacreurs des assemblées du désert. A peine eut-il atteint rage de i 6 ans, qu'il s'enrôla comme cadet dans le régiment de Gailowayy alors au service du Piémont.
L'année suivante, il fut promu au grade d'enseigne ; mais le duc de Savoie ayant conclu un traité avec la France, le 18 sept. 1 696, il renonça à la carrière militaire et retourna à Genève pour y reprendre le cours de ses études. Sa philosophie achevée, il passaen théologie,en 1 699 . Sescxercices oratoires firent déjà deviner le grand prédicateur. Admis au ministère, en 1 700, il se rendit en Hollande et de là en Angleterre, où il fut nommé ministre de Téglise wallonne de Londres, le 21 mars 1 701 . Deux ans après, il épousa, dans l'église de Swallow-street Catherine Boitout, dont il eut deux flis, Philippe et Antoine. En 1704^ nous trouvons son nom parmi ceux des pasteurs de l'église de Leicesterflelds, dressée par M. Burn, qui ne nous apprend pas s' il fut pasteur en titre do c^tte église ou s'il n'y remplit qu'accidentellementdes fonctions. L'année suivante, sa santé souCHrant de l'humidité du climat de Londres, Sanrin dont le talent naturel s'était perfectionné à l'école de l'éloquent Tillotson, fit un voyage en Hollande et prêcha à La Haye avec tant de succès que^ pour le retenir^ on créa une place de ministre extraordinaire des nobles. Il la remplit pendant vingt-cinq ans^ et Jusqu'à la nn, sa popularité ne flt que croître. « A un extérieur tel qu'il le falloil pour prévenir son auditoire en sa faveur, M. Saurin Joignoit, lit-on dans la Bibliothèque françoise, une voix forte et sonore. Ceux qui se souviennent de la magnifique prière qu'il récitoit avant le sermon, n'auront pas oublié non plus que leur oreille étolt remplie des sons les plus harmonieux.
...L'attente excitée par la prière n'étoit point trompée par le sermon.
Nous en appelons hardiment àcet égard à ses auditeurs. Tous, sans aucune ex» ception, au moins qui vaille la peine qu'on en parle, ctoient charmés, et tel venu dans le dessein de critiquer, en perdoit l'idée à proportion de l'atten- ' tion qu'il employoit à trouver quelque endroit susceptible de critique. «L'affluence était extraordinaire à ses prédications; grands et petits, riches et pauvres, savants et ignorants, tout le monde voulait l'entendre, et le voulait à tout prix ; si la place manquait dans le temple , on se pressait aux portes, on escaladait les fenêtres. Un tei succès ne pouvait manquer d'exciter l'envie de ses collègues; mais aucun ne se montra plus jaloux qu'Armand de La Chapelle. Il épiait une occasion propice pour se venger par la médisance d'une supériorité qui le blessait, lorsque le grand orateur lui fournit un motif plausible de le chagriner. Van der Marck ayant proposé à Saurin de publier un texte explicatif de magnifiques estampes gravées à ses frais d'après les dessins de Hoët, Houbraker et Picart, Vil* lustre prédicateur cx)nsentit à se char* ger de ce travail ; mais, ne voyant pas la nécessité de refaire ce qu'avaient fait avant lui et avec succès MM. de Port-Royal pour les Catholiques, Martin et Basnagcj pour les Protestants, il conçut un plan beaucoup plus étendu. Son travail, qui annonce une érudition très-variée, se borna, pour ainsi dire, à recueillir, dans des dissertations historiques et critiques sur chaque histoire biblique, les opinions des interprètes les plus accrédités, tant anciens que modernes, et à les rapporter sans discussions, sans commentaires. Armand de La Chapelle se plut à voir dans celte sage retenue une preuve du scepticisme de l'auteur. Saurin pensa qu'il suffirait d'opposer à ses attaques déloyales son Abrégé de la théologie et de la morale chrétienne, excellent catéchisme qu'il composa pour les jeunes enfants élevés par la Société de patinage, dont il était un des fondateurs.
En 1 7?5,ilentrepritlapublicationd'a-
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ne série de lettres adressées aux Catholiques^ anx Protestants temporiseurs et aux Déistes; mais les critiques auxquelles son ouvrage fut en butte^le rebutèrent bientôt. Enfin, après un intervalle de huit années, il fit paraître le second volume de ses Discours his-< toriques et critiques^ sur lequel ses envieux et ses ennemis, La Chapelle à leur tète, se jetèrent comme sur une proie. Au nombre des dissertations dont se composait le volume , il y en avait une sur le mensonge officieux qui donnait, il faut l'avouer, prise à la malveillance. Amené par la suite du récit à parler de l'ordre que Dieu donna à Samuel, en renvoyant sacrer David (I Sam. XVI, 2), Saurin avait dit : « II est clair que la précaution que Dieu inspire à Samuel avoit pour but d'induire Saùi dans Terreur et de lui persuader que le sacrifice de cette victime étoitle principal^niéme i'uniquedcssein deson voyage Cettcaclioii avoit doue ce qu'on prétend être toujours criminel dans le mcnsongc^à savoir de jetler le prociiain dans Terreur; mais cllen'étoil pas crimiuello en elle-même, puisqu'elle étuit failc par Tordre de Dieu. 11 implique contradietioii que Dieu commande une action criminelle par cile-mème,d'où Ton conclut que le mensonge est quelquefois innocent. ))La coi.clusion était parfaitement logique; mais que devenaient avec une pareille doctrine lasainteté et la véracité de Dieu? En se pUçimt sur le terrain des perfections infinies de TEtre Suprême, Armand de La Citapelle soutenait une thèse CAcellcnte, Eculement il déshonora sa cause en s'abandonnant sans retenueà ses passions.
La position de Saurin était difficile; il n'y avait qu'un moyen d'en sortir franchement; mais pouvait-il l'employer?
Forcé pourtant de rompre le silence, il se borna à faire réimprimer sa dissertation sur le mensonge, en mettant en tète un Avis préliminaire, et à la suite, une conclusion ou Résomplion, où il etitre dans des éclaircissements qui aboutissent au maintien de son assertion paradoxale. Après de vives disputes.
la question fut portée devant les Synodes, Celui de La Haye, en l730,«ou il se passa, dit Chauflfepié, des choses que des raisons de prudence et de charité ne permettent point de rapporter, »ao-^ eepta comme satisfaisante cette déclaration de Saurin, qu'il n'avait prétendu que rapporter historiquement les sentiments de ceux qui croient le mensonge toujours criminel et de ceux qui la croient innocent dans certains cas ; que les mots de mentir, de mensonge, etc. , qu'il emploie, doivent être pris dans le sens le plus doux ; qu'il implique contradiction que Dieu puisse ordonner ce qu'il y a de criminel dans le mensonge, et que par rapport à la sainteté et à la véracité de Dieu, il s'en tient à ce qui est enseigné dans son catéchisme. La querelle semblait donc assoupie, lorsque François Bruys ( Voy. III^ p. 56) la réveilla. Saurin n'en vit pas la fin. Abreuvé d'amertume par ses ennemis, il tombd dangereusement malade d'une infiammation de la gorge, et expira le 30 déc. 1 730, quelques heures après une scène scandaleuse^ dont le pasteur Huet fut le principal auteur et qui est racontée en ces termes, d'après la relation d'un témoin auriculaire, par M. Van Oosterzcft dans les pièces justificatives de son Jacques Saurin (Hollcid., 1 855, S*») : « MM. Chion et Chais étant venus, samedi 30 déc, voir M. Saurin qui les en avait fait prier, lui demandèrent s'il >oudrail bien voir :.1JI. Iluet et de La Cl)apelle. Il répondit : Trèsvolontiers... M. de La Chapelle lui fit un compliment convenable à son état, disant qu'il avait eu depuis longtemps envie de le voir et qu'il était fâché d6 le trouver si mal. M. Saurin lui répondit qu'il le remerciait, qu'il priait Dieu de bénir leur ministère à tons, qu'il a» vait bien des grâces à rendre à Dieu des consolations qo'ilressentait,qu'ilavait fait sa paix avec Dieu, et qu'il mourrait content. Sur quoi M. Huet lui dit, quecelanesufflsailpas,qu'ilfallaitexaminer sa conscience. Je Tai fait, répondit le malade. L'autre réplique : Il faut réparer les ofifeoses que vous avei fai-
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tes à vos frères.— Je n'en ai point fait» répondit M. Sanrin. —Ce n'est pas assez, reprit M. Huet, de n'en avoir point fait. N'avez-vons pas fait faire nn iivre JcelnideBrnys], on tenn lamain, quand on l'a fait ? Le malade, qui avait déjà le ràlement et qni approchait de l'agonie, répondit pourtant avec force : M. Huet, Je ne l'ai pas fait, ni directement, ni indirectement. — Mais, répondit l'autre^ il y a pourtant des présomptions. — Je n'ai jamais donné aucun mémoire, répliqua M . Sanrin, Dieu m'en est témoin ; ce Dieu devant lequel je vais comparaître, est mon témoin, que Je n'ai jamais fait, ni fait faire ce dont on m'accuse, et que ce que j'ai déclaré là dessus est la pure vérité. vHuet ne se tint pas pour satisfait d'une protestation aussi solennelle; mais Ghionet Ciiais, révoltés eux-mêmes de l'impertinente insistance de leur jeune confrère, coupèrent court à cet interrogatoire plus qu'offensant par ces mots : C'est assez, cela nous suffit. « Eh bien, répondit Huet, supposant la vérité de ce que vous dites, je vous souhaite la grâce de Dieu et je vous pardoime. H sortit en même temps avec une brusquerie proportionnée au reste de la scène, qui ne peut être bien dépeinte. » Saurin rendit, peu de temps après, le dernier soupir. Ses dépouilles moitellcs furent portées avec pompe dans le temple de La Haye, qui avait retenti si souvent de son éloquente parole, et y furent inhumées le 5 jauv. 1731. Parmi le grand nombre d'épilaphes que l'on fît en son honneur, nous en rapporterons deux aculemeut : l'une en latin :
Hic candor, probilas, Tir(a9, pietaïqae quiescit,
Sacri Saurinus arbiter eloqaii.
Vitere digims ei-at longinquog Ncstorig annos,
Use à pacificis laus ci pulcbra daiur. la tamen, invidi» deflendo yictima fato,
Horrendig fratrum fraadibus occubait.
Hnnc recidisse dolet plangieDsplebsindiga rerum :
FerÛda mystaram ridei ai indè cohorg.
L'autre en français :
Saorin n'est plus ! par lai l'éloquence ebrétienne Brisait, attendrissait, désarmait tous lescœars. UprêchaitcommePanl, ilmoorat comme Etienne, Sans flel, en pardonnant à ses pertécateurs.
Un ennemi de Saurin nous a tracé, dans une parodie du 3* cbap. de l'Apocalypse, ce portrait du grand prédicateur : « Ecris aussi à l'ange, prédicateur des Etats à La Haye, et dis : Je connais ton train, c'est que tu as le bruit de vivre et tu es mort ; tu affectes un zèle extraordinaire, quand tu annonces ma parole ; mais tu n'en crois rien ; tu cries contre l'impureté et tu t'abandonnes à l'adultère et à la paillardise ; Je connais le nombre des femmes que tu as débauchées, et je sais tes menées. Tu fais parade d'une grande charité, mais tu n'en as point; tu fuhnines contre le bien mal acquis, et tu gardes des successions que tuas volées; tu bois la flatterie comme le poisson boit l'eau; tu es vindicatif, fourbe, orgueilleux et menteur; lu fais l'homme de bien et tu es plein de vices. Si tu ne te repens, je viendrai contre toi comme le larron.» Ce tableau hideux, ces méchancetés atroces peuvent nous donner une idée de la haine que quelques-uns lui portaient. Celte haine, ce n'était pas seulement son éclatant talent qui laluiavait attirée, c'était aussi son orgueil, fruit naturel d'une gloire trop précoce. L'orgueil fut, en effet, le défaut le plus saillant du caraclère de Saurin, qui était d'ailleurs généreux et bon, si bon que le soupçon même lui pesait, que la haine lui <Mait<\ charge. Gracieux el aimable ptur ses amis, il se montrait froid et réservé avec les personnes qui lui étaient étrangères ou indifférentes, et il prenait avec elles un ton de supériorité très-propre à blesser leur amour-propre. Ami d'une vie douce et tranquille, ne vivant que pour ses fonctions, ne retherrhant pas la société, il n'avait point acquis assez d'expérience du monde, pour en connaître toute la malignité, toulA la fourberie ; franc et sincère, il jugeait les autres d'après lui. Son désintéressement était si grand, qu'un de ses admirateurs, Louis Lambert ^ réfugié de Nismes, l'ayant institué son héritier, il partagea entre les parents du déduit toute la succession, sans en rien gar-
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der pour Ini-méme; et sa charité était si inépuisable, qu'il motinit pauvre, ue possédant rien qu'une assez belle bi« bliothèqne, quoiqu'il touchât des pen* lions du roi d'Angleterre et d'antres personnages de distinction. En un mot, sa conduite fut irréprochable, car nous ne pensons pas que l'on soit en droit de reprocher au pasteur les mœurs un peu légères du jeune enseigne de Ru« ▼igny.
De tous les prédicateurs de l'Eglise gallicane, il n'en est aucun dont le génie offre plus d'analogies avec le génie de Saurin, que Bossuet. Même impétuosité dans les mouvements oratoires, même hauteur de pensées, même force de raisonnement, même puissance d'imaginalion^ même vigueur de pinceau, même originalité,même hardiesse dans l'expression des sentiments. Peut-être trouve-t-on chez Saurin plus de chaleur, de véhémence, de pathétique; et bien certainement on y rencontre moins de flatterie et moins d'adulation. Chez Toratcur protestant, nulle acception de personnes; il parle au nom du Dieu vivant, il est le ministre du roi des rois devant qui tout genou doit ployer, tandis que Ton sent un peu trop dans l'orateur catholique le prédicateur du roi et de la Cour. Biais, d'un autre côté, on cherche et presque toujours inutilemenl dans les sermons de Saurin la majesté soutcnue,rélégance du style, les grâces, le goût, le tact, qui placent si haut les Oraisons funèbres de Bossuet. C'est que Saurin devait tout à la nature, cl rien ou presque rien à l'art. Sorti de France avant l'Âge de neuf ans, il avait été élevé à l'étranger, il s'était formé au grand art d'écrire en Suisse, en Angleterre, en Hollande; comment son langage aurait-il acquis le degré de perfection qui dislingue la langue de l'évêque de Meaux? De plus, il s'en plaint lui-même dans une lettre publiée récemment par le Bulletin de Tbistoire du protestantisme, il était obligé de prêcher souvent, trop souvent pour qu'il lui restât le temps de polir son style, d'élaguer ses pé-
riodes, de resserrer sa phrase et de réduire la surabondance des pensées que lui fournissait l'inspiration, aux justes proportions, dont naissent la force, la majesté, l'harmonie du discours. Si, comme le remarque l'abbé Maury, il avait eu l'avantage de cultiver son talent et exercé son ministère àParis,on ne saurait douter qu'il n'eût acquis plus de précision, d'énergie et de goût et qu'il ne se fût placé au premier rang de nos orateurs. On n'aurait point alors à blâmer, dans ses sermons,une forme trop didactique, l'abus d'une érudition quelquefois puérile, une trop grande familiarité d'expressions, des répétitions, des longueurs, d'interminables discussions théologiques entremêlées de citations bibliques dans une langue surannée. Ces discussions surtout ne seraient plus tolérables aujourd'hui ; mais c'était le goût du temps, et Saurin dut s'y soumettre, malgré lui peut-être. « Un peu moins de spéculation et plus de pratique, s'écriait-il dans un de ses sermons. Devenons moins curieux et travaillons à devenir plus saints. » Il faut reconnaître d'ailleurs qu'il tomba dans cet abus moins que ses collègues, et qu'il prépara ainsi l'heureuse révolution qui s'opère dans la chaire prêtes* tante.
L'éloquence de Saurin est donc trèsinégale. Par moments il s'élève à une prodigieuse hauteur. Qu'on nous montre dans les chefs-d'œuvre de la chaire chrétienne, quelque chose de plus hardi, de plus saisissant, de plus pathétique, que le dialogue établi parie prédicateur protestant entre Dieu et son auditoire dans son sermon sur le jeûne de 1706? Mais son vol ne se soutient pas, il retombe comme épuisé, et à côté de morceaux d'une beauté incomparable, on en trouve d'autres d'une désespérante médiocrité.
Ce dont ou doit louer Saurin sans réserve, c'est qu'il évite, autant qu'il le peut,la controverse. Point d'attaques contre les dissidents protestants, point de ces sorties violentes contre rEglise
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calholiqae qui remplissent les sermoos de ses confrères. Si quelque circon* stance extraordinaire exige qu'il a^ borde le douloureux sujet des souffran»
ces de TEglise protestante^ c'est alors seulement qu'après avoir déploré ses malheurs avec une éloquence qui îàB* cinaity pour ainsi dire^ son auditoire, il arrivait ^ par une transition naturelie^ à parler de l'auteur de tous ces maux, et qu'il flétrissait avec une sévérité qu'approuvera l'histoire, l'orgueil effréné, l'ambition insatiable et le cruel bigotisme de Louis XIV. Mais quant à la cour de Rome, loin de la poursuivre de ses imprécations comme, la cause première de la révocation de redit de Nantes, on trouvera peui-^tre qu'il garde envers elle trop de ménagements.
Saurin a traité dans sa prédication one grande variété de sujets, liy abor* de , sans hésiter, les plus redoutables mystères de la religion, les questions les plus hautes de la morale; il les expose dans son style âpre et net, sans ornement et sans recherche, non pas sous la forme de thèses , mais comme des axiomes ; il ne cherche pas à persuader, il ordonne; il n'exhorte pas, il commande, en appelant à son aide le roi des épouvantements ; et ses accents passionnés enlèvent son auditoire frémissant, l'entraînent , le subjuguent.
€omme théologien, il s'en tient strictement à la doctrine de Calvin, quoiqu'il n'ait pas échappé entièrement à l'influence de la philosophie cartésienne; mais il a su allier à des convictions fortes une vertu qui s'associe rarement avec le dogmatisme, la tolérance.
Il nous reste à donner la liste des ouvrages de Saurin.
I. Sermons sur divers textes de VÉ* eritnre Sainte, Le !«' vol. parut à La Haye en nos, le 2«enni2,le5« en 1717, le i» cni720,le 5«en 1725. Us eurent un tel succès que chaque volume se réimprima, pour ainsi dire, dès son apparition. De 1721 à 1725, P.
Husson réimprima à La Haye les cinq volumes ln-8«; contrefaits à Genève,
1725, in-12. A ces cinq volumes, les seuls qu'il ait jugés dignes de lui, son fils Philippe en ajouta, après sa mort, quatre autres fort inférieurs aux pro* miers, savoir : Sermons sur divers textes de i Ecriture Sainte , Tomes VI et VII, La Haye, 1752, in-s», et Noth veaux sermons sur l'histoire de la pa$» sion de J.-Ch,^ Rott., 1752, 2 voU in-8o; Gen., 1733, in-12 ; trad. en al* lem., Leipz., 1734, in-S». Plus tard encore, il y en ajouta cinq autres, égsp lement tirés des nombreux manuscrits de son père, en sorte que la coUectioa des sermons de Saurin se trouva por» tée à douze volumes. On en connall plusieurs éditions. Nous mentionnerons plus particulièrement celle de La Haye, 1 749, in-S», qui passe pour la meilleure, celle de Lausanne, 1759- 1761, in-8«, et celle de Paris, 1829* 35, réduite à 9 vol. in-8«, où les tex« tes cités par Saurin d'après l'ancienae version ont été remplacés par les textes correspondants dans la version d'Osterwald un peu moins surannée. On trouve en tète une notice sur la vie el les écrits du célèbre orateur. En 1 768, Tabbé Pichon a publié Principes de la religion et de la morale, extraits des ouvrages de Saurin, Paris, 1768, % vol. in-12. Ce n'est qu'une traduction modifiée de l'ouvrage de J,-F. Durand. L'année suivante, l'abbé Gauchet fit imprimer d'autres extraits des sermons de Saurin, 1 769, 2 vol. in-1 3. En j 824, Chêne vière publia à Genève ses Cive fs-d' œuvre ou sermons choisis, en 4 vol. in-8<». En 1854, M. Weissea fit paraître un nouveau choix sous ce titre : Sermons choisis de Saurin avec une notice sur sa vie et des notes, Paris, 1854, in-12. En Angleterre, il en avait été publié un choix, trad. en anglais, à Cambridge, 1775-96, 6 vol.
in-8o. En Allemagne, Rosemberg traduisit la collection presque complète et la fit imp. à Leipzig en 10 vol. in-8*. II. Discours historiques, critiques, théologiques et moraux sur les événê' mens les plus mémorables du V. eX du N. T., Amst., 1720, in-fol., pp. 658,
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— iSi
y compris la dédicace^ la préface et les index; trad. en allem., Goslar^ 1722^ ln-40; en angl., Lond., 1 723, in-foi. — Vol. Il, Amsl., 1 728, In-fol. — La mort enleva Saoriu pendant qu'il travaillait au 3* vol.; il avait déjà rassemblé un grand nombre de matériaux dont profitèrent sans doute Beausobre et Roques, les continuateurs de la Bible de Saurin, nom sous lequel ces Discours sont connus dans le commerce de la librairie.
III. Abrégé de la théologie et de la morale chrétienne , en forme de catéchisme, Amst., H. Du Sauzel, i 722, s»; trad en allem., Ghemnitz, 1 723, in-S».
IV. Catéchisme, Amst., 1 72i, in-8«; Gen., 1725, in-8«; Amst. et Leipz., 1778, in-80.