‹ La France protestante (volume 5)Chapitre 6 sur 241 · HOU · texte numérisé non relu

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paré pour traiter une qnestion semblable. «L'étade de la philosophie^ dit encore M. Villemain, dont le goût si sûr et TérDdition profonde sont des guides trop fidèles pour qu'on risque de s'égarer en les suivant^ l'étude de la philosophie et surtout des philosophes de génie^ lui avait donné ce fonds précieux d'observations et d'idées qui enrichit l'orateur. Quelques notions de mathématiques laborieusement acquises avalent fortifié la précision naturelle de son esprit. L'amour des champs^ les souvenirs d'une vie errante avaient nourri sa vive imagination. Son goût s'était formé dans la solitude^ loin des préjugés d'école et de parti. Il n'était pas Jusqu'à sa langue qui ne fût excellente^ malgré quelque peu d'origine eiotique. Enfin à la beauté de l'expression^ il joignait^ par un instinct musical et presque italien^ ce sentiment de l'harmonie si recommandé par les anciens^ et chez nous^ presque inconnu des écrivains qui ne sont pas orateurs. Ajoutez cette verve d'humeur et de mépris contre le siècle, cette fierté républlcaine, empruntée à des souvenirs de patrie et d'étude, et qui charmait notre mollesse monarchique, en la faisant rougir. »

Lorsque le programme de l'académie de Dijon lui tomba sous les yeux, Rousseau était sur la route deVincennes, oii il allait visiter Diderot, alors détenu dans ie château. En le lisant, il sentit s'opérer en lui une révolution étrange; c'était l'éclosion de son génie. Encouragé par sou ami à concourir, il céda à son inspiration, et il prit audacieusement parti contre les lettres et les arts.

On a dit et répété mille fois qu'en envisageant la question à ce point de vue, Rousseau avait été séduit par l'amour du paradoxe. Mais l'histoire ne lui monfrait-elle pas le siècle de Pérlclès ouvrant Tère de la décadence de la Grèce, et celui d'Auguste marquant l'apogée delà puissance romaine? En France même le règne de Louis XV n'avait-U pae succédé au siècle du grand

roi ? D'autre part, ne revenait-il pas de l'Italie, la patrie des arts, et n'y avaitil pas vu la hideuse misère ramper à la porte des plus magnifiques églises, des plus superbes palais? M'élait-il pas né à Genève, d'où le calvinisme avait banni les beaux-arts et où la mendicité était inconnue? Il s'est trompé sans aucun doute, en s'imaginant que la corruption naît de la littérature; il n'a pas réfléchi que la littérature et les arts reflètent les mœurs et ne les engendrent pas ; il a eu tort de n'examiner la question que sous une de ses faces, de n'en présenter que le côté sinistre, laissant dans l'ombre le côté lumineux et consolant; mais certainement il était de bonne foi. D'ailleurs, comme l'a fait observerun illustre écrivain, ce n'était pas la culture des lettres qu'il condamnait. « Quel homme les aima plus que celui qui, tout enfant, pleurait en lisant Plutarque; qui, dans sa Jeunesse errante et pauvre, étudiait partout,et d'un âge déjà mûr,sans soupçonner encoreson génie, s'exerçait dans les allées du Luxembourg à retenir par cœur les Eglogues de Virgile qu'il avait lues cent fois?» Ce qu'il attaqua, comme l'avaient fait avant lui Montaigne et beaucoup d'autres, c'est l'éducation molle et efféminée qu'on donnait alors dans les collèges, a M'est-il pas souverainement ridicule, dit-il quelque part, qu'on élève des garçons comme .des Jeunes demoiselles? Ah! c'est vraiment beau que de voir ces petitsmaîtres de douze ans, les mains potelées, lavoixflutée, un Joli parasol vert à la main pour les garantir du soleil à la promenade. » 11 ne demandait pas qu'on détruisit les institutions existantes, mais qu'on les réformât, et que, sans négliger la culture de l'intelligence, on tint compte du développement du corps. 11 est vrai que, par un artifice qu'imita de nos Jours un publiclste renommé, Rousseau, pour frapper l'esprit et attirer l'attention, aimait assex à mettre au frontispice de ses livres une assertion paradoxale; mais il ne manquait Jamais de corriger plus tardsa thé-

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se^ et de ia rendre soatenable en la res* treignant. C'est ce qui arriva dans ce cas. Aux attaques da roi Stanislas^ de Formey et d'autres écrivains moins con* nus, il opposa de vives et adroites répliques qui réduisirent bientôt ses adversaires au silence.

La tbcse soutenue par Rousseau était vieille^ mais son éloquence lui rendit tous les cbarmes de la nouveauté. Son /)/5cour«at un bruit immense; il prend tout par-dessus les nues^ écrivait Diderot. Chacun voulut le lire, mais on n'y vit qu'un éloquent paradoxe, personne n'y découvrit les signes précurseurs d'une révolution politique et morale, dont Rousseau devait être le plus ardent apôtre.

For Ihen he wtt tnipired,and from him cim» ÂJ from thePythian my^Uc caie of yore, Those oracles which set the world in flame, Norceased to bnm lill kingdoms were no more.

(GhildeHarold,m).

Une gracieuse pastorale, qu'il composa en peu de jours, paroles et musique. Jeta un nouvel éclat sur le nom de Rousseau . Le Devin de village obtint un succès d'enthousiasme à la cour comme à la ville, et ce succès s'est soutenu pendant soixante ans. «Sans doute, liton dans la Biogr. univ. des musiciens, la phrase y est souvent mal faite, Tharmonie laisse beaucoup à désirer, et la basse porte àfaui dans plusieurs passages ; mais un heureux instinct se manifeste dans les chants naïfs, élégants, de presque tout l'ouvrage, et ce genre de mérite est plus rare qu'on ne pense.n On a voulu disputer à Rousseau la paternité de cet ouvrage, comme celle de ses autres productions musicales, mais M. Fétis,bonJuge en lamatière, aiflrme qu'il suffltdejeierlesyeux sur le recueil de 95 romances ou autres morceaux de chant qui a été publié, après sa mort, sous ce titre : Les consolations des fnîsèresdema vie, Paris, 1781, In-foL, pour rester convaincu que les touchantes mélodies de ce recueil et les airs du Devin sont de laméme main.La première représentation de cette pastoraleeut lieu, en 1 753, sur lethéAtre de la cour

à Fontainebleau. Il n'eût tenu qu'à Rousseau d'être présenté au roi et d'en obtenir une pension; mais il refuea l'une et l'autre faveur pour ne pas dérogera ses nouveaux principes.

Au milieu de l'eflTervescence produite en lui par l'éruption de son génie, et qui dura quatre ou cinq ans, Rousseau s'était senti pris, en effet, d'un indicible enthousiasme pour la liberté, la vérité et la vertu. « Je ne vis plus, dit-ii, qu'erreur et folie dans la doctrine de nossages,qu'oppressionetmlsèredans notre ordre social. Dans l'illusion de mon sot orgueil, je me crus fait pour dissiper tous ces prestiges. Jusque-là j'avais été bon : dès lors Je devins vertueux ou du moins enivré de la vertu .n Une révolution morale, aussi remarqua* ble que la révolution intellectuelle qui s'était opérée en lui sur la route de Ylncennes, épura son cœur, anoblit son caractère et affermit ses principes. Il voulut être homme et prit dès lors pour devise Fttomtmperuferet;ero. Comprenant que pour dire au monde de dures vérités, il fallait être en dehors du monde, il renonça à la société avec d'autant moins de regret que sa timidité naturelle se plaisait dans la retraite, où son àme ennemie de toute contrainte se trouvait plus à l'aise que dans un salon. Il renonça donc, dès 1 75 1 , à une place de caissier qui lui avait été donnée par M. Francueil, receveur général des finances, et dont la responsabilité l'effrayait, s'enferma, pourainsi dire, cher lui et se mit à copier de la musique à tant la page pour vivre, comptantbien, comme il l'avoue naïvement, que ia réputation de l'écrivain doublerait le travail du copiste. Mais il ne tarda pas à sentir qu'il n'est pas toujours aussi aisé qu'on se l'imagine de vivre pauvre et indépendant. Sans parler de la polémique soulevée par son Discours et qui lui fit perdre beaucoup de teu^s pour sa copie, il se trouva entraîné par sa passion pour ia musique italienne à prendre parti dans la fameuse guerre du coin du roi et du coin de la reine, à l'occasion de laquelle il publia âne

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Lettre sur la musique française , s. 1., 1753, in-8% où^ à la suile d'un examen critique de la langue française, il osa avancer ce paradoxe hardi que les Français n'avaient pas de musique et qu'ils ne pouvaient en avoir. Ce pamphlet souleva contre lui une violente tempête et l'exposa à des attaques auxquelles il répondit par une spirituelle plaisanterie, la Lettre d'un symphoniste de l'Académie royale de musique à ses camarades de l'orchestre, sans lieu ai date,in-8». Plus tard, Rousseau changea d'opinion, après avoir entendu la musique de Gluck, et il n'hésita pas à en faire publiquement l'aveu, de même qu'il n'avait pas hésité non plus à se déclarer publiquement Tauteur de la comédie de i\rarcm(;,au moment où elle venait de tomber au Théâtre-Français, le 18 déc. 1752. Bien qu'il avouât que la chute de cette pièce, œuvre de son adolescence, était méritée, Rousseau, dans l'espoir qu'elle soutiendraitmieux la lecture, la flt imprimer, l'année suivante, avec une Préface, où il mit à découvert sesprincipesphilosophiquesun peu plus qu'il ne l'avait fait jusque-là. L'Académie de Dijon lui fournit bientôt l'occasion de les développei davantage, en ouvrant un concours sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes.

En huit jours, Rousseau composa, au milieu du silence de la forêt de Saint- Germain, un Discours, qui était infiniment supérieur aux dissertations de ses concurrents, mais auquel l'Académie n'eut pas l'honorable courage de décerner le prix, de peur de se compromettre. L'hésitation des académiciens se conçoit; car dans ce discours, tout empreint d'une sombre énergie, Rousseau sape les fondements mêmes de la société civile. « On sent^ dit M.Yillemaiiv,rirrilalion d'un homme supérieur tenu longtemps en dehors de la société; il y a le souvenir de sa misérable jeunesse d'apprenti, de sa fuite sans asile et sans pain, de sa conversion forcée, de ses métiers de laquais, de séminariste, de pauvre intiBicleD^ de trucheman d'un moine

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quêteur, de copiste, de secrétaire et enfln de commis décaisse à Paris, sans pouvoir arriver à rien qu'à vivre à force de travail. Tant de peines et de mécomptes avaient agi sur l'âme de Rousseau, et éclataient en lui par un blâme sévère. » Par mépris pour son siècle, il frappe d'anathème la société, comme si l'homme n'était pas conduit à rétat de société par ses instincts mêmes. Par dégoût pour la corruption de ses contemporains^ il maudit la civilisation, source, selon lui, de toutes les misères humaines, et vante outre toute mesure le bonheur de l'homme naturel, sa pureté et son innocence.

Pour lui, le progrès semble consister non pas à marcher en avant^ mais à revenir en arrière, et l'idéal dp la civilisation, tel qu'il le conçoit, n'esi autre chose que l'âge d'or rêvé par les poètes. Aussi presse-t-il ses semblables avec une mâle et pathétique éloquence de quitter la route de leurs préjugés, de leurs erreurs, de leurs malheurs et de leurs crimes, pour retourner dans les forêts et y vivre libres et heureux. Malgré ces exagérations ou peut-être à cause de ces exagérations mêmes, ce Discours, où se rencontrent d'ailleurs de bonnes vérités, proclamées avec une chaleureuse conviction, eut plus de succès que la nature abstraite des matières qui y sont traitées ne lui en prometfdif. lia exercé et exerce encore une Influence très-grande. Les plus hardis niveleurs y ont trouvé des axiomes tout formulés, et les radicaux de l'Europe, comme de l'Amérique, des arguments plus ou moins spécieux pour attirer à eux les prolétaires. Mais, quelque ennemi qu'il fût du despotisme, quelque éloquemment qu'il flétrit et la servilité de ceux qui le soutiennent et l'abjection de ceux qui le soufiTrcnt, Rousseau était trop ami de la justice, trop opposé à toute espèce de violence, pour approuver les conséquences qu'on a tirées plus tard de ses principes égalitaircs ; il aurait, sans aucun doute, désavoué ses prétendus disciples, car bien avant qu'on en abusât, il avait

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rétracté qaelques-anes de seâ assertions les plus étranges^ en reconnaissant que revenir à l'état de nature est mpossible^ Thumanité ne rétrogradant pas; que détruire les institutions existantes sans extirper les vices ne ferait que substituer le brigandage à la corruption; que la propriété est inhérente à la société^ et que tout ce qu'une sage politique peut faire^ c'est d'atténuer un mal qui ne saurait être guéri.

Cependant plus la réputation de Rousseau grandissait^ moins il jouissait de son indépendance. « L'état que j'avais pris^ dit-il, excitait la curiosité : l'on voulait connaître cet homme bizarre^ qui ne recherchait personne^ et ne se souciait de rien que de vivre libre et heureux à sa manière: c'en était

assez pour qu'il ne le pût point. Ma chambre ne désemplissait pas de gens qui^ sous divers prétextes, venaient s'emparer de mon temps. » Pour échapper à ces visiteurs importuns, et peutêtre aussi aux injures, aux menaces qui continuaient àpleuvoir sur lui depuis la publication de sa Lettre sur la musique française, il résolut de fuir Paris et saisit avec empressement une occasion pour retourner à Genève oîi il fut reçu avec enthousiasme. Cet accueil réveilla son zèle patriotique ; non-seulement il témoigna sa reconnaissance à ses concitoyens en leur dédiant son Discours sur l'inégalité, mais il demanda à rentrer dans ses droits de citoyen, dont il était déchu par son abjuration^ et il y fut rétabli après s'être toutefois réconcilié avec l'Église protestante, le 1er août 1754, démarche à laquelle il se soumit d'aatant plus facilement qu'il tenait pour chose indifférente la forme du culte religieux. Décidé à s'établir dans sa ville natale, où on lui offrait une place de bibliothécaire aux appointements de l,200 francs, il revint à Paris pour mettre ordre à ses affaires; mais des scrupules fort honorables, joints à une espèce de crainte du voisinage de Voltaire, retardèrent son départ, et enfm, à force de délicar |69 prévenances^ M«» d'Epinay réussit

à le retenir. L'amitié ingénieuse de cette dame lui prépara, à son insu, mie retraite champêtre telle qu'il la désirait. Il alla s'y installer, le 9 avril 1 756, bien résolu à se séquestrer da monde.

Rousseau se flattait de trouver la paix et le bonheur à THermitage. Vain espoir! Il y mena sa Thérèse, qui, malgré son esprit étonnamment étroit et borné, avait su prendre sur lui un grand ascendant, et qui, connaissant fort bien sa susceptibilité maladive, usa, pour affermir son empire et éloigner de lui ses amis, des manœuvres les plus'artiflcieuses. C'est ainsi que se développa rapidement chez Rousseau cette méfiance, triste partage des organisations nerveuses, qui finit par dégénérer en une véritable monomanie et empoisonna le reste de sa vie.

Admirateur enthousiaste des beautés de la nature, Rousseau fut, pendant quelques jours, en proie à un délire champêtre; mais des tracas domestiques ne tardèrent pas à lui arracher ce cri de désappointement : Ah ! ce ne sont pas encore ici les Charmettes !

Pour échapper à la triste réalité, il se jeta dans le pays des chimères, dans de fantasques amours. « Oubliant, ditil, tout à fait la race humaine, je me fis des sociétés de créatures parfaites, aussi célestes par leurs vertus que par leur beauté; d'amis sûrs, tendres, fidèles, tels que je n'en trouvai jamais ici-bas; je pris un tel goût à planer ainsi dans rempyrée,au milieu des objets charmants dont je m'étais entouré, que j'y passais des heures, des jours sanscompter. » Mais cette ivresse sans objet ne pouvait durer longtemps. Au bout de quelques mois, les rêveries erotiques du poète revêtirent une forme, et Jean-Jacques s'éprit d'une violente passion pour Mi°« la comtesse d'Houdetot, la maltresse de son ami Saint-Lambert. M"» d'Epinay, s'il faut en croire Rousseau, se montra blessée; son amitié se refroidit, et les commérages de Thérèse firent succéder l'aigreur au refroidisseoient. Ce (ut dans

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ces circonstances qne Grimm enU'idée de donner Rousseaa pour chaperon à cette dame, qui était^ dit-on, enceinte de son fait, et voulait aller faire ses couches à Genève, aûn de cacher sa grossesse à son mari. Nous croirions plutôt que ce voyage avait pour cause uu mal d'une autre nature. Quoi qu'il en soit, Rousseau trouva la proposition étrange, et refusa de se prêter au rôle de sigisbée. Grimm feignit de s'indigner et fit partager son mécontentement à sa maîtresse, qui signifia durement à son ancien ami qu'il devait quitter l'Hermitage. Bien que malade, Jean-Jacques se bâta d'en sortir, le 15 décembre 1757, et se retira à MonU Louis, ou il demeura Jusqu'au mois de mai ou dejuin 1 759, que les attentions, les prévenances, les caresses du maréchal de Luxembourg réussirent enfin à vaincre sa sauvagerie et le décidèrent à accepter, dans le petit château deHonlmorency, un logement qu'il occupa dès lors alternativement avec Mont-Louis.

On l'a dit avant nous, le monde aiguise Tesprit, la solitude retrempe le génie et l'inspire. Jamais Rousseaa n'enfanta de plus admirables chefsd'œuvre que pendant les six années qu'il passa dans le délicieux voisinage de la forêt de Montmorency. 11 venait de s'installer à l'Hermitage, lorsqu'il écrivit sa Lettre sur la Providence, oh il prit avec force contre Voltaire la défense de la sagesse divine dans le gouvernement de l'univers, et où l'on trouve les brillantes qualités qui distinguent tous ses écrits, sa vigueur de raisonnement, sa brûlante éloquence, son inimitable style, a Frappé, dit-il, de voir ce pauvre homme, accablé pour ainsi dire de prospérités et de gloire, déclamer toutefois amèrement contre les misères de cette vie et trouver toujours que tout était mal, je formai l'insensé projet de le faire entrer en lui-même, et de lui prouver que tout était bien.» Quelque temps après, Rousseau mit ao jour la Lettre à M. d'Alemhert sw wnarUcie Genève dans le Vll^ vol, de

l'Encyclopédie, Amst., 1758, in-8», qui fut comme un gage de défi jeté aux Encyclopédisles ou plutôt à ces doctrines épicuriennes et matérialistes qu'ils prônaient, et dont il fut sans contredit le plus habile et le plus véhément adversaire dans son siècle. C'est encore à l'Hermitage qu'il commença sa xVouvelleHéloïse, roman tel qu'il n'en avait point encore paru, moins admirable comme œuvre d'invention que comme modèle d'éloquence passionnée. Son but ne fut point de retracer un drame saisissant ni de créer des situations intéressantes ; il voulut seulement peindre les mouvements de l'âme agitée par les passions, et qui jamais y a mieux réussi? Quelle richesse d'idées !

Quelle suavité d'imagination ! Quelle chaleur d'âme ! Quelle fraîcheur de coloris ! Quelle merveilleuse connaissance des mystères du cœur humain et surtout du cœur de la femme ! Avec quelle profondeur d'analyse il décrit les agitations, les luttes, les combats d'une jeune fille tendre, pieuse, honnête, qui, séduite un instant par les dehors delà sagesse et de la vertu, succombe, mais se relève et retrouve, étant femme, des forces pour redevenir vertueuse. Cette réhabilitation du mariage en face des mœurs du jour était assurément un acte de courage et compensait, jusqu'à un certain point, le mal qui pouvait naître de l'intérêt sympathique répandoi à pleines mains sur les amours de Julie et de Saint-Preux. Ce fut moins pour rompre une inévitable monotonie que pour donner une leçon Indirecte aux prêtres et aux philosophes, qu'il traça le caractère de Wolmar; sou but était d'apprendre à ceux-ci qu'on peut croire en Dieu sans être hypocrite, à ceux-là qu'on peut être incrédule sans être un coquin.

La Nouvelle Héloïsc eut un succès inouï. On louait l'ouvrage à tant par jour ou par heure. Quand il parut, on exigeait douze sous par volume, en n'accordant que 60 minutes pour le lire. Rousseau le fit suivre d'un Extrait du projet de paix perpétuelle de

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M. Vabhé de Sain t-Pierr e,\iû%i . ^ 1 7 G 1 , in-i2^qu'ila\aitenlrcpns à la demande du comte de Sainl-Picrre, neveu de Tabbé, et Tannée suivante, de son Contrat social ou Principes du droit poli tique, kmst., 1 762, in- 1 2, ouvrage qui, h cause des bonnes vérités qu'il contient, mêlées, il est vrai, àua grand nombre d'erreurs, a exercé une plus heureuse influence que pas un autre écrit philosophique. « La division en courts chapitres, dit M. Villcmain, le style Impérieux cf précis, les axiomes trauchants, le mélange de dialectique et d'humeur, d'abstractions et de saillies amères firent beaucoup lire le Contrat social. 0 II devint, pour ainsi dire, le catéchisme de laRévoIution, qui voulut appliquer à la France les spéculations du philosophe, sans tenir compte âe ses mœurs, de ses préjugés, de ses traditions, et sans se souvenir de cette déclaration du Maître que payer la liberté au prix d'une goutte de sang serait Tacheter trop cher.

Voici, en peu de mots, les principes professés par Rousseau dans ce livre célèbre : L'homme est né libre ; aucun homme n'a une aulorilc naturelle sur son semblable; la force ne produit aucun droit; donc toute autorité légitime repose sur une convention ou un contrat. Ce contrat a pour objet de fonder une association qui protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s'unissant à tous n'obéisse pourtant qu'à lui-même et reste aussi libre qu'auparavant, puisqu'il ne se soumet qu'à la volonté générale. Ce contrat est-il violé, chacun reprend sa liberté naturelle.

La souveraineté réside dans le corps politique constitué par Tacte d'association 3t qui prend le nom d'Etat ou de souverain, selon qu'il est passif ou actif; elle est inaliénable, indivisible, infaillible, absolue.

La volonté générale se manifeste par la loi, qui est ainsi une déclaration publique et solennelle de la volonté générale sur un objet d'intérêt commun ;

elle cesserait d'être loi si elle avait en vue un objet particulier et individuel, et serait simplement un décret ou un acte de magistrature. C'est au peuple seul qu'il appartient de faire les lois; toutefois, comme le peuple, quoiqu'il veuille toujours le bien, ne le voit pas toujours, il faut le lui faire voir; de là la nécessité d'un législateur, mais ce législateur ne doit avoir aucun droit législatif, et ses actes n'ont force de lois qu'après avoir été sanctionnés par les sufTrages libres du peuple. Les lois sont de trois sortes : politiques ou réglant le rapport du souverain à l'Etat ; civiles ou réglant le rapport des membres de l'association entre eux ; criminelles ou établissant la relation de la désobéissance à la peine. Ce sont les lois politiques qui constituent la forme du gouvernement ou le pouvoir chargé d'exécuter la loi, c'est-à-dire de l'appliquer à des objets particuliers et individuels. Le gouvernement n'est que le ministre du souverain ; il est établi pour exécuter la loi et rien que la loi. Il doit être d'autant plus fort que le peuple est plus nombreux, et comme il est d'autant plus fort qu'il est plus concentré, il en résulte que la monarchie convient aux Etats grands et opulents, l'aristocratie aux Etats médiocres en richesses et en étendue, la démocratie aux Etals petits et pauvres. Au reste, chacune de ces trois formes de gouvernement a ses avantages et ses Inconvénients. La démocratie conviendrait à un peuple de dieux; pour des hommes, le gouvernement royal serait le meilleur, s'il était toujours ce qu'il doit être. A tout prendre, le gouvernement aristocratique mérite la préférence. Le signe le plus certain d'un bon gouvernement, c'est l'accroissement de la population. Le symptôme le plus sûr de sa décadence, c'est lorsqu'il se resserre, c'est-à-dire quand il passe des mains d'un plus grand nombre entre celles d'un nombre moindre. Si le gouvernement en vient jusqu'à usurper le pouvoir souverain, ce qui arrive toujours à la longue, parce que la souveraineté tend toujours au re-

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lÂcbemenl et le gonvernemenl (oojoura à se renforcer^ TElat se dissoat^ le pacte social est rompu et les citoyens rentrent dans leur liberté naturelle.

Poor prévenir lusurpation, à laquelle tend tout gouvernement^ il faut que le peuple souverain se montre fréquemment; qu'il ait de fréquentes assemblées à époques fixes ; que personne ne puisse ni les abolir ni les proroger. Tant que durent ces assemblées, toute juridiction du gouvernement cesse ; aussi les gouvernements les ont-ils toujours redoutées et ont-ils tout mis en œuvre pour en dégoûter les citoyens et les amener à préférer leur repos à la liberté.

Tels sont en résumé les principes proclamés par Rousseau, qui termine son livre par des recbercbes sur la manière dont la religion peut et doit entrer comme partie constitutive dans le corps politique (1). Son système n'est, au fond, que celui de Hobbes, mais renversé, en ce sens qu'il tend à substituer au despotisme d'un seul le despotisme plus redoutable encore de la multitude. N'y a-t-il pas lieu de s'étonner que Rousseau, le défenseur le plus énergique des droits de la liberté, se soit laissé entraîner par son adm i ration pour les républiques de Tantiquité jusqu'à sacrifier complètement l'individu à l'Etat, sans s'arrêter même devant l' inviolable asile de la conscience? Dans

(1) C'est dans cechap. qu'on lilcel étonnant para(fraphe : « 11 y a une professioi} de foi parement ctTile dont il appartient au souverain de fixer les articles, non pas précisément comme dogmes de religion, mais comme sentiments de sociabilité, sans lesquels il est impossible d'être bon citoyen ni sujet fidèle. Sans pouToir obliger personne à les croire, il peut bannir de l'Ëiat quiconque ne les croit pas ; il peut le bannir, non comme impie, mais comme insociable, comme incapable d'aimer sincèrement les lois, la justice, et d'Immoler au besoin sa "vie à son deToir. Que si quelqu'un, après a^oir reconnu publiquement ces mentes dogmes, se conduit comme ne les croyant pas, qu'il soit puni de mort ; il a commis le plus grand des crimes, il a menti devant les lois. » Hâtonsnous d'ajouter que Rousseau réduit à quatre les dogmes de la religion clTile : £iislence de Dieu, Tîe à venir, rémunération future et sainteté des lois, et qu'il veut qu'ils soient énoncés sans eillleationi, sans commentaires.

leurs traités de politique, les anciens philosophes avaient aussi immolé l'indépendance du citoyen à l'omnipotence deTËlat; mais ils avaient au moins placé au-dessus de la souveraineté du peuple la souveraineté de la justice, et ils s'étaient bien gardés de proclamer, comme Rousseau, l'infaillibilité de la multitude (1).

L'erreur du pliilosophemoderne vint de ce qu'il partit, non du principe de la perfectibilité du genre humain, qui l'aurait conduità un résultat tout autre, mais du principe complètement faui que les hommes naissent essentiellement bons, ou en d'antres termes, que l'instinctconduitspontanémentaubien.

C'est sur le même principe de la bonté originelle de l'homme, qu'il s'est appuyé, comme moraliste et comme pédagogue, dans son Emile ou de VEdu-cation y Amst. , 1 7 6 2, 4 vol . ln-1 2, celui de tous ses ouvrages qui lui donne le plus de droits au titre de bienfaiteur de Thumanité, et celui où il expose de la manière la plus suivie ses principes philosophiques. S'il ne s'est pas placé, comme philosophe, au rang des métaphysiciens,ilmériteaumoins une place parmi les moralistes; car qui a jamais prêché une morale plus élevée et plus pure dans un langage plus séduisant?

a Rappeler la conscience humaine au sentiment du bien et du mal obscurci par le sophisme, ranimer dans une civilisation corrompue le sentiment de la nature, raviver dans un monde d'inégalités factices et au sein d'un profond égoïsme le sentiment de la pitié pour ceux qui soufrrent,réveiller lesentiment religieux engourdi et desséché, réveiller dans le cœur des femmes le sentiment maternel ; en un mot, plaider éloquemment et avec succès la cause du sentiment à tous les points de vue, tel a été, dit M. Raudrillart(Dict. des sciences philosoph.), le rôle de Rousseau

(1) Plus tard, dans ses Lettres écrites de la montagne, Rousseau restreignit sa thèse, selon son habitude : «Il n*estpas plus permis, dit-il, d'enfreindre les loii naturelles par le contrat social, qu'il n'est permis d'enfreindre les loix poeitivei par les eonlrati partienliers. t

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comme moraliste.ii Jean-Jacques appartenait, en effet, à celle école nombreuse de philosophes qui élèvent le sentiment au rang de législateur de la volonté. Il est incontestable que le sentiment, esthétique^ moral ou religieux, peut porter à la vertu et produire un noble enthousiasme pour les actions grandes et généreuses; mais il est dangereux de le constituer juge suprême du devoir^ parce qu'il dépend beaucoup des circonstances extérieures, de l'expérience individuelle, et qu'il est par conséquent incertain et arbitraire. Il ne peut servir de règle de conduite que sous la direction souveraine de la raison. En donnant pour base à la morale le sentiment, Rousseau s'exposait donc à s'égarer^ et il s'est égaré quelquefois; mais on peut lui pardonner bien des erreurs en faveur de l'hommage éclatant qu'il rendit, avec le ton d'une conviction sin« cère, à la morale chrétienne, la plus sublime de toutes les morales, et de la \igueur avec laquelle il prit la défense du spiritualisme contre les doctrines matérialistes de son temps. Sa Profession de foi du Vicaire savoyard est peutêtre le plus admirable morceau qu'il a Jamais écrit, et son Emile est certainement le monument le plus pur de la philosophie du xviiiesiècle. «C'est surtout dans l'Emile, dit La Harpe, que Jean- Jacques a mis le plus de véritable éloquence et de bonne philosophie. Ce n'est pas que son système d'éducation soit praticable en tout ; mais, dans les diverses situations où il place Emile, depuis l'enfance jusqu'à la maturité, il donne d'excellentes leçons, et partout la morale est en action, et animée de l'intérêt le plus touchant. Son style n'est nulle part plus beau que dans Emile.

La vraie philosophie l'enflammait de l'amour du genre humain, lorsqu'il composa cechef-d'œuvre.»Â ce témoignage d'un écrivain qui ne l'aimait guère, joignons celui d'un philosophe qui ne peut être compté parmi ses dévots : « La Profession df* foi du Vicaire savoyard, dit M. Cousin dans ses Fragments et souvenirs^ est sans contredit

le meilleur écrit de Rousseau; c'est même le seul qu'une saine philosophie puisse avouer tout entier... Nulle part son talent n'a trouvé, avec une matière plus illustre, une perfection plus achevée. C'est ici le triomphe de cette parole enflammée et savante, et de cette forte dialectique, trop souvent ailleurs au service du paradoxe, cette fois au service de la vérité, du bon sens et de la vertu. Le vicaire savoyard, c'est Rousseau lui-même avec tout ce qui le fait grand et presque seul dans son siècle : le goût du beau et du bien poussé jusqu'à la passion; l'enthousiasme de l'honnête dans une société corrompue; une logique austère parmi des raisonneurs efféminés; une imagination tendre, profonde, mélancolique, à côté de froids beaux-esprits ou de violents déclamateups. Lasainteté de la cause pour laquelle il combat a épuré son éloquence . . . Son style a emprunté aux immortelles pensées qu'il exprime leur sérénité majestueuse. El en écoutant le philosophe du xviu» siècle, parlant ainsi de l'àme, de la liberté, de la vertu, de Dieu, en face des Alpes, au lever du soleil, on croirait entendre Socrate^ s'entretenant avec ses amis des mêmes objets dans le charmant et sublime langage de Platon, aux bords de l'Il issus ou sur la route d'Eleusis, si dans la réfutation des mêmes sophismes, dans la défense des mômes vérités, dans cet admirable concert de deux beaux génies consacrés à la même cause, ici presque loujovirs un art un peu trop marqué, qui décèle une main moderne^ et de loin en loin je ne sais quel accent triste et passionné, ne nous rappelaient à Paris, au milieu d'une vieille société prêle à se dissoudre, et à la veille de la Révolution française. » Et cependant c'est cette même Profession de foi qui a soulevé contre lui les plus violentes colères, qui l'a exposé aux persécutions les plus acharnées ! Catholiques et Protestants s'unirent pour lancer l'anathème contre le philosophe qui osait mettre en doute l'authenticité des Evangiles^ et remplacer par un scepticisme

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soumis la foi absolue aux Ecritures. «Point de sarcasmes pourtant dans l'Emile (i), point de grossières attaques^ point d'inconvenantes plaisanteries^ point d'outrages aux convictions chrétiennes^ comme l'a fort bien fait observer lord Brougbam^ dans son Voltaire et Rousseau ; les armes qu'il emploie sont le raisonnementjle sentiment plutôt que le ridicule^ de sorte qu'il est impossible au lecteur impartial d'en vouloir à l'auteur de ce livre : on peut le plaindre^ mais jamais lui en vouloir ; et l'impression qui nous reste k l'esprit est celle que doit naturellement inspirer l'œuvre d'un homme qui s'épuise à chercher la foi sans réussir à la trouver. » Mais, avant déparier des suites fatales que la publication de l'Emile eut pour Rousseau , disons un mot de ce qu'on a appelé à tort son système d'éducation.

Partant du principe que l'enfant naît bon et qu'il ne se corrompt que par son contact avec la société^ Rousseau prétend que le premier devoir du pédagogue est de soustraire son élève aux influences du dehors, de veiller attentivement à ce que rien ne vienne contrarier son développement physique et intellectuel ; et le second^ de ne point lui donner de préceptes , mais de les lui faire trouver. Convaincu, en outre, par tout ce qui se passait sous ses yeux, «que l'on approchait du siècle des révolutions»^ il recommande, pour mettre l'enfant en état de traverser la crise qu'il prévoyait, d'en faire un homme qui sache braver la fortune en ne comptant que sur lui-même, et, dans ce but, il veut qu'on lui fasse apprendre un métier, « de toutes les conditions la plus indépendante étant celle de l'ar-

(1) Ni dftns aocan de ses aatrei écrits, peot- OQ ajoater, eiceplé les Lettres de la montagne, où iltoume en ridicule les miracles. Toute sa rie, Roassean professa le plus profond respect pour la morale chrétienne; mais le christianisme dogmatique ou theologiqne lui éuil antipathique • par la multitude et l'obscurité de ses dogmes.» Il l'attaqua souvent comme intolérant, persécuteur, et comme trop fatorable k la tyrannie par tes préceptes d'obéissance passive ei de dèt*> ehtmentda monde.

tisan y> . La Révolution vint, peu d'années après, donner raison au prophète etprouvercombien était sage cette dernière recommandatipn. Quant à l'éducation n^yafit;e qu'il conseille, elle pea^ être* excellente dans la première enfance, mais il est douteux qu'elle réussisse dans un âge plus avancé. Toutesi les expériences qu'on en a faites Jusqu'ici ont échoué, s'écrient triomphar lement ses adversaires ; mais , on ne devrait pas l'oublier, il n'avait point du tout rintention de donner un système d'éducation pratique : il l'a déclaré lui-même assez hautement et h plusieurs reprises; il voulait seulemeni ramener les instituteurs de la jeunesse à des idées plus justes , les rappeler aux lois de la nature. Â cet égard, il a rendu des services incontestables ; il a opéré une véritable et salutaire révolution dans l'éducation de l'enfance, et même dans les méthodes d'enseignement. On peut donc dire que son espoir n'a pas été trompé, et que, par le bien qu'il a produit, TÊmile a racheté en partie la plus grande faute de Rousseau.

L'apparition presque simultanée da Contrat social et de l'Emile souleva contre Rousseau une tempête terrible.

Trente écrivains plus ou moins connus entreprirent à la fols de le réfuter.

L'archevêque de Paris, dans un mandement fort remarquable, publié le 20 août 1762, condamna l'Emile comme un livre anti-chrétien. L'assemblée générale du clergé marcha sur les traces du prélat. LaSorbonney découvrit 58 hérésies, qu'elle anathématisa pour la première fois en français, mais dans un français aussi barbare que le latin dont elle s'était servi jusque-là pour ses censures. Le pape Clément Xlll félicita la docte Faculté et fulmina de son côté contre TËmile. Enfin, sur le pitoyable réquisitoire de Joly de Fleury, le parlement de Paris avait déjà décrète contre l'auteur et fait brûler publiquement sonlivre par la main du bourreau, le 1 Ijuin 1 762.11 est certainqu'en poursuivant le livre de Rousseau, le parle-

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ment^ qui instruisait alors le procès des Jésaites , voulut donner au clergé des gages de son orthodoxie ; mais il est probable qu'il se souciait assez peu de mettre en jugement un homme que le prince de Gonti protégeait^ dont le duc de Luxembourg se disait Tami^ et qui n'avait d'ailleurs pris aucune part directe à la réimpression de son livre en France^ malgré les encouragements de Maleshcrbes, le directeur de la librairie. Ce qui est certain^ c'est que Rousseau eut le temps de s'échapper.

IlpartitdeMontmorency,le9juin i 762^ traversa Paris en plein jour sans être arrêté, et prit tranquillement la roule de la Suisse dans Tlntention de demander un asile à sa ville natale ; mais il apprit en chemin que le Conseil^ pour faire sacour au gouvernement français, et malgré la vive opposition du syndic Jalabert et du colonel Gh. Pictet^ l'avait décrété de prise de corps ; qu'il avait condamné son livre au feu, sur le réquisitoire du procureur général J. 'Robert fronc/un, qui, dit-on, n'avait pas même pris la peine de le lire, et que la sentence avait été exécutée le 19 juin. Rousseau s'arrêta donc à Yverdon, d'où le sénat de Berne le fit expulser , peu de jours après. Il se retira alors à Motiers-Travers , dans la principauté do Neuchâtel , dont lord Keith était gouverneur. Ce digne seigneur accueillit le proscrit comme un fils; il lui fit donner, le 16 avril 1763, des lettres dénaturante^ et, à sa recommandation, Frédéric-lc-Graud prit le fugitif sous sa protection spéciale, seul bienfait que Rousseau voulut accepter d'un prince dont il condamnait rambilieuse politique.

Pendant les dernières années de son séjour en France, Rousseau s'était brouillé avec presque tous ses anciens amis, même avec Diderot, à qui il n'avait , à vrai dire , à reprocher qu'une indiscrétion. A ce sujet, on l'a accusé de méchanceté, d'ingratitude, a Mais, dit M. Villemain, aujourd'hui que tant de correspondances ont été publiées et qu'on peut lire des Icllres qui sont des

confessions involontaires de chaque jour, il faut avouer que les amis de Rousseau, Diderot, Grimm, d'Holbach, étaient souvent fort durs et fort tracassiers avec lui ; que leur espionnage iyrannique méritait sa défiance ; que, sans être jaloux de son génie peut-être, ils voulaient l'approprier tout entier à leurs opinions, l'employer à leur guise, et ne purent lui pardonner son indépendance envers eux , qui doubla sa force contre tous, n Quel effet, nous le demandons, d'aussi étranges procédés ne devaient-ils pas produire smun homme passionnément amoureux de son indépendance , dont le caraotèreexpansif abhorrait le mystère, dont l'imagination ardente et sombre quelquefois travaillait dans les ténèbres à se forger des fantômes; sur un homme doué d'une sensibilité exquise, mais exigeante et ombrageuse, rendu misanthrope parle spectacle des vices et des misères humaines autant que par ses propres malheurs, par les cruelles souffrances d'une dysurie qui le tourmentait alors sans relâche; sur on homme enfin qui avait conscience de sa supériorité ou, si l'on veut, l'orgueil de son génie ?

Une fois rendukia paix deschamps, loin de toutes les tracasseries d'une amitié despotique, et libre de suivre sans contrainte ses goûts, Rousseau rentra dans son véritable caractère et redevint le plus simple, le plus doux des hommes. Tout^ntier à sa passion pour la botanique, il semblait avoir renoncé à écrire ; mais les clameurs du fanatisme, en le poursuivant jusque dans sa retraite, le forcèrent à descendre de nouveau dans la lice. Sa lettre à Christophe de Beaumont, archevé^ que de Paris, 1 763, in-S», qu'un heureux mélange de raisonnements vifs et serrés, de récriminations altières, de plaisanteries mordantes,d'aposlropbes pathétiques, place, au jugement de M. Villemain, parmi les chefs-d'œuvre de polémique, prouve que son génie n'avait rien perdu de sa puissance, comme le Lévite d'Ephraim, composé pen-

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