BARNAVE
pas encore en avoir souffert. Après la fuite du roi et de sa famille et leur arrestation à Varennes , il fut nommé, avec Pétion et Latour-Maubourg, pour aller au-devant des illustres fugitifs, et les ramener à Paris. L'entrevue eut lieu à Epernay. Barnave, qui avait le cœur noble et généreux, ne craignit pas de se montrer respectueux mais sans bassesse, bienveillant mais sans servilité, ne pensant pas que le bien de l'État exigeât de lui qu'à la vue de si grandes infortunes il demeurât sans entrailles.
C'e.-t alors qu'entrevoyant le précipice où la faiblesse du monarque et l'incapacité de ses conseillers allaient inévitablement entraîner la royauté, il put, sans trahir la cause de la nation, offrir au roi ses services et ses conseils : il le fit librement, loyalement, honnêtement. Du reste, nous devons faire observer que sa conduite en cette occasion n'est nullement en contradiction avec les principes qu'il défendit dans tout le cours de sa carrière politique. Il combattit constamment pour la destruction des abus de la royauté , jamais pour l'établissement d'un gouvernement démocratique, et si ses attaques portèrent quelquefois plus haut, c'est uniquement parce que, l'ancienne monarchie s'étant identifiée avec les abus, ses défenseurs croyaient que son existence y était attachée.
Peu de jours après son retour à Paris, Barnave eut l'occasion de signaler son dévouement en luttant, contre Robespierre et Pétion, pour le principe de l'inviolabilité royale, et sa dialectique puissante entraîna l'Assemblée, au milieu même des huées parties des tribunes, o II montra dans son discours, avec une éloquence vraiment prophétique , dit M. Michaud, les orages de la République et les malheurs qui ne tardèrent pas à éclater sur la France. » Barnave combattit ensuite le projet de décret contre les prêtres réfractaires; se prononça pour la condition d'une imposition de 40 journées de travail pour l'éligibilité et l'électorat, accusant les opposants de tendre ouvertement à la démocratie ; il demanda enfin l'ordre du jour sur la motion de conserver au Corps législatif le droit de déclarer que les ministres avaient perdu la confiance de la nation.
Dans ces différentes discussions, il fit entendre des paroles éloquentes; mais son dernier triomphe surtout fut éclatant. Accusé de trahison par Robespierre au sujet des colonies, il n'eut pas de peine à mettre cette accusation à néant. L'Assemblée ayant entendu son rapport sur cet objet, adopta sa proposition de statuer définitivement sur le régime extérieur de nos possessions maritimes.
Après la clôture des travaux de la Constituante , Barnave passa encore quelques mois à Paris, tout occupé du soin d'amener un rapprochement entre la Cour et le parti constitutionnel des Feuillants. Ce n'est qu'après avoir reconnu l'inutilité de ses efforts, qu'il se décida à partir. Il se retira dans sa ville natale ; mais il ne jouit pas longtemps du repos et de la paix. Après la journée du lu août, il se trouva compromis par une des pièces saisies dans le secrétaire du roi, et non pas, comme d'autres l'ont dit, dans l'armoire de fer dont l'existence ne fut révélée que plus tard, vers la fin de novembre. Dès le 28 du mois d'août, Barnave fut décrété d'accusation avec Alexandre Lameth, malgré les observations bienveillantes du député Larivière, qui, en sa qualité de commissaire de l'Assemblée nationale au château des Tuileries, avait examiné la pièce qui servait de base à l'accusation : o Après avoir confronté avec l'écriture du roi, dit-il, la note portant ces mots : Projet du comité des ministres, concerté avec MM. Barnave et Alexandre Lameth, je vous observai que cette note nous avait paru écrite de la main du roi ; mais je ne l'assurai point, n'étant pas assez expert en écritures, et connaissant d'ailleurs jusqu'à quel point cette sorte de vraisemblance peut être défectueuse. »
C'est cependant sur un tel fondement que Barnave fut arrêté, 19 août 1792, et jeté en prison, d'abord à Grenoble, puis au fort Barraux et à Saint-Marcellin. Il aurait pu se croire oublié lorsque, après une détention de 15 mois, la Convention donna l'ordre de sa translation à Paris. Traduit devant le tribunal révolutionnaire, il se défendit lui-même; jamais sa parole ne fut plus éloquente, plus entraînante; mais il avait affaire à des juges qui n'étaient pas habitués à ab-