IU
turgie de Genève. Cette traduction, due à Jean de Liçarrague. parut à La Rochelle, en 1571. Vers la même époque, elle publia son Code de procédure, sous le titre de Stil de la reine Jehanne. Elle avait mis six ans à le perfectionner. On le cite comme un chef-d'œuvre de sagesse et de raison, et un des plus beaux monuments de sa gloire. Les Etats du Béarn et ceux de la Navarre l'accueillirent avec reconnaissance.
Cependant le saint-siége avait résolu de frapper un grand coup. Le pape Pie I V , à la sollicitation du roi d'Espagne, donna l'ordre à ses inquisiteurs, par une bulle du 7 avril 1563, d'excommunier tous les hérétiques ou suspects d'hérésie, sans considération de rang ou de titres. Jeanne était trop coupable aux yeux du souverain pontife pour que sa couronne fût respectée. Mais, avant d'en venir aux extrémités, Pie IV voulut au moins donner à ses actes une apparence de modération. 11 chargea le cardinal Georges d'Armagnac, archevêque et léuat d'Avignon, de tenter un dernier effort pour ramener la brebis égarée dans le giron de 1 Eglise. Le cardinal lui adressa donc une longue lettre: mais tout ce qu'il put obtenir, ce fut un refus énergique.
La bulle de Rome ne se fit pas attendre. Le -28 septembre 1963, Pie IV cita la reine à comparaître devant le tribunal de l'Inquisition dans le délai de six mois, « déclarant que si elle ne comparoissoit, ses terres et seigneuries seroient proscrites et que sa personne auroit encouru toutes les peines portées contre les hérétiques. » Cette démonstration allait trop loin et dépassait le but. En visant la vassale du roi de France elle atteignait le roi •lui-même. Charles IX ne cacha pas qu'il ressentait vivement l'offense, et le saintsiége dut révoquer sa bulle.
Cependant la faveur ouverte que Jeanne donnait à la réforme religieuse dans ses Etats y causait des soulèvements qui prenaient de jour en jour un caractère plus alarmant. Pamiers avait été le théâtre de scènes sanglantes. La fermentation des esprits était extrême. Le comté de Foix, le Béarn, la Basse-Navarre, furent successivement troublés. Si, d'un côté, les catholiques étaient incessamment travaillés par des agents de sédi-
tion : de l'autre, les protestants étaient peu portés à la tolérance; à leurs yeux, la liberté des cultes que Jeanne, dans sa saaesse, s'efforçait de fonder, était un outrage à la Divinité, ou tout au moins une utopie. La reine seule devançait son siècle. Elle courut alors de grands dangers. Un complot, dans lequel étaient entrés les chapitres de Lescar et d'Oléron, avait été tramé pour l'enlever avec ses enfants, s'emparer des principales places du Béarn, et tomber sur les protestants au moment où ils célébreraient la Cène. Heureusement qu'un des chefs des conjurés, le baron de Moneins, le trahit à la veille de l'exécution. La fermeté de Jeanne, sa prudence et sa modération finirent par rétablir le calme dans son royaume.
En France, la guerre civile inaugurée en 1562 (1er mars) par le massacre de Vussy, ne s'apaisait que par intervalles. Charles IX, désirant sans doute enlever au parti des réformés l'appui de la reine de Navarre, la pressait vivement de se rendre à la cour de France, ou d'y envoyer au moins son fils ; c'était, selon lui, le seul moyen de fonder solidement la paix et de prévenir une guerre qui pouvait entraîner la ruine de la France.
!a reine, qu'un motif généreux eût pu déterminer, était trop clairvoyante pour ne pas démêler les véritables intentions du monarque: elle résista donc à toutes ses instances. Cependant, pour répondre à la confiance qu'il paraissait lui témoigner, elle dressa les principales bases d'un traité de paix, qu'elle chargea de La Vaupillière, un de ses premiers gentilshommes, de lui porter (7 juillet 1568). Charles IX répondit à chacun des articles, louant la sagesse qui les avait dictés, et protesta de son ardent désir que fédit de paix fût pleinement exécuté, sans acception de personnes. On doit croire que les intentions du jeune monarque étaient loyales et sincères; mais après la disgrâce du chancelier de L'Hospital, qui suivit de près, les choses changèrent subitement d'aspect. La guerre fut déclarée. « Médicis et le duc d "Anjou, aussi bien que la maison de Lorraine, dit Le Laboureur, rendirent la cause des protestants juste, en mettant la reine de Navarre, Condé et tout le
ALBRET
parti dans la pressante nécessité de défendre leur vie : la paix indignement violée, légitima la défense. »
Le maréchal de Montluc, qui partageait avec Burie le gouvernement de la Guyenne, avait reçu l'ordre de surveiller les démarches de la reine de Navarre. 11 lui écrivit même qu'au premier mouvement qu'elle tenterait, il pénétrerait dans ses Etats. Jeanne, dans sa réponse, dissimula son indignation ; et, pour mieux lui donner le change sur ses intentions, elle invita la maréchale et ses enfants à une fête de famille. Montluc tomba dans le piège; tandis qu'il envoie sa femme à Nérac, la reine part de cette ville avec son fils et sa fille, accompagnée seulement de cinquante gentilshommes ; c'était le 6 septembre 1568. Le 16 elle adressa, de Bergerac, au roi et à la reine, mère, deux lettres d'explications, pleines de patriotisme et de dignité (rapportées par Bordenave, p. 157).
En route, elle fut rejointe par les capitaines Piles, Saint-Maigrin et Montamar, à la tête d'environ 4,000 hommes, avec 4 compagnies de cavalerie, assez mal équipées, sous les ordres de Fontenaille, La Mothe-Pujaut, Sainte-Terre et Brignac. De Bergerac où elle arriva heureusement, mais poursuivie de près par Montluc, Jeanne se dirigea sur Mucidan. Elle y trouva Briquemaut qui l'attendait avec un corps de troupes, et qui l'escorta jusqu'à Archiac, où eut lieu son entrevue avec le prince de Gondé.
Elle lui présenta son fils « qu'elle voua, tout jeune qu'il estoit (Henri n'avait pas 15 ans), a la deffence de la cause. » Le 29 septembre, vingt-trois jours après son départ de Nérac, Jeanne fit son entrée à La Rochelle, le rendez-vous général de tous les chefs des confédérés, et aussitôt, après son arrivée, publia un manifeste pour justifier sa conduite.
Dans les idées du temps, le commandement de l'armée appartenait de droit au jeune Henri de Navarre, premier prince du sang ; Gondé voulut donc s'en démettre en sa faveur. Mais Jeanne insista pour qu'il le retînt, au nom du salut commun, « étant elle et les siens prêts à lui obéir en tout et partout. » Elle-même consentit, sur ses instances, à accepter le gouvernement civil de
l'armée, en même temps qu'il exercerait le commandement militaire. A quelques jours de là, elle se rendit à Tonnay- Gharente, où elle revêtit elle-même son fils de ses armes : « Le contentement de soutenir une si belle cause, dit-elle, surmontoit en moi le sexe, en lui l'âge. » La vengeance ne se fit pas attendre.
Le parlement de Toulouse reçut l'ordre de saisir les domaines de la reine de Navarre, et sous couleur que cette princesse était prisonnière avec son fils dans le camp ennemi, et que, pendant sa captivité, le roi, en bon parent, devait veiller à la conservation de ses Etats, on commanda au baron de Lusse de s'emparer du Béarn. L'état de la Navarre devenait de plus en plus inquiétant, et cependant les revers éprouvés par les armes des protestants ne permettaient pas d'y faire passer de secours. La malheureuse bataille de Jarnac, suivie de l'assassinat du prince de Condé (13 mars 1569), vint jeter la consternation dans les rangs huguenots. A la nouvelle de cette défaite, Jeanne ne se laissa point abattre. Elle quitte aussitôt La Rochelle, et à travers tous les périls, elle arrive à Tonnay-Gharente, où les débris de l'armée s'étaient ralliés. Elle était accompagnée du jeune prince de Navarre, « qu'elle présenta, dit d'Aubigné, au gros de la cavalerie à part, et puis à celui de l'infanterie; et là après avoir preste un serment notable sur son ame, honneur et vie, de n'abandonner jamais la cause, en receut un réciproque, et quant-et-quant fut proclamé chef avec cris et exaltations; les cœurs estans merveilleusement esmeus par une harangue de la Roine , qui mesla d'une belle grâce les pleurs et les souspirs avec les résolutions; cette princesse ayant par les tressauts de courage effacé les termes des regrets, l'armée après un grand salve se sépara. » L'enthousiasme était à son comble ; mais il s'agissait de trouver des ressources en argent. Le sacrifice que fit Jeanne de ses riches pierreries ne pouvait fournir qu'un secours momentané. Elle proposa donc la vente des biens ecclésiastiques situés dans les provinces conquises, avec garanties aux acquéreurs sur ses propres domaines et sur ceux de ses enfants.
iOo
ALBRET
Son avis fut aussitôt partagé, et les principaux chefs des confédérés imitèrent son généreux exemple. Ayant ainsi relevé la confiance de l'armée, Jeanne retourna à La Rochelle, où elle fut accueillie avec les plus vifs transports de joie.
Cependant le Béarn était à peu près perdu. Pau venait de capituler. D'Arros etMontamar que la reine avait nommés pour commander en son nom s'étaient jetés dans Navarreins avec le peu de Béarnais restés fidèles. Ils s'y maintinrent avec une bravoure incomparable. Toutes les tentatives faites pour s'emparer de cette place tournèrent à la confusion des assiégeants. L'heureuse jonction des reitres, commandés par le duc de Deux-Ponts, avec l'armée de Coligny, permit à Jeanne de consacrer à la défense de ses propres Etats les secours en munitions et en argent que lui fit passer la reine Elisabeth. Les vicomtes Gourdon, Paulin, Bourniquel et Monclar avaient reçu l'ordre de lover des troupes dans le Quercy. l'Albigeois et le Lauraguais. Leur armée était occupée à tenir en échec Damvilleet Montluc, en attendant une nouvelle destination. Le fidèle Henri d'Albret-Mins'était joint à eux. Mais des rivalités étant à craindre dans l'armée des Vicomtes, et par suite le manque d'unité dans les opérations. Jeanne songea à lui donner un commandant en chef dont le mérite fût tellement supérieur, qu'il fit taire toutes les jalousies. S. m choix s'arrêta sur Montgommery. Ce brave capitaine prit congé de la reine en lui jurant ■ de périr ou de recouvrer ses Etats. » Le succès passa son espérance; il marcha de victoire en victoire. En moins de deux mois, le pays de Foix.
le Bigorre, le Béarn furent replacés sous la domination de la reine de Navarre, qui recouvra ainsi, dit Montluc.
« ce que plus tard la force, ni les traités, ni les prières n'eussent jamais pu arracher à Charles IX. » Le -23 août, Pau, le dernier boulevard de la révolte, ouvrit ses portes au vainqueur. Le célèbre ministre Viret, que les rebelles avaient épargné au milieu de toutes les exécutions dont ils avaient ensanglanté la ville , rendit publiquement grâces à
Dieu d'une délivrance aussi inespérée.
Dès que Jeanne eut connaissance de l'heureuse issue de la guerre, elle commanda à Montgommery7 de remettre toutes choses en leur ancien état. A cet effet, un synode fut convoqué; le conseil souverain rétabli, et tous les officiers civils réintégrés dans leurs charges. La liberté des cultes fut maintenue dans la Basse-Navarre. D'Arros et Montamar furent continués dans leurs fonctions de lieutenants généraux. Montgommery, ne jugeant plus sa présence nécessaire en Béarn, songea alors à se frayer un passade à travers les rangs des catholiques pour se réunir à l'armée des confédérés.
Mais le calme n'était qu'apparent. Le pays des Basques, le Bigorre, la vallée d'Aspe reprirent les armes. Le duc d'Anjou leur annonçait l'envoi de puissants secours. Le danger devenait pressant.
D'Arros et Montamar marchèrent contre les révoltés et les taillèrent en pièces. « La reine de Navarre, dit son historien, voyant que ni la tolérance, ni l'oubli même du passé n'avaient pu toucher les rebelles, envoya de La Rochelle une nouvelle ordonnance qui obligeait tous les ecclésiastiques, prêtres, moines et reliaieux qu'elle appelait tes ennemis de l'Etat et les siens, de sortir du Béarn; elle en excepta seulement ceux qui voudraient s'engager par serment à se soumettre aux lois nouvelles; elle garantit aux ecclésiastiques la tranquille jouissance de leurs revenus ou bénéfices, en offre même à ceux qui n'en ont point, mais sous l'expresse condition que les uns et les autres abandonneront la religion romaine pour suivre la religion réformée. Par la même ordonnance, elle enjoint à tous les habitants d'..
ter aux prêches, et elle interdit en Béarn tout exercice de la liturgie romaine; elle la tolère en Navarre, ou plutôt elle l'y laisse telle qu'elle a toujours été, absolue, dominante. Puis elle ordonne à tous ses sujets de vivre en paix, et leur défend, sous peine de la vie, de rappeler le passé. »
La défaite de Moncontour(3 oct. I fournit une fois de plus à la reine de Navarre l'occasion de montrer son grand caractère. Aussitôt que la nouvelle lui
ALBRET
en fut parvenue, elle partit de La Rochelle, bravant tous les dangers « pour tendre la main aux affligés et aux affaires, » et arriva à Parthenay au milieu des débris de l'armée de Coligny. Sa présence ramena la confiance. Elle harangua le soldat, présida aux délibérations des chefs, commandant l'admiration de tous par la grandeur de ses résolutions, la sagesse de ses conseils. Elle exigea qu'à l'avenir les deux princes, ses fils (elle donnait aussi ce nom au fils de Condé), prissent une part active aux opérations de l'armée, qu'ils s'associassent aux dangers des chefs. Le plan de campagne étant adopté, la reine retourna à La Rochelle, dont la défense lui fut spécialement confiée; La Rochefoucault et La Noue lui furent donnés pour la seconder.
Jeanne ne resta pas inactive. Par ses soins, une nouvelle armée se recruta dans les provinces de l'ouest ; elle en nomma chef son cousin René de Rohan.
Un brillant fait d'armes de La Noue dans le Poitou et la reprise de plusieurs villes sur les catholiques relevèrent les courages abattus. La reine s'appliqua en même temps à créer des ressources au moyen de bâtiments armés en course.
La ville de La Rochelle, dit La Noue, « équippa et arma quantité de vaisseaux qui firent plusieurs riches prises, dont il revint de grands deniers à la cause générale ; car, encore qu'on ne prist alors que le dixiesme pour le droit d'admirauté, on ne laissa d'en tirer proiit plus de trois cens mille livres. >> Jean Sore commandait cette flottille.
Cependant les affaires de la guerre n'absorbaient pas tellement l'activité de la reine de Navarre, qu'elle ne trouvât encore le temps de composer ou de répandre une foule d'écrits dans l'intérêt de son parti. En outre, elle visitait chaque jour les hôpitaux, soignant souvent elle-même les blessés; c'est sur ses instantes prières que le brave et vertueux La Noue consentit à se laisser amputer un bras où, à la suite d'une blessure reçue au siège deFontenay, la gangrène s'était mise ; elle eut même la force de l'assister durant l'opération. Sa cour, au rapport de l'oratorien Arcère (Hist. de La Rochelle, etc.), était brillante et
nombreuse : on y voyait Françoise d'Orléans, veuve de Lavis de Bourbon, prince de Condé; Françoise de Rohan, dame de Nemours; Anne de Salm, veuve de d'Jndelot ; Béraude de Ferrières, épouse de Jean de Lafin-de-Salins, seigneur de Beauvoir; François, comte de La Rochefoucault, prince de Marcillac, et Charlotte de Roye, son épouse ; François de Béthune, baron de Rosny ; Philippe Douarti, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi ; François Du Fou, seigneur du Vigean ; Charles Poussard de Fors et Marguerite de Bazoche, son épouse.
Cependant, « il sembloit, écrit La Noue, que le bonheur voulust relever ceux qui avoient esté atterrés ; car l'armée des princes avoit fait une brave teste à celle du roy à René-le-Duc [Arnay-le- Duc]. La Gascogne, le Languedoc et le Dauphiné menoient la guerre plus forte qu'auparavant. Le pays de Béarn avoit esté reconquis ; et en Poictou et Saintonge ceux de la Religion eurent de très-bonnes aventures , en ce que les deux vieux régiments furent défaits et plusieurs villes prises. Tout cela, ramassé avec d'autres occasions secret tes et particulières, disposa le roy et la royne à condescendre à la paix, laquelle fut publiée au mois d'aoust (1570). » Cette publication fut faite à La Rochelle le 26, raconte L'Estoile, « devant le logis où étoit la reine de Navarre aux fenêtres, étant avec elle madame la princesse sa fille, et leurs demoiselles, et aussi y étoit M. de La Rochefoucault, M. Des Roches, premier écuyer du roi, et plusieurs autres grands seigneurs et gentilshommes; les deux trompettes du roi sonnèrent par trois fois, puis le roi d'armes de Dauphiné, accompagné des rois d'armes d'Anjou et Bourgogne, lut et publia l'édit de pacification; ce fait, la reine de Navarre lit faire la prière par Du Nort, ministre de l'Eglise de La Rochelle, et à la lin des prières, toutes les artilleries de La Rochelle tirèrent. »
La reine Jeanne ne partagea cependant pas l'allégresse générale. Sans doute l'édit de paix accordait aux religionnaires des avantages inespérés ; mais il eût fallu n'avoir retiré aucun fruit des leçons du |iassé, pour croire à la sijiré-
ALBRET
rite de la cour de Médicis. Tant que les Guises continueraient à siéger dans les conseils de la couronne, tant que Catherine gouvernerait l'esprit de son fils, il n'y avait pas de paix sérieuse à attendre: tout traité dans un but de pacification ne pouvait être considéré que comme une trêve. Jeanne, avec son jugement sur et sa raison calme, le sentait trop vivement pour s'abandonner à des illusions. Selon elle, une mort honnête, mors honnesta (comme portait 1" exergue des médailles qu'elle avait fait frapper pour les distribuer aux chefs des confédérés) eût été préférable à une sécurité trompeuse. Elle savait par expérience combien était vrai ce qu'avance Pasquier o qu'on avoit plus ôté aux Huguenots par des édits pendant la paix que par la force pendant la guerre. » Ses défiances étaient donc bien légitimes. Aussi persista-t-elle à rester à La Rochelle avec les principaux chefs du parti. Toutes les instances de la reine mère pour l'attirer à la cour furent vaines. Cest alors que Charles IX résolut de tenter un dernier effort. Il lui députa Gonnor, maréchal de Cossé, l'ami particulier de l'amiral, qui passait même pour être huguenot au fond du cœur. Le mariage du prince de Navarre avec la sœur du roi, Marguerite, et une déclaration de euerre à l'Espagne au sujet de la Flandre, furent les amorces que le maréchal dut mettre en avant pour vaincre la résistance de la reine et de Coligny.
Cependant les méfiances de Jeanne semblaient croitre en raison des avances qui lui étaient faites; plus l'offre pouvait lui paraître séduisante, plus elle en suspectait la sincérité et se tenait sur ses gardes. Elle commença donc par faire ses conditions, en évitant toutefois de se prononcer sur le mariage proposé, avant d'avoir consulté son fils. Ce prince était alors dans leBéarn. Trois commissaires, Tèligny, Briquemaut et Cavagnes, furent chargés de suivre les négociations à Paris. Charles IX accorda à peu près toutes les demandes de la reine, à l'exception seulement du rappel de L'Hospital et l'éloignement des Guises.
Mais il colora son refus de prétextes si spécieux, que les députés s'y laissèrent tromper.
Les négociations se poursuivirent. A l'exception de Rosny. le père du grand Sully, les partisans les plus dévoués de Jeanne, Francour, La Noue, Coligny.
avaient été gagnés; ils voyaient dans cette union le gage certain d'une paix solide et durable. « L'excès des caresses qu'on leur faisoit, dit Mézeray. estoit si grand et si visible, que si Dieu ne les eust aveualez. ils eussent facilement aperceu les couteaux qu'on aiguisoit pour les esnoraer. » On commençait déjà à murmurer, dans le parti même de la reine, de ce qu'on appelait son obstination. Sur ces entrefaites, arrive une nouvelle ambassade. Bironest chargé d'apprendre à Jeanne que la volonté du roi est qu'on lui rende tous ses droits sur la principauté du Béarn. les comtés de Foix, deComminges, d'Armagnac et de Bigorre: que ses places et châteaux, encore détenus au mépris de l'édit, soient remis en son pouvoir; et que, pour ce qui concerne le mariage, elle soit tout à fait libre de le faire célébrer selon les rites de l'Eglise réformée. En même temps, et comme pour lui arraeh dernières armes, Biron lui annonce que les Guises sont dîsg iroles
de l'ambassadeur sont confirmées par le baron de Beauvoir , qui ajouta en son propre nom et selon les instructions secrètes de l'amiral, queCharles IX. éclairé sur les véritables intérêts de sa couronne, n'attend qu'une occasion pour s'affranchir entièrement du joug de sa mère, et éloigner son frère le duc d'Anjou. La défiance n'était plus possible. Jeanne, vaincue par tant d'artifices plutôt que persuadée, assembla son conseil et lui soumit la question de mariage. Le chancelier Francour fit prévaloir un. avis favorable. Il ne restait donc plus à la reine qu'à suivre sa malheureuse destinée.
Mais en se soumettant, elle sut encore résistera l'aveuglement fatal de ses plus dévoués serviteurs. « Vous savez si c'est pour moi que je crains, » leur disait-elle. Elle voulait bien se sacrifier, mais entraîner son fils dans sa perte, cette pensée révoltait tous ses sentiments de mère. Elle décida donc, contre l'avis de l'amiral et de tout son conseil , que le jeune prince resterait dans le Béarn jusqu'à ce qu'elle l'appelât auprès d'elle.
ni
ALBRET
Ensuite, elle écrivit de sa main à tous ceux du parti dont elle avait éprouvé la fidélité, Lavardin, les Sêgur, Piles, La Noue, Rohan, Francour, Bètut, Rosny, Beauvoir, La Rochefoucault, Caumont de La Force, Henri d'Albret-Miossens, François de Navailles, enfin, à plus de cinq cents gentilshommes, auxquels elle donna rendez-vous à Nérac et à Vendôme.
La reine partit de Pau le 26 novembre (1571), après avoir nommé son fils lieutenant général du royaume, en lui adjoignant le fidèle d'Arros. Elle était accompagnée de ses deux enfants, Henri et Catherine. Au moment de franchir la frontière du Béarn, ses larmes coulèrent en abondance. A Nérac, elle trouva tous ses amis et partisans réunis. Elle y passa un mois, uniquement occupée du soin de gagner à son fils les cœurs de tous les braves gentilshommes dont elle venait de l'entourer et de lui former une garde. Vers la fin de janvier, elle poursuivit sa route avec sa fille, et se rendit à Blois, où se tenait la cour. « Le jour [en mars] que la reyne de Navarre arriva à Blois, lit-on dans le journal de L'Es-
toile, le roy et la reyne-mère luy
firent tant de caresses, principalement le roy, qui l'appeloit sa grande tante, son tout, sa mieux aimée, qu'il ne bougea jamais d'auprès d'elle à l'entretenir avec tant d'honneur et de révérence que chacun en étoit étonné. Le soir, en se retirant, il dit à la reyne sa mère, en riant : Et puis, madame, que vous en semblé? joué-je pas bien mon rollet?
Ouy, lui répondit-elle, fort bien ; mais ce n'est rien qui ne continue. Laissezmoy faire seulement, dit le roy, et vous verrez que je les mettray'au filet. » Cependant Jeanne n'était point dupe de ces perfides démonstrations. C'est ce que prouve une lettre qu'elle adressa de Blois au prince son fils, à la date du 8 mars et dont le texte se conserve à la Bibliothèque nat. (mss St-Germain Harlay, vol. 255 ' ; pub. par Haag I, 54).
1 Cette pièce n'est qu'une copie. On a conservé quelques lettres originales de la reine Jeanne; voy. collect. Du Puy, vol. 211 et 253. Voy. aussi Bull. V, 147; XI, 271. — Il existe (Bibl. nat., ms. fr. 8746) un précieux recueil de lettres non de Jeanne d'Albret, maisà elle adressées. Ce sont i2 lettres de son mari écrites lorsqu'elle n'était encore qui! princesse de Navarfte; jo lorsqu'elle était devenue reins ttt wtl M portent sur Padrene que cet
Peu à peu les difficultés s'aplanirent.
Catherine de Médicis accorda que le mariage ne fût pas célébré selon les rites de l'Eglise romaine; et de son côté, lareine Jeanne finit par consentir à ce que la cérémonie se fit à Paris. Le contrat de mariage fut signé le 11 avril. Mais il s'éleva tout à coup un nouvel obstacle.
Pie V refusait la dispense nécessaire au mariage : « il eut plutôt consenti qu'on lui tranchât la tète. » Irrité de ce refus qui menaçait de renverser ses projets, Charles IX dit un jour à la reine de Navarre qui lui en témoignait son déplaisir : « Ma tante, je vous honore plus que. le pape, et aime plus ma sœur que je ne le crains; je ne suis pas huguenot, mais je ne suis pas sot aussi ; si monsieur le pape fait trop la beste, je prendray moymême Margot par la main, et la meneray épouser en plein prêche. » Mais la reine mère trouva à la difficulté un remède plus simple, selon elle, et encore plus expéditif : elle fit fabriquer une fausse dispense, bien certaine, disaitelle, qu'après l'événement le pape lui en saurait très-bon gré.
Jeanne partit de Blois, le 8 mai (le 15, selon de Thou). Elle descendit, à Paris, rue de Grenelle-Saint-Honoré, à l'hôtel de l'ancien évêque de Chartres, Guillart, qui avait embrassé le protestantisme.
Les préparatifs du mariage occupèrent dès lors tous ses moments : elle tenait à ce qu'il se fit « le plus soudain que l'on pourroit. » Mais le 4 juin, un mercredi soir, elle fut saisie tout d'un coup d'une
mots:« A nia femme.» Suivent 12 lettres ou billets d'une dame qui parlait à Jeanne avec l'affection d'une mère, une du roi Henry d'Albret, sou père, enfin une ronde béarnaise en 24 couplets commençant par :
Très hilhas l'aute matii,
Soletamen, Anan prene hens un bosq
Esbatemen...
ronde que la reine aimait certainement, pour l'avoir jointe à ce paquet et qui peut-être était celle môme qu'elle chantait en mettant au monde Henri IV. Toutes ces lettres, dont aucune n'est datée, respirent la plus vive tendresse, surtout celles du mari. Voici quelques lignes de celle du père : « Ma fille, je ne vous diray l'aysc que ce m'a esté d'avoir entendu la continuation de vos beaus niaus ... Bien vous prie que \ous giiardés et que n'ayés point de peur de perdre vostre place pour les darnies (les derniers venus|, maias j'aynieray bien le petit lenfant. Je vous a> bien voulu escrire reste letre de ma main pour le playsir que j'ay veu que avez pris de ce que j'ay eseripl ; et --y ne lenet qu'a cela quo vous n'ussiés tout <e que désires. vous l'aiu irs liientost, quar je vous désire aussi cureuse que peut désirer son enfant un bon pèi