‹ La France révolutionnaire, 1789-1889Chapitre 101 sur 112 · S 2. — AGRICULTURE. — INDUSTRIE. COMMERCE · texte numérisé non relu

S 2. — AGRICULTURE. — INDUSTRIE. COMMERCE

I. — Un savant économiste anglais, sir Francis d'Ivernois, résumant les calculs de ses confrères, à la fin du dix-huitième siècle, établissait que le sol français, estimé 3o milliards avant la Révolution, n'en valait plus que 5 en 1798; et toutes les autres valeurs non territoriales, valeurs mobilières ou de crédit, de 10 milliards étaient descendues à 5. La Veïidée et les départements voisins, d'après les rapports officiels, avaient, avonsnous dit, perdu i milliard.

La dépopulation n'avait heureusement pas suivi les mêmes proportions. Elle était pourtant effrayante. On doit admettre que, de 1790 à 1797, la France était diminuée de plus de deux millions d'âmes. Nous avons les relevés exacts pour les seize principales villes de France. Dans l'espace de temps indiqué plus haut, leur populs^tion descend de un million neuf cent cinquante et un mille habitants à moins de un million quatre cent mille. Diminution de près de six cent mille. Ce chiffre peut servir de base pour calculer les pertes de la population totale.

Les rapports parlementaires de l'an V nous apprennent que, dans les départements d'outre-Loire, les soldats, les commissaires républicains, les patriotes à la suite des représentants ou des armées, ont cherché à détruire, « sur un espace de quatre à cinq cents lieues carrées, tout ce qui existait; individus, troupeaux, arbres, moissons, maisons; et ils ont presque atteint leur but. De commun avis, on estimait à six cent mille le nombre d'individus qui étaient morts en Vendée et en Bretagne pendant la guerre; à onze cent mille le nombre des bœufs tués rien qu'en Vendée. » Ceci, c'est le rapport officiel de Lequinio qui le dit.

D'autres rapports nous indiquent de nouvelles causes de dépopulation, ceux de l'an IV et de l'an VI notamment. Ils nous disent qu'il y a sept mille enfants abandonnés dans le département de la Seine, en une année, et quarante-quatre mille dans les autres départements. Combien en sau-

vait-on ? Il en mourait, par la faim et le Iroid, treize sur quatorze. Sur les trois mille cent vingt-huit reçus, dans les meilleurs conditions, aur Enfants-Trouvés, il en restait deux cent seize au bout de Tannée! Et combien les années suivantes !

On devine en quel état pouvait se trouver Tagriculture. Boissy d'Anglas avouait, en 1 797, que c'était sur les agriculteurs que ce s'était appesanti Pempire de la Terreur ». En effet, nous voyons la Convention insister, à diverses reprises, pour qu'on relâchât les cultivateurs emprisonnés, tant le nombre en était grand, tant était grand aussi le mal de leur absence. La réquisition avait aidé à ce résultat. C'était une dépopulation en masse. On avait requis d'abord un cheval sur vingt-cinq, puis tous les chevaux de luxe, puis tous les chevaux même de labour. Ainsi du blé, des pommes de terre, des cuirs, des bois, du fer. Le décret du 23 août 1793 met tout à la disposition des agents du gouvernement, approvisionnements, voitures, voituriers, tous les Français, hommes mariés, femmes, vieillards. Ceux-ci étaient chargés d'aller dans les places publiques prêcher l'amour de la République, et vanter les vertus des républicains. Nous avons vu des exemples insignes de ces vertus, et toutes les femmes qu'on réquisitionnait n'étaient pas employées à l'agriculture.

Dès le mois d'octobre 1793, le mal de la réquisition s'était fait sentir. « Les cultivateurs n'avaient ni chevaux ni bras pour le labour, les jeunes gens étaient levés, et on ne trouvait de domestiques d'aucun sexe. » Les réfractaires ne servaient pas plus à l'agriculture que les conscrits envoyés aux frontières. La tyrannie républicaine avait poussé un grand nombre de cultivateurs à l'émigration. Sous le Directoire, sur les 5o,ooo paysans alsaciens, que les fureurs d'Euloge Schneider, de Hérault et de Saint- Just avaient forcés d'émigrer, 10,000 n'avaient pas encore osé rentrer. Aussi , entendons-nous sans étonnement un député dire en 1797 que les terres ne reçoivent pas la moitié des engrais et des labours nécessaires, qu'elles produiront un tiers de moins qu'en 1791, et conclure qu'il n'est pas surprenant que les impôts de 1792 soient encore à toucher.

On n'a pas oublié, parmi les fléaux de l'agriculture, cette inva- ^sion de loups que la Révolution a protégée. On en a tué 5,35 1 en 1798, et « les ravages continuent ».

Mais l'agriculture n'avait pas seulement à souffrir du mal de la

ôjG LA CIVILISATION

dépopulation. Elle rencontrait l'escorte obligée de la Révolution, guerre, pillage, débauche, puis les accusations d'accaparement, les lois de confiscation , les séquestres, les suspicions. Tout dépérissait. Personne ne pouvait songer aux améliorations agronomiques. La terre, ayant à peine le cinquième de son ancienne valeur, n'offrait plus une base suffisante pour l'emprunt. La main-d'œuvre était devenue hors de prix, non seulement par rareté de bras, mais par la paresse, les habitudes de rapine et la diminution de la sobriété. « On verra plus tard, disait Dupont de Nemours, comment les mœurs de la Révolution ont corrompu les prolétaires et les ont rendus plus exigeants, moins laborieux, en introduisant pour les ouvriers l'habitude de faire de plus fortes consommations. »

Les chemins n'existaient plus. Les canaux, toutes les voies de communication, étaient obstrués.

T)é]h dès 1793, Louvet nous dit qu'il y avait dans les grands chemins des fondrières, d'où même un piéton avait peine à se tirer. On sait ce que ces chemins étaient devenus peu d'années plus tard : en 1800 le commissaire du gouvernement , Fourcro}', a sa voiture brisée six fois dans le parcours de quatre départements , et il faillit rester noyé dans la boue. Le Directoire voulut employer la garde nationale à casser les cailloux. La garde nationale trouva l'invitation désobligeante. Les douze municipalités parisiennes, enflammées d'ardeur civique, partirent un jour solennellement avec des pelles et des brouettes. L'enthousiasme était mort. On se moqua de cette parade. La garde nationale resta chez elle.

Les canaux , comme les digues, imitaient les grandes roules. «On dira sous peu aux voyageurs, s'écrie-t-on à la tribune, en 1797: ces plaines poudreuses furent le canal d'Orléans! Voilà les restes du canal du Loing! Admirez les ruines imposantes du canal du Midi.»

Les calculs les plus modérés établissent que la terre rendait des deux tiers aux quatre cinquièmes moins qu^avant 1789. Prenons un des plus riches départements, la Gironde. Nous jugerons du degré de misère par ceci, qu'il y avait, en 1797, quarante mille contraintes décernées pour le recouvrement de l'impôt.

La Révolution dans ses rapports avec l'agriculture agit exactement comme nous l'avons vue se conduire en toute autre circonstance. Elle

L'ÉCONOMIE POLlTnJUE

commence la destruction en accordant tout à la liberté et elle achève la destruction en donnant tout à l'autorité. C'est qu'ici comme en tout le reste, la liberté pour elle est la licence, et l'autorité, la dictature.

Au début les paysans viennent dans les marchés , ils y taxent à leur gré les grains et denrées. Les magistrats, les gendarmes, la

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MODES DE i8o(3

garde nationale, regardent faire. Quand il y a trop de tumulte , on arrête quelques nigauds, on les condamne doucement, puis on les amnistie. C'est l'âge d'or. Le paysan tue tout le gibier. Il dévaste tous les bois. Il va abattre un gros arbre sous prétexte qu'il a besoin d'une paire de sabots, et le prétexte est jugé bon. Il n'est pas de caresses qu'on ne fasse à l'homme des champs, pas de moyens qu'on n'emploie pour le séduire, pour le corrompre. La « simplicité » est la première vertu. « H faut que l'ignorance champêtre soit un titre pour toutes les magistratures. >■ " Rome arrachait à la charrue ses dictateurs, la France doit chercher sous ie chaume ses magistrats su-

prêmes. » Toute la rhétorique tourne autour de cette charrue et de ce chaume. Mais bientôt les plus pervertis de ces p'aysans quittèrent les champs pour chercher fortune ou la mort; les autres, dégrisés, harcelés, ruinés, malheureux au-delà de tout, retrouvèrent le sens commun et le sens moral. Alors la Révolution déposa son masque souriant et montra sa vraie physionomie. On appela le paysan un aristocrate de campagne et on le traita comme tel. Il ne fut plus question que de sa rapacité, de son égoïsme, qui étaient cause de la disette. On annonçait officiellement qu'il est temps « d'opposer un prompt remède à la cupidité, à la malveillance des possesseurs de bestiaux! » « L'égoïsme et la malveillante opiniâtreté des cultivateurs; le honteux égoïsme des paysans, » ce sont les phrases courantes en Tan IL II faut entendre, après Thermidor, les cris de rage de la populace parisienne contre nos frères des champs : « Cest pour eux, disent-ils, que nous avons fait la Révolution. » « La République a tout fait pour eux; » et ils nous laissent, nous les premiers nés de la Révolution et les enfants gâtés de la République, mourir de faim !

Puis quand la République, à bout de ressources, songeait à quelque nouvel impôt J dont le poids le plus lourd tombait, comme toujours , sur Tagriculture , on retrouvait les belles phrases. C'était a le premier des arts, la source inépuisable de la prospérité publique «. Irîépuisable paraissait cruel aux paysans qui étaient épuisés. Mais le Directoire feignait de n'en rien croire. Il lui fallait cent millions en septembre 1797. Il les demandait à nos frères des champs, les plus fortunés. On retrouvait un moyen qui n'était pas neuf. A ces gens qui n'avaient pas payé leurs contributions en l'an III et IV, non seulement on réclamait les impôts de l'an V, mais on leur demandait , à titre d'avances , les trois quarts de leurs contributions foncières de Tan VI. Cette conibinaison est déjà étonnante. Mais ce n'est rien encore. Les motifs sur lesquels elle s'appuie équivalent certainement à tout ce que le régime parlementaire a pu produire de plus joyeux : <( On serait barbare envers les cultivateurs si on laissait accumuler l'impôt en leurs mains, car ils sont tous indigents! » Ils sont indigents, donc il faut leur demander de l'argent , et ne pas exiger leurs impôts non encore échus, c'est de la barbarie!!

On en était arrivé en certains cantons à demander l'égalité du

pain noir. La République appliquait à ces misères sa double panacée : les grandes phrases et les fêtes. Les grandes phrases étaient tombées au niveau des assignats. On comptait conserver les fêtes. D'ailleurs on n'avait rien autre à offrir. Le 18 février 1794, on annonça aux gens d'Évreux que chaque habitant devrait désormais borner sa nourriture à une livre de pain par jour. Et on célébra la fête de V Abondance! C'était cruel. Le 14 juillet on célébra l'anniversaire de » la prise de la Bastille, et on annonça qu'il fallait se borner à la demilivre, encore ne la garantissait-on pas. Le 10 avril 1796, on n'avait plus qu'une livre et demie de farine par semaine. On mangeait du son , des herbes. A Rouen , sur 85,ooo habitants , il y en avait 04,000 qui vivaient avec un quart de livre d'un mélange d'orge, d'avoine , de froment , de pois et de pommes de terre. Et la fête de l'Abondance ne consolait plus personne.

Enfin les représentants de la République furent obligés de reconnaître officiellement, le 3 septembre 1798, qu'elle avait mené la France à cette situation extraordinaire : Une récolte abondante est considérée comme UNE CALAMITÉ. Pour la Révolution l'agriculture consistait à ne pas produire : elle avait mis l'homme pur des champs dans cette situation saugrenue de semer à tour de bras avec l'espérance de récolter le moins possible.

IL — Le cri de <c Mort aux accapareurs » nuisait au commerce autant qu'à l'agriculture. La loi s'opposait, sous peine de mort, à tout approvisionnement, en même temps qu'elle mettait, par le droit de réquisition, les provisions restreintes et les bras diminués à la complète disposition de tout agent gouvernemental.

Elle établit le maximum , c'est-à-dire l'interdiction pour le commerce de vendre, à plus de 5 pour joo de bénéfice, les marchandises comptées et surveillées (3 mai 1793). Le 29 septembre de la même année, une nouvelle loi spécifia les objets soumis au maximum^ avec les prix obligatoires. Comestibles, combustibles, matières premières, étoffes, laines, souliers, etc., étaient frappés par cette loi. Les marchands se ruinaient, mais il fallait rester marchand sous peine d'être guillotiné.

Cette loi du maximum était une conséquence non seulement logique

mais nécessaire de la théorie révolutionnaire. On peut être convaincu qu'avec un nouveau triomphe de la Révolution elle reparaîtra v cela ou la confiscation, ouvertement et généralement appliquée. C'était une confiscation déguisée, et ce fut la plus extravagante de toutes les extravagantes inventions de la République. Dans chaque département, on avait trois à quatre mille objets décrits avec leur qualité, leurs dimensions, leur prix. La valeur changeait, non seulement selon le département, mais selon le district. On ajoutait de temps en temps des tableaux supplémentaires. « Dans chaque commune où nous arrivions, dit Hanet Cléry^ munitionnaire des armées, il fallait d'abord nous rendre à la municipalité pour connaître le prix que les autorités fixaient aux denrées. » Visites domiciliaires et recensements étaient incessants, accompagnés de pillage et ^^arrestations. « Le maximum arrêta subitement les conditions de la demande, par suite la production, c'est-à-dire le travail de l'ouvrier , en même temps que les tentatives des producteurs. »

Le 25 décembre 1794, le maximum fut aboli. Le commerce ne s'en trouva guère plus heureux. Les causes de ruine indiquées plus haut existaient toujours ; elles étaient inhérentes à la Révolution. De plus , on préférait placer son argent en achat de terrains confisqués, parce qu'on les payait à si vil prix que, même avec le misérable rendement que nous avons dit, cet argent rapportait en moyenne 3o pour 100. Le commerce, qui, avec beaucoup de risques et dans les moments exceptionnellement favorables , ne pouvait donner que 12 pour 100, ne trouvait ni capitaux ni hommes.

Ainsi, dépopulation , misère agricole , réquisitions, maximum , emprunts forcés, avilissement des assignats, séquestre mis sur les biens des étrangers, défense de payer les dettes contractées envers les négociants d'autres pays, enfouissement ou émigration de l'argent, guerres destructives (à ce point que la garde nationale avait été contrainte de refaire trois fois l'armée française), confiscations, loi des otages, loi des suspects : voilà le résumé des bienfaits que le commerce français dut à la Révolution.

Il commença par perdre les 400 millions que Saint-Domingue mettait annuellement en circulation, les 75 millions de denrées coloniales que nous vendions aux autres nations, les 70 millions, excédent

ASSASSINAT DU DEPUTA FARAUD, LE 20 MAI 17^5 ( l" PR\IRIAL AN tll )

Girondin, rigitide, couraeeux. i

mais usez obscur, Férand n'avtit liea qui pût «lire

r particulièrement

i, le 1" prairial, avaient envahi la salle de la Conycn

ilion. Aussi a-t-on

pitxtada que les iniurg*s l'avaitn

l pris pour Fréron. On lui lira un coup de pietolel. 0

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D. On lui coupa la Icte qu'on mil au bout d'une piqu

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le «nmommèrent Bois^- Famine, lui reprochant la disette, qui ttail due surtout aux procédés agrono* mïques de U Rfvalution, 11 présidait donc la Convention dans cette journée du i« prairial. Les éineuticTs, pour l'intimider, lui apportirent la tète de Féraud. Il la salua avec recpecl. Cet acte de courage a ex<ité l'enttiausiasnie des graveurs. 11 est fort connu.

Erihcb Riyoi.VT. — I.ivr. 86.

du chiffre de nos exportations sur nos importations, et il finit par n'avoir plus ni voie ouverte, ni matière commerçaMe à exploiter. Les ouvriers spéciaux et habiles s'étaient sauvés, tout autant que les patrons riches et actifs. « Les cinq sixièmes des hommes voués aux arts utiles ont disparu. >i Nos rivaux naturalisèrent chez eux, nous allons le voir, diverses branches d'industrie qui étaient jadis notre monopole , notre gloire. La misère commerciale était si grande en l'an VI, que les patentes rapportaient i8 millions au lieu de 120 qu'elles donnaient jadis.

Quelle conclusion les révolutionnaires tiraient-ils de tous ces faits; Demandons-le à Jean de Bry. C'est, nous l'avons indiqué, le type du bourgeois hébété par l'enthousiasme républicain. Après avoir poussé de son mieux le tyran à l'échafaud, il a eu grand'peine à protéger sa tête contre les entreprises de ses frères jacobins. Rien ne l'a corrigé. Il répète les niaiseries sur lesquelles il a vécu , dont ses semblables soni morts. Il vient apprendre aux deux Conseils que c'est « la perfide Albion » qui a brisé les métiers de Lyon (lesquels rapportaient go millions par an), qui a guillotiné les chefs des ateliers de Rouen, de Sedan , de Cambrai, de Saint-Quentin, brûlé l'industrieuse Bédouin, massacré les commerçants d'Avigfion, emprisonné les armateurs de Nantes. On lui répondit alors, non pas qu'il était un sot, mais que si les révolutionnaires avaient ainsi agi dans l'intérêt de l'Angleterre, c'était la pire condamnation de la Révolution. Il réfléchira plus tard; et quand l'Empereur l'aura nommé préfet, il saura mériter, à force de sagesse, de modération, de remords, peut-être, l'estime des honnêtes gens. Il put comprendre alors que les révolutionnaires avaient uniquement réalisé leur idéal social et suivi leur instinct ; idéal et instinct qui avaient été formulés, le 2 septembre 1792, quand la Législative avait mis tous les biens des Français à la disposition du gouvernement, et quand Barère, montant à la tribune de la Convention, déclarait qu'il faut saigner le commerce parce qu'il est monarchique, comme le talent. Au fond, la Révolution entrevoyait surtout un principe d'économie politique : diminuer la population pour diminuer le nombre des bouches à nourrir. Cela était logique en un gouvernement qui, étant maître de tout, ayant tout centralisé, tout domestiqué, avait la responsabilité de tout, et qui voulait restreindre le nombre d'êtres à soigner

pour alléger ses soucis et sa besogne. Il ne comprenait pas qu'en exterminant ou en laissant mourir de misère la population, il perdait des producteurs plus encore que des consommateurs.

Par tout cela encore la civilisation reculait. Quand la récolte était maigfe on mourait de faim, comme en 1794. Cette année-là, après avoir réduit la grande partie des habitants à la pitance de deux onces de farrïie par jour, la République n'eut plus à leur offrir que Therbe des champs; c'est-à-dire qu'après avoir mis Jacques Bonhomme à la ration des naufragés, on l'envoyait au râtelier des moutons.

Quand l'année était féconde , au contraire , — en l'an VI , par exemple, — comme il y avait peu de commerce, d'industrie, d'échange, nul crédit, aucune sécurité, les denrées, vin ou froment, étaient gaspillées, consommées démesurément, abandonnées. On revenait à l'économie politique des sauvages; on s'engraissait pour les jours de disette.

III. — Les démocrates avisés disaient que c'était le moyen de procurer au peuple la révision des fortunes. Mais, comme il fallait que la gloire de la Révolution s'étendît à tout, ils mettaient en circulation les légendes industrielles que nous connaissons. J'en prends deux : légende de la soude, légende de la mousseline. Il est généralement reçu que nous devons à la République ces deux bienfaits.

La vérité est que Leblanc, l'inventeur du fameux système pour la fabrication de la soude, a pris son brevet en 1777, qu'il produisait en grande quantité dès 1785. En 1789, sa découverte triompha de toute contradiction. L'Académie des sciences, sous l'Ancien Régime, avait promis un prix de 12,000 francs à l'inventeur de cette découverte. Mais comme la Révolution s'était empressée de détruire cette Académie, Leblanc n'eut rien. Le duc d'Orléans lui avait donné 200,000 livres pour installer une fabrique à Saint-Denis, la Révolution la lui prit. Elle détruisit celle qui fonctionnait à Rueil. Quant à l'inventeur, il fut forcé de se cacher. Enfin, tombé par là dans la misère, et voyant ses réclamations vaines, il se tua. C'est ainsi que la Révolution découvrit la soude et en protégea l'inventeur. Elle lui brûla la cervelle et elle lui dresse aujourd'hui des statues. C'est bien là le résumé de l'histoire industrielle de la République-

La vérité encore, c'est que la machine de Barneville, pour la fabrique de la mousseline, fonctionnait en 1787, que Louis XVI en acheta la propriété (1788), et que Tun des premiers efforts de la Révolution à Rouen fut d*aller détruire les métiers travaillant d'après cette machine, de lacérer les pièces fabriquées et de disperser les ouvriers.

Le développement de l'industrie, au dix-huitième siècle, tenlit surtout au mouvement normal de la civilisation française. La Révolution la traita comme elle avait traité le commerce et l'agriculture, c'est-àdire si mal qu'on disait en 1797 : « Les manufactures sont abattues sans espoir de se relever. »

En effet, quand, plusieurs années après la Terreur, on essaya de se rendre compte des bienfaits que la France industrielle devait à la Révolution, on pouvait bien croire que l'industrie était ruinée pour toujours. A Lyon, 3,ooo métiers seulement avaient pu reprendre quelque activité, au lieu des 9,000 qu'elle possédait en 1788. Nous achetions alors pour 27 millions de soie écrue à l'étranger; sous la République, nous n'utilisions même plus le peu que produisaient les propriétaires de mûriers. La chapellerie n'employait plus que i,5oo ouvriers au lieu de 10,000, et le tissage d'or rapportait i million au lieu de 10. Après le 18 fructidor, c'est-à-dire après une nouvelle victoire de la Révolution, « le fabricant démontait de nouveau ses métiers ». Les manufactures servaient d'abri aux voleurs, dont l'industrie seule prospérait. Nous nous trompons, il y en avait encore une qui était florissante, c'était celle* des démolitions. Les manufactures d'Avignon étaient désertes, celles de Bordeaux brûlées. A Rouen, toutes les mécaniques avaient été brisées. C'était l'Inde anglaise qui nous fournissait les étoffes de coton. L'Ain, qui en fabriquait pour ro millions en 1784, n'en fournissait plus que pour 3 millions. Nous connaîtrons la situation de l'industrie du tissage en constatant que Mulhouse, dont on admirait la prospérité, avait i5 manufactures au lieu de 27. Bretagne et Vendée étaient en ruine. La Normandie ne valait guère mieux. Plus de dentelles à Bayeux, Caen, Honfleur; plus de frocs ni de toile à Lisieux ; plus de draps à Vire. La fabrication de la toile à Alençon, Domfront, etc., avait diminué d'un tiers. Nous passions, avant la Révolution, pour les maîtres dans l'art

de la construction navale. Mais on n'avait guère besoin de navires de commerce en Tan IL

La Révolution considérait la probité commerciale comme une servitude, et la surveillance comme une tyrannie. Les consommateurs ne tardèrent pas à voir que, à partir de 1789, nos produits étaient inférieurs et frelatés ; les Espagnols, qui nous achetaient nos toiles, s'adressèrent aux fabriques silésiennes. Cent mille ouvriers, rien qu'en Bretagne, tombèrent de ce fait dans la misère. Les Levantins achetèrent aux Anglais les draps que Carcàssonne était en possession de leur livrer. Ainsi de bien d'autres branches d'industrie.

La République essayait parfois de remédier au mal. Elle y employait le seul moyen qu'elle connaisse : le socialisme. Elle se dit, par exemple, que les sabots étaient d'une grande ressource pendant la saison rigoureuse. Comme elle fait profession de préoccupation maternelle pour le prolétaire, elle ne voulut pas qu'il manquât de sabots. Elle commença par mettre en réquisition, dans toute l'étendue de la République, tous les bois propres* à cette industrie. Puis elle réquisitionna l'ouvrier, en lui défendant, non seulement de changer de métier, mais même de voyager. Elle le força à fournir un nombre déterminé de chaussures, et les lui paya le prix qu'elle voulut, en papier. C'était la restauration du servage. On n'était plus attaché à la glèbe, mais au sabot. Ce servage n'évitait pas à ces fils bien-aimés de la République de mourir de faim. En 1796, l'ouvrier gagnait loo francs par jour, mais la livre de pain en coûtait 200. Elle coûtait 3 sous en 1788, quand il en gagnait au minimum 25. Il vendait donc peu à peu les objets mobiliers qu'il avait achetés à l'aide de ses économies du temps du tyran. « J'avais acheté, dit l'un d'eux, une couverture 40 francs. Si je l'avais revendue du temps de Capet, on m'en aurait donné 3o francs. Je la revendis 1,100, avec cela j'achetai 12 livres de pain — il était ce jour-là bon marché, — les 12 livres valaient 36 sous. » La République avait changé en sous les francs du tyran monarchique. C'est toute l'histoire de l'industrie sous la Révolution,

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