CHAPITRE V
Pour créer le soldat, il a fallu, à l'aide des plus hauts instincts qui sont dans Thomme, apprivoiser les plus bas, les plus réfractaires de ces instincts, la férocité, la haine, la convoitise. Ce ne fut pas assez de désarmer la force, il fallut Tarmer de nouveau, mais pour en faire le défenseur incorruptible du droit.
Changer , grâce à U religion, le Barbare en chevalier, créer un ensemble de conventions sociales qui transforment le pillard en gendarme, c'est beaucoup. Ce ne fut pas tout. Après avoir discipliné la force, la civilisation arma la faiblesse. Elle créa les armées permanentes. Elle prit la masse, souvent craintive, le ban et Tarrière-ban des habitants , l'enrégimenta et régla ses mouvements de telle sorte que cette masse craintive fût poussée, par un irrésistible mouvement, à affronter la mort.
La civilisation arriva encore à juxtaposer, à faire exister concurremment la fureur martiale et le respect pour le faible, pour le prisonnier, pour la femme et les enfants dans les pays conquis, pour le neutre, pour tout ce qui est désarmé. Enfin , elle représenta par un drapeau le patriotisme, l'honneur, de telle sorte que les moins braves donnèrent leur vie , les plus égoïstes leur fortune pour cet emblème.
Ainsi la civilisation créa le soldat. Qu'est-ce que la Révolution en a fait ?
Si. — L ARMÉE DE LIGNE
De toutes les légendes révolutionnaires, la guerrière est la plus difficile, non pas même à déraciner, mais seulement à attaquer. C'est à son ombre que toutes les autres poussent, comme les champignons vénéneux au pied des grands arbres à demi pourris.
L'histoire militaire de ce temps flatte notre vanité, caresse notre patriotisme. Nous frémissons de fierté en voyant tous les peuples de l'Europe fuir devant le drapeau tricolore. Puis nous nous troublons,
en nous rappelant qu'il ombrageait aussi la guillotine. Nous nous rappelons que le sang de plusieurs millions d'hommes a coulé; nous revoyons les horreurs et les ruines de vingt-cinq ans de guerre. Nous savons que c'est la Révolution qui nous a valu tous ces maux.
En effet, en nous mettant équitablement au-dessus de tous les paradoxes , nous sommes forcés de reconnaître que les nations voisines, en Ï79T, menacées dans leur paix, étaient excusables de vouloir étouffer le monstre nouveau qui ne dissimulait pas son envie de les dévorer.
Nous l'avons vu, les commis voyageurs en révolte, les pamphlets poussant les peuples à l'insurrection, inondaient l'Europe au nom de la France révolutionnaire. Elle promettait sourdement, en attendant qu'elle le fît effrontément : « guerre à tous les rois, protection à tous les insurgés. »
Nous nous rappelons aussi que ces guerres, accompagnées de tant de crimes, cause d'une si grande démoralisation, virent leur gloire s'éclipser. Ces vingt-cinq ans de combats heureux laissèrent la France non seulement dépravée, mais diminuée ; et si nous mîmes le pied dans toutes les capitales de l'Europe, toute l'Europe s'installa chez^ nous.
Alors nous étudions plus attentivement la légende; et nous voyons qu'ici, comme en tout le reste, on avait attribué à la Révolution le contraire de ce qui lui revient légitimement. On lui avait donné le bénéfice des efforts, des hommes, des idées de l'Ancien Régime.
En 1792, elle n'avait pas encore eu le temps d'affaiblir les hauts instincts de l'humanité ni d'afficher sa haine du militarisme ; et elle sut merveilleusement exploiter les préjugés chevaleresques, le sentiment de l'honneur, l'éducation martiale de la France monarchique et chrétienne.
On ignora donc alors que la Révolution énerve les nations où elle règne, et que, se proclamant universelle, elle préfère sa théorie humanitaire au patriotisme; que l'intérêt du voisin républicain ou socialiste la touche incontestablement plus que l'intérêt de la France.
Nous avons vu, en 1794, ce que valait la France guerrière après des siècles de cette monarchie qu'on dit énervante; nous avons vu, en
1870, ce que valut la France guerrière après cent ans de ce régime révolutionnaire qu'on dit virilisateur. Mais déjà la légende du volontaire de lygS avait commencé à disparaître, ou plutôt on sait ce qui en revient à la Révolution.
Son œuvre, c'est le volontaire hâbleur dans les camps, insolent dans les cantines, formidable dans les clubs, fuyard au champ de bataille, le héros de cinq cents livres, que nous connaissons. «J'ai entendu dire à des bandes de volontaires, écrit Peltier en 1792, que