‹ La France révolutionnaire, 1789-1889Chapitre 103 sur 112 · LA LÉGENDE DU JEUNE. V · texte numérisé non relu

LA LÉGENDE DU JEUNE. V

pour empêcher toute trahison il fallait faire une ligne des officiers et les mettre entre deux feux. Arrivé à Pau, on me dit que les volontaires faisaient l'exercice. Le temps était gros de pluie. Les volontaires se débandèrent, laissant leurs officiers crier, appeler, prier. Les curieux disaient : « Ils font bien de s'en aller, il pleut trop. » Ces volontaires désertent par bandes. Ils sont aussitôt remplacés par d'autres, qui se font habiller à neuf et gagnent le large. C'est celui qui s'en allait lisant VAmi du peuple et le Père Duchesne, hurlant contre les aristocrates, dénonçant l'officier ou l'assassinant par derrière, et, aux premiers coups de fusil, se sauvant de la frontière à Paris en

criant à la trahison. Après quoi, il touchait une nouvelle prime d'engagennent de 5oo livres pour recommencer sa vie de débauches, de pillages, de club, jusqu'à la prochaine bataille, la prochaine fuite et le nouvel engagement. Voilà le vrai volontaire jacobin.

i FRANCOIS-ATHANASE CHARKTTE DE LA CONTHIE

<1« grands talenls

:t chritiei vendiena

On connaît ses exploits. A Quiévrain , l'armée de Biron se sauve en masse, mais, pour ne pas tout perdro, elle pille la caisse de l'armée et les bagages de l'état-major. A Lille, trois mille hommes font une sortie : ils aperçoivent une patrouille ennemie à l'horizon ; les voilà envolés. Cette fois on ne se contente pas de piller le général,

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Gço LA CIVILISATION

on Tassassine; puis on accourt à Paris. La Société-Mère ouvre ses bras à ces fils voyageurs, qui hurlent mieux que jamais à la trahison ; tous les Jacobins sédentaires font écho et ils maudissent les aristocrates qui ont forcé ces vaillants sans-culottes à courir aussi vite.

Fréquemment, le bout de Toreille révolutionnaire se montre. « Lenteurs du recrutement...»; c'est un euphémisme. « L'ardeur civique se ralentit...»; c'en est un autre. Nous voyons, en effet, — prenons Tun des mois de 1793, — que Paris devait fournir, en trois jours, plusieurs mille hommes. Au bout de quinze jours, il n'y a pas cent engagés. Le bon Prudhomme explique, avec candeur, que c'est parce qu'il s'agit d'aller dans un endroit où il y a « des gentillâtres vindicatifs, des gardes-chasse sans pitié, des paysans fanatisés, tous gens qui savent se défendre ». Les volontaires demandent qu'on envoie, à leur place, la troupe de ligne, qui ne demande qu'à vaincre! La Convention ne trouve pas l'argument suffisant; elle menace les retardataires. Cela ne produit rien. On offre alors de l'argent et l'on promet une pension après deux mois de campagne. Maigre résultat encore. Il faut en venir à la gendarmerie pour pousser ces héros dans les rangs. « Le canon d'alarme, lui-même, Jie produit plus d'effet. »

Quelle est la cause de ces misères? C'est Pitt, naturellement! C'est « l'infâme Pitt » qui souffle la lâcheté dans l'âme épique du volontaire parisien.

Il n'y a pas un registre municipal de grande ville qui, signalant le passage ou la levée des volontaires, ne nous montre leur indiscipline ou leur peu de zèle pour les travaux de Mars. Partout, après que le premier enthousiasme fut éteint et que les hommes vraim^t courageux furent partis, on fut obligé, comme Fouché dans la Nièvre, de les faire recueillir par la force armée. On joignait à cette contrainte quelque supplément théâtral dont la Révolution ne pouvait se passer. On les mettait sur des charrettes avec cet écriteau : Lâches déserteurs de la liberté.

Comptons le nombre de réfractaires, de réquisitionnaires garrottés qu'on mène à la gloire entre deux gendarmes ! de compagnies qui se débandent avant d'avoir vu l'ennemi ! Comptons le nombre d'hommes courant à l'armée pour s'y cacher, pour ne pas mourir absolument de faim, pour fuir l'emprisonnement, la suspicion, la guillotine. Comp-

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tons combien il y eut de ces hommes-là dans les régiments, et nous verrons plus clair dans ce qu'on appelle l'enthousiasme pour la défense de la République.

Ce fut quand le vrai soldat, celui des vieux régiments, quand le volontaire plus occupé de la patrie que de la démocratie, quand cet admirable groupe de sous-officiers formé par l'Ancien Régime eurent le dessus, qu'on cessa d'être battu.

Il faut lire les chroniques militaires du temps pour se faire une idée de ce qu'était l'armée au milieu de ces basses ou haineuses excitations, quand tous les clubs appelaient les soldats pour les corrompre, quand chaque régiment avait son club; quand les troupes nommaient leurs chefs; quand toute voix de l'entourage, du journal, de la rue, de la tribune, criait que l'officier était un aristocrate, un ennemi ; quand plus tard il fut entendu que, si l'on devait obéissance, sous les armes, au commandement purement militaire, on agissait conformément aux principes en témoignant, hors de là, le plus parfail dédain à ses chefs.

L'indiscipline et la trahison avaient été sacrées vertus du nouveau régime. Je note parmi les plus violents des régiments insurgés : Vivarais, à Béthune ; dragons de Lorraine, à Tarascon ; Royal- Champagne, à Hesdin ; puis, Poitou, régiment de la Reine, régiment du Roi, Mestre de camp (cavalerie), Château vieux (Suisses).

Ce dernier, le 3i août 1790, s'était emparé de Nancy. Il avait fallu reconquérir littéralement la ville. On n'avait pas encore oublié l'honneur militaire. Desilles, qui avait montré, dans ces circonstances, de l'héroïsme à la d'Assas, avait été acclamé. On avait pendu quelques-uns des soldats rebelles, envo}^é une cinquantaine d'autres aux galères. En 1792, la Révolution comprit que ces galériens étaient ses fidèles disciples. Le i5 avril, on les avait fait venir à Paris; on les y avait fêtés officiellement comme des patriotes dignes d'être proposés à l'admiration des âges.

La Révolution était parvenue à affilier des sous-officiers à ses clubs. Dès lors, il n'y avait plus d'armée, rien que des bandes. « Que peuton faire, » écrivait, en octobre 1792, le général patriote La Bourdonnais », avec des soldats qui ont toujours le poignard levé, qui ne parlent que d^assassiner leurs généraux.^ w

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A la fin de cette anne'e 1792, le mal était si grand que le général Anselme avait dû, quoique fort bon républicain, être destitué à cause de rindiscipline de ses troupes, indiscipliné que la Révolution avait prêchée quand il s'agissait d'assassiner les officiers royalistes.

Ce fut en 1 793 seulement qu'il fut défendu aux soldats de délibérer sous les armes.

Mais il y avait d'autres causes de démoralisation. Le 9 avril 1793, la loi avait établi, près de chaque armée, des représentants du peuple, investis de pouvoirs illimités. C'était la substitution définitive de l'esprit révolutionnaire à l'esprit chevaleresque. C*était la dénonciation, l'asservissement de l'officier, l'abaissement du commandement. Tout cela n'allait pas encore assez vite. On sentait le besoin « d'éveiller la curiosité civique du soldat et de réveiller sa torpeur ». Alors on envoya, comme nous l'avons dit, dans les armées, la très grande partie des cinquante mille numéros du Père Duchesne, auxquels le gouvernement souscrivait pour la somme de 235,ooo livres. Souscription à inscrire au livre d'or du journalisme, et sur laquelle ce prototype du journaliste officieux gagnait 76 pour 100!

On mettait le cri de « Vive la république » au-dessus de toute capacité. Les correspondances des représentants du peuple avec le ministre Bouchotte nous renseignent là-dessus : « Des généraux imberbes, des adjudants généraux, des chefs d'état-major de vingt-trois ans, n'ayant d'autre mérite que les broderies d'or, les galons dont ils se couvraient à profusion, arrivés par l'intrigue et la dénonciation, ignorants et brutaux. » — « Un de ces adjudants généraux avait été chassé, même de la garde nationale, comme indigne de porter l'uniforme. » Dumouriez vient de gagner une victoire qui sauve la France. Mais comme il se permet de critiquer quelqu'une des plus noires sottises des démagogues parisiens, « il est indigne de commander à des républicains », s'écrie-t-on.

On retourne à la barbarie. Le 6 prairial an II, la Convention proclame la loi par laquelle il est désormais ordonné d'égorger les prisonniers anglais et hanovriens.

Dans la Vendée, nous ^l'avons vu, on se croirait revenu au temps

d'Attila.

Un officier écrit à Robespierre : « Chaque soldat se croit le droit

de porter des sentences de mort. Il tue qui il veut. Il pille qui il veut. » Mais ce n'est pas seulement en Vendée que la Révolution a fait rétrograder Tarmée française jusqu'aux habitudes du sauvage : « La richesse appanient aux braves, disent des officiers. On trouvera nos comptes à la gueule de nos canons. »

Je ne puis pas, je n'ose pas dire la conduite des armées révolutionnaires en Belgique, dans le Limbourg, le long du Rhin, de Mayence à Dusseldorf. Mais on peut m'en croire, c'est exactement ce qu'on raconte des tilles prises d'assaut aux temps les plus sombres de l'invasion barbare.

Par ce que nous lui avons vu faire en France, on peut juger de ce que le républicain faisait au dehors. Le soldat qui portait l'enfant vendéen embroché dans sa baïonnette, et qui faisait cuire la mère après l'avoir efifroyablement outragée, ne devait pas se montrer moins bon révolutionnaire en Allemagne, en Italie, en Hollande. Le pillage que nous avons constaté en Belgique est plein de bonhomie et de courtoisie au regard de ce qui se passait partout ailleurs.

Le mal ne fit que s'accroître. Même en temps de paix et de garnison, le soldat maltraite aussi bien la France que le pays ennemi. Les rapports officiels s'en plaignent pendant tout le Directoire. Tandis que le général Jourdan constate avec euphémisme que « l'ardeur martiale s'est affaiblie », d'autres dévoilent un plus grand coin de la vérité : « Les soldats méprisent la loi et leurs officiers. Ils insultent et maltraitent les magistrats. La discipline est absolument relâchée. Tous les services militaires sont désorganisés... Ils n'ont plus que le désir de s'enrichir à tout prix, en se servant de la force qu'ils ont en main... Il faut une justice sévère pour forcer les hommes à marcher. »

L'institution des agents révolutionnaires auprès de chaque corps d'armée avait produit son effet logique, mais varié suivant chacune des périodes de la Révolution : pendant la période sanguinaire, on coupait le cou, chaque décade, à un général ; pendant la période boueuse^ on destituait les généraux les plus honnêtes, comme Championnet et Joubert, parce qu'ils s'opposaient aux rapines des commissaires révolutionnaires. A toutes les périodes, sauf quand le gouvernement Directorial devint absolument discrédité, la situation des généraux les plus illustres en face des plus stupides et des plus vul-

gaires représentants du peuple est avilissante. Ils obéissent comme des esclaves, en tremblant, aux ordres les plus insolents. Ceux qui ne rampaient pas assez bas, comme Hoche ou Kellermann, on les envoyait en prison en attendant que leur tour vînt d'être guillotinés.

On est suffisamment renseigné, par les colères de Napoléon, sur le pillage des caisses de TEtat, qui était entré dans les mœurs militaires. Il y avait de quoi pêcher en eau trouble. En mai 1794, la dépense pour la subsistance de l'armée est de 5 millions par jour.

L'armée républicaine, prise dans sa masse, était tombée au dernier degré de la démoralisation, de la grossièreté et de l'insolence. Il fallait être brave, mais cela suffisait. Le^ soldats étaient des remporteurs de victoires^ rien autre chose.

Quand Napoléon voyait uniquement en eux de la chair à canon, c'est que la Révolution les avait réduits à n'être que cela. Les soldats, pour qui la vaillance remplaçait tout autre sentiment humain, et la gloire guerrière toute morale, excusent le général de ne plus voir en eux des âmes, mais simplement de la chair.

La Révolution avait avili le soldat, même le vaillant soldat, en l'utilisant pour ses basses oeuvres. Avant d'en faire le monstre que nous avons vu en Vendée, elle avait commencé par l'employer à sa police, « à saisir les prêtres conspirateurs qui intriguaient au lieu de se faire déporter, les barons qui regrettaient leurs trente-deux quartiers, les cachettes du riche ». Ces soldats avaient des officiers comme ce Mul- 1er, curé défroqué, qui, commandant un bataillon de ces braves coadjuteurs de la police républicaine en Alsace, faisait l'éducation politique de ses soldats : il leur apprenait que les Alsaciens devaient être partagés en trois lots, le premier déporté à l'intérieur, le second jeté hors des frontières, le troisième guillotiné. Voilà la tendresse de la Révolution pour cette chère et vaillante partie de la France.

La conduite de l'armée républicaine est résumée en ces mots du président de la commission militaire près l'armée de l'Ouest : On tue tout ce qui se trouve sur la rive gauche de la Loire; on donne les terres aux braves défenseurs de la patrie, parce que ces terres sont très bonnes « et peuvent facilement se passer de fumier, vu la quantité de brigands qui les engraissent de leurs corps ».

La République avait donc moulé l'armée à son image. On n'a pas

oublié Teffroi de Rapinat lui-même, constatant que les pillages militaires « effrayeraient même des brigands vulgaires ». Les crimes dont nos soldats se rendent coupables en pays étrangers sont « portés à un point que je ne puis exprimer », disent les rapports officiels.

Si corrompus qu'ils fussent, ces soldats Tétaient moins que leurs chefs. L'armée d'occupation à Rome se mutina parce que l'excès des pillages de Masséna la révoltait. « Le fourgon d'Augereau est connu. C'est un fripon déhonté. A une affaire dans laquelle un régiment de cavalerie fut pris, il s'appropriât tous les chevaux qu'il vendit à son proffit. Le général Bonaparte le traita plusieurs, fois comme le dernier des misérables. » « Bonaparte signala Augereau comme un ignorant et un fripon déhonté. » C'est à lui naturellement que la République confia le soin de ses destinées, lors des coups d'État du Directoire. « Clarke, dans ses notes au Directoire, peint Augereau et d'autres comme des insignes fripons. »

L'expédition d'Irlande manqua en l'an VII, assure Alexandre, parce que le général en chef avait perdu au jeu une partie des 1,200,000 francs qu'on lui avait confiés.

Quand on consulte les documents confidentiels on rencontre le plus souvent des renseignements comme ceux-ci : « Les magasins sont vides, on va être réduit à manger les chevaux de la garnison, puis dos bourgeois. » « Les hommes vont s'insurger, leur pain ne renferme pas trois quarts de froment. Ils n'ont ni bois pour se chauffer, ni capotes pour se couvrir. » « Les soldats n'ont qu'un demi-bon de pain par jour. La commission des armes manque de fer et d'acier. » « Dans les magasins de la marine, les biscuits et vivres de mer sont épuisés. Les équipages ont un repas en biscuits, les ouvriers ne reçoivent leur ration de riz que tous les trois jours, d Aussi Cambon jette un cri d'alarme : « Le plus grand malheur qui puisse arriver serait la disette dans l'armée. »

Ce n'est pas qu'on eût lésiné sur les dépenses militaires. On avait dépensé officiellement en 92, 1,200 millions; en gS, 1,800; 2 milliards en 1794. Villenave, qui donne ces chiffres, n'a pas poussé plus loin. Le discrédit des assignats rendit difficile toute comptabilité vraisemblable.

D'ailleurs le gaspillage est devenu joyeux. On vola comme dans les

vaudevilles, comme s'il s'agissait d'or en carton peint. Ctst ta danse folle des écus de la République. L'btai, c'est Monsieur Géronie que dérobent en riant une foule de Scapins républicains aidés par « ces nuées de vautours aux griffes tricolores, comme le dit Rîcher Serizî, des-

l^ i3 juilkt, à cini] lieurts du soir, loults fes disses de cilojeni se rindirenl en jrme« i Ta pljce de Urève, Une icaupe, panani ia armes du Garde-Meuble, s'y porta en iriocnphe^ un homme du peuple. tenant Tiipte d'Henii IV. ue voulut point la troquer contre une épée A poignée Nue que lui olTt«it un particulier ; " Non 1 non! disaii-il, celle-ci est plus fine ; elle vient du bon roi Henri. .

cendus de tous les coins de l'univers pour se gorger de la substance de la France ».

« Le désordre, l'ignorance, la friponnerie, soilt au comble au ministère de la Guerre. « Comment tout cela était-il impuni ? Louchèrc va nous le dire; c'est le commissaire général des transports. On lui reprochait des friponneries qui paraissaient excessives, même alors : u Je rfi'en f..., dit-il, je paye le Directoire, je paye les ministres, je

FtiANCi RÉvoLUT. — Livr. (

paye les généraux, ainsi vous voyez que je ne crains personne. • Voilà ce que Ja Révolution avait fait de Tannée française de 17^10 au 18 brumaire an VIII. Les fripons achetaient tout le monde. Les petits-fils qui vivent aujourd'hui ne paraissent pas avoir dégénéré. Ccst la tradition et Tattrait de la Révolution : On est à vendre.

Les maîtres es arts républicains avaient bien conscience de cette influence dépravante. Ils la sentaient en eux et autour d'eux. En 1798, un rapport du gouvernement déclare qu'il faut un million d'hommes sous les armes « afin de forcer le pays à s'identifier avec la Révolution », c'est-à-dire, nous venons de le voir, avec la plus complète démoratisation.

Ji 2. — GARDE NATIONALE, GENDARMES, ARMEE

L'origine de la garde nationale n'est pas essentiellement révolutionnaire. La levée en masse des communes, comme l'organisation de la milice, sont des choses bien françaises. Ce qui est de la Révolution, c'est le maintien de toute une nation armée, non contre l'étranger, mais contre son propre gouvernement. Ce qui est de la Révolution, c'est d'armer les gens dont on attise sans cesse les passions ; c'est de donner à tous, en même temps, des armes et le droit à l'insurrection.

La garde nationale se montra, dès sa naissance, avec le cortcg*: des qualités qui ne l'ont pas quittée : elle fut grotesque, elle fut fanfaronne, elle fut inutile, elle fut dangereuse. Ses premiers pas furent pour courir avec frénésie dans la direction contraire à celle où son origine l'appelait.

Elle naquit, le i3 juillet 1789, du besoin, dit-on, de s'opposer aux pillards et aux assassins qui allaient se jeter sur la Bastille. Elle s'y jette avec eux: pour s'opposer à leur effort? Non, pour y aider; afin qu'ils fussent cinquante mille pour prendre une bicoque indéfendable, et vaincre quatre-vingt-deux invalides... qui font tous leurs efforts pour se rendre. En compagnie des pillards, elle se rue sur les Invalides et le Garde- Meuble. Elle va voler les armes déposées dans les monts-de-piété. Elle s'arme d'arquebuses à rouet, de rondaches, de salades, de cuirasses damas-

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quinées. L'épée de Henri IV est confiée à un savetier bossu. En compagnie des assassins, elle tourmente Launay et les autres prisonniers, et elle les voit déchiqueter sans qu^elle veuille ou puisse s'y opposer.

C'était un coup de partie pour la Révolution que cette création. Les révolutionnaires mettaient ainsi de leur côté la passion du Français pour la chose militaire, pour les oripeaux, pour les panaches, les galons, pour régalité, pour cette égalité extraordinaire qui veut abaisser le supérieur afin de mieux commander les égaux. Les contemporains nous livrent mille traits du spectacle bouffon présenté par cette fièvre qui força tout le monde à se harnacher en soldat.

Nous ne disons pas qu'il n'y eût dans cette masse bien des braves, des hommes qui devinrent des militaires intelligents. Nous parlons de l'ensemble, de l'institution telle que la Révolution la concevait. Son décret d'organisation fut signé Flesselles, et son premier exploit fut de massacrer ou de laisser massacrer Flesselles.

« As-tu lu, écrit Cuvier, l'histoire d'un petit corps d'armée de six mille gardes nationaux parisiens? Ils avaient fait quinze lieues à peine, qu'ils s'étaient déjà révoltés. » Ils furent partout les mêmes. Dans le Midi, dès le commencement de 1792, ils s'emparent des villes importantes, comme Marseille, Avignon, Arles. Ils sont maîtres du Languedoc. Ils sont là partout, comme en pays conquis, pillant, brûlant les châteaux, les titres de propriété, se donnant des airs de juges, menaçant, insultant, rouant de coups les honnêtes gens qu'ils n'assassinent pas. Il y a là, comme en tous les épisodes de la chronique révolutionnaire, des scènes de tragi-bouffonnerie. En avril 1792, les gardes nationaux de Tavel arrivent dans le village de Saint-Laurent. Qu'y viennent-ils faire ? Ils annoncent solennellement qu'ils viennent « réconcilier les p.irtis )). On leur répond qu'il n'y a pas de partis à Saint-Laurent. On s'embrasse. Mais ils se ravisent. Il leur faut des partis à concilier. Ils tombent sur les paysans de Saint-Laurent qui persistent à dire qu'ils sont unis. On bat le maire, on pille sa maison, on impose une taxe de guerre. Le lendemain, d'autres gardes nationaux, ceux-ci de Roquemaure, viennent à leur tour réconcilier les partis. Ils se mettent à démolir le village, et à rosser les habitants. Puis, le soir venu, sans qu'on sache comment cela s'est fait, on trouve tout le monde en liesse, les battus et les combattants, les Roquemaurois, les Tavelois,

les paysans de Saint-Laurent, le maire fustigé en tête, dansant des farandoles et s'enivrant avec attendrissement et patriotisme.

L'enthousiasme n'avait pas tardé à devenir intermittent. « Dès 1 790, dit M. Delalain, nous avions des gardes suisses qui faisaient tout notre service et à qui nous payions du café et de Teau-de-vie. Seulement, à chaque pas que nous faisions en uniforme, nous étions accrochés par des poissardes avec qui il fallait aller boire en criant : Vive la Nation I »

Rappelons ce mot d'un journaliste en 1792 : a Les ennemis de la Révolution disent que la garde nationale est mal commandée. Ils montrent bien par là leur mauvaise foi ordinaire. Il n'y a pas de mauvais commandement, puisqu'il « n'en existe plus ». « Mes amis, je donne ma démission, dit un officier, et je rentre dans le rang : je veux vous commander à mon tour. »

Avant cela, en 1790 et en 1791, de temps en temps, les gardes nationaux avaient montré quelque bonne volonté de maintenir l'ordre. On les nomme alors séides de la Fayette^ mouchards de Bailly^ sicaires, coupe-jarrets, scélérats. Ils n'avaient, assurait-on, d'autre idée que de « massacrer le peuple ». Bientôt, sous la pression de ces injures, tout ce qui avait quelque instinct d'ordre, quelque respect de soi, quitta les rangs. Les gens à piques^ les purs sans-culottes parurent seuls. Ce sont eux qui firent le 10 août; et Barbaroux, qui n'est pas suspect, les nomme, pour bien indiquer leur bravoure, « des tueurs de cadavres ». L'exercice des vertus républicaines ne les rendit pas* plus héroïques. Girondins et Montagnards se valent. Les premiers, en Normandie, après le 3i mai, parviennent à rassembler, à l'aide de la plus chaude éloquence, un millier de gardes nationaux. Les voici panis pour conquérir Paris. P«»dant ce temps, les Montagnards parviennent à décider un millier — également — des héroïques Parisiens à quitter le théâtre de leurs exploits habituels. Les deux armées s'approchent d'un village de l'Eure. Mais à peine se sont-ils entrevus, qu'ils s'enfuient chacun de leur côté.

Ces vaillants que nous voyons si lestes à Pacy-sur-Eure, c'est une nouvelle couche de milice révolutionnaire. A la fin d'août 1792, les sections armées remplacèrent la garde nationale bourgeoise. Chaque comité révolutionnaire eut ainsi à sa dévotion une troupe de coquins armés, aussi pillards que poltrons, bons pour les visites domiciliaires,

pour la garde des prisons ou des suspects, doublures de geôliers, happe-chair insolents : les vers du fumier jacobin. Ce spécimen de la garde ultra-démocratique était tellement tiré de la lie de la populace, que l'on fut forcé de choisir, dans chaque section, une centaine d'hommes soldés pour arrêter les trop vifs élans de ces miliciens vers la maison et les armoires d'autrui.

BOUQUET DE VIOLETTES DONNANT LA SILHOUETTE EN BLAHC DE LA FAMILLE IMPÉBIALB NAPOLÉON l", MARIE-LOUISË ET LE HOl DE ROME

C'était le sergent de ville qui reparaissait. Mais, encore, quel sergent ! La Révolution avait corrompu même la gendarmerie. On y avait introduit peu à peu — et le travail était complet au 16 juillet 1792 — tout ce qu'on avait trouvé de plus civique dans l'armée : les soldats les plus indisciplinés, les piliers de mauvais lieux, les fidèles de l'émeute, et tour particulièrement les gardes françaises qui avaientjjris la Bastille.

On connaît les exploits de cette gendarmerie au 10 août. Elle s'enfuit devant l'émeute, lui livra le guichet de l'Échelle, qu'elle devait

garder. Elle alla guetter, sur la place Louis XV, les Suisses, qu'elle sabra : ils avaient jeté leurs armes. Au massacre de Septembre, elle se montra aussi féroce que les assassins soldés.

Ces gendarmes, ou grippe- Jésus ^ nous dit Tabbé Fleury, qui les connaissait, « on les avait choisis parmi les hommes les plus souillés de crimes. Je n'ai jamais connu de coquins, pas même ceux des grands chemins, aussi voleurs que les gendarmes de la Révolution ». Cest le cri public. Leur cruauté, leur couardise, sont aussi célèbres que leur rapacité. Ils excitent la populace à couper en morceaux les prisonniers qu'ils escortent. Les plus débonnaires se contentent, quand ils mènent les femmes et les vieillards, de les entretenir du rasoir national^ qui va prochainement faire leur toilette. ^

Si telles étaient la garde nationale, l'armée de ligne, la garde sectionnaire, la gendarmerie, on devine ce que fut cette troupe à laquelle on donna le nom d'armée révolutionnaire. Un tel nom obligeait.

Elle fut formée par une loi du 5 septembre lygS. Les bourgeois en voyaient la formation avec épouvante : pour cette armée ils étaient des aristocrates. Les vrais sans-culottes ne la goûtaient guère plus : ces six mille sacripants organisés étaient des concurrents redoutables. Les politiques craignaient d'y voir une garde prétorienne entre les mains d'Hébert ou de tout autre démagogue forcené.

On rorganisa néanmoins. On la composa des débris de toutes les troupes que la Commune de Paris avait soldées, aux^ époques les plus agitées de son règne, pour avoir sous la main des hommes prêts à tout : travailleurs des ateliers de charité, soldats du camp sous Paris, peuple du 20 juin, héros du lo août, hommes de septembre, patriotes, du 3i mai, etc. Ils parcoururent une partie de la France avec la guillotine en guise de char triomphal, mettant la province au pas de la Révolution, portant partout la terreur, chacun d'eux se croyant tour droit sur les personnes et les biens des modérés. Le copiité de Salut public licencia cette bande, non qu'elle lui parût répugner aux principes révolutionnaires, mais parce qu'elle était décidément hébertiste. Ils étaient six mille.

L'armée révolutionnaire, c'était le bagne en uniforme militaire lâché par la Révolution sur la France..

Ce fut la suprême conception du jacobinisme en fait d'armée.

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