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verons, avec la Révolution; et ce ne fut jamais par tendresse que les révolutionnaires s'inquiétaient de la' masse populaire. A tout le reste elle a travaillé, mais la liberté, l'égalité, le développement scientifique et économique n'avaient pas besoin d'elle. Tout cela s'avançait par un mouvement sûr, incessant. Il est facile d'en avoir la preuve en prenant le résumé des cahiers de 88. C'est là la Charte non seulement de l'Ancien Régime, mais la Charte de la France, comme la Constitution de 93 est la Charte du Régime Moderne, la Charte de la Révolution.
La vérité historique, c'est ceci : Tout ce que la Révolution a montré de
bon, de sage, d'utile, elle Ta emprunté à l'ensemble de la civilisation française, monarchique et chrétienne. Mais elle a fait, à l'aide de cet emprunt, une mixture où elle a mis quelques gouttes du venin qui lui est particulier, et dont notre siècle vit en moribondant ^ bercé par une paix agitée ou par une fièvre folle, selon que l'emporte la bonne vieille nourriture nationale, ou le poison révolutionnaire.
Il n'est pas aussi facile à prouver, mais il est logique et vraisemblable de supposer que, si la Révolution ne s'était pas mêlée de l'affaire, si la nation eût marché dans la voie tracée jusque-là, en suivant le chemin dont les cahiers de 88 indiquaient les fermes jalons, il est logique de supposer que tous ces biens dont le dix-neuvième siècle n'est que le tremblant usufruitier, il en serait le propriétaire ferme, paisible et fier. La liberté ainsi que l'égalité étaient inévitables, comme aussi le développement de la science et du bien-être. Nous n'avions qu'à suivre paisiblement le chemin qui arrivait à Louis XVI pour jouir de ces biens glorieusement, sagement, sans crainte du lendemain.
Gardons donc toujours présent à l'esprit cet aveu fait par un révolutionnaire : « Les esprits studieux et sans parti pris ne nous démentiront pas lorsque nous dirons qu'après cent ans de troubles nous sommes moins avancés, au point de vue des saines idées libérales, que nous ne le serions s'il n'y avait pas eu de Révolution et que les réformes eussent été poursuivies progressivement et sans violences, comme cela aurait dû être. Au lieu de nous trouver en présence de destructions, de préventions et de haines qui proviennent de ce qu'il semble y avoir eu successivement en France, depuis un siècle, des vainqueurs et des vaincus, nous verrions le pays tout entier, ayant conservé les forces acquises pendant des siècles, travailler à l'amélioration, au progrès et au bien-être de tous ses enfants dans une pensée commune d'union. »
Ce sont là des phrases. La Révolution ne veut que des faits. Voyons donc, en étudiant l'application de son programme, si ses bienfaits sont tels qu'ils effacent ses crimes. Elle nous a promis, tout d'abord, la Fraternité, la Liberté, l'Égalité.
IL — La Fraternité! Elle est chrétienne. La Révolution s'occupa des
pauvres, sans doute, mais comme elle s'est occupée de la bourgeoisie. La
bourgeoisie, riche et puissante, n'avait que faire de pitié; die a\a
besoin d'aide pour son ambition. La Révolution, dont l'essence est le mouvement continu, fébrile, destructeur, aida l'ambition comme la révolte. Elle aida la bourgeoisie ambitieuse, comme elle aida le prolétariat révolté. Ce qui la poussa, ce n'est pas la compassion, c'est la politique. Ce n'est pas la sensibilité sincère, la tendresse désintéressée, l'apitoiement qui se dévoue, se sacrifie, et sait mourir pour l'être qu'il soigne. Le révolutionnaire n'aime pas le peuple, il Tutilisç. Ce qu'il voit en lui, ce n'est pas un frère, c'est un complice. Il ne lui donne pas, comme le chrétien , son argent, il lui en demande ; il ne lui donne ipas sa vie, il emploie celle du prolétaire à la satisfaction de ses haines, de sa convoitise, de son envie, de son ambition. Il s'occupe de lui par intérêt, pour un gain quelconque. La Révolution est l'infirmière laïque de l'Humanité. Ce qui représente la fraternité, ce n'est pas le Conseil municipal de Paris, c'est le frère des écoles, c'est la sœur de l'hôpital •
Du reste, — et c'est une observation intéressante, — la Révolution n'a pas tardé à abandonner cette hypocrisie. Fraternité ne sert plus guère que sur les affiches. On met ce mot sur les monuments dans les moments où la Révolution annonce qu'elle va montrer son vrai caractère. Encore ne sont-ce pas les frères révolutionnaires qui inscrivent ce mot, mais ceux qui craignent d'être brûlés vifs par ces frères, et qui espèrent candidement les apitoyer.
Au commencement, en 1789, les premiers novateurs, encore tout imprégnés de l'esprit catholique, avaient mis ce noble vocable en tête de leur programme. Ce n'était pas, on peut le croire, sans étonnement qu'on voyait Mirabeau représenter la fraternité humaine. Mais la sensibilité était à la mode. Nos pères de 89 étaient sincères en se croyant fraternels. Ils avaient d'ailleurs besoin d'avoir beaucoup de frères, afin d'avoir beaucoup de soldats et de prendre le pouvoir. Quand ils le possédèrent et qu'ils n'eurent plus besoin du peuple, ils interprétèrent leur fraternité : Fraternité ou la mort. Le sens commun, qui n'était pas encore tout à fait éteint, ne put pas longtemps admettre comme fraternel ce sentiment qui consistait à emprisonner les Français par centaines de mille, et à les égorger par milliers. D'ailleurs, on n'avait plus besoin de la fraternité, on avait la tyrannie. L'hypocrisie était inutile, on avait la force. Le gouvernement révolutionnaire, le vrai, le
seul, le comité de Salut public, effaça le mot de ses affiches : il n'y eut plus que Liberté ! Égalité I Nous avons vu si ces mots avaient