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de clairvoyance, des serments d'ivrogne. Il lui restait, pour se sauver, un peu du grand amour qu'elle avait eu pour le Roi.
Elle le montra naïvement ; les révolutionnaires s'en épouvantèrent, le lui enlevèrent, et il lui resta la République et la Terreur.
Pkahce révolut. — Livr. lo.
i54- LA POLITIQUE RÉVOLUTIONNAIRE
Mais comment le lui enleva-t-elle, cet amour ?
« Il ne faut pas que nos soldats entrent dans Paris, Paris les corromprait. » Qui parle ainsi? Cest le grand Frédéric, traçant pour ses successeurs le plan d'invasion de la France et leur donnant la capitale pour objectif de leur conquête.
Cette étonnante puissance d'apostolat et de conversion, pour le bien comme pour le mal, qui est la caractéristique de Paris, jamais elle ne la montra mieux qu'en ces jours de la Fédération.
Que ne puis-je montrer le Paris d'alors, ces tribunes ouvertes par* tout, les rues pleines de clameurs démocratiques, de placards, de caricatures, de motions patriotiques, de chansons; ces centaines de journaux, ces centaines de pamphlets qu'on crie et qu'on commente, à un point de vue non plus politique, mais moral ; ces tables de jeux ouvertes partout, ces caves où l'on s'enivre si joyeusement, ces cafés retentissants et bruyants, ce Palais-Royal délirant; ces danses, ces chants éternels, ces festins incessants. Haine^ enthousiasme, tendresse, débauche, tout se trouvait réuni, provoquant et prêchant.
On se figure l'impression que put produire toute cette fièvre sur ces âmes neuves, sur ces cerveaux paisibles, sur ces cœurs jusque-là fermés, sur ces gens faciles à éblouir et ces intelligences crédules.
Pensons à ces efforts redoublés et enragés que fit la révolution, effrayée du peu de républicanisme qu'elle avait encore gagné en province. Le ministre de la guerre les connaissait et les redoutait. Il prit vainement les plus grandes précautions. Elles tournèrent contre leur but. Le soldat, débauché, enivré, acheté, fut irrité des quelques entraves mises à sa complète liberté. Chose curieuse, ce fut l'esprit révolutionnaire qui imposa à l'armée de ligne cette honte de marcher désarmée entre des gardes nationaux armés, et ce fut au ministre, au Roi, à la royauté qu'elle en voulut, non à la Révolution.
La garde nationale eut aussi ses causes particulières de corruption. Elle trouvait la Révolution assise, servie par les conversations intimes, comme aussi par toutes les grâces insinuantes de l'hospitalité, à ces foyers domestique que lui ouvrait si cordialement la bourgeoisie parisienne.
Ainsi le bien comme le mal servaient les projet des meneurs.
Le mal, je le signale brièvement à la suite de notre austère gazetier
LE GOU,VERNEMENT i55
Prudhomme. « On a abandonné tous les moments des Fédérés aux filles du Palais-Royal, » et ces filles, qui avaient collaboré précieusement à la prise de la Bastille en débauchant les gardes françaises, étaient les premières et les plus sûres mères de la future République.
L'amour pour le Roi n'était pas sans être appuyé sur le respect. En voyant le prince vilipendé à tous les coins de rue, insulté par toutes les bouches, enchaîné et mené en laisse par l'Assemblée, le traditionnel et candide respect de la monarchie fut fort atteint dans l'âme des purs royalistes.
Ceux des fédérés qui rentrèrent chez eux avec leur pleine foi monarchique s'y trouvèrent précédés de mille mépris. Ils avaient déshonoré la nation par leur idolâtrie d'esclaves, de vils esclaves. Ce fut le mot d'ordre qui courut les loges maçonniques, les clubs, et qui fut colporté avec rage par les journaux démocratiques. Les honnêtes fédérés furent donc conspués ; ils perdirent toute influence. Ils se consolèrent en faisant dorer leur médaille de cinq liards et en ne donnant pas un sol aux veuves des Vainqueurs.-
En dehors de cette médaille et de cette cruauté envers les « intéressants orphelins », que resta-t-il de cette journée idéale ?
Une légende et une chanson : le Ça ira,
La légende, nous avons vu ce qu'elle vaut. On peut la mettre à ce musée des vieilles lunes dont parle Rabelais, avec la prise de la Bastille, le libéralisme des Girondins et le reste.
La chanson était appelée à de plus illustres destinées. Elle naquit dans les meilleures conditions. Elle rappelait les trois caractères de cette fête, joie, danse et pluie. Elle était pleine d'illusions comme la joie, vive comme la danse et bête comme la pluie.
Elle était née spontanément, fruit légitime d'un Apollon de la menuiserie et d'une muse regrattière. Elle entra immédiatement dans les esprits les plus obtus, et y resta comme tout ce qui entre là.
La voici telle qu'elle sortit de la boue du Champ-de-Mars. Le vrai texte en est médiocrement connu, tant il a été si malmené pendant le cours de la Révolution :
Ah ! ça ira, ça ira, ça ira, En dépit dVaristocrat' et d'ia pluie, Ah ! ça ira, ça ira, ça ira,
i56 LA POLITIQUE RÉVOLUTIONNAIRE
Nous nous mouillerons, mais ça finira.
Ah 1 ça tiendra, ça tiendra, ça tiendra . On va trop bien Tnouer pour qu'ça se délie.
Ah ! ça tiendra, ça tiendra, ça tiendra, Et dans deux mille ans on s'en souviendra.
Comme on reviendra, on reviendra, on r'viendra Couvrir de son serment l'autel de la Patrie, Comme on r'viendra, on r'viendra, on r'viendra. Au diable donner quiconqu' l'enfreindra.
Ahl ça ira, ça ira, ça ira, En dépit de dVaristocrat' et d'ia pluie,
Ahl ça ira, ça ira, ça ira, Nous nous mouillerons, mais ça finira.
Voilà ce qui, varié et brodé, devait devenir le chant national de la République démocratique de la fin du dix-huitième siècle, car la Marseillaise^ avec son majestueux pédantisme, était un chant de lettré et de bourgeois; avec son allure ardente, elle avait gardé quelque chose de noble; elle devint donc un hymne suspect de modérantisme. Nous avons Tarrêté du Comité de Salut public qui envoie son prétendu auteur en prison à titre d'aristocrate.
Le Ça ira^ vif comme le mouvement populaire, étroit d'idées et large de convoitises comme le cerveau populaire, crédule comme la foi populaire, facile à toutes les variantes, se prêtant à la férocité, à Tobscénité comme à la bonhomie joyeuse, le Ça ira convenait merveilleusement à la classe dirigeante qui naissait en T790, mouton qui allait devenir le loup de 93.
XIII. Im littérature à la Fédération. — Dans une pareille, fête « digne d'Olympie », la plupart des muses s'empressèrent d'accourir.
Nous avons vu Euterpe, crottée jusqu'aux yeux, danser sur toutes les places et sous tous les costumes. Polymnie', Melpomène, Thalie, furent aussi vaillantes, aussi grotesques.
Marie-Joseph Chénier, Fontanes et Raboteau tiennent le haut du pavé pour les odes.
Le ^premier nous donne, en vingt-six strophes de quatre vers.
LE GOUVERNEMENT tSj
I hymne assez pauvre. On en jugera par le premier quatrain : Il est venu le jour où depuis une année Les destins de la France ont fini ses revers,