DERNIÈRE PÉRIODE DE LA RÉVOLUTION
uniquement dans l'ordre animal qu'on trouva les objets de comparaison pour désigner le Roi : Louis XVI fut surtout le cochon, la Reine la louve, et le pauvre petit prince, charmant et doux, fut le louveteau, que Simon devait être bientôt chargé de domestiquer.
Dans cette guerre faite à l'autorité, le principe avait-il été sauvé? Si son représentant royal était rendu ridicule ou impuissant, au moins ses représentants législatifs avaient-ils gagné en dignité ce que l'autre avait perdu, ce qu'ils lui avaient enlevé? Non. Le peuple français, naturellement expert à saisir les ridicules et porté à détester la lâcheté,
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avait un mépris tantôt sourd, tantôt violent, pour le régime parlementaire de la Révolution, régime, à ses yeux, ridicule puisqu'il était surtout bavard, régime faible puisqu'il subissait les volontés de la plus vile populace.
Ce que les deux représentants nouveaux de l'autorité, le Roi des Français et l'Assemblée nationale, avaient perdu, la France nouvelle, la nation, l'avait-elle gagné ? L'histoire des années qui vont suivre répondra. Mais il n'était pas nécessaire d'attendre cette réponse de l'avenir. L'Ancien Régime était encore connu, on en sortait à peine; la fièvre des espérances folles que promettait la régénération n'avait pu faire oublier les bienfaits réels de cette vie paisible, glorieuse, enrichissante^ continûment et utilement progressive, que la royauté chrétienne avait donnée à la France. Cent années de mensonges, cinq générations d'ambitieux, d'étourdis ou de débauchés exploitant la vanité bourgeoise, Tignorance populaire ou la brutalité populacière, n'avaient pas encore créé ces légendes fuligineuses qui nous cachent l'état réel de l'ancienne France.
Le contraste était déjà saisissant. Les gens paisibles, cette masse laborieuse, digne et sensée, qui est la chair et le sang, le muscle et la cervelle de la Patrie, en pouvaient constater les deux termes.
Maury, dès l'année 1790, résumait leurs impressions, leurs regrets, comme leurs appréhensions. Il put dire, sans qu'on lui répondît autrement que par des hurlements, des injures et des menaces, menaces des tribunes salariées, injures des futurs Girondins, hurlements des futurs Montagnards :
« Qu'était la France, Messieurs, avant la convocation des Etats généraux ? Hélas ! vous vous en souvenez encore. Notre patrie était alors l'État le mieux policé et le plus tranquille de l'Europe ; les étrangers y étaient sans cesse attirés par la douceur de nos mœurs, autant que par la beauté de notre climat. L'agriculture, le commerce, les arts y florissaient à l'ombre du trône. Tous les ordres de l'État vivaient en paix. Nous ne pouvions plus nous former aucune idée de ces anciennes discordes civiles, que la France avait oubliées depuis deux siècles. Le Trésor public était obéré, mais les Français étaient riches. Les économies, la réforme des abus, et surtout les vertus de notre Roi, nous offraient des ressources immenses pour acquitter la dette de
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rÉtat. Tous les genres de bien étaient, je ne dis pas faciles, mais possibles, et les représentants de la nation, armés d'une toute-puissance d'opinion à laquelle rien ne résistait, s'avançaient au milieu des bénédictions universelles pour régénérer ce beau royaume, dont l'Europe entière semblait devoir envier bientôt la prospérité.
ce Qu'est aujourd'hui la France? Un triste objet de pitié pour toutes les nations. Le palais solitaire de nos Rois!... Le peuple le plus doux de l'univers!... Je vois de loin le génie de la France déchirant de nos annales ces pages ensanglantées qu'il faudrait dérober à nos descendants. Un délire universel a pris parmi nous la place de l'opinion publique, qui ne saurait être stable lorsqu'elle n'est pas raisonnée, lorsqu'elle n'a pour règle qu'un esprit immoral d'envahissement et de conquête, lorsqu'elle oublie que la justice est la seule puissance qui régisse longtemps le genre humain. Toutes les propriétés sont aujourd'hui menacées ou méconnues ; le brigandage est universel et impuni ; une émigration générale a dispersé nos concitoyens et nos trésors ; des signaux alarmants de détresse s'élèvent à la fois de toutes nos provinces ; les peuples ne veulent obéir qu'aux décrets qui flattent leurs passions. Que dis-je ? On ose fabriquer des décrets pour commander des crimes, au nom des représentants de la France. Un peuple, qui veut être libre, oublie qu'il n'y aura jamais de liberté sans la soumission aux lois. Plus de subordination, plus de tribunaux, plus d'armée. Je me trompe; sans connaître, sans avoir un seul ennemi, tous ceux qui payent l'impôt sont armés ; tous ceux qui doivent le faire payer sont désarmés. Les insurrections ont tari la source des tributs ; la fortune publique est en danger, toutes les classes de citoyens s'observent avec inquiétude et jalousie ; les classes inférieures de la société ne veulent plus admettre à l'égalité, dans les assemblées primaires, les citoyens dont la prééminence n'avait jamais été contestée. La religion, qui pouvait seule ramener les hommes à cette unité de principes et d'intérêts, sans laquelle il ne peut exister aucun esprit public, voit tous ses ressorts brisés ou détendus. Tous les anciens rapports qui liaient le puissant au faible, le riche au pauvre, sont anéantis. »
Quand le puissant orateur eut ainsi montré quel avait été le passé, quel était le présent, il jeta un regard sur l'avenir. « Enfin, que
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deviendra la France, ainsi divisée, ainsi couverte de ruines et de débris ? C'est la grande et triste question que s'adressent mutuellement tous les citoyens, dès que leurs pensées peuvent s'épancher en liberté dans les inquiètes prévoyances des entretiens les plus intimes. Consternés dif présent, épouvantés de Tavenir, ils cherchent avec effroi une issue à tant de calamités, et ils n'en découvrent aucune; ils ne connaissent plus d'État solide, plus de fortune assurée, plus d'asile inviolable; et quand ils lèvent les yeux vers le trône, du milieu de cette révolution qui n'a fait que des victimes, ils se voient placés entre trois nouveaux désastres dont la France est aujourd'hui menacée : je veux dire entre le despotisme du gouvernement, l'invasion des étrangers, et le démembrement des provinces du royaume. »
Hélas ! ce tableau, si sombre qu'il fût, et bien qu'il parût une monstrueuse fantaisie d'une imagination furieuse, n'était qu'un paysage arcadien et une peinture du royaume de Salente comparé à la réalité que la Révolution préparait. Le despotime du gouvernement ! Mais, le plus effrayant de tous les despotismes connus dans l'histoire n'avait rien qui pût donner une idée de ce que devait être le gouvernement de £793 et des années suivantes. L'invasion des étrangers! Mais quel étranger ivre de haine eût pu trouver encore un supplément de ruine et de tyrannie, en suivant à travers Paris, à travers la Vendée, la Bretagne, l'Ardèche, la Provence, la Guyenne, et jusqu'au milieu des plus dociles populations, la trace des représentants français du gouvernement français ! Le démembrement des provinces du royaume ! Mais, c'était le démembrement du corps même de la Patrie que la Révolution allait chercher, avec une infatigable obstination, en divisant le pays en classes ennemies.
On n'était encore qu'au début de ce travail, continué jusqu'aujourd'hui. En 1791. La Révolution assourdissait la nation, en assurant qu'elle avait découvert une panacée universelle, la Liberté, mais que celle-ci, sortie un peu sale des mains populaires, avait besoin d'être décrassée • La bourgeoisie voltairienne se présentait pour lui faire son éducation.
U éducation de la liberté : la lÀgislative. — L'Assemblée législative se réunit, le i*"* octobre 1791, à la salle du Manège où était morte, la veille, la Constituante.
Elle se composait de sept cent quarante-cinq membres, nommés
d'après une combinaison subtile et par le suffrage à deux degrés.
Tout constituant était exclu, de plein droit, de cette première
APOTHÉOSE DE VOLTAIRE, LE lï JUILLET I79I
(Mcrïti, le 3a mii, jour inniversiirc de la mort de Voltaire, qu'il ivail K grands hointnet. Son ipotUoie fut lix<« au 11 juillet. Ce fat une fête irtis-
cl 11 jeunesse pirisieuae, vêtue i !■ romaine, marcha s^rieutemenl derrière le char grec i]e»in« par David. Ou y chanta, sur la musique de Gossec, ['hymne de Chénîer :
Il renaît parmi nous, grand, chéri, retpectt, Comme il son dernier jour, ne prêchant è la terre Que Dieu seul et la Liberti.
Le Dieu teul ei la libeiU qu'avaient prêches Voltaire n'allaient pai tarder i montrer, «ar ta place de
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législature. Quoique ces utopistes eussent fort bien fait son affaire, la Révolution les trouvait trop imbus encore du bon sens, de la vigueur chrétienne et morale de l'ancienne France pour ne pas les redouter un peu. Il lui fallait maintenant une couche inférieure de la nation. En effet, un contemporain, grave et perspicace observateur, nous peint les législateurs en trois traits de plume : « Ce sont des hojnmes sortis du néant, vides d'idées, ivres de prétentions! » C'est là l'ensemble, car il y eut de généreuses et intelligentes exceptions.
Les Constituants furent les pères nourriciers de la liberté; les Législateurs en sont les tuteurs. Ils n'ont guère d'obstacles à prévoir; chaque loi de la Constituante a eu pour premier but de leur faciliter la besogne. Seuls, quelques intéressés lésés résistent, et moins qu'on l'a dit. Il y a, d'ailleurs, une ample compensation dans l'indicible crédulité et la bonne volonté de la masse.
L'Assemblée n'a pas directement le pouvoir exécutif, nous l'avons vu, mais ce pouvoir est représenté par un prince prêt à accepter tout ce qui n'est pas folie effrontée ou crime évident. Il est incapable, du reste, de résister là même où il lui est ordonné ou permis de le faire. La Législative n'eut pas, non plus, absolument le pouvoir administratif. Celui-ci est aux mains de six ministres. Toutefois, outre que, légalement, ces administrateurs sont soumis aux vingt-deux comités de l'Assemblée, en fait ils sont aussi impuissants que le Roi.
La Législative est donc maîtresse presque absolue, et elle n'a d'inspiration à recevoir que de la Révolution.
Brissot, le porte-parole et le définiteur des maîtres es arts révolu-^ tionnaires, se charge de nous exposer le fond de la théorie sociale des Législateurs : « Le riche n'est qu'un usurpateur du patrîmoine du pauvre... L'homme a droit sur tout ce qui peut satisfaire ses besoins. Homme de la nature, suis son vœu... c'est ton seul maître, ton seul guide. »
Cette théorie portait ses fruits naturels : les châteaux brûlent, et les propriétaires on les pend après qu'on les a pillés; ceux qui peuvent échapper se sauvent. Je prends un fait entre mille pareils. M"* Guillin habite avec son mari, vieux marin retraité, et neuf femmes de sa famille ou de son service. On vient au milieu de ces dix femmes, pour chercher des armes. M. Guillin demande qu'on lui montre l'ordre
de perquisition. Il n'y en a pas. M. Guillin ferme sa porte. Le tocsin sonne; deux mille hommes, la fleur de trente paroisses émancipées (cela se passe en juin 91), viennent visiter la maison. On n'y trouve pas d'armes. Mais M. Guillin a eu l'audace de fermer la porte à la nation. On cerne le château, on l'assiège. On saisit M"' Guillin et ses deux enfants qui se promenaient, on les met en tête des assaillants afin que le mari ne puisse répondre aux coups de fusil : il faut prendre ses précautions, ils sont deux mille contre un homme, ces révolutionnaires! On saisit l'homme : il faut le tuer; lui mort, la nation n'aura plus de pension à lui payer, « ce sera autant de gagné ! » On le met donc en pièces, tout vivant. On distribue une parcelle de son corps à chacune des trente paroisses. Les plus joyeux se barbouillent de sang; les autres, les purs, font rôtir l'avant-bras, et le mangent, à table, comme de bons bourgeois de la Révolution. M"* Guillin parvient à se sauver.
La Révolution va-t-elle conseiller à la Législative de condamner les pillards, de punir les assassins? Nullement. Les législateurs augustes, par décret du 9 novembre 91 et du 9 février 92, ordonnent à M"* Guillin de venir reprendre sa place à côté des citoyens qui ont mangé son mari, et ce, sous peine d'abord de voir ses biens confisqués, et bientôt d'être mise à mort partout où on la rencontrera.
Que conseille encore la Révolution à l'Assemblée ? De ramener à la discipline les soldats qui exterminent leurs officiers et pillent le bourgeois? Nullement. Le i5 avril 92, elle ordonne de célébrer une fête solennelle en l'honneur des soldats suisses de Château vieux , que deux ans auparavant il avait fallu assiéger dans Nancy, dont ils s'étaient emparés.
Une réunion d'écervelés ou de fanatiques, voltairiens ou jansénistes, de débauchés ou d'incrédules, s'est imaginée de faire un cours de théologie et d'élever cette élucubration à l'état de dogme catholique. Le clergé a refusé d'y croire. Il n'a pas voulu prêter un serment que son honneur comme sa conscience lui interdisaient.
La Révolution va évidemment ordonner à la Législative de respecter ces honnêtes gens qui ne veulent pas mentir, de vénérer ces gens austères qui sacrifient tout à leur conscience? Nbn. Le 26 mai 1792, un décret de l'Assemblée ordonne la déportation de tout prêtre non
nenté, quand, dans un canton, vingt coquins la demanderont, ïs coquins sont nombreux : une amnistie de la fin de 91 a vidé -isons; les tribunaux nouveaux ne sont pas encore installés, les is ne fonctionnent plus; on ne remet plus personne en prisoji;
Portrait satirique Je Barnave.
TinlAt troid. tinlOi cliaud. Iini6l blmc, OntAt n
:urs les geôles seraient insuffisantes, c'est par centaines de mille es voleurs et les assassins se nombrent,
;s trois dernières années ont été fertiles ; pourtant 11 y a disette , :)ut est au gaspillage; et des armées de pillards, qui comptent